Né le 22 août 1887 à Dijon (Côte-d’Or), mort le 18 février 1944 à Saumur (Maine-et-Loire) ; militant révolutionnaire socialiste et pacifiste. Directeur littéraire de l’Humanité (1921-1923) ; poète, romancier, dramaturge, essayiste et critique.

L’ascendance de [Marcel Martinet était piémontaise et polonaise. Son arrière-grand-père paternel était originaire de La Thuile, près du Val d’Aoste, et son grand-père maternel, d’une famille de minotiers, avait quitté la Pologne, pour venir en France. Son père, Louis Martinet exerçait la profession de gérant de pharmacie, et sa mère était directrice d’école primaire. Leurs opinions républicaines et anticléricales créèrent autour de l’enfant une atmosphère propice au libre épanouissement de ses qualités. A douze ans, il perdit son père. Sa mère entreprit alors l’étude du latin pour suivre le travail de son fils, élève au lycée Carnot. Maurice Lacoste était un de ses condisciples préférés.
Adolescent, Marcel Martinet aimait les longues promenades dans la campagne bourguignonne, et sans doute faut-il attribuer à ses fréquents séjours hors de la ville cet amour de la nature qui imprègne si fortement son œuvre poétique. En 1905, il entra au lycée Louis-le-Grand, et, en 1907, il fut reçu au concours de l’École normale supérieure. Externe, il fréquenta les cercles de jeunes poètes, fit la connaissance de Roger Dévigne, Vincent Muselli qu’il voyait presque quotidiennement, et avec lequel il créa une revue, Les Proses, en 1910. Les années de jeunesse furent pour Marcel Martinet débordantes d’activité et fertiles en recherches et découvertes sur le plan artistique et sur le plan social. En effet, s’il écrivait (sa première pièce de vers date de 1904), "il participait surtout, a dit son ami Frédéric Denis, à de fraternelles disputes sur la mission de l’art dans la société nouvelle". L’intime conviction que la rénovation en profondeur dans les lettres et les arts était inséparable de celle de la société elle-même, devait infléchir d’une manière décisive le cours de sa vie : le militant perçait sous le poète. Et Maurice Lacoste rappellera plus tard : "Bientôt, comme d’autres écrivains, il fut attiré par le syndicalisme. Les déceptions causées par le régime politique, son impuissance à résoudre les problèmes sociaux, l’impression que la classe aisée se détournait de la culture désintéressée et qu’une transformation profonde de la société pouvait seule créer une civilisation nouvelle et régénérer les lettres, la hardiesse, la netteté de vue, l’honnêteté de certains militants ouvriers comme Pierre Monatte, Alfred Rosmer, groupés surtout à la Vie ouvrière d’avant 1914, de vieilles sympathies pour le peuple qui souffre de tout et reste sain, une conception de Montagnard d’autrefois, rajeunie par les scandales financiers et les curées partisanes de la IIIe République, une propension instinctive pour les causes qui pouvaient procurer plus de coups que de prébendes, tous ces motifs poussèrent Martinet vers les intellectuels révolutionnaires qui écrivaient dans diverses revues, et surtout à l’Effort libre. Jean-Richard Bloch devint son ami." La mère de Marcel Martinet aurait désiré voir son fils devenir professeur d’Université, mais Martinet n’avait pas l’ambition de faire carrière.
Renonçant à passer le concours de l’agrégation, il postula et obtint un poste de rédacteur à l’hôtel de ville de Paris où il découvrit Louis Pergaud, son voisin de bureau. On trouve, à cette époque, sa signature dans L’Ile sonnante, Les Poèmes, Les Horizons. Son premier recueil de vers, Le Jeune Homme et la Vie, parut en 1910. Il se maria en 1911 avec Renée Chervin, fille d’un instituteur bourbonnais, devenue par la suite professeur de lettres, et qui demeura toujours en communion d’idées avec lui. Le couple eut deux enfants. Martinet collabora à l’Effort libre de J.-R. Bloch. Dans le numéro de juin 1913, il donna un long texte sur "L’Art prolétarien". Texte très important et qui fait date, car il pose clairement, pour la première fois, le problème de la création artistique, face au peuple, chez les intellectuels révolutionnaires. S’il était un familier de J.-R. Bloch chez lequel il fit la connaissance de Léon Bazalgette, Max Jacob, Charles Vildrac, Pierre-Jean Jouve, Charles Albert, etc., il fut aussi un assidu des réunions du groupe de la Vie ouvrière. Ses idées, son caractère, devaient le conduire tout naturellement vers cette équipe.
C’est la découverte des Réflexions sur l’éducation d’Albert Thierry qui lui fit faire le pas : "C’est par elles que je suis entré à la Vie ouvrière en 1913, raconte-t-il. Un des numéros de la revue où elles paraissaient m’était tombé sous la main. Je l’avais lu. Et ce fut pour trouver la collection de ces articles-là que je fis la connaissance avec la boutique du quai de Jemmapes". Pierre Monatte écrira en 1936 : "Marcel Martinet n’a jamais séparé le socialisme de la classe ouvrière. Au temps où il se cherchait, socialiste dégoûté par l’électoralisme aussi bien que par le socialisme des professeurs, il venait bavarder à notre local de la Vie ouvrière d’avant-guerre, au quai Jemmapes. Mais nous ne nous sommes bien connus, nous ne nous sommes liés que plus tard, aux premiers jours d’août 1914."
Fin juillet 1914 : l’assassinat de Jaurès, puis "l’Union sacrée", l’effondrement de l’Internationale. Ces heures tragiques Martinet les a fait revivre dans ses Carnets. Abattus et dispersés, les militants qui avaient lutté contre le courant belliciste, se retrouvèrent une poignée, désemparés. "Dans ce Paris vide et bouleversé, raconte Alfred Rosmer, — le bouleversement était dans les esprits — nous entreprîmes, Monatte et moi, la recherche des îlots de résistance qui pouvaient exister (...). Un jour, au retour de nos décevantes pérégrinations, nous trouvâmes un mot de Marcel Martinet. Il était venu assez récemment chez nous, mais très informé des questions et de l’action ouvrières, il nous avait tout de suite apporté un concours actif. Ses quelques lignes disaient en substance : "Est-ce que je suis fou ? Ou les autres ?" Nous allâmes chez lui sans tarder. C’était la première fois que nous touchions la terre ferme ; nous en éprouvions une grande joie. Martinet fut dès lors de toutes nos entreprises, étroitement associé à notre travail ; il sera le poète de ces temps maudits." Exempté de service militaire, ajourné pour raison de santé, Martinet resta à Paris.
Le 24 octobre 1914, il écrivit — début d’une longue correspondance — sa première lettre à Romain Rolland (reproduite dans le Journal des années de guerre de Rolland). A partir de juillet 1915, il s’installa, avec les siens, à Sceaux, où il demeura six ans. Il participa aux réunions et aux travaux de la Société d’études documentaires et critiques sur les origines de la guerre, animée par Mathias Morhardt et Georges Demartial, à ceux du Comité pour la reprise des relations internationales créé après la conférence de Zimmerwald de septembre 1915, tandis que Madame Martinet militait à la Section française du Comité international des Femmes pour la paix permanente, avec Jeanne Halbwachs, Madeleine Rolland, Séverine, etc (groupe des femmes pacifistes de la rue Fondary violemment dénoncé par le Journal, le 2 décembre 1915). Martinet trouva dans cette tragédie universelle la matière de La Maison à l’abri, roman auquel il commença à travailler en mars 1917, et qui parut en 1919.
Pourtant, c’est dans l’immédiat qu’il voulut exprimer son affliction et sa colère. Il composa jour après jour ses poèmes des Temps maudits qu’Henri Guilbeaux parvint à éditer en Suisse en 1917 et dont Rolland avait corrigé les épreuves, mais qui furent copiés, distribués aux amis, envoyés à des camarades perdus au loin dans la tourmente. De ce recueil, R. Rolland écrivait le 9 mai 1917 dans son Journal : "Je reçois le premier exemplaire de l’admirable livre de Marcel Martinet, Les Temps maudits. Je ne puis le relire sans émotion. Je le regarde comme l’œuvre la plus poignante de la guerre — avec Le Feu de Barbusse — plus que Le Feu, et surtout bien supérieure au Feu, par la qualité d’art et d’âme".
En août 1916, Martinet avait tenté de franchir la frontière suisse pour rendre visite à Rolland ; le passeport lui ayant été refusé, il passa des vacances en Bretagne où il sympathisa avec Émile Masson (Brenn). C’est en cette année 1916 qu’il écrivait à Maurice Lacoste : "Si je suis ici (à l’arrière), je te prie de croire que je n’ai rien fait pour cela. Je laisse les sursis d’appel à mes anciens amis les socialistes rénégats, embusqués chez Albert Thomas et ses pareils [...] J’ai même le droit d’ajouter que ce que j’ai fait et écrit depuis le 2 août 1914 me désigne pour être pris d’office si je repasse une nouvelle visite [...] Ma correspondance est arrêtée, suspendue, supprimée". Cette même année, après le IIe congrès fédéral (juillet) de la Fédération des syndicats d’instituteurs, il commença à collaborer régulièrement à l’École de la Fédération, nouveau titre qu’avait adopté, après suspension par arrêté préfectoral du 24 octobre 1914, l’École émancipée. Louis Bouët, un des fondateurs de cette revue, notera par la suite dans son ouvrage Le syndicalisme dans l’enseignement : "Des pacifistes révolutionnaires non instituteurs sont venus grossir la petite phalange des rédacteurs habituels... Marcel Martinet commence en même temps, et alimentera toute une année, sous le titre "La semaine", une remarquable revue des faits augmentée de réflexions qui dénotent une grande clairvoyance et une non moins grande fermeté des convictions". Les articles de Martinet furent copieusement censurés. Il semble que seul Maurice Dommanget en ait possédé les contenus intégraux.
Au début de décembre 1916, à la suite d’informations selon lesquelles l’Allemagne avait fait des offres de paix, Martinet notait dans ses Carnets (16 décembre 1916) : "Je trouve à Paris un mot de Marg. [Marguerite Thévenet] me donnant rendez-vous aux Hautes études sociales pour un projet d’Alexandre : une pétition au gouvernement pour qu’il ne refuse pas d’emblée de parler, — "pétition" de quelques grands noms...mais je sens bien qu’il n’y a pas grand enthousiasme, pas grand courage : Demartial, Dupin à qui d’avoir fait son livre suffit — , Oscar Bloch, Rappoport. Il y a cependant Séverine, et surtout Alexandre et Marguerite (...). Mais le soir, ici, nous songeons à faire de cela une pétition populaire." Et avec quelques amis, il se mit aussitôt au travail, rédigea des lettres, fit circuler une "Pétition sur les buts de guerre en France". Le 24 janvier 1917, sur l’ordre du ministre de l’Intérieur, il fut convoqué par le directeur du personnel de l’hôtel de ville, qui l’interrogea sur ses activités pacifistes, ses relations avec Monatte, Merrheim, Rosmer, sa collaboration à l’École de la Fédération ; il était dénoncé comme "le principal propagateur, dans le personnel enseignant, d’une pétition pour la paix rédigée par son ami Alexandre, professeur de philosophie au Puy, pacifiste des plus dangereux". Ferme dans ses convictions, Martinet avait laissé entendre qu’"ayant envisagé toutes ses conséquences possibles de son action", il pensait continuer à "faire ce qu’il croyait être son devoir." Le 15 février, il était changé de service.
Cependant, les premières nouvelles sur les événements de Russie parvenaient peu à peu jusqu’en France ; le 17 mars, Martinet écrivait son "Chant de la Liberté". Le 24 avril, il passa de nouveau devant le conseil de révision. Il fut maintenu exempté. Le 26 décembre, il écrivait : "Après réflexion, je prends la décision, s’il y a une nouvelle révision et que je sois mobilisé, de refuser le service, quoi qu’il doive m’arriver"... Le 27 février 1918 : "Les événements s’accéléraient. Au dehors, la Russie étranglée, et la grande interrogation terrible vers l’Allemagne révolutionnaire. Guilbeaux inculpé, le gouvernement à la remorque des royalistes". En avril 1918, avec Fernand Desprès et Jean de Saint-Prix, il fondait un hebdomadaire, la Plèbe. Il a rappelé l’esprit de ce journal dans son livre, Culture prolétarienne : "Nous avions la prétention d’y écrire la vérité, de notre point de vue révolutionnaire, internationaliste et ouvrier, mais la vérité vraie, sans ombre d’arrangements, d’atténuations, de maquillages, au printemps 1918 !" Le journal n’eut que cinq numéros, dont un spécial pour le 1er mai. Le jour de l’armistice fut pour Martinet un jour à la fois de joie et de deuil, mais aussi de souffrances et de révoltes nouvelles. Martinet, au Fégeard, non loin de Lapalisse (Allier), dans la petite maison que sa femme tenait de ses parents, écrivit La Nuit, pièce en cinq actes, drame de la révolution avortée. Martinet se détacha de Rolland au cours de ces années vingt, et rejoignit la position de Barbusse : soutien total de la Révolution russe en péril. Ce fut aussi celle de Pierre Monatte. Il participa à l’activité du "Comité pour l’adhésion à la IIIe Internationale", et fut de la petite équipe qui fit reparaître la Vie ouvrière dès le 30 avril 1919. Marguerite Thévenet (devenue Marguerite Rosmer) lui fit quitter son bureau de l’hôtel de ville et, durant quelque temps, il s’occupa de diverses publications pour gagner sa vie.
Au cours d’un séjour à Toulon où sa femme, en même temps qu’elle exerçait son métier de professeur de collège, travaillait pour la Croix Rouge, il se lia avec le poète Léon Vérane, il assista au procès des mutins de la mer Noire, dont le compte rendu fut publié par la Vie ouvrière du 15 octobre 1919, il commença à préparer ses notes critiques pour Pages choisies de Romain Rolland qu’Ollendorff édita en 1921. Cette année 1921 allait être pour lui le début d’une période de labeur acharné. Il habitait maintenant avenue Gambetta où il demeura onze ans. Il donna son adhésion au Parti communiste et [ Amédée Dunois lui demanda de prendre la direction littéraire de l’Humanité. "Une fierté de ma vie, a confié Dunois, ce sera d’avoir appelé Martinet à la rédaction de l’Humanité. C’était après la scission de Tours. Il y avait dans l’équipe pas mal de vides à combler. Roger Martinet fut chargé des rubriques dites littéraires ; à lui seul il eut à assurer critique des livres, chronique des théâtres, revue des Revues, que sais-je encore ! Il avait à donner son avis — toujours suivi — sur les romans à publier. Cette tâche accablante, il s’en acquitta avec une conscience exemplaire ; il ne s’arrêta que quand ses forces le trahirent." La collection de l’Humanité des années 1921, 1922 et 1923 laisse entrevoir la somme de travail fournie par Martinet pendant cette période. Ses chroniques littéraires étaient d’une rare qualité intellectuelle et éducative. Au cours de ces années, Martinet et ses amis défendirent la Révolution russe menacée de l’intérieur comme de l’extérieur.
Le poète apporta sa collaboration à de nombreux périodiques et entreprit la publication des Cahiers du Travail, annoncée par la Vie ouvrière du 14 janvier 1921. Dans son essai, Culture prolétarienne, édité en 1935, il explique ce que fut cette tentative après l’échec de la Plèbe : "Nous sommes très entêtés et, sous une forme nouvelle, c’était toujours à la même tâche de culture ouvrière que nous nous attelions lorsque, au début de 1921, nous fondions les Cahiers du Travail. On lira ce que représentaient pour nous ces cahiers. Au fond, j’ambitionnais d’en faire quelque chose de semblable, par la tenue, par l’obstination, par la qualité d’atmosphère, à ce qu’avaient été les Cahiers de la Quinzaine de Péguy, mais des Cahiers de la Quinzaine qui n’auraient pas été l’entreprise d’un homme et qui auraient servi uniquement le prolétariat, sa volonté de culture et de révolution". Douze fascicules parurent, dont Les Lettres de la prison de Rosa Luxembourg, Réflexions sur l’avenir syndical de Monatte, Les Syndicalistes français et la guerre de Georges Dumoulin, des textes de Victor Serge, Rosmer, Pierre Pascal, etc.
Mais la vie surmenée qui était la sienne depuis plusieurs années, marquée par ailleurs de cruelles épreuves, la mort de Jean de Saint-Prix, celle de sa mère, le grave accident survenu à son fils, tout cela finit par abattre sa résistance physique. Il faut certainement y ajouter la répercussion qu’eurent sur sa santé déficiente les querelles qui déchiraient, surtout depuis 1921, le mouvement ouvrier en France, prolongeant les combats épuisants de quatre ans de guerre : scission dans la CGT en décembre 1921, violentes luttes de tendances, en 1922, au sein du Parti communiste et de la CGTU naissante. En octobre 1922, à la suite du IIe congrès du PC, Martinet, en même temps que Dunois, Souvarine, Louise Bodin, etc., puis Monatte, avait donné sa démission de rédacteur à l’Humanité. Ils furent tous réintégrés en décembre, après le IVe congrès de l’Internationale communiste.
Début 1923, la maladie se déclara. Le diabète, sous une de ses formes les plus graves, allait désormais nécessiter des soins attentifs et constants, et cela pendant tout le temps qui lui restait à vivre. Martinet fut à la limite du désespoir. A la fin de l’année, il abandonna son travail à l’Humanité. Lorsqu’il demanda sa réintégration à l’hôtel de ville afin de retrouver un emploi et un peu de stabilité assurée pour continuer son œuvre d’écrivain, cette réintégration lui fut proposée à condition qu’il signe une déclaration par laquelle il s’engagerait à ne plus faire d’action politique. Après beaucoup d’hésitations, il finit par se décider. Cependant, trop souvent arrêté par la maladie, il dut abandonner au bout de quelques années. Sa vie était alors devenue celle d’un perpétuel errant, séjours en cliniques, longues absences loin de Paris : le Midi, la Suisse, à Villeneuve chez Rolland qui s’occupa par deux fois de le faire soigner à ses frais. Il est à noter ici que les divergences d’opinion entre Rolland et Martinet, qui parfois furent profondes, n’entamèrent jamais l’estime qu’ils gardèrent l’un pour l’autre. Une amitié fraternelle avait été scellée autrefois par Les Temps maudits et Au-dessus de la mêlée. La crise la plus grave se manifesta dans les années qui précédèrent la Seconde Guerre mondiale lorsque Rolland apporta le poids de son soutien à la politique stalinienne (voir l’article que M. Martinet écrivit dans la Révolution prolétarienne de janvier 1936 à l’occasion du 70e anniversaire de R. Rolland). Mais quelques mois avant la mort de Martinet, les deux hommes, tant de fois blessés au fond d’eux-mêmes par les luttes qu’ils avaient menées, mais demeurés des hommes de bonne foi, devaient se réconcilier.
Quand cela fut possible, la maison du Fégeard devint, à la belle saison, le refuge annuel de Martinet. Il y poursuivit son travail poétique et y reçut de nombreuses visites : Maurice Lacoste, Édouard Dujardin, Émile Guillaumin, Rosmer et sa femme, Magdeleine et Maurice Paz, Lucie Colliard, les Palin qui montèrent, en 1927, La Nuit à la salle Adyar. Vers 1929, J.-R. Bloch parvint à le faire entrer comme lecteur aux éditions Rieder dont il devint le directeur littéraire. Pendant cinq ans, Martinet s’employa à faire publier des auteurs de valeur, mais les écueils qu’il rencontra dans sa tâche, ses soucis de santé l’obligèrent, la crise de l’édition aidant, à quitter Rieder en 1934, année où parut son recueil de poèmes Les Chants du Passager. A son domicile parisien, nombre d’écrivains et d’artistes, jusqu’à la dernière guerre, passèrent en visiteurs ou y vinrent en familiers : Simone Weil, Fred Bérence, Fritz Brupbacher, Fernand Desprès, Maurice Wullens, Louis Guilloux, Henry Poulaille, Édouard Peisson, Léon Émery, Victor Serge, Léon Sedov, Stefan Zweig, ses amis japonais Uéda, Katayama, le sculpteur Takata, d’autres encore. Le traitement que devait suivre Martinet l’obligeait à prendre les plus grandes précautions. En 1934, une aggravation de son état de santé se manifesta, une broncho-pneumonie s’étant déclarée, puis des symptômes confirmés de tuberculose. Après un passage à l’hôpital civil de Strasbourg, il entra à la clinique Sainte-Anne, à La Robertsau, dirigée par le docteur Joseph Weill.
Dès la création en janvier 1925, de la Révolution prolétarienne, revue syndicaliste communiste, par Monatte et ses amis démissionnaires ou exclus du Parti communiste après sa "bolchevisation", qui suivit le Ve congrès de l’Internationale communiste, Martinet fit corps avec ce noyau de militants et partagea ses combats, bien que sa très mauvaise santé ne lui permît pas une collaboration régulière.
En 1933, il prit vigoureusement la défense de Victor Serge, relégué à Orenbourg dans Où va la Révolution russe ? L’Affaire Victor Serge. Après le 6 février 1934, il signa le 10, avec André Breton, Félicien Challaye, Jean Guéhenno, Pierre Monatte, Magdeleine Paz, Paul Signac, J.-R. Bloch, Henry Poulaille et d’autres, un "Appel à la lutte" pour l’unité d’action contre la menace fasciste, manifestation qui précéda la fondation en mars du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes présidé par Alain, Paul Langevin et Paul Rivet. Il dénonça les crimes du colonialisme en Indochine. Il vit se ternir son amitié avec J.-R. Bloch et R. Rolland, silencieux devant la terreur stalinienne... Il donna des textes à l’École Libératrice, Esprit, Europe, la Grande revue, les Humbles, le Populaire, Activités, l’Action syndicaliste, d’autres, à la radio, consacrés à des œuvres d’écrivains. En 1935, il publia Culture prolétarienne, recueil où il avait rassemblé des études écrites entre 1918 et 1923 pour la Vie ouvrière, l’Humanité, et la Plèbe, et sa préface aux Réflexions sur l’éducation d’Albert Thierry, en 1937 son drame, la Victoire, et, en 1938, deux recueils de poèmes : Hommes et Une feuille de hêtre.
Après la crise de Munich, il se fixa à Saumur où enseignait Madame Martinet. Puis ce furent la mobilisation et la guerre, pour lui le mal suprême. Cependant, bien qu’affaibli, Martinet continuait à écrire, et c’est pendant ces années de guerre qu’il composa son dernier livre, Le Solitaire, roman paru seulement en 1946. Dans le courant de l’hiver 1943, son état de santé s’aggrava à la suite d’une nouvelle congestion pulmonaire et il mourut le 18 février 1944.
Ses amis se sont interrogés sur ce qu’avait pu être la pensée profonde de Marcel Martinet dans les derniers temps de sa maladie, sa vision ultime du destin de la collectivité humaine. On peut penser que la clef de cette mort se trouve peut-être dans le roman Le Solitaire, dont le héros qui se suicide en septembre 1939 dit cependant "Il faut que quelques hommes comme moi, même si pour leur compte ils renoncent, maintiennent sereinement la foi des hommes".

ŒUVRE : Bibliographie détaillée dans la réédition des Temps Maudits (1975), et dans la revue Plein Chant (printemps 1975), n° 26, consacrée à Marcel Martinet. Poésie : Le jeune homme et la vie (L’édition de Paris, 1911). — Les Temps maudits. 1re Édition de la revue Demain d’Henri Guilbeaux, Genève, 1917. 2e Édition complétée par huit poèmes nouveaux, P. Ollendorff, 1920 (traductions en russe et en allemand). 3e édition suivie de La Nuit, drame en cinq actes, préface de Nicole Racine (Union générale d’édition, collection 10/18, Paris, 1975). — Chants du passager, Corrêa, 1934. — Hommes, recueil précédé d’un essai : "Défense à la poésie...", Les Humbles, 1938 (Réimpression en fac-similé, Plein Chant, 1975. — Une feuille de hêtre, Corrêa, 1938. — Quarantaine (fragments), Sagesse, librairie Tschann, 1939. — Florilège poétique, composé et avec un avant-propos par Violette Rieder, illustrations de Gaston Pastré, L’Amitié par le livre, Blainville-sur-Mer, 1946. — Eux et moi, chants de l’identité (écrit en 1929), Éd. Regain, Monte-Carlo, 1954.
_ ROMANS :La maison à l’abri, P. Ollendorff, 1919. — Le Solitaire, Corrêa, 1946.
_ THEATRE : La Nuit, drame en 5 actes, illustrations de Gaston Pastré, Éd. Clarté, Paris, 1921 (traduction en russe, en anglais et en japonais. Représenté à Tokyo et à Moscou avant de l’être à Paris, en 1927, par La Phalange, salle Adyar) ; réédition comportant l’étude de Léon Trotsky de 1922, précédée des Temps Maudits, UGE, collection 10/18, Paris, 1975. — La Victoire, drame en 4 actes, Entre-Nous, R.-G. Fouquin, Nemours, 1937.
_ ESSAIS : Introduction, présentation et notes critiques à  : Pages choisies de Romain Rolland, 2 vol., Ollendorff, 1921. — Culture prolétarienne, Librairie du travail, Paris, 1935. Une édition abrégée : Le Prolétariat et la Culture, l’Amitié par le livre, 1963 ; réédition, préface d’Édmond Thomas, F. Maspéro, 1976.
_ BROCHURES : Pour la Russie, Librairie du travail, 1920. — Civilisation française en Indochine, Comité d’amnistie et de défense des Indochinois et des Peuples colonisés, 1933. — Où va la Révolution russe ? L’affaire Victor Serge, Librairie du travail, 1933. Marcel Martinet a écrit en outre de nombreuses préfaces, des prières d’insérer, des comptes rendus de lecture des manuscrits et des textes destinés à des émissions radio entre 1936 et 1940. Carnets (inédits), 1914-1937 ; les plus importants, rédigés au jour le jour, ont trait à la période 1914-1918.
_ CORRESPONDANCE : Déposée en 1956 à la Bibliothèque nationale par sa veuve, Madame Renée Martinet (décédée en 1973). Des lettres de M. Martinet à R. Rolland ont été publiées dans R. Rolland, Journal des années de guerre, 1914-1919, A. Michel, 1952. D’autres, de l’année 1915, adressées à Pierre Monatte, figurent dans Syndicalisme révolutionnaire et Communisme. Les archives de Pierre Monatte, présentées par Jean Maitron et Colette Chambelland, F. Maspéro, 1968. — Marcel Martinet, Ludovic Massé, Correspondance croisée (1932-1944), texte établi, annoté et préfacé par Maurice Roclens, Bassac, Pleine Chant, 1987, 141 p.

SOURCES : Études, articles, correspondance et Carnets de Marcel Martinet. — Correspondance et notes manuscrites de Madame R. Martinet. — Nicole Racine, "Marcel Martinet et la culture ouvrière", Le Mouvement social, avril-juin 1975, pp. 59-78. — Nicole Racine, "L’amitié de Romain Rolland et de Marcel Martinet", in Le pacifisme dans les lettres françaises de la Belle époque aux années trente, Orléans, Centre Charles Péguy, 1986, pp. 87-103. — Vincent Chambarlhac, Marcel Martinet un parcours dans la gauche révolutionnaire (1910-1944), thèse d’histoire, Dijon, 2000.

ICONOGRAPHIE : Dessins de Gaston Pastré, Robert Joël, Falk. — Photos de Martinet. — Bustes des sculpteurs Scroovens et Hiroatsu Takata. Sur Marcel Martinet, cf. les numéros spéciaux des revues : Les Humbles, janvier-mars 1936. — Le Musée du Soir, Paris, juin-juillet 1954. — Le Pont de l’Épée (Guy Chambelland), Dijon, mai 1959. — Plein Chant, Bassac, n° 26, printemps 1975. — Les bulletins des "Amis de Marcel Martinet" (n° 1, 1971).

Jean Prugnot

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