PEIROTES Jacques, Laurent

Par Léon Strauss

Né le 11 septembre 1869 à Strasbourg, mort le 4 septembre 1935 à Lichtenberg (Bas-Rhin). Ouvrier du livre ; journaliste ; président du Parti social-démocrate d’Alsace-Lorraine (1906-1918) puis de la Fédération du Bas-Rhin du Parti socialiste SFIO (1919-1935) ; conseiller municipal de Strasbourg (1902-1908, 1914-1935) ; conseiller général de Basse-Alsace (1903-1918), puis du Bas-Rhin (1903-1928) ; député de Strasbourg à la Seconde Chambre du Landtag d’Alsace-Lorraine (1911-1918) ; député de Colmar au Reichstag (1912-1918) ; maire de Strasbourg (1918, 1919-1929) ; député du Bas-Rhin (1924-1932).

L’arrière-grand-père de Jacques Peirotes, Barthelmé Peyrot (?), né à Carcassonne en 1772, soldat de la Révolution, s’était fixé dans l’Outre-Forêt au nord du Bas-Rhin où il avait rencontré sa femme et trouvé un emploi de douanier. Son père, Jacques (1845-1910), menuisier à l’usine de locomotives de Graffenstaden, entra, deux ans après la naissance du futur maire, au service de la ville de Strasbourg comme machiniste au théâtre municipal. Élève studieux de l’école communale Saint-Jean, le petit Peirotes fut aussi un pieux enfant de chœur. Il entra en apprentissage, dès l’âge de quatorze ans, en octobre 1883, comme typographe dans une maison du centre de Strasbourg. Il consacrait une bonne partie de ses loisirs à la lecture des grands auteurs français, allemands et français, ainsi qu’à l’étude d’histoires de la Révolution française. Son père lui avait appris l’amour de la patrie perdue. De 1888 à 1895, selon la tradition des ouvriers du Livre, il entreprit un tour d’Europe qui le mena d’abord dans des villes proches : Colmar et Fribourg-en-Brisgau. Il gagna ensuite l’Empire austro-hongrois et y trouva des emplois successivement à Brixen (Bressanone), Graz et Vienne. Dès 1885, il avait adhéré à la mutuelle qui tenait lieu de syndicat du Livre, pour échapper à l’application simultanée des lois anti-socialistes et de la législation répressive particulière à l’Alsace-Lorraine. Lui qui avait travaillé jusqu’à présent dans des imprimeries catholiques, bien qu’il ait abandonné la pratique religieuse peu après sa sortie de l’école, découvrit à Graz les doctrines socialistes, en particulier par la lecture de Lassalle. A Vienne, il milita, sans y adhérer formellement en raison de son statut d’étranger, au Parti socialiste autrichien et assista à un meeting où s’exprimèrent Engels et Bebel. Il revint ensuite dans sa ville natale, avant de compléter sa formation dans des imprimeries de langue française à Luxembourg, à Bruxelles et finalement à Paris en 1894, où il aurait entendu pour la première fois une conférence de Jaurès. Il rentra définitivement à Strasbourg au début de 1895 pour s’y faire embaucher comme typographe par le journal confessionnel Der Elsässer-L’Alsacien.

Adhérent désormais du Parti social-démocrate allemand et du syndicat des typographes, il s’empressa de se faire embaucher par l’imprimerie de l’organe régional de son parti. Die Freie Presse für Elsass-Lothringen, quand sa publication fut autorisée à partir du 2 novembre 1898, d’abord à Schiltigheim, puis à Strasbourg. Il passa à la rédaction du quotidien dès 1900 et en devint en 1901 le directeur politique et le gérant responsable, ce qui lui valut en 1905 une condamnation à quatre mois de forteresse pour lèse-majesté : il avait en effet mis en cause l’honneur conjugal du roi de Saxe.

Orateur apprécié des publics populaires alsaciens dialectophones, Peirotes devint en 1906 président du « Landesvorstand » (direction régionale) du SPD. Il représenta la Fédération d’Alsace-Lorraine à plusieurs congrès nationaux et fit partie de la délégation allemande aux congrès de la IIe Internationale de 1904 (Amsterdam) et en 1907 (Stuttgart). Il appartenait à l’aile révisionniste du parti, à l’instar de nombreux socialistes des régions proches d’Allemagne du Sud. En 1902, il fut élu au conseil municipal de Strasbourg. A partir de 1906, les sociaux-démocrates y constituent le groupe le plus important et Peirotes fut souvent leur porte-parole. Ils réussirent à faire élire comme « maire de carrière » le libéral de gauche Schwander, qui mena une politique sociale et urbanistique hardie. Pourtant l’union passagère des partis « bourgeois » aboutit aux élections municipales de 1908 à leur élimination du conseil.

Les progrès du socialisme dans les villes et les cantons industriels d’Alsace se poursuivirent cependant. Peirotes anima la campagne menée par le parti, grâce à la liberté d’association et de réunion enfin acquise en 1908, en faveur de la transformation du Reichsland en une République autonome dans le cadre de l’Empire allemand, dotée d’un Parlement élu au suffrage universel et à la représentation proportionnelle. La constitution de 1911 n’alla pas aussi loin, mais Peirotes fut élu le 29 octobre 1911 à la Chambre basse du Landtag de la sixième circonscription de Strasbourg grâce au désistement des partis bourgeois anticléricaux, les libéraux et les démocrates. Il devint le président du groupe, qui comptait onze députés et défendit avec beaucoup de mordant à la tribune du petit parlement strasbourgeois les droits de ses compatriotes, en particulier contre les provocations du militarisme prussien à l’occasion des affaires de Graffenstaden (1912) et de Saverne (1913). En 1912, soutenu à nouveau par les adversaires du centrisme catholique, il fut élu député de Colmar au Reichstag. La « montée des périls » l’amena à participer à des manifestations pour la paix et l’amitié franco-allemande, comme la conférence interparlementaire franco-allemande de Berne en mai 1913.

En mai 1914, il fut élu à nouveau au conseil municipal de Strasbourg et devint président du groupe social-démocrate. Au cours de la crise de juillet, il continua à lutter contre la guerre. Le 31 juillet, sa présence était annoncée à des meetings qui devaient avoir lieu en différentes villes d’Alsace, mais ces rassemblements furent interdits. Le même jour, la Freie Presse était interdite par les autorités militaires. Elle put reparaître le 5 août sous le contrôle de la censure. Le 3 août à Berlin lors de la réunion du groupe parlementaire, il fut l’un des quatorze députés qui tentèrent de s’opposer au vote des crédits de guerre. Revenu à Strasbourg, il fut rapidement accusé de ne pas s’être désolidarisé de son ami Georges Weill, député de Metz, qui s’était engagé dans l’armée française et de trop mettre en valeur les communiqués alliés dans son journal. En avril 1915, il fut envoyé en résidence surveillée dans le nord de l’Allemagne à Hannoversch-Münden. Autorisé à rentrer quelques semaines plus tard, il consacra une grande partie de son activité à l’organisation du ravitaillement de la population civile de Strasbourg. Ce qui ne l’empêcha pas de défendre avec vigueur au Reichstag et au Landtag les droits de ses concitoyens, victimes d’une répression sévère de la part des autorités allemandes.

En octobre 1918, Peirotes refusa d’entrer dans le dernier ministère du Land d’Alsace-Lorraine constitué par le nouveau Statthalter Schwander et le député centriste Charles Hauss. Il prit à Berlin et à Strasbourg la tête des députés alsaciens et lorrains, partisans d’un retour inconditionnel à la France, en excluant les hypothèses d’un plébiscite ou d’une neutralisation. Le 10 novembre, à la suite de la démission de Schwander, il se fit élire maire de Strasbourg par le conseil municipal unanime. Il siégea en même temps au conseil des ouvriers et soldats constitué le même jour à l’hôtel de ville. Le même jour, sur la place Kléber, il proclama la République. Le 12, la seconde chambre du Landtag se constitua en « Conseil national » et désigna un « ministère d’affaires » dont Peirotes fut le président. Pendant dix jours, il dut composer avec les éléments révolutionnaires, militaires et civils qui avaient arboré un drapeau rouge sur la flèche de la cathédrale. En même temps, il envoyait des émissaires aux troupes françaises pour qu’elles hâtent leur entrée dans la capitale de l’Alsace. Le 22 novembre, il accueillit joyeusement le général Gouraud à l’hôtel de ville.

Le 29 novembre, le Haut-Commissaire français Maringer prononça la dissolution du conseil municipal élu en 1914 et qui comptait un certain nombre de « vieux-Allemands » sur le point d’être expulsés. Une commission municipale fut désignée sous la présidence de l’industriel Ungemach, puis de l’avocat Pfersdorff. Peirotes, vice-président, assurait en fait la direction des services municipaux dans cette période de transition, très difficile. Le 15 avril, Pfersdorff, malade, lui céda la présidence.

Pour les élections municipales du 30 novembre 1919, les partis politiques strasbourgeois de gauche et de droite constituèrent une liste unique établie d’après les résultats des législatives du 16 du même mois. La gauche (SFIO et radicaux), minoritaire dans le département, était majoritaire dans la ville. Le parti catholique UPR et les démocrates étaient associés à la gestion municipale. Peirotes fut élu maire à l’unanimité. Il garda la mairie en 1925 à la tête d’une liste du Cartel des gauches.

Poursuivant l’œuvre de Schwander, émigré en Allemagne, Peirotes profita des pouvoirs étendus que lui attribuait la législation locale qu’il avait contribué à maintenir après le retour à la France, pour mettre en œuvre un véritable « socialisme municipal » et satisfaire les besoins matériels et culturels des classes populaires. Les offices municipaux spécialisés (travaux, assistance et prévoyance, placement, hygiène, propagande, logement, jardins ouvriers) furent les instruments privilégiés de ces politiques sociales. Dans deux domaines en particulier, cette action aboutit à d’importantes transformations de la ville. Il prépara l’expansion économique de Strasbourg en concluant avec l’État la convention du 20 mai 1923 permettant la constitution du port autonome. Il fit voter le 7 juin 1922 par le conseil municipal la création de l’Office d’habitations à bon marché de la ville de Strasbourg, qu’il présida jusqu’à son décès en 1935. Entre temps, Strasbourg se dota d’un parc d’habitat social très moderne avec près de 3 000 logements sociaux de grande qualité.

Peirotes édile restait pourtant un militant. Il renoua avec joie ses liens anciens avec ses amis socialistes français. Dès le 23 février 1919, un congrès proclama l’adhésion des sociaux-démocrates de Basse-Alsace au Parti socialiste SFIO et élit Peirotes à la présidence de sa nouvelle Fédération, la troisième de France pour le nombre de ses adhérents. Bien qu’en progrès en voix et en pourcentage par rapport aux résultats du SPD en 1912, la liste menée par Peirotes n’emporta aucun siège à la Chambre en novembre 1919. Peirotes, comme ses amis politiques Georges Weill et Eugène Imbs, était acquis aux thèses réformistes de Léon Blum. La Troisième République, héritière de la grande Révolution française, réalisait une grande part de ses aspirations. Au grand scandale de certains de ses camarades, il fut décoré de la Légion d’honneur au cours d’une prise d’armes sur la place Kléber le 13 mai 1919. Il s’opposa donc au bolchevisme et au particularisme du secrétaire de la Fédération du Bas-Rhin, Charles Hueber. Après le congrès de Tours, la majorité des socialistes strasbourgeois adhérèrent au nouveau Parti communiste. Après la scission, Peirotes et Imbs reconstituèrent la Fédération socialiste du Bas-Rhin. Ils gardaient le contrôle de l’organe du parti, Die Freie Presse.

Les socialistes du Bas-Rhin avec 25,5 % des suffrages exprimés, obtinrent aux législatives de 1924 deux sièges. Weill et Peirotes entrèrent à la Chambre des députés. Ils inspirèrent la déclaration d’Édouard Herriot qui annonça la volonté du Cartel des gauches d’introduire la « législation républicaine », c’est-à-dire la séparation des Églises et de l’État et la laïcité de l’enseignement et des services publics. Devenus l’une des principales cibles de la polémique autonomiste, Peirotes et la SFIO allaient subir une lourde perte d’influence : il conserva pourtant en 1928 le siège de Strasbourg-I au Palais Bourbon. La même année, il perdit son siège au conseil général au profit du communiste Hueber. En 1929, une coalition des cléricaux, des communistes et des autonomistes enleva la mairie à la liste socialiste et à Peirotes.

Minoritaire, Peirotes continua à siéger au conseil municipal, désormais présidé par Charles Hueber. Il ne se représenta pas à la députation en 1932, sur l’injonction de son médecin. Il se retira de la politique active et passa le plus clair de son temps dans son « château », si souvent évoqué par ses adversaires, une villa modeste achetée en 1919, à Lichtenberg dans les Vosges du Nord, où il commença à rédiger ses souvenirs en allemand. Sa passion pour la lecture et la bibliophilie ne s’était pas apaisée. Peu après la défaite de Hueber, communiste dissident de plus en plus prohitlérien, aux élections municipales de 1935 qui amena à la mairie le démocrate Charles Frey avec le soutien des cléricaux et des socialistes, Jacques Peirotes mourut. Ses obsèques à Strasbourg donnèrent lieu à une manifestation spectaculaire où se conjuguèrent la ferveur populaire, l’hommage de notables et de la classe politique et les traditions militantes du mouvement ouvrier.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article125320, notice PEIROTES Jacques, Laurent par Léon Strauss, version mise en ligne le 30 novembre 2010, dernière modification le 27 février 2011.

Par Léon Strauss

SOURCES  : Les papiers de l’ancien maire de Strasbourg ont été versés en 1987 aux Arch. Com. de Strasbourg, où ils peuvent être consultés par les chercheurs autorisés par la famille.
Des études, de nombreux documents iconographiques, des écrits choisis de Jacques Peirotes ont été publiés dans Jean-Claude Richez, Léon Strauss, François Igersheim, Stéphane Jonas, 1869-1935 ; Jacques Peirotes et le socialisme en Alsace, B. P. éd., Strasbourg, 1989, 220 p., index. On trouvera dans cet ouvrage d’abondantes références bibliographiques et des précisions sur les sources. — Jean-Claude Richez, « Peirotes Jacques », Encyclopédie de l’Alsace, t. 10, Strasbourg, p. 5905-5908. — Stéphane Jonas, « La politique urbaine et du logement de Jacques Peirotes, député-maire socialiste de Strasbourg », Revue des sciences sociales de la France de l’Est, Strasbourg, n° 15, 1986-1987, p. 143-149.

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