Né le 16 mars 1895 à Barbezieux (Charente), mort le 23 mai 1988 à Paris (Ve arr.) ; historien ; professeur d’université ; militant communiste puis socialiste.

Ernest Labrousse vit le jour le 15 mars 1895. On le déclara né le 16 pour ne pas faire coïncider son anniversaire avec celui de la mort d’un jeune oncle qui avait endeuillé la famille. Son père, Camille, était négociant en draps. Dans la lignée des Labrousse, fixés depuis longtemps à Barbezieux, on trouve un ancêtre, « épinglier », artisan modeste, né en 1770. Mais l’arrière grand-père, François, né en 1802, et le grand-père Ader, né en 1827, étaient maréchaux-ferrants. Sur la grande route Paris-Bordeaux, très fréquentée, leurs affaires allaient bon train et la forge du grand-père retentissait des coups de marteaux de trois ou quatre ouvriers. Par son ascendance maternelle, Ernest Labrousse, avait des attaches en Limousin et notamment au Dorat. Il gardait un souvenir attendri de sa grand-mère boulangère dont il admirait la forte personnalité et la vive intelligence.
Dans ce milieu artisanal, on avait le goût du savoir, le désir de s’élever. François Labrousse voulait faire de son fils Ader, « un monsieur, un vétérinaire ». Ernest Labrousse travailla sur les dictionnaires latins de son grand-père. Son père, bon ancien élève du collège, était en outre ouvert à la poésie et à la musique ; « ténor apprécié » et, incidemment, compositeur de musique religieuse. Aux offices solennels on jouait ses oeuvres, avec sa participation, parfois, dans une église que, pourtant, il ne fréquentait pas. On avait aussi l’amour du travail, le goût du travail bien fait. En cela, Ernest Labrousse a maintenu haut, très haut, la tradition familiale. Le travail a été sa vie, sa passion, sa joie, le travail méthodique, la poursuite soutenue d’un objectif, d’un résultat ; après le paresseux, il ne déteste rien tant que le « bricoleur ». Élève studieux du collège de Barbezieux, il prit, dès son jeune âge l’habitude qu’il gardera toute sa vie, de se lever tôt. Il gagnait son petit bureau aménagé dans un appendice de la maison familiale au fond du jardin.
Les résultats furent à la mesure des dons et de l’effort. Après avoir franchi les deux séries d’épreuves exigées alors pour le baccalauréat (1911 et 1912), Ernest Labrousse alla poursuivre ses études en Sorbonne. Avec l’aide d’une tante venue l’assister dans son exil parisien, il vivait à l’hôtel de Nevers, rue de l’Abbé-de-l’Épée. Licencié ès lettres à l’issue de l’année scolaire 1912-1913, il prépara, sous la direction d’Alphonse Aulard, premier titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution française dont il avait suivi les cours, un mémoire de diplôme d’études supérieures sur La Commune de Paris et son Comité de Recherches, étude politique qu’il fait accepter par Aulard qui lui proposait un sujet d’histoire économique. On ne devine pas dans ce choix les voies futures du maître qu’il sera, mais on découvre l’orientation politique du jeune étudiant. Labrousse a une idée derrière la tête et il veut en établir le bien fondé : en créant son Comité de recherches, la Commune de Paris n’a-t-elle pas, dès juillet 1789, agi dans une parfaite illégalité, comme un pouvoir révolutionnaire débordant le cadre parisien ? Il démontre qu’il y avait dans ce comportement, et dès les premières semaines de la Révolution, une volonté de s’affranchir des règles ordinaires dans des circonstances extraordinaires, une tentative de « dictature révolutionnaire », de « vacance de la légalité » comme Léon Blum définira plus tard ce passage d’un droit qui meurt à un droit qui naît, vacance dont le blanquisme avait déjà affirmé l’inéluctable nécessité.
Ernest Labrousse allait aborder l’agrégation lorsque l’explosion de la Première Guerre mondiale suspendit les concours. La mobilisation générale l’appela dès décembre 1914. Réformé en 1915, sur les conseils d’Aulard, il accepta en 1916 un poste de professeur délégué au lycée de Rodez (1916-1917) puis au collège de Cognac (1917-1918).
Après avoir consacré deux ans à l’enseignement secondaire, Ernest Labrousse fit un détour, passager, vers l’action politique. Outre que cette action ne fut pas exclusive d’études et d’expériences enrichissantes, elle a, à coup sûr, éclairé, enrichi les grands travaux à venir qui feront le grand professeur. Si Ernest Labrousse, après les avoir assimilées, a aussitôt dépassé les méthodes nouvelles de François Simiand, s’il a « replacé la conjoncture dans le vaste contexte de l’histoire », s’il est allé de la conjoncture économique à la structure sociale, aux classes sociales, à l’homme dans ses rapports avec l’homme, si, étudiant une crise économique, il ne peut en ignorer les victimes, n’est-ce pas parce qu’il a été, sa vie durant, fidèle aux options politiques embrassées dans sa jeunesse et qui vont guider ces quelques années de vie militante.
Dans son adolescence, Labrousse ne fut pas nourri d’idéologie. Mais il a baigné dans une atmosphère de ferveur républicaine entretenue de père en fils. Son aïeul admirait Victor Hugo, né, comme lui, en 1802. Son grand-père Ader était un républicain de 48 et de l’Empire et qui plus est, un franc-maçon, au temps où la franc-maçonnerie représentait, selon Jaurès, le premier parti républicain organisé. Bref, le grand-père était un radical qui, sur le tard, sera conseiller municipal de Barbezieux. Son père Camille, né en 1858, sera majeur l’année même où la République, la troisième, jusque-là incertaine, devint la « République des Républicains ». Il lui est aussi profondément attaché que ses ancêtres mais, préoccupé d’abord de consolider un régime tant attendu, soucieux d’union autour de ses premiers gouvernements, il voit chez les radicaux qui les combattent les diviseurs du Parti républicain que fustigeaient les opportunistes. Il fut aussi présenté aux élections municipales, par le congrès républicain de Barbezieux. Quelques ouvrages de la bibliothèque familiale ont attisé, chez Ernest Labrousse, la flamme républicaine allumée au foyer paternel. A côté d’oeuvres classiques du XVIIe siècle et de poètes du XIXe qui en constituaient le fonds, il y a trouvé Victor Hugo et les sept volumes de l’Histoire de France populaire depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours d’Henri Martin où il a puisé la ferveur qu’il vouera toujours à la Révolution de 1789. Il y a trouvé aussi des ouvrages nés des combats de la cité : les brûlots de la Librairie anticléricale qui avait réédité les Lanternes de Rochefort, et surtout les ouvrages de l’importante bibliothèque de la section locale de la Ligue de l’Enseignement.
On comprend dès lors que Labrousse ait cédé, tout jeune, et avec ardeur, à un besoin d’action que, parvenu à l’âge d’homme, chercheur, professeur, il réfrénera. Cette action prit des formes révélatrices du caractère et de la précocité d’esprit d’un jeune collégien. En 1909-1910, un grave accident l’ayant immobilisé pendant des mois, il lut avec une avidité redoublée, Michelet, Thiers et les pamphlets de la bibliothèque familiale. Les élections législatives de 1910 déroulant « les combats d’arrière-garde du XIXe siècle » achevèrent de le politiser. Alors, il réunit autour de lui quelques camarades et fonda, le 7 avril 1910, le Club des Jacobins, qu’il présida et qui était un groupe de « jeunesse socialiste », autonome, dans lequel, d’ailleurs, les ouvriers brillaient par leur absence. Il lui donna un organe imprimé, qu’il paya, qu’il dirigea et qu’il rédigea. Ce « bulletin socialiste semestriel », L’Avenir, n’ira pas au-delà du n° 1, celui du 15 juin 1910, daté du 27 Prairial, An 117 de la République française. Sous le titre, deux épigraphes, de Prudhomme et de Chaumette, donnent le ton de la publication : « Les Grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux. Levons-nous ! », et « Quant le pauvre n’aura plus rien à manger, il mangera le riche ». Ernest Labrousse signe de son initiale L. l’article intitulé : « Ce qu’il faut faire », qui occupe presque toute la première page. Il se félicite du recrutement du groupe, tout en regrettant « certaines défections sur lesquelles, écrit-il, je n’insisterai pas ». Il appelle ses camarades à l’assiduité aux réunions et à un grand effort d’éducation et de formation politique. Après le « Club des Jacobins » de 1910, voici en 1911, le « Groupe d’Études sociales de Barbezieux », un pas plus avant dans l’engagement politique et social. Aux adhérents du Club, adolescents venus de la petite bourgeoisie et de l’artisanat, s’ajoutent quelques salariés et un paysan, d’origine vendéenne, devenu métayer en Charente. Le gendre du pasteur protestant de Barbezieux, pasteur lui-même, se mêla un moment au noyau dur qui comptait d’ailleurs un artisan huguenot. Ce dernier remit à Labrousse une Bible qui figura longtemps sur sa table de travail et lui inspira, à cet âge des mutations et des choix, une sympathie passagère pour l’Église réformée.
Secrétaire du Groupe d’Etudes sociales de Barbezieux, Ernest Labrousse participa à la fondation, en décembre 1911, de la Fédération communiste révolutionnaire des Charentes, dont il assuma le secrétariat. Cette Fédération tint son premier congrès le 14 avril 1912 à Barbezieux et changea alors son nom en celui de Fédération communiste anarchiste de l’Ouest. Lors du second congrès fédéral tenu le 29 septembre 1912 à Rochefort-sur-Mer (Charente-Inférieure), Labrousse proposa la constitution de Fédérations régionales, d’une Confédération, l’Édition de cartes d’adhésions individuelles et le rejet de cotisations fixes. Il fit adopter le principe de candidatures abstentionnistes pour les élections législatives. Sur le point de gagner Paris, il laissa le secrétariat fédéral à L.-E. Bourguet, de la Bourse du Travail de Rochefort. Sous le titre, « Quelques précisions », Labrousse développa plus amplement ces idées dans Le Libertaire (19 octobre 1912). Au début de 1913, Labrousse dirigeait encore à Paris l’École de propagande de la FCA mais dès le mois de mars, pris par ses études, il déclara ne pouvoir assumer cette charge. Il fut encore désigné, le 12 avril 1912, à la réunion de la FCA tenue 1 bis boulevard Magenta, Paris (XIe arr.), à la commission chargée de préparer un congrès national. Ce congrès siégea les 15-17 août alors que, depuis quelques mois, il s’était retiré du mouvement.
Étudiant en histoire à la Sorbonne à la rentrée universitaire de 1912, Ernest Labrousse s’inscrivit au groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires dont le secrétaire était Marcel Prenant*. Bien que d’esprit jaurésien, le groupe était ouvert à toutes les tendances d’extrême gauche. Sans adhérer encore au Parti socialiste, Labrousse se trouvait alors en rupture avec l’anarchie. Mais, ses premières ferveurs politiques d’adolescent commandèrent, on le sait, ses choix d’étudiant parisien. Sa passion pour la Révolution française le conduisit au cours d’Aulard et la vision qu’il avait de la Révolution lui suggéra son sujet de Diplôme d’études supérieures et se trouva confortée par les résultats de ses recherches.
Le choc d’août 1914, l’effondrement de l’Internationale, l’invasion, ne pouvaient que troubler de jeunes consciences socialistes en posant brutalement des problèmes exprimés jusqu’ici sous forme d’hypothèses. Selon ses propres termes, Labrousse fut d’abord « très défense nationale ». Réformé, professeur d’histoire au lycée de Rodez, il adhéra à la section locale du Parti socialiste SFIO. Le voici dans la Fédération de l’Aveyron dont la figure de proue était Paul Ramadier*, socialiste réformiste, coopérateur, d’esprit très proudhonien. La guerre durait depuis plus de deux ans. Elle faisait rage sur le front de Verdun. Dans le Parti socialiste on se posait des questions. Les vues manichéennes d’août 1914 n’étaient plus de saison. Une minorité remettait en question, non pas encore le principe de la défense nationale, mais la conduite de la guerre, ses objectifs douteux et l’appui sans réserve que lui apportait le Parti socialiste. Labrousse devint minoritaire. Le 2 février 1917, délégué de la section socialiste de Rodez au congrès fédéral, il lui fait adopter à l’unanimité une motion déclarant « urgente la discussion des conditions de paix à la prochaine conférence des sections socialistes des pays alliés... ». A Rieux, délégué de Decazeville, demandant la reprise des relations internationales, Labrousse répondit qu’elle devait être « subordonnée à l’énergie de l’attitude des minoritaires d’Outre-Rhin » ; « attendons, dit-il, qu’ils se désolidarisent avec éclat de la majorité social-impérialiste » (L’Éclaireur, 17 mars 1917). Le 20 mai 1917, devant le Conseil fédéral qui venait de le nommer rédacteur en chef de l’organe départemental, L’Éclaireur, Labrousse obtint le ralliement de la fédération à l’idée de la conférence de Stockholm par 191 voix contre 95 à une motion hostile de Ramadier. Ces positions qui renversaient la majorité de la Fédération socialiste de l’Aveyron ne furent pas étrangères à sa mutation au collège de Cognac pour la rentrée de 1917. Il n’y resta qu’une année. Il y épousa le 6 février 1918 une jeune fille de dix-sept ans, d’origine corse et issue de la famille bordelaise des Ramarony, Anne-Marie, Suzanne Ramarony. Elle devint attachée principal d’administration universitaire. Le couple eut une fille.
À la rentrée de 1918, Ernest Labrousse regagna Paris dans l’intention d’y préparer l’agrégation. Les événements en décidèrent autrement. Avant d’y opérer un retour retentissant, il quitta le sage cursus honorum de l’Université et se consacra pendant quelques années à la vie politique active. Il était inscrit à la section socialiste du XIVe arrondissement de Paris. En 1919, il reconstitua le groupe des Étudiants socialistes révolutionnaires et en assura le secrétariat. Il l’entraîna à la manifestation organisée, le 6 août par la Fédération socialiste SFIO et l’Union départementale des Syndicats confédérés de la Seine, en signe de protestation contre le verdict d’acquittement prononcé le 29 mars par le jury d’assises au bénéfice de Raoul Villain, l’assassin de Jaurès. La manifestation se déploya dans le très bourgeois XVIe arrondissement, de l’avenue Henri-Martin et du Bois de Boulogne, à l’Arc de Triomphe. Un témoin, Jean Prévost, dans Dix-huitième année, deux romanciers, André Chamson dans La Révolution de 19 et Roger Martin du Gard dans Les Mémorables ont exalté la pugnacité du groupe des ESR. A la fin de l’année, en vue des élections législatives du 16 novembre, Labrousse, secrétaire de l’intersection socialiste du troisième secteur de la Seine (rive gauche et XVIe arrondissement), organisa la campagne de la liste des quatorze candidats de la SFIO menée par Jacques Sadoul et Bracke, qui enleva trois sièges.
Ernest Labrousse était entré à l’Humanité. André Blumel*, devenu minoritaire, lui avait suggéré d’assurer, à sa suite, le reportage politique dans le journal du Parti. Avec l’accord de Jean Longuet, un des animateurs de la majorité nouvelle, à partir de février 1919, Labrousse hanta les couloirs de la Chambre des députés. Il aimait à rappeler qu’il avait connu la « dernière législature du XIXe siècle », cette assemblée élue en 1914 qui prolongea sa vie jusqu’en novembre 1919. Sur les problèmes pressants d’un monde bouleversé, il interrogea quelques grands noms de l’Université et du Parlement : Émile Combes, Joseph Caillaux, Paul Painlevé, Alphonse Aulard, Charles Seignobos et Charles Gide. De cette collaboration à l’Humanité (février 1919-août 1924) datait une durable amitié avec Amédée Dunois* dont le fils, Michel Catonné*, épousa plus tard Suzanne Labrousse, née en 1918. Durant ces années, Labrousse conquit en 1921 la licence en droit devant la Faculté de Paris après y avoir mené de solides études d’économie politique.
Pendant toute l’année 1920, le Parti socialiste débattit de son affiliation internationale définitive et consacra à ce problème crucial deux congrès nationaux tenus à Strasbourg (25-29 février) et à Tours (25-30 décembre). La IIe Internationale s’était effondrée en 1914. En 1920 lui restaient fidèles, les social-démocraties scandinaves, le Parti ouvrier belge, le Labour Party et le Parti social-démocrate majoritaire d’Allemagne. Une Internationale dite deux et demi ou encore « Union de Vienne » groupait quelques Partis socialistes plus radicaux, la SFIO, l’Independant Labour Party, les Partis socialistes d’Autriche et d’Italie, les Socialistes indépendants (USPD) d’Allemagne. Ces deux Internationales se réuniront dans l’IOS (Internationale Ouvrière Socialiste) au congrès de Hambourg (mai 1923). Les bolcheviks, maîtres du pouvoir en Russie depuis la Révolution d’octobre 1917, appelaient à la constitution d’une IIIe Internationale. Venant après la grande tuerie de 1914 à 1918, l’espoir qui soufflait de l’Est gonflait les effectifs de la SFIO et y fortifiait les tendances révolutionnaires. Les élections du 16 novembre 1919, tout en apportant un nombre accru de voix au Parti socialiste qui avait fait cavalier seul, lui avaient fait perdre trente-cinq sièges. N’était-il pas temps de trouver une voie nouvelle, d’abandonner la décevante politique passée ? Avec beaucoup de militants, Labrousse le pensa. Il se rangea d’abord autour de Jean Longuet, parmi les « Reconstructeurs » rêvant d’une Internationale rénovée. Puis il signa la motion Cachin-Frossard favorable à l’adhésion à la IIIe Internationale.
A l’issue du congrès de scission de Tours, il se trouva donc, avec la majorité, au sein de la SFIC, dans sa 14e section de Paris. Il appartint à sa première Commission nationale des conflits. En 1921 et 1922, il fit deux cours aux Écoles du Parti. Il collabora, en 1921, au Bulletin communiste et y assura du 20 octobre au 3 août 1922 la « Semaine politique ». Dans le numéro du 17 novembre, sous le titre d’« Esquisse communiste », il écrivait n’attendre « la réalisation de notre programme constructif socialiste que de la conquête préalable et nécessaire du pouvoir politique [...]. C’est seulement par la mainmise complète sur l’État bourgeois, par la dictature provisoire du travail, que nous édifierons la cité socialiste, adaptée à la France d’aujourd’hui. » Il poursuivit sa collaboration à l’Humanité, devenu l’organe national de la SFIC. Outre les grands reportages politiques qu’il y signa, Labrousse fit oeuvre d’historien en éclairant quelques aspects controversés de la Révolution soviétique par référence à la Révolution française. En novembre 1921, notamment, il y défendit l’idée que la Révolution bolchevique, révolution de masse, était, comme la Révolution française et selon le mot de Clemenceau, un « bloc », une réalité historique indivisible et qui pèse comme telle dans l’histoire. « J’imagine, concède Labrousse, que, conventionnel de l’an II, je n’aurais peut-être pas voté la loi de Prairial qui privait de toutes les protections de la coutume et de la loi les accusés traduits devant le Tribunal révolutionnaire ». Mais c’est une condamnation après coup, « à froid », qui laisse intacte l’approbation donnée en « bloc » à la Révolution française. Aux démocrates qui reprochaient à la Révolution d’octobre d’avoir chassé la Constituante élue au suffrage universel dans toute la Russie, il rappela que notre Révolution, en l’espèce le peuple parisien en armes, avait brisé par la force la majorité girondine de la Convention, première assemblée élue au suffrage universel, et avait imposé l’arrestation, en son sein, des chefs de la « Gironde ». Labrousse a rappelé que, soulignant ces analogies, au cours de la campagne électorale de la fin de 1919, il rencontra l’approbation des foules qui emplissaient les préaux d’écoles de la 3e circonscription de la Seine. Mais cette activité de militant et de journaliste ne dura guère plus de quatre ans. En juillet 1924, Labrousse fut chassé avec toute une charrette de la rédaction de l’Humanité. De lui-même, il quitta le Parti communiste au lendemain du IVe congrès tenu à Clichy (17-21 janvier 1925). « Le congrès confirme, en effet, avec un vif éclat, les critiques que je vous adressais dans ma lettre du 28 décembre. Pas plus aujourd’hui qu’hier vous écrivais-je alors, je n’admets vos nouvelles méthodes d’action et de propagande. Votre simplisme démagogique et vos schémas enfantins ne sont ni des moyens d’action profitables, ni des moyens d’éducation estimables. L’atmosphère que vous avez créée dans le parti ne permet malheureusement plus [...] l’expression efficace d’une pensée autre que la pensée officielle. Je ne vais à aucun parti mais je ne puis demeurer dans celui qui est vôtre » (Le Cri des Travailleurs, Tarn, 31 janvier 1925).
Une étape décisive s’ouvrit alors dans la vie d’Ernest Labrousse. Depuis 1919, répondant à un appel de la 2e section, celle de Montmartre, il appartenait à la Ligue des droits de l’homme et du citoyen. Il participa toujours à sa vie et à son action et, après la Seconde Guerre mondiale, en 1950, il entra, pour toujours, à son Comité central. Mais, à partir de 1925, il fut, pour treize ans, hors des partis. Les grandes recherches supplantèrent l’action. Si les préoccupations d’historien n’avaient jamais totalement quitté le journaliste et le militant, les travaux qu’il entreprit désormais doivent leurs orientations à ses convictions politiques profondes tout comme ceux que mena à bien le jeune élève d’Aulard avant la Grande Guerre. A la Faculté de droit, Labrousse avait été attiré par les sciences économiques. Elève de l’institut de statistiques, il mit en chantier une thèse qu’il présenta devant la Faculté de droit en 1932 et qui sera une thèse d’histoire économique. Ses recherches s’éclairent d’une relecture de Marx et cette relecture enrichit sa formation idéologique d’un apport capital. Labrousse a dit lui-même ne pas « être venu au socialisme par les voies savantes » mais davantage par « la réflexion morale et une multitude de textes complices ». Il ajoutait aussitôt : « Qu’on ne me fasse pas opposer... réflexion morale et marxisme... Une morale informulée, assurait-il, affleure sous le marxisme, de même qu’il y a plus largement, une morale du socialisme économique. La notion de spoliation ouvrière est une idée morale. La notion, centrale, de plus-value est l’aspect économique, « scientifique », de ce problème de morale courante que pose le droit au produit intégral du travail. L’exploitation, l’humiliation, l’aliénation sont à la fois des idées marxistes et de morale traditionnelle. Et bien entendu de morale chrétienne. » Mais le propre du socialisme est de définir pour l’immense majorité des hommes, les moyens d’atteindre ces objectifs qu’une morale peut bien entrevoir mais non réaliser par sa force propre.
Ainsi, c’est comme historien autant que comme militant que Labrousse appartient au marxisme. Il ne se reconnaît pas dans le marxisme figé d’« une partie de la vieille social-démocratie allemande d’avant 1914 », ni dans le marxisme mécanique de ceux qu’il désigne comme les « admirables et naïfs initiateurs guesdistes » qui « enseignaient jadis la dépendance automatique du fait social et du fait mental par rapport à l’antécédent économique ». Il trouve une « véracité maligne » dans la caricature que Gustave Hervé donnait des « litanies du guesdisme ». « S’agissait-il des problèmes de l’alcoolisme ? » L’alcoolisme est une conséquence fatale de la société capitaliste et ne disparaîtra qu’avec elle ». S’agissait-il de la prostitution ? « La prostitution est une conséquence fatale... » Du militarisme ? « Hélas... » Pour Labrousse rien n’est automatique dans la complexité des faits historiques. Selon ses propres termes, « dans l’histoire, rien n’est jamais fait d’avance ». Aux différents étages de la réalité, les phénomènes se propagent à des vitesses différentes, et que de filières d’un étage à l’autre ! A-t-on jamais mieux évoqué qu’il ne l’a fait la complexité du mouvement historique. Il voit « en antécédence, le plus souvent sans doute, le phénomène économique », mais « en retard, déjà, le changement `social´ et le mental gagne la course de lenteur ». Pour illustrer cette vision du mouvement de l’histoire, il prend l’exemple de la croissance industrielle, avec, en tête, le machinisme et la poussée de la production ; viennent ensuite les plus lents déplacements de la population, la plus lente urbanisation, la plus lente agrégation matérielle de la classe ouvrière ; et, dans la classe en formation matérielle continue, une prise de conscience plus lente encore. Les sauts révolutionnaires viennent parfois rompre cette lenteur habituelle du déroulement en chaîne des faits historiques. « Une mentalité, dit Ernest Labrousse, est en principe une résistance que vient alourdir au surplus dans les sociétés contemporaines — pour ne parler que d’elles — le matraquage conscient ou inconscient des médias au service, sous mille formes, des classes dirigeantes. » A ce déroulement ralenti, il oppose la « mentalité explosée des temps de révolution, enregistreuse subite et parfois majoratrice des mutations antérieures. » Il peut conclure : « Dans la chaîne sans fin de l’histoire, les limites naturelles d’une histoire socio-économique vont ainsi, de l’acte « premier » du producteur aux phénomènes de sensibilité et de mentalité collectives. Les grandes forces collectives de l’histoire, toujours en interaction, se mélangent dans une indivisible réalité. Les courants rapides et lents avec leurs tempos propres confondent leurs « Eaux mêlées » et exercent de fondamentales poussées permissives ».
Ainsi, jamais Labrousse ne substitue à l’analyse scientifique de la réalité sociale une vue stéréotypée, une idée préconçue de cette réalité fut-ce au nom d’un schéma prétendu marxiste. Cette attitude du chercheur soumis aux faits, il l’a explicitée au congrès international des sciences historiques tenu à Rome en 1955. Au titre de « voies nouvelles » il y a dressé le plan d’une enquête sur la bourgeoisie aux XVIIIe et XIXe siècles (1700-1850). Labrousse refuse de se laisser enfermer dans une définition juridique (ordres) ou économique (propriété des moyens de production, rente, profit d’entreprise). Il propose de partir très empiriquement du concret pour « dénombrer, classer, hiérarchiser par profession, de profession à profession et hors des cadres professionnels. » Bien mieux, dans la réalité complexe et mouvante des choses, Labrousse n’oublie pas « dans le choeur des causalités, et aux instants critiques, la partition des héros collectifs ou du héros individuel de toute taille. Parfois, précise-t-il, « le solo léninien ». C’est bien parce qu’il n’exclut pas l’individu de l’histoire que Labrousse se sent très à l’aise dans la Ligue des droits de l’homme qui « met l’accent sur l’individu » et qu’il a salué avec chaleur le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français qu’il a défini comme le « dictionnaire du militantisme ouvrier et de la prise de conscience ouvrière, déployé de la Révolution française à nos jours », le bottin de l’élite des classes populaires.
Pour suivre dans toute sa vérité l’itinéraire intellectuel de Labrousse, on n’aura garde d’oublier l’admiration qu’il a toujours portée à la Révolution de 1789, aux leçons qu’il n’a cessé d’en tirer. Il l’a dit : « La Révolution française a été la grande fidélité de ma vie. » Ses deux thèses d’histoire portent sur les origines lointaines et proches de la Révolution. Rendant compte de la première de ces thèses, le grand historien contemporain de la France révolutionnaire, Georges Lefebvre, soutient que l’auteur est bien « un économiste et un sociologue de par la nature des faits qui l’intéressent surtout » mais qu’il « est aussi un historien » et « surtout un historien ». Il précise : « On ne dénature sans doute pas la démarche de son esprit en supposant que sa recherche a été provoquée par l’attrait qu’exerçait sur lui un grand événement historique, la Révolution française dont certains traits appelaient une explication sans qu’il décidât à l’avance si elle serait contingente ou rationnelle. Bref, il a travaillé comme un historien qui a bien conscience que les faits qu’il établit constitueront des matériaux éprouvés par l’économiste et le sociologue... mais dont la fonction propre est, d’abord et avant tout, de constater ces faits, puis de montrer comment ils ont servi, pour une part au moins, à construire l’histoire... »
Par ses deux thèses soutenues à onze ans d’intervalle, Ernest Labrousse a renouvelé l’histoire économique et sociale. Sans avoir beaucoup collaboré aux Annales, il est, par son oeuvre, « au coeur du réseau intellectuel qui s’identifie » à cette revue.
En 1932, devant la Faculté de droit de Paris, Labrousse soutint une thèse d’histoire économique que publia immédiatement l’éditeur Rivière et que Dalloz reprit en 1933, en deux volumes de 695 pages. Le titre : Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIe siècle. Le jury, Oualid, directeur de thèse, Gaëtan Pirou et Aftalion, l’auteur des Fondements du socialisme. Une préface signée Roger Picard, professeur à la Faculté de droit, une autre d’Henri See, professeur à la Faculté des lettres, disent assez, par leur double présence, qu’il s’agit-là d’un événement. Labrousse démontre que, de 1725 aux environs de 1780, le XVIIIe siècle a connu une hausse latente et continue des prix et des revenus, donc une période de prospérité. Sur cette période de plus d’un demi-siècle, de parfaite stabilité monétaire, l’auteur a réuni une documentation d’une qualité exceptionnelle, les mercuriales ou relevés des prix sur les marchés, effectués par les autorités, et cette enquête couvre tout le territoire national. Il dégage tous les types de fluctuations économiques, mouvements de longue durée, mouvements cycliques et saisonniers. Il confronte l’évolution des prix des grands produits de l’agriculture et de l’industrie entre eux et avec l’évolution des revenus de la terre (rente foncière et féodale, profit d’exploitation du fermier) et aussi avec l’évolution du salaire. Il relie cette histoire des prix à l’histoire sociale dont elle est inséparable car les mouvements des prix se traduisent en tensions et en contradictions essentielles dans l’économie de type ancien dominée par le problème des subsistances.
En 1943, devant le Faculté des lettres de Paris, Ernest Labrousse soutint une seconde thèse : La crise de l’économie française à la fin de l’ancien régime et au début de la Révolution. Seul le premier tome (664 pages) est paru aux Presses universitaires de France, sous le titre : Aperçus généraux, sources, méthodes, objectifs. La crise de la viticulture. Le jury : Georges Lefebvre, président du jury et directeur de thèse, Renaudet, Halbwachs, Renouvin, Pouthas. C’est une histoire sociale qui va de l’analyse des structures socio-économiques à l’explication de l’événement. Labrousse se penche sur la période critique qui commence en 1778. Il étudie d’abord la crise de la viticulture parce que, alors, la culture de la vigne, beaucoup plus dispersée géographiquement qu’aujourd’hui, fournissait au paysan, dans certaines régions, la principale denrée commercialisée, donc une source de revenus en argent liquide. En 1778, après une longue période de prospérité, commence une série de vendanges anormalement bonnes qui entraînent un effondrement des prix du vin. Les gros producteurs ayant des réserves, ce sont surtout les petits paysans et les métayers qui sont frappés. La diminution du pouvoir d’achat des ruraux provoque une crise industrielle dont on rend responsable le traité de commerce franco-anglais de 1786. Le chômage gagne, d’autant que l’homme continue de se multiplier. La crise s’aggrave de la conjugaison de la régression économique et de la progression démographique. Dénuées de ressources, les classes populaires affrontent les fortes disettes de 1788-1789. Les troubles éclatent et se généralisent vite. La misère pousse à la mobilisation des masses révolutionnaires. N’oublions pas que juillet 1789 est une période de soudure, de mauvaise récolte et de hausse forcenée des prix. Et cela au temps même où le paysan paie la dîme et les droits seigneuriaux.
Dominant une écrasante documentation chiffrée et passant avec maîtrise d’une conjoncture économique à ses conséquences sociales, Ernest Labrousse, après Michelet, après Jaurès, répond à la question des origines de la Révolution française. En exergue de sa seconde thèse, deux citations sollicitent la réflexion du lecteur. Celle de Michelet : « Venez voir, je vous prie, ce peuple couché par terre, pauvre Job... La famine est un ordre civil : on a faim de par le Roi ». Celle de Jaurès : « La bourgeoisie française avait pris conscience de sa force, de sa richesse, de son droit, de ses chances presque indéfinies de développement... Ce n’est pas du fond de la misère qu’est montée la Révolution. » Après la thèse de Michelet, l’antithèse de Jaurès, voici la synthèse de Labrousse. Quel historien oserait rêver d’une pareille association de noms ? Labrousse donne à la fois raison à Jaurès qui avait été frappé par l’enrichissement presque continu de la bourgeoisie durant la plus grande partie du XVIIIe siècle et à Michelet qui avait bien compris toute l’importance de la misère des années 1787-1789.
Étendant ses recherches au XIXe siècle, dans une communication au congrès historique du centenaire de la Révolution de 1848, intitulé : 1848, 1830, 1789. Comment naissent les Révolutions ?, Labrousse a posé le problème général de la synchronisation des révolutions et des crises économiques. Il établit clairement qu’avant 1848, toutes les crises économiques se reproduisaient de la même manière : crise agricole, mauvaises récoltes, diminution du pouvoir d’achat des campagnes, puis crise industrielle. Après 1848, les crises proviennent surtout de la surproduction industrielle. Les révolutions naissent de la conjonction de secousses économiques et de difficultés politiques : on doit leur donner une explication ambivalente. Il n’y a donc pas de Révolution nécessaire, mais dans des révolutions de masse comme 1789, 1848 et aussi 1830, la rencontre d’une grande crise économique et d’une grande crise politique apporte des chances à la Révolution.
Dès 1932, l’éclatant succès de sa première thèse ramena Labrousse dans l’Université. A la demande d’Aftalion, il devint son assistant à la Faculté de droit. En 1935, il fut nommé chargé de conférences d’histoire économique et sociale à la quatrième section de l’École Pratique des Hautes Etudes. En 1938, nommé directeur d’études, il succédait à Simiand. Comme il était inscrit sur la liste d’aptitude à l’enseignement supérieur, en novembre 1941, la Sorbonne le chargea de cours comme suppléant de Marc Bloch et, en septembre 1945, il fut nommé maître de conférences, puis professeur sans chaire en 1946, enfin, en 1947, professeur sur la chaire de Marc Bloch d’histoire économique qu’il devait illustrer pendant vingt ans, jusqu’à sa retraite en 1965. Il n’a pas cessé de collaborer, au dedans et au dehors, aux organismes de recherche historique. Il fut secrétaire de rédaction de la Revue d’histoire économique et sociale à partir de 1935, membre du comité de rédaction des Annales d’histoire sociale depuis 1938 puis de l’hebdomadaire Nouvelles économiques depuis 1945. Il n’a pas cessé de diriger de grands travaux comme il l’avait fait à un niveau insolite pendant toute sa carrière. Enfin, combinant les fruits d’un riche enseignement et les apports accumulés et renouvelés par des prospections ininterrompues, il a dirigé, aux Presses universitaires de France, avec un autre maître de l’école historique française, Fernand Braudel, et rédigé avec une pléiade d’historiens qui, peu ou prou, sont tous ses élèves, une monumentale Histoire économique et sociale de la France, puissante synthèse qui vient à son heure après plus de trente ans de travaux en la matière et qui restera, pour longtemps, un ouvrage de référence irremplaçable. Quinze ans après son admission à la retraite, Labrousse lui donna une conclusion qui fut, digne de l’oeuvre et de son auteur.
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, quelques années après avoir rejoint l’Université, Ernest Labrousse reprit une activité politique militante. Il rentra au Parti socialiste SFIO en 1938 en s’inscrivant à la 5e section de Paris. Il participa à sa vie clandestine sous l’Occupation, en liaison notamment avec Amédée Dunois. En 1947, il prit la direction de La Revue socialiste. Il l’abandonna au 1954 en signe de protestation contre l’adhésion du Parti socialiste à l’idée de la CED (Communauté européenne de défense). Contre ce projet, Labrousse lutta de toute sa conviction et il fut le véritable rédacteur du Manifeste d’Universitaires français condamnant le réarmement de l’Allemagne quelle qu’en soit la forme, « autonome » ou « européenne ». En 1958, c’est le Parti socialiste lui-même qu’avec d’autres militants, Labrousse quitta par refus de cautionner son orientation politique générale et notamment la guerre menée en Algérie. Il fut un des fondateurs du PSA (Parti socialiste autonome) et siégea à son Comité directeur provisoire. Deux ans plus tard, avec le PSA et d’autres composantes il participa à la formation du PSU (Parti socialiste unifié) dans lequel il milita quelques années. Dès 1966, avec le Mouvement national pour l’union des gauches, Labrousse travailla au rapprochement des partis socialiste et communiste et des forces démocratiques qui voudraient se joindre à eux.
Au travers de ces affiliations circonstancielles ou hors des partis, Labrousse resta fidèle aux mêmes options fondamentales, celles du jeune collégien « meneur » de Barbezieux, enrichies par une étude poussée de Marx et des grands maîtres de la pensée socialiste, confrontées aux réalités du passé et du présent par les travaux de l’historien et les combats du militant. Bien qu’il ait quitté le Parti communiste depuis 1925, Labrousse garda pour l’Union soviétique, sans fermer les yeux sur ses ombres, les sentiments qu’il portait à l’enfant d’octobre 1917, l’autre grande Révolution. Fidèle au socialisme marxiste et révolutionnaire, il le plaça néanmoins, en France, dans la filiation des luttes démocratiques et républicaines. Républicain dans ses origines, dans ses réflexes, dans ses attitudes historiques, dans son implantation territoriale. Républicain au plus lointain et au plus profond de lui-même, au plus profond de son histoire et de sa géographie politiques ». Et il précise : « Ce socialisme républicain a toujours gardé l’empreinte de la Révolution française ». On sait l’admiration que Labrousse portait à Jaurès, à l’homme politique et à l’historien de la Révolution, au jeune élu républicain qui plaçait si haut l’idéal de la République qu’il en a été conduit au socialisme, et à l’historien « amateur » et génial qui a renouvelé l’histoire de la grande Révolution en plaçant son étude sous la triple paternité de Plutarque, de Michelet et de Marx et qui a bien vu qu’« une nouvelle distribution de la richesse prépare une nouvelle distribution du pouvoir ». On comprend qu’après l’avoir patronnée à sa naissance en 1959, Labrousse ait présidé aux destinées de la Société des études jaurésiennes.
C’est pendant le congé parlementaire que lui octroya un revers électoral que Jaurès se fit l’historien de la Révolution. A l’inverse, sans jamais broncher dans ses convictions socialistes, Labrousse n’a guère accordé à l’action politique que les temps libres de l’historien. Il y a renoncé totalement pendant la dizaine d’années consacrées, entre les deux guerres mondiales, à l’élaboration de ses oeuvres maîtresses. Et, militant, il n’a jamais ambitionné les grands rôles alors qu’il pouvait sans outrecuidance prétendre aux plus élevés. C’est l’amitié et la confiance de Léon Blum*, vice-président du Conseil des ministres qui le firent son dernier directeur de cabinet durant quelques semaines de juillet-août 1948. S’il avait accepté de figurer, au second rang, sur la liste des neuf candidats socialistes aux élections municipales du 19 octobre 1947 dans le premier secteur de Paris (Ve, VIe et VIIe arr.), c’est à la demande pressante de ses camarades, pour pousser le candidat de tête, Henri Vergnolle* qui pouvait seul prétendre au succès. Jamais Labrousse n’a nourri la moindre ambition électorale alors qu’il avait plus de qualités qu’il n’en faut pour réussir devant le suffrage universel et au premier rang de toutes, l’éloquence.
De l’orateur, Labrousse avait tous les dons : voix bien timbrée aux inflexions prenantes, sûreté du vocabulaire. Jusque dans la conversation familière, il n’était pas de ceux qui confondent « jadis » et « naguère ». Cette sûreté peu commune du vocabulaire lui permettait d’atteindre, en parlant, à la perfection de la langue écrite, sa langue écrite à lui, celle que Georges Lefebvre plaçait à l’égal du style souverain d’Alexis de Tocqueville. Si l’on ajoute la maîtrise d’une syntaxe ajustée au mouvement des idées et aux élans du coeur, on s’explique l’aisance qu’il trouvait d’emblée et à laquelle n’atteignent pas toujours les plus grands maîtres de la tribune. Qu’il s’adressât à ses élèves de Sorbonne, qu’il parlât devant ses pairs des colloques et congrès nationaux et internationaux, qu’il haranguât les électeurs pressés dans les préaux des écoles communales du quartier latin, Labrousse subjuguait son auditoire par la magie de son discours. Qui ne l’a remarqué, debout, tête haute, animant son verbe du bras droit tendu et d’une main frémissante, extrémités jointes du pouce et de l’annulaire. A ces qualités de forme, l’éloquence de Labrousse joignait toutes celles de fond qui définissent le véritable orateur. Elle se nourrissait d’une vaste culture ouverte sur tous les horizons de l’esprit. De l’ardente conviction qui l’animait, elle tirait sa chaleur et une irrésistible force de persuasion.
Lors de ses premières assises nationales tenues par la SFIO après la mort de Léon Blum, salle de la Mutualité à Paris, la Ve section socialiste, hôte des congressistes, chargea Labrousse de saluer les délégués à l’ouverture des débats. Son éloquence naturelle se chargeant d’émotion impressionna l’assistance et quand, en conclusion, il appela le Parti à suppléer par « son intelligence collégiale » à la perte irréparable d’un guide, un jeune élu de province, traduisant l’étonnement admiratif de l’assistance, s’écria : « Le successeur de Blum, le voilà ! » Plaçant le parallèle plus haut encore, Fernand Braudel rappelant que Labrousse a privilégié recherches, travaux, enseignement, aux dépens de l’action politique, conclut, partagé : « Il nous a privés d’un second Jean Jaurès. L’histoire seule y a gagné. »
Une étude collective dirigée par Jacques Le Goff et consacrée en 1978 à La Nouvelle Histoire évalue ce gain. Elle fait à chaque pas référence à Ernest Labrousse. Elle lui consacre une monographie en propre qui dit tout le rayonnement de l’homme et toute la portée de son oeuvre. « Par sa personnalité, y lit-on, le prestige de ses travaux scientifiques, son talent pédagogique et sa conviction contagieuse d’orateur, Ernest Labrousse exerce pendant près de trente ans, au milieu du siècle, un véritable magistère sur l’historiographie économique de langue française. Il en fixe les orientations, il en élabore les programmes d’enquête et, titulaire de la chaire d’histoire économique à la Sorbonne, il dirige les travaux de toute une génération de jeunes historiens ».

ŒUVRE : On trouvera la bibliographie de l’oeuvre écrite d’Ernest Labrousse dans Conjoncture économique. Structures sociales. Hommage à Ernest Labrousse, mélanges préfacés par Fernand Braudel, Paris, La Haye, Éditions Mouton, 1974, 547 p.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13056 (17 mai 1913), 13057 et 13061, F17/ 24203 et 28509. — Arch. PPo. B a/1702, rapport du 13 avril 1913. — Le Libertaire, 11 mai et 19 octobre 1912.— Bulletin communiste, 28 juillet et 17 novembre 1921, 26 octobre 1922. — L’Éclaireur, 17 février, 10 mars, 17 mars 1917, 12 avril 1919. — Cahiers d’histoire de l’Institut M. Thorez, n° 6, 1974. — Le Cri des Travailleurs (SFIO, Tarn), 31 janvier 1925. — Préface à Syndicalisme révolutionnaire et communisme. Les Archives de Pierre Monatte, Paris, Maspero, 1968. — Les ouvrages cités dans la biographie ainsi que d’autres, répertoriés dans l’ouvrage indiqué aux « oeuvres ». — Jacques Le Goff (sous la direction de), La Nouvelle Histoire, Retz, Paris, 1978, 575 p. — « Entretiens avec Ernest Labrousse » in Actes de la Recherche en sciences sociales, n° 32-33, avril-juin 1980, pp. 111-125. — Témoignage personnel de l’auteur de la notice biographique. — Philippe Lacombrade, Camille Ernest Labrousse : Histoire et politique 1895-1925, Mémoire de Maîtrise, Paris VIII, 1990, 220 p. – Notes de Jacques Girault.

Justinien Raymond

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