Né le 29 mai 1885 à Dijon (Côte-d’Or) ; mort le 30 janvier 1960 à Paris (XIIIe arr.). Ouvrier agricole puis boulanger à Dijon puis à Paris (La Bellevilloise). Militant syndicaliste révolutionnaire dans la Chambre syndicale des ouvriers boulangers de la région parisienne avant la Première guerre mondiale ; dirigeant des CSR ; Secrétaire de la CGTU de 1923 à 1936, puis de la CGT de 1936 à 1939 et de 1943 à 1953. Adhérent du Parti communiste en 1925, membre de son Bureau politique de 1926 à 1930.

Julien Racamond
La famille de Julien Racamond était originaire du petit village de Saint-Paul-Trois-Châteaux dans la Drôme : son père, Antoine, berger misérable épousa Rosa Roux, elle-même fille d’ouvriers agricoles. Le ménage émigra en Bourgogne et son père devint voiturier à Dijon. Le jeune garçon fut d’abord ouvrier agricole et travailla dans diverses fermes de la Côte-d’Or de douze à dix-huit ans. En 1903, il quitta la campagne pour apprendre le métier de mitron à Beaune.
Très vite il prit contact avec le mouvement syndical puisqu’il adhéra à la CGT en 1904 sous l’influence de Jean Bousquet*, comme il le rappela au congrès d’unité de 1936 : « Eh bien ! moi, quand je me suis syndiqué à la suite du discours d’un vétéran du mouvement, aujourd’hui disparu, je me suis syndiqué parce que je travaillais la nuit comme un forçat et parce que mon camarade Bousquet disait : ‘‘Il faut te syndiquer pour arracher le travail de jour en faveur des ouvriers boulangers’’ » (compte rendu du congrès de Toulouse, p.152). De cette découverte du syndicalisme il gardera toujours fortement l’idée que les travailleurs ne viennent pas au syndicat pour de grands idéaux, mais « pour la défense de [leur] pain quotidien ». Il devint l’année suivante secrétaire adjoint du syndicat des ouvriers boulangers de Dijon et le resta jusqu’à son départ au service militaire en 1906.
Libéré, il gagna Paris où il adhéra en 1909 de la Chambre syndicale des ouvriers boulangers de la région parisienne. Il travailla comme boulanger à la coopérative ouvrière « La Bellevilloise » jusqu’à la guerre. Ses capacités militantes firent de lui, dès 1910, un secrétaire adjoint de son important syndicat dont il devint même permanent au début de juillet 1914.
Le 22 novembre 1913, il épousa Pauline Alice Blondel, originaire de Normandie, épouse discrète, sans activités politiques, mais qui saura se montrer vaillante dans les moments difficiles ; ils vécurent ensemble près de quarante ans, au 5, rue Orfila (Paris, XXe arr.) à partir de juillet 1914. Ils n’eurent pas d’enfant.
Sur les jours qui précèdent immédiatement la guerre, il apporta un témoignage précis dans une interview de juin 1958 : « Le soir de l’assassinat de Jaurès, j’étais au pétrin quand ma patronne m’a appris la nouvelle. J’ai volé sur les boulevards qui étaient noirs de monde. Les gens criaient : « À bas les Boches », « À Berlin » [...] Le nationalisme avait complètement gagné la population quand on a appris la déclaration de guerre, je me rendis comme convenu à la réunion du syndicat des Boulangers ; sur environ 750 syndiqués, nous nous sommes retrouvés moins de 80. » (B. Georges et D. Tintant, M.-A. Renauld, Léon Jouhaux...*, p. 269).
Il fut mobilisé dès le début du mois d’août et passa près de trente mois au front, blessé à deux reprises, il fut décoré de la Croix de guerre.
Démobilisé en février 1919, il reprit aussitôt ses activités syndicales et dès juin fut réélu secrétaire d’un des très rares syndicats minoritaires et pacifistes depuis 1914. De juin à août 1919 il se consacra exclusivement à la réorganisation du syndicat et à la lutte revendicative ce qui explique sa nomination comme secrétaire permanent de la Chambre syndicale des ouvriers boulangers de la région parisienne le 23 septembre 1919. Minoritaire mais modéré, il n’avait pas perdu tout espoir en un redressement de la CGT S’il attaquait vivement le secrétaire de la Fédération de l’alimentation, Savoie, au lendemain du congrès de Lyon il écrivit : « Il a été décidé à Lyon que la CGT abandonnerait sa politique de guerre pour reprendre avec plus de forces que jamais la lutte de classe. Faisons lui confiance et adhérons en masse au syndicat » (J.-L. Robert, Ouvriers et mouvement ouvrier parisiens..). À ce moment, il était hostile à l’organisation spécifique des révolutionnaires dans la CGT puisque le 29 octobre il déclara s’opposer à l’adhésion du syndicat des boulangers au Comité d’action minoritaire prémisse des CSR : « Pour moi j’estime qu’il n’est pas utile de donner notre adhésion à ce comité. Il n’est qu’une CGT, une seule », et il s’en prit aux jeunes militants, partisans de l’adhésion « qui ne sont au courant de rien et ne parlent que de Révolution et ont grand besoin de s’instruire » (idem).
Au IXe congrès de la Fédération de l’alimentation (10-13 septembre 1919), il joua un rôle modérateur dans un syndicat minoritaire depuis 1914. À ce moment, en tant que permanent, Racamond tempéra l’opposition de son syndicat. Celui-ci vota certes au congrès de Lyon contre le rapport moral du bureau confédéral mais en faveur de la résolution Jouhaux qui gauchissait singulièrement la ligne de la confédération.
Ce fut peut-être son admiration pour la Russie soviétique et sa déception devant le maintien de la ligne réformiste de la CGT qui le conduisirent à radicaliser ses positions. Au congrès confédéral d’Orléans de septembre 1920, il vota contre le rapport moral et pour la résolution minoritaire.
Ayant désormais admis que les minoritaires devaient se donner une organisation spécifique il fut, dès le 18 mars 1920, élu secrétaire du Comité d’action révolutionnaire de la Fédération de l’alimentation. Mais ce fut comme agitateur qu’il donna la pleine mesure de ses talents. Il dirigea la grève des ouvriers boulangers contre le travail de nuit et pour l’application de la journée de 8 heures, grève qui dura du 4 au 18 août.
Il accéda en effet à une série de responsabilités : participant en octobre 1920 à la création des CSR, il fut aussitôt élu membre de leur comité central. Et c’est sur leur liste qu’il devint membre de la commission exécutive de l’Union des syndicats de la Seine le 17 septembre 1920.
Son aura de militant — stature imposante, voix agréable et puissante, sens de la polémique — et ses qualités d’organisation firent de lui un militant minoritaire de plus en plus en vue. En mars 1921, il prit au sein du comité central des CSR une place encore plus importante puisqu’il fut élu membre de la commission exécutive. À ce titre il fut l’un des dix-neuf signataires de la protestation contre l’attitude de Joseph Tommasi*, Alfred Rosmer* et Victor Godonnèche* qui avaient accepté, lors du premier congrès de l’Internationale syndicale rouge tenu à Moscou du 3 au 19 juillet 1921, des liens étroits entre l’ISR et l’IC d’une part, les syndicats révolutionnaires de chaque pays et les partis communistes nationaux d’autre part, protestation que publia la Vie ouvrière du 22 juillet 1921.
Membre du comité de rédaction de la Vie ouvrière, il fut, au congrès de Lille de la CGT (25-30 juillet 1921) le deuxième orateur à intervenir au nom de la minorité. Son discours alliait virulence du propos et modération de la forme, et ce fut une des constantes de la pratique militante de Racamond. Après avoir déploré que la CGT ait abandonné l’esprit du « vieux syndicalisme d’avant-guerre », condamné les pouvoirs excessifs du CCN., attaqué le Peuple, « journal de fausseté et de mensonges », pourtant payé par les cotisations de tous les syndiqués, il conclut : « Ce n’est pas une LIGUE économique des DROITS DE L’HOMME que nous voulons, c’est une organisation de lutte contre le capital qui, de la défensive où il était il y a quelques mois, voyant le chemin où vous vous êtes engagés, a pris l’offensive contre vous et qui vient de vous donner à plusieurs reprises des leçons de lutte de classe que vous avez oubliées » (c. r., p. 27 sqq.).
À la fin de 1921, quand la vague d’exclusions enclenchée par la CGT contraignit les minoritaires à se regrouper, il participa aux congrès unitaire et extraordinaire des 22 et 24 décembre qui avalisèrent la création de la CGTU. Il s’y serait battu pour que la nouvelle confédération soit appelée « unitaire » et non « rouge ».
En février 1922, il démissionna du poste de secrétaire permanent de son syndicat pour devenir l’un des propagandistes à plein temps de la toute jeune confédération, qui organisa sa première grande tournée de recrutement du 15 février au 1er mars. Les qualités d’orateur de Racamond y firent à tel point merveille que pendant un an et demi il allait mener la vie d’un évangéliste itinérant, au point qu’il ne fut même pas délégué au congrès de fondation de la CGTU, tenu à Saint Étienne du 25 juin au 1er juillet 1922, ce qui pose quelques questions.
En effet il joua sans aucun doute un rôle beaucoup plus important que le laisse paraître son absence des organismes de direction : quand, en janvier 1923, la CGTU fut décapitée par l’arrestation, après la conférence d’Essen, de deux des quatre secrétaires confédéraux, Cazals* et Monmousseau*, celui-ci, de la Santé, proposa que le Bureau confédéral soit renforcé par l’entrée de trois membres intérimaires, Dudilieux*, Richetta* et Racamond ; mais ce dernier fut récusé comme non membre de la commission exécutive par la CE extraordinaire du 11 janvier 1923 et il fut remplacé par Dondicol*.
Au IIe congrès de la CGTU, (Bourges, 12-17 novembre), il présida les deux séances du mardi 13 novembre, qui figuraient parmi les plus violentes, les plus hachées d’incidents d’un congrès au bord de la scission. Dans ces fonctions, Racamond fit montre de beaucoup de souplesse et d’habileté, et réussit à tempérer les passions exacerbées. Le lendemain, il fut un des six élus de la commission chargés de veiller à la « bonne marche » des débats, c’est-à-dire en fait d’éviter la cassure de la confédération. Son rôle pondérateur fut si bien apprécié qu’il accéda à la fonction de secrétaire confédéral sans coup férir, alors que les candidatures de Monmousseau, Dudilieux et Berrar*, ne furent acceptées qu’après avoir été contestées pour les motifs les plus divers. L’enjeu majeur du congrès de Bourges était l’acceptation par la CGTU de l’organisation, dans le mouvement unitaire, de « commissions syndicales » communistes, qui l’année suivante, prendront le nom de « fractions ». Cette revendication acquise à une large majorité et la formation de plus en plus fréquente de « comités d’action » entre le PC et la CGTU pour les initiatives les plus diverses, conduisirent à l’interpénétration des deux organisations et à l’entrée par vagues de militants unitaires de tous niveaux à la SFIC. Dans ce contexte, Racamond, comme les autres membres du bureau confédéral, entretint des rapports de plus en plus étroits avec les dirigeants du PC. Face à une direction communiste prête à imposer sans aucune souplesse les orientations du syndicalisme unitaire, Racamond fut vraisemblablement celui des quatre membres du bureau confédéral qui défendit avec le plus de constance — tout en acceptant la tutelle du parti — les spécificités du mouvement syndical.
Durant l’été 1924, il fit pour la première fois le voyage de Moscou pour assister au IIIe congrès de l’ISR, dont il préfaça les résolutions dans une brochure. À ce congrès, il intervint sur les problèmes de la main-d’œuvre étrangère et coloniale, qui vont devenir pendant quatre ans sa fonction essentielle au sein de la direction de la CGTU. Il est vraisemblable qu’il assista également au Ve congrès du Komintern qui se déroulait à la même période (17 juin-8 juillet 1924). Tous les éléments étaient désormais réunis pour son entrée au parti.
Celle-ci sera précipitée par la crise qui éclata sur divers problèmes — mais surtout sur l’imminence et les modalités de la réunification syndicale — entre les directions de la CGTU et du PC. Ce qui était en fait en cause c’était le pesant autoritarisme que fait peser l’équipe A. Treint*-Suzanne Girault* sur le syndicalisme unitaire. À l’instigation de l’Internationale fut formée, en février 1925, une « commission des huit » entre les deux organisations pour apurer le contentieux. Mais l’accord ne se réalisa sur aucun point, de sorte que la CGTU et le PC expédièrent à Moscou deux rapports profondément contradictoires en vue du 5e Exécutif élargi de l’IC qui s’ouvrit le 21 mars. La commission française de ce Plénum décida, pour éviter à l’avenir des heurts aussi violents entre les deux organisations, une mesure purement administrative : l’entrée des quatre membres du bureau confédéral dans les organismes de direction du PC. Racamond — avec Berrar — devint donc en avril 1925 membre du bureau d’organisation alors que Monmousseau et Dudilieux entraient au Bureau politique.
Cette solution expéditive qui réalisa, selon la terminologie employée à l’époque, « la direction unique au sommet du mouvement révolutionnaire » ne résolut aucun des problèmes posés. D’une part, dans les organismes dirigeants du PC, les membres du bureau confédéral continuaient de se considérer comme les mandataires de la CGTU ; d’autre part, comme la spécificité du syndicalisme unitaire restait méconnue par les apprentis bolcheviks, les rapports ne s’amélioraient nullement entre les deux organisations. Pour sa part, Racamond, arguant de l’avalanche de meetings qu’il assurait aux quatre coins du pays, brilla par son absence au bureau d’organisation.
L’attitude des quatre secrétaires confédéraux dans la direction du PC était complexe. D’une part, ils faisaient bloc : comme le déclara Monmousseau au Bureau politique du 30 novembre 1925 : « Au bureau confédéral, nous sommes quatre camarades entre lesquels existe un lien qui ne peut être brisé. Il y a la fraternisation. Ce n’est pas par pur hasard ni par jeu de fraction mais parce que nous traduisons le même état d’esprit » (BMP, microfilm 97). D’autre part, alors que Monmousseau intervenait abondamment dans les problèmes de la direction communiste, Racamond semblait avoir comme souci essentiel de sauvegarder la spécificité du syndicalisme. Doriot le traduisait, à sa manière, quand il déclarait : « Il y a entre les camarades de la CGTU eux-mêmes des divergences assez sérieuses et Monmousseau, d’accord avec le BP, doit engager une lutte avec les autres camarades du bureau confédéral. Racamond, Dudilieux ont, vous le savez, un caractère politique tout à fait spécial ».
L’annonce officielle par l’Humanité du 5 juillet 1925 de l’adhésion des membres du bureau confédéral au PC — annonce que les syndicalistes auraient voulu voir différer jusqu’au lendemain du congrès confédéral d’août —, l’écho que rencontrait la campagne de la Révolution prolétarienne contre « la direction unique », la forte opposition qui se manifestait dans un congrès national unitaire centré sur la question clé de la rééligibilité des « fonctionnaires confédéraux », l’échec du congrès inter-confédéral d’unité CGT-CGTU, qui avait soulevé dans les masses ouvrières de grands espoirs, l’insuccès relatif de la grève du 12 octobre contre la guerre du Rif — que Racamond au comité central du 10 septembre aurait voulu voir reculer au moins jusqu’en décembre pour en assurer une préparation plus sérieuse — ne firent qu’accroître un malaise qu’exprima en octobre la « Lettre des 250 » adressée à l’IC et contresignée par nombre de syndicalistes en vue.
C’est dans ce contexte difficile que « Kirsch » — c’est à dire Manouilski — arriva à Paris fin novembre 1925. Au Bureau politique du 30, Racamond, d’ordinaire peu loquace, exprima ce qu’il avait sur le cœur. Il dénonça l’autoritarisme du PC (« ... les organisations syndicales doivent être maniées avec plus de souplesse que le Parti où cependant on sait déjà que nos mots d’ordre ont besoin d’être expliqués [...] Nous sommes apparus ici comme des vieillards, mais c’est parce que nous sentions qu’avec les masses fragiles, on ne peut agir comme les camarades du Parti avec leurs adhérents »), les reproches sans fondements adressés à la CGTU, la médiocrité des nouveaux dirigeants syndicaux (BMP, 97).
La venue de Manouilski, qui déclara pourtant : « En France, le PC ne peut exister sans la CGTU. Le premier pas dans la politique pour la conquête des masses, c’est de gagner les masses syndicales » (idem), la conférence des 1er et 2 décembre — à laquelle n’assistèrent pas les membres du bureau confédéral — ne liquidèrent pas entièrement le contentieux CGT-SFIC : au congrès de Lille du PC, qui se tint en juin 1926 et élut pourtant Monmousseau et Racamond au Bureau politique, aucun des dirigeants du bureau confédéral ne prit la parole. Mais peut-être était-ce tout simplement qu’ils avaient obtenu reconnaissance de la spécificité des problèmes syndicaux et de l’autonomie de la CGTU la conférence du PCF des 1er et 2 décembre, confirmée par les analyses du 5e plénum de l’IC (mars-avril 1925).
Plus que Monmousseau, qui élargissait à la direction du parti une activité multiforme et assez souvent brouillonne, Racamond fut, durant ces années, le dirigeant communiste qui incarnait le mieux l’héritage et la singularité de la CGTU. Si l’interpénétration des deux organisations fit de lui par la force des choses un dirigeant communiste, on garde plutôt l’impression que ce fut presque à son corps défendant tant il avait souci de préserver l’originalité du syndicalisme unitaire.
À la CGTU, ses responsabilités étaient au départ relativement bien circonscrites mais ne cessaient de s’étoffer. Il fut tout d’abord l’un des meilleurs orateurs de la confédération, le plus demandé dans les meetings et les grèves, autant que Monmousseau, le « Lion », pourtant auréolé de son prestige de secrétaire général. Le plus clair de son temps était dépensé en réunions de propagande, en soutien aux grévistes. Racamond, parce qu’il savait galvaniser un auditoire ouvrier, était plus mobilisé que les autres. Belle et puissante voix de baryton, calme sans faille, chaleur humaine, émotion vraie, sens de l’humour, capacité à se faire écouter par un auditoire hostile.
Mais il était plus un agitateur qu’un véritable « meneur de grève ». Rares sont celles qu’il conduisit de bout en bout ; parmi ces dernières il y eut néanmoins la grande grève textile du Nord en juin 1931. Dans ces tournées, il se révéla également un excellent découvreur de militants capables qu’il fit rapidement « monter » à des responsabilités régionales ou fédérales importantes : ce fut par exemple le cas d’Albert Vassart*, d’Adrien Langumier* ou de Charles Tillon*.
Restaient les tâches spécifiques de la direction confédérale. L’administration n’était pas son fort et il consacra aux responsabilités politiques le plus clair de son temps. Tâche ponctuelle d’abord : quand, en 1925, le « péril fasciste » semblait obséder le mouvement communiste, il devint, dans la confédération, l’organisateur de la riposte antifasciste : ce fut lui qui rapporta au CCN des 17-18 avril et qui rédigea le rapport en vue du congrès confédéral.
Dans un mouvement communiste qui, alors, structurait relativement bien son activité unitaire sur ce thème, mais n’échappait pas aux exagérations, Racamond produisit une analyse plutôt mesurée. Rappelant longuement la violence des luttes ouvrières d’avant 1914, il avança l’idée qu’elles n’avaient pas de répercussions sur la stabilité économique et politique du pays, alors qu’en 1925 la proche faillite financière de l’État, la nécessité de faire supporter cette faillite à la classe ouvrière conduisirent le capitalisme à mettre au pouvoir les hommes qui ne reculeraient pas devant la dictature. Dès lors, le mouvement révolutionnaire devait mobiliser la classe ouvrière, mais aussi « ne pas l’alerter à l’extrême », et tenter de mettre en garde les anciens combattants et les couches moyennes. Certes, il fallait préparer l’organisation de groupes armés anti-fascistes (« Que chaque usine, chaque atelier, chaque entreprise ait sa vingtaine d’hommes décidés à répondre au fusil par le fusil, à la mitrailleuse par la mitrailleuse »). Mais « nous ne sommes pas encore arrivés à la phase active du fascisme » (la Vie syndicale, n°17, p. 397 sqq). Cette attitude relativement prudente se heurta à celle de la direction du PC La mobilisation antifasciste fut apparemment sans lendemain, puisque dès 1926, de péril fasciste, il n’était plus question. En réalité, Racamond retrouvera ces préoccupations et ces responsabilités au sein du Comité Amsterdam-Pleyel et, plus tard, en 1937-1938.
Mais ses responsabilités essentielles concernaient la main-d’œuvre étrangère et coloniale. Sur le second point, il semble bien que l’échec relatif de la grève contre la guerre du Rif conduisit à envisager un travail de longue haleine impulsé par un responsable de haut niveau. Racamond rédigea ainsi le rapport sur la main-d’œuvre coloniale en vue du congrès confédéral de 1925, rapport qui, il est vrai, rencontra peu d’écho.
L’organisation de la main-d’œuvre étrangère et l’aide des militants autochtones aux immigrés fut une tâche beaucoup plus exigeante et durable puisqu’il l’assuma jusqu’à la fin de son activité militante en 1953 et que, dès son entrée au parti, il devint le spécialiste en ce domaine des deux composantes du mouvement communiste. En 1923, Racamond supervisa déjà l’organisation du bureau de la « MOE ». Au CCN des 16-17 mars 1924, il présenta la motion du bureau confédéral sur ces problèmes qui précisa, outre la nécessité d’organiser les travailleurs étrangers, celle de la lutte contre la xénophobie : « Il serait contraire à la solidarité internationale de combattre la venue en France des travailleurs étrangers lorsqu’elle n’est pas organisée pour faire échec aux revendications acquises ou formulées à l’occasion des grèves ». Cette motion, présentée en fin de CCN, rencontra fort peu d’écho (la Vie syndicale, n° 13, p. 88-89).
Six mois plus tard, au premier CCN tenu après le IIIe congrès de l’ISR, Racamond ouvrit à nouveau le débat sur la MOE et réussit cette fois à engager une très large discussion sur ce thème. Il est vrai que les circonstances s’y prêtaient. Ce CCN avait été précédé de violentes déclarations de la Fédération du bâtiment et singulièrement du syndicat unique du bâtiment de la Seine (SUB) appelant à « la chasse à l’ours » contre les travailleurs étrangers.
C’est Racamond qui rédigea la motion adoptée par la CE du 28 août 1924 (la Vie syndicale n° 15, p. 242) : Pour la solidarité internationale. Contre le nationalisme ouvrier. Protestation de la CGTU.
Reste que le CCN. de septembre 1924 rectifia en partie le tir sur la question de la MOE : « Racamond, rapporteur, exposa la gravité du problème : trois millions d’ouvriers étrangers en France, dont 450 000 dans la Seine. Malgré les menaces de chômage, le patronat, d’accord avec les gouvernants, introduit hebdomadairement 3 500 ouvriers étrangers. Tant que les nécessités de l’industrie ou de la reconstruction des régions dévastées justifiaient cette immigration, notre rôle se bornait à organiser les ouvriers étrangers, mais le patronat vise à la surabondance de main-d’œuvre en vue de briser les revendications ouvrières, nous devons nous opposer à cette manœuvre. Nos deux tâches principales consistent à lutter pour la réglementation de la main-d’œuvre étrangère et ensuite à organiser des ouvriers étrangers existant en France » (la Vie syndicale, n° 15, p. 211).
Mais ce fut à partir du printemps 1926 que la CGTU engagea une activité considérable en direction des ouvriers immigrés. Racamond réclama la participation de sa centrale au congrès des migrations organisé par la FSI, mais se heurta à un refus attendu. Surtout, la confédération développa, sous la direction de l’IC et de l’ISR, et en collaboration avec le PC une activité multiforme en direction des immigrés. En 1925, la « centrale d’édition » commença de publier « avec le concours de la CGTU » trois journaux en langues étrangères ; à partir du printemps 1926, elle en publia huit, dont cinq hebdomadaires. Pourtant cette activité considérable — qui se heurta à une répression multiforme, dont l’expulsion des militants étrangers était la pièce maîtresse — rencontre également de graves réticences dans les milieux unitaires : « Malgré les circulaires, les décisions de congrès, trop de syndicats, trop d’UL et d’UR, trop de fédérations et de militants n’ont pas fait pour l’organisation de la MOE le dixième de ce qu’ils auraient pu faire » (idem, n° 23, p. 211). Cette indifférence touche les milieux dirigeants, puisqu’après le rapport de Racamond au CCN de septembre 1926, une résolution fut adoptée à l’unanimité mais pratiquement sans discussion (idem, p. 250-251).
En décembre 1926, le thème de la limitation de l’immigration, maintenu en mineur pendant deux ans fut réactivé par la brève récession liée à la stabilisation du franc. Racamond le défendit dans l’Humanité du 6 décembre 1926 et devant le BP ; mais au CC de janvier 1927, elle fut critiquée par Semard et Thorez et brusquement abandonnée ce qui souleva quelque émoi dans les milieux unitaires. Racamond monta au créneau dans l’Humanité du 30 janvier 1927 pour expliquer que la CGTU, hostile à « l’immigration collective sous le signe des contrats » défendait en revanche l’immigration libre. Le tassement rapide du chômage permit de maintenir ce nouveau cap.
Par ailleurs toute une série de mesures concrètes (multiplication des journaux en langues étrangères, création de comités intersyndicaux par nations, efforts financiers considérables en direction de la MOE) furent adoptées qui toutes portent la marque de Racamond.
Au printemps 1927, Racamond partit plus de trois mois à l’étranger. D’abord pour Moscou, avec Maurice Thorez*, pour combattre de concert les thèses de Crémet*, soutenues par Humbert-Droz, qui préconisaient les fusions partielles entre fédérations de la CGT et de la CGTU. Ensuite, il accompagna Lozovsky dans un voyage en Chine qui correspondait à la stratégie de renforcement de l’ISR, face à la FSI, grâce à l’adhésion de syndicats d’Extrême-Orient, en particulier des syndicats chinois dont l’importance croissait rapidement. Cette mise sur pied d’une structure syndicale nouvelle, à la conférence « pan-pacifique » qui se tint à Hankéou en mai 1927 absorba les efforts de Lozovsky pendant une bonne partie de l’année et fit découvrir à Racamond de nouveaux mondes. Il ne fut de retour de ce périple qu’en juillet, juste à temps pour préparer le congrès confédéral de Bordeaux, dans des conditions difficiles puisque nombre de dirigeants — et en particulier Monmousseau — étaient alors emprisonnés.
Certes, le congrès confédéral était d’abord préparé à la Santé. Mais c’est Racamond qui avait la tâche de faire accepter son déroulement et avaliser ses thèmes par la direction du PC. Libéré de la tutelle du « Lion », il commença par s’en excuser et au comité central des 3 et 4 août 1927, termina son rapport par ces mots : « Je n’étais pas préparé pour faire ce travail : je suis certain que la discussion amènera des observations et mettra au point ce que j’ai pu oublier. Le général est en prison, il n’est pas commode pour moi de me documenter suffisamment » (BMP, 206). En réalité, il va donner sa pleine mesure et impulser la préparation de ce que Serge Wolikow appelle à juste titre « le congrès du syndicalisme de masse ». Subissant l’influence de Monmousseau, il s’effaça au profit de ce dernier par manque de confiance en lui, alors qu’il était le plus apte des deux à prendre le pouls d’un auditoire ouvrier. Cette faiblesse devait lui jouer de mauvais tours.
Ceci étant, les orientations très neuves qui allaient dominer le congrès confédéral étaient exprimées par Racamond lors du CC de début août : large liberté de parole accordée à la minorité ; création de « bases multiples » — caisses de solidarité, clubs sportifs, bibliothèques, recours à un mutualisme réhabilité pour retenir des adhérents trop fugaces ; lutte maintenue pour l’unité organique après la fin de non-recevoir de la CGT ; surtout élargissement de la démocratie syndicale et volonté de disputer à la CGT la référence aux réformes et l’image de la compétence. Ce furent tous ces thèmes que Racamond développa devant le CC qui ratifia ses positions par l’adoption de deux résolutions sur la question syndicale.
Au congrès confédéral, qui s’ouvrit le 19 septembre 1927, Racamond n’intervint guère — en dehors de son long rapport sur l’impérialisme et la guerre, en fait sur la Chine — que pour justifier l’action de la CGTU en faveur de Sacco et Vanzetti et en particulier le déclenchement précipité de la grève du 8 août aux résultats médiocres. La direction confédérale sortit consolidée de ce congrès mesuré et Racamond fut réélu sans coup férir secrétaire confédéral.
Le congrès de Bordeaux apparut rapidement comme un anachronisme, puisque l’IC, dès le 8e Plénum de mai 1927, avait engagé le débat qui allait déboucher rapidement sur le sectarisme de « classe contre classe » ; dans ce nouveau contexte, Racamond vit rapidement son influence diminuer. Dès le début de 1928, quand les orientations qui l’avaient emporté à Bordeaux commencèrent à être critiquées et mises en cause, aussi bien dans l’IC que dans les milieux communistes français, il était celui qui les défendit le plus longtemps et avec le plus de constance : au CCN de février 1928, il présenta un rapport mesuré sur la stratégie des grèves, — qui semblait être devenue sa tâche majeure au sein du bureau confédéral. Juste avant de partir pour Moscou, il s’éleva dans une lettre importante cosignée avec Berrar et adressée le 23 mars 1928 au secrétariat du PC, lettre dans laquelle il se prononça contre une liaison trop étroite entre le parti et la CGTU, pour la prééminence dans celle-ci de la lutte pour les revendications immédiates, loin de la « grande politique », et contre l’obligation faite à la confédération de reprendre tels quels les mots d’ordre du PC : « Nous disons donc très franchement qu’il nous semble utile de ne pas associer constamment la CGTU aux manifestations publiques et particulières du Parti, car cela revient à démontrer que les adhérents des deux organisations sont placés dans les mêmes règles d’activité politique et à supprimer le caractère même du syndicat qui groupe tous les ouvriers sans distinction de tendance » (Arch. ISR, IML). Ce souci, il ne cessa de l’exprimer tout au long d’une période où c’était devenu un devoir que de débusquer l’hérétique au plus haut niveau. Il y avait une réelle continuité entre cette déclaration au BP du 31 mai 1929, chargé de préparer le congrès confédéral : « À l’avenir, il faudra — si on examine les possibilités de recrutement de la CGTU — faire attention à la différenciation de terminologie entre la CGTU et le parti. Les ouvriers, voyant que les mêmes formules sont employées par la CGTU et le parti, se disent qu’ils n’ont pas besoin d’entrer dans la CGTU, puisque le parti leur offre les mêmes mots d’ordre » (BMP, 332) et cette autre déclaration, trois ans plus tard, dans une lettre du 18 juin 1932, adressée au BP où il dénonça « la presque totale identité de l’activité publique de la CGTU et du parti, ce qui donne aux communistes actifs l’impression qu’ils accomplissent les mêmes tâches dans les vingt unions régionales ; l’incapacité à traduire la juste politique du parti dans un langage adapté à la nature et au rôle des syndicats et l’utilisation d’un vocabulaire et d’expressions exclusivement empruntées aux documents politiques » (Arch. de l’ISR, IML). Certes, Racamond n’était pas un opposant, il prenait la précaution de réaffirmer sans cesse la justesse de la ligne de l’IC et du PC, contre laquelle il récriminait avec prudence et habileté. À la différence, par exemple de Monmousseau, il se battait à sa manière pour sauvegarder des particularités du travail syndical, dans une CGTU désormais étroitement contrôlée par le parti.
À l’été 1928, il effectua à Moscou un long séjour. S’il ne semble pas assister au IVe congrès de l’ISR (17 mars- 3 avril 1928) qui l’élut pourtant à son conseil central, avec Monmousseau*, Vassart*, Delobelle,* il était bien délégué à l’interminable VIe congrès de l’IC du 17 juillet au 1er septembre qui officialisa l’inflexion stratégique de l’IC ; il y prononça en séance plénière un discours sans la moindre originalité reprenant les nouvelles thèses que le congrès acclimata. En réalité, le peu que l’on sait des travaux du Secrétariat latin réuni pendant le VIe congrès semble montrer qu’il avait dénoncé les méthodes de fonctionnement de la direction du parti et longuement résisté à l’adoption de la nouvelle stratégie (Classe contre classe. p. 144-146).
Aussi fut-il, dès son retour, de plus en plus fréquemment pris à partie par les nouveaux spécialistes syndicaux du PC Sans doute est-ce sa connaissance de la mentalité ouvrière, son sens inné des particularités du mouvement syndical qui le maintenaient à la direction de la CGTU. Dès le printemps 1929, il fut vivement attaqué, parce qu’il défendait l’idée que le parti doit avoir « le souci de montrer la CGTU comme une organisation qui avance d’elle même » (BMP, 332) au moment même où, autour de lui, il n’était question que d’affirmer sans cesse le rôle dirigeant du PC Dans ces conditions, son maintien au bureau confédéral — et bien sûr plus encore au Bureau politique — fut longuement discuté. Après la ratification de cette double décision il fit appel. Dans une lettre du 20 juin 1929, après avoir évoqué son âge, sa santé, et « l’état de fatigue permanent dans laquelle je me trouve toutes les fois qu’il me faut faire des déplacements pour la propagande, ce qui jusqu’ici fut en quelque sorte ma spécialité », il invoqua indirectement les critiques plus ou moins feutrées dont il était l’objet : « [Pierre Semard*], répond en me disant que j’aurai à l’avenir des tâches plus sédentaires. C’est justement ce que je ne puis accepter [...] Il faut des administrateurs à la CGTU Dudilieux et Berrar cessent leurs fonctions et cela malgré la transformation envisagée de l’appareil. Ce serait un mauvais tour à jouer à un camarade de mon âge qui dans quelques mois serait traité de bonze bureaucrate ». Enfin il invoqua sa formation : « Dans la liste de militants qui sera soumise à l’IC et à l’ISR, il y a suffisamment de camarades jeunes et déjà expérimentés armés d’une doctrine qui n’est pas contrariée par tout un bagage hétéroclite du passé » (Arch. ISR, IML). Cette lettre rendit compte d’une autre spécificité de la personnalité de Racamond, rappelée par Bernard Pudal (Prendre parti, p. 51) : du fait de la précocité et de la rapidité de son ascension dans l’appareil confédéral et partitaire, il n’a suivi aucune formation dans le cadre de l’appareil éducatif communiste. Cet homme de masse n’aura jamais qu’un mince vernis de culture marxiste.
Ainsi, outre son état de santé, il se sentait vieux — à quarante-trois ans ! — et antédiluvien dans un mouvement communiste à la direction duquel ne cessèrent de « monter » des hommes très jeunes et à la formation politique et syndicale plus que rudimentaire.
Ses nombreuses activités annexes découlaient certes de son rôle dans la direction du mouvement communiste, ainsi il fut administrateur de la Banque ouvrière et paysanne, assise financière de l’Humanité, depuis sa création — mais plus encore peut-être de la cordialité qu’il savait en dépit des tensions faire régner dans des organismes où il côtoyait des non-communistes. Il avait ainsi des activités constantes dans le mouvement coopératif, par sa participation aux coopératives « La Bellevilloise » puis la « Famille nouvelle », groupement de restaurants populaires. À ce titre, il participa à plusieurs congrès nationaux du mouvement coopératif et y prit la parole au nom de l’opposition au conseil central. Côté mutuelliste, il était depuis août 1926 administrateur de la « Caisse nationale syndicale de solidarité ouvrière ». Là ne se limitait pas son action, puisqu’on le retrouvait en 1928 administrateur de la Société cinématographique « Les Amis de Spartacus ».
Recherché par la police dans le cadre du « complot » de l’été 1929, Racamond échappa aux poursuites jusqu’au 12 octobre, date à laquelle il fut arrêté à Pierrefitte puis écroué à la Santé jusqu’à sa mise en liberté provisoire le 9 mai 1930. Pendant neuf mois, il n’avait pas pu participer normalement à la direction du mouvement communiste. En particulier, il fut absent au congrès confédéral des 15-21 septembre 1929 qui imposait officiellement aux syndicalistes unitaires l’inflexion « classe contre classe », puis au congrès de la Fédération de l’alimentation — minoritaire dans la CGTU — qui le réélut pourtant à sa commission exécutive.
À l’automne 1929 se disloqua le quatuor qui dirigeait la confédération depuis 1923 ; Berrar* et Dudilieux* furent accusés de bureaucratisme et écartés, en fait pour leur réticence face à la nouvelle ligne. Quant à Racamond, il fut réélu — malgré l’opposition de son syndicat des boulangers de la Région parisienne qui refusait de ratifier sa candidature pour « déloyauté politique » (c. r. du congrès de Paris, p. 436) — membre d’un bureau confédéral où il occupa néanmoins un rôle diminué, du fait de son hostilité à la nouvelle ligne et du renouvellement profond d’un organisme où entraient Claveri* et Gitton* et qui était doublé d’un bureau élargi, comprenant Simonin*, Thiébault*, Galopin*, Herclet*, Thomas* et Raynaud*. Ce renouvellement des cadres, le sectarisme de la nouvelle ligne rencontraient nombre de résistances dans les milieux syndicalistes communistes ; dans une certaine mesure, Racamond allait être jusqu’au début de 1934 leur indispensable porte-parole, celui qui savait tirer à temps la sonnette d’alarme.
Quand fut-il écarté du Bureau politique ? Formellement par la commission française de l’IC en juin 1930, la décision étant annoncée au BP du 17 juillet (Serge Wolikow, op.cit., p. 1752). En fait, depuis le printemps 1929, quand la CGTU commença à être perçue par les dirigeants de l’IC comme le refuge des oppositionnels qu’il convenait de débusquer et d’isoler, Racamond était fréquemment accusé dans les instances internationales et par le nouvel appareil communiste installé, après l’opération « complot » qui décapita autant le syndicalisme unitaire que le PC), d’être le dirigeant le plus à même de cristalliser autour de lui un « pôle d’opposition » à la nouvelle direction et à la nouvelle ligne : c’est en particulier le cas au début de 1930. Il n’assistait plus guère aux réunions d’un organisme où il était constamment mis en accusation.
Ses qualités d’homme de masse et sans aucun doute le fait que, par sa critique constante des excès du sectarisme il signalait à l’IC que les rapports se dégradaient entre la CGTU et le PC, le maintinrent vaille que vaille à la direction confédérale. Ce fut sans doute pour cette raison que Benoit Frachon*, pourtant bien loin de partager ses positions, le défendit et que ceux qui, tel Barbé*, proposaient de l’évincer de la direction confédérale n’eurent jamais le feu vert de l’Internationale.
Ce faisant, il occupait une position particulièrement inconfortable : il défendait publiquement la ligne du mouvement communiste et justement, parce qu’il était suspect, on lui demandait plus souvent qu’à son tour de monter au créneau. Il le faisait de plus ou moins bon gré mais le plus souvent il glissait dans ses interventions des critiques qui portaient. Ainsi, au congrès confédéral de novembre 1931, où il intervint sur le programme revendicatif, il rappela la fonction première du syndicat et s’indigna de l’incurie de nombre de cadres unitaires : « Le rôle du syndicat, c’est de pouvoir guider, renseigner les travailleurs dans toutes les circonstances difficiles de leur vie d’exploités » (c. r. du VIe congrès de la CGTU, p. 431).
Ceci étant, dès lors qu’il acceptait d’être le porte-drapeau du communisme, il était l’objet des attaques d’une minorité sans cesse accusée d’être l’instrument de la bourgeoisie dans la CGTU. En 1931, son syndicat alla même jusqu’à l’exclure de ses rangs. Mais au même moment, dans le secret des organismes de direction, il disait sans cesse avec mesure et fermeté ses réticences et ses critiques.
On pourrait multiplier les exemples. À la conférence nationale de février 1931, il signala l’inefficacité du rôle dirigeant du parti (S. Wolikow, op. cit., p. 1785). Devant le CC de mai 1931, il s’étonna de l’envoi à Moscou pour préparer le congrès confédéral d’une délégation dirigée par Gitton*, alors que le BC n’avait même pas pu donner son avis sur sa composition (idem, p. 1 816). Du fait de cette démarche critique, il continua d’être la cible de ceux qui, tels Monmousseau, Gitton, Barbé, chauds partisans du sectarisme en vogue, « dénoncent sans répit les opportunistes embusqués qui sabotent, tel Racamond, l’orientation adoptée en 1929 » (S. Wolikow, op. cit. p. 1 778). Peut-être est-ce en partie pour cela qu’au secrétariat confédéral, on le cantonna à partir de 1932 dans la tâche de trésorier.
Au printemps 1932, le mouvement communiste français, sous le choc des très médiocres résultats des législatives de mai, suscita et propagea l’appel de Romain Rolland* et Henri Barbusse* en faveur d’un congrès international contre la guerre qui donna le jour au « mouvement d’Amsterdam ». Le PC s’effaça pour conserver une activité indépendante mais poussa les organisations qu’il contrôla, en tout premier lieu la CGTU, à adhérer au Comité en tant que telles. Racamond, élu délégué au congrès d’Amsterdam par le « congrès ouvrier et paysan de la Région parisienne », y intervint en fait au nom de la CGTU. Il appela à développer la lutte contre la guerre à l’usine, en liant cet objectif à la défense des revendications immédiates.
Quand se réunit en juin 1933 le « congrès ouvrier européen antifasciste » à Pleyel, Racamond fit le discours d’ouverture ; il avait donc renoué avec ses responsabilités de 1925. Élu le 10 juin au « comité européen antifasciste » puis, lors de la fusion entre les deux mouvements contre la guerre et contre le fascisme que l’IC récusa et retarda, il fut à nouveau au bureau du Comité national de lutte contre la guerre et le fascisme le 15 juin 1933. Il y resta jusqu’en janvier 1935, date à laquelle il fut remplacé par Octave Rabaté* (voir ce nom).
Cette brève phase d’ouverture dans la longue période sectaire 1928-1934 permit à Racamond et Vassart* de se faire enfin entendre d’une direction communiste où la position de Maurice Thorez* et Frachon était consolidé. Racamond était donc pour beaucoup dans l’allégement du rôle dirigeant du parti, dans l’élargissement des champs d’intervention de la CGTU, dans la diversification de ses formes de lutte qui permettaient à la centrale unitaire de retrouver une réelle identité.
Pour peu de temps il est vrai. Dès avril 1933 le Presidium de l’IC, puis à l’automne le treizième Plenum redressaient la barre et interdisaient à nouveau toute initiative audacieuse. Le communisme français se repliait alors sur l’action revendicative. Dans ce contexte, ce fut tout naturellement Racamond, incarnation même de la continuité de cette action dans la CGTU, qui était à nouveau au premier plan. Après un voyage en juin à Moscou — où il accepta de mettre en veilleuse les ouvertures de l’année 1932 —, il présenta le rapport d’activité au VIIe congrès de la CGTU qui se déroula à Paris du 23 au 29 septembre 1933. Certes il y avait division du travail entre les dirigeants confédéraux ; Frachon intervint sur l’unité et attaqua violemment les deux derniers bastions minoritaires, l’Enseignement et les Ports et Docks, Racamond resta pour l’essentiel étranger à ces excès. Ceci étant, porte-parole du PC et de la direction confédérale, il en défendit les thèmes essentiels : radicalisation des masses, politisation des grèves, dénonciation de la CGT « instrument de la bourgeoisie », « représentante des intérêts et des volontés du capitalisme » (c.r. du congrès, p. 25-23), hostilité à toute réunification CGT-CGTU. Pourtant au Bureau politique du 4 octobre qui analysait le congrès confédéral, il ne se fit pas faute de dire que la nouvelle ligne imposée par l’IC et l’ISR n’était pas comprise par les syndiqués de la base.
Bien entendu, le congrès le réélut secrétaire confédéral derrière Frachon promu secrétaire général et aux côtés de Mauvais, Gitton et Monmousseau, ce dernier représentant à Moscou la confédération.
Dès février 1934, « la CGTU prit constamment l’initiative des opérations » (B. Georges, D. Tintant, Léon Jouhaux*, p. 128). La cristallisation en syndicats uniques amorcée dès mars, que Racamond encouragea dans la Vie ouvrière, l’ouverture politique de l’été dont il fut un des plus chauds partisans le poussa à nouveau au premier plan. À partir du 8 juin, la CGTU multiplia les propositions d’unité d’action puis, dès le 27, de réunification. C’est une lettre du BC de la CGTU signée Racamond qui le 7 août ébrécha le front du refus confédéré. Quand le 5 octobre, le CCN de la CGT accepta de recevoir pour la première fois une délégation unitaire, Racamond dirigea celle-ci et présenta les propositions de sa centrale. Lorsque la CGT fut contrainte le 6 octobre d’accepter l’ouverture de pourparlers qui débutent le 9, Frachon et Racamond dirigèrent de concert la délégation unitaire comprenant tous les dirigeants importants de la confédération.
Lors des sept rencontres CGT-CGTU qui eurent lieu pendant l’année 1935, ce fut évidemment Frachon qui donna le la du côté unitaire. Mais c’était peut-être Racamond qui était le mieux à même de se faire entendre des confédérés.
Au congrès confédéral de 1935, dernier de la CGTU, qui se tint dans une exaltante atmosphère de lutte et d’unité, celui-ci fut omniprésent : supervisant les travaux, mais laissant à Frachon et à Gitton les premiers rôles, il intervint plus spécifiquement sur le « plan de salut économique et de défense sociale » que les unitaires opposèrent au plan de la CGT Bien entendu, la CGTU ne saurait être anti-planiste puisqu’elle a « soutenu de toutes ses forces le premier plan proposé aux masses travailleuses, réalisé celui-là, le plan quinquennal de l’Union des républiques soviétiques ». Mais « la maladie imitative » avait envahi les pays capitalistes en crise, la CGT elle-même avait son propre plan ; on ne saurait lui abandonner le terrain tout en marquant les profondes différences qui séparent les deux documents. Mais, en outre, il était possible de « porter des coups répétés aux positions que détiennent les oligarchies financières et industrielles » : au cœur du plan de la CGTU, les revendications immédiates, mais aussi des « grands travaux d’utilité populaire », des nationalisations et prise en compte de l’intérêt des petits porteurs, des artisans, petits commerçants, paysans, même des petits patrons.
La direction confédérale étant reconduite dans ses fonctions, Racamond demeura donc membre du secrétariat.
Quand, couronnant les pourparlers, se tint une séance commune des deux congrès confédéraux, le 27 septembre. Racamond parla au nom des unitaires. Face à un Jouhaux cosmique, Racamond était chaleureux et émouvant. Mais Frachon — critiqué par Fried* pour ne pas avoir parlé lui-même — était trop intelligent pour n’avoir choisi Racamond que pour son éloquence. Il se savait impopulaire parmi les confédérés, il n’ignorait pas que Racamond a incomparablement plus d’aura, plus de souplesse aussi dans le débat.
Aussi, quand le CCN d’unité du 28 janvier 1936, décida de limiter à huit membres — dont deux ex-unitaires — le bureau confédéral provisoire, c’est Racamond et nul autre qui accompagna Frachon à la direction de la CGT réunifiée. Ce choix sera ratifié par le CCN qui suit le congrès d’unité.
La critique de Fried quant au choix de Racamond comme porte-parole des unitaires le 27 septembre 1935 s’éclaire à la lecture d’un rapport du représentant de l’Internationale daté du 20 septembre 1936. Il s’inquiétait des sollicitations dont Racamond était l’objet, depuis un an, de la part des cercles maçonniques et des éloges exagérés que lui décernait Paul Rivet*, « agent des socialistes et des francs-maçons » et président du CVIA "tombé considérablement sous l’influence trotskyste". De plus, la presse influencée par la maçonnerie l’aurait, dit Fried, présenté comme futur ministre. Enfin, au début de 1936, Frachon communiquait au PC l’offre faite à Racamond d’entrer à la direction de la Ligue des droits de l’Homme, « organisation de masse dirigée par les francs-maçons au début avec influence prépondérante des socialistes ». En juillet 1936, il fut effectivement élu mais Fried en présence de Thorez, Jacques Duclos*, Gitton et Franchon, remarqua que « être dans la Ligue ça va, mais par dans la franc-maçonnerie » ce qui amena Racamond, confus, à reconnaître qu’il avait été sollicité dans ce sens. L’envoyé de l’Internationale faisait part de sa peur "qu’il ne soit déjà bien dans leurs griffes" même s’il n’y était pas formellement inscrit.
En janvier 1936, à l’issue du congrès du PC (Villeurbanne), Racamond fut réélu au comité central, preuve de la satisfaction que manifestait le mouvement communiste envers la continuité de son travail unitaire. Cette réélection — et surtout celle de Frachon — entraîna trois jours plus tard au CCN d’unité qui les élut au bureau provisoire, la violente protestation de Jouhaux qui parlait d’une « véritable provocation vis-à-vis du mouvement syndical » puisque selon lui les incompatibilités de mandats devaient toucher non seulement les mandats sélectifs mais aussi « toutes les fonctions publiques ». Racamond et Frachon s’en tennaient à la lettre de l’accord national d’unité qui précisa « les syndicats groupent des salariés de toutes opinions. Aucun de leurs adhérents ne saurait être inquiété pour la manifestation des opinions qu’il professe en dehors de l’organisation syndicale ». Le problème ne pouvait être tranché que par le congrès d’unité que le CCN de janvier avait fixé à Toulouse début mars.
Le congrès suivit Jouhaux. Le 9 mars 1936, Racamond et Frachon, élus au Bureau confédéral, transmirent au secrétariat du Parti communiste leur démission qui du comité central, qui du Bureau politique. Fin 1937, le congrès d’Arles nomma d’ailleurs — décision non rendue publique — Racamond et Frachon membres de la nouvelle « commission politique ».
Le 14 février 1936, Racamond et les autres membres du comité de rédaction de la Vie ouvrière annoncèrent que l’hebdomadaire poursuivait sa publication pour « servir la cause du syndicalisme unifié [...] servir la cause du prolétariat tout entier ».
À Toulouse, il paraphrasa en l’étoffant son discours au dernier congrès de la CGTU, puisqu’il intervint essentiellement sur les questions du plan : il défendit l’apparente timidité du programme du rassemblement populaire face au plan de la CGT qu’il proposa d’amender, de compléter puis d’adopter unanimement.
Dans la CGT réunifiée, il était assez difficile de cerner son action, d’abord parce que les procès-verbaux des CA et même des CCN étaient particulièrement lapidaires ; surtout, Racamond apparaît comme en retrait : il n’était plus, à la Vie ouvrière qu’un « collaborateur, assez occasionnel d’ailleurs » (CCN du 4 août 1937) ; il intervint assez rarement dans les grands débats, où, pour l’essentiel, il s’effaça derrière Frachon ; et quand il s’exprima, c’était très souvent pour appeler à l’unité en se réclamant de l’autorité de Jouhaux. Ainsi, au CCN. du 4 août 1937 Racamond intervint, en réponse à l’interpellation de Dumoulin*, pour rappeler la concorde qui régnait au sein du BC, demander que les « conflits regrettables » survenus dans les UD et fédérations à l’occasion du renouvellement des cadres fussent soumis à la direction confédérale et annoncer qu’après Toulouse, parallèlement à leur démission des instances dirigeantes du PC, Frachon et lui avaient également quitté le comité de rédaction de la Vie ouvrière « parce que nous considérions que c’était, au moins jusqu’à ce moment, un poste de tendance » (la Voix du peuple, n° 202-203, août-septembre 1937, p. 532 sqq).
Racamond n’ouvrit la bouche ni au congrès de Nantes des 14-17 novembre 1938 — au terme duquel il fut reconduit dans ses fonctions —, ni aux CCN. qui précédèrent et suivirent la grève du 30 novembre.
Bien sûr, il assuma sa part des tâches internes à la direction confédérale, des fonctions de représentation dans nombre d’organismes extérieurs : Conseil économique, commission nationale de conciliation. Mais il semble surtout être à nouveau l’orateur privilégié des ex-unitaires : il ne cessa de représenter la confédération dans une multitude de meetings, de congrès fédéraux ou départementaux. Il y défendait prioritairement les analyses communes à la CGT et au PCF., de plus en plus fréquemment l’aide à l’Espagne républicaine, la lutte contre le fascisme, la nécessité d’une attitude ferme face au nazisme, la nécessité d’en finir avec un certain pacifisme. Ainsi, le 1er avril 1938, dans un meeting à Issy-les-Moulineaux, il déclara : « Devant les dangers, certains travailleurs de la CGT déclarent qu’ils ne veulent pas marcher comme pour la dernière guerre. Cette fois, vous n’avez pas à défendre les coffres-forts du capitalisme mais vos libertés que vous ne voulez pas voir disparaître ». Trois mois plus tard, le 25 juin, ce fut devant les ouvriers des industries chimiques qu’il exprima le refus de la CGT « d’entraver la mise en état de défense du pays », mieux, son accord avec « la proposition du gouvernement Blum de faire des heures supplémentaires pour activer la fabrication d’avions militaires ». Dans ces conditions, l’attitude de l’URSS en août 1939 allait complètement le déstabiliser.
De l’automne 1939 à la fin de 1942, il est très difficile de cerner son attitude et ses prises de position tant manquent les documents avérés et tant les témoins produisent des récits contradictoires.
Racamond avait été vivement affecté par la signature du Pacte germano-soviétique (témoignage de Raymond Dallidet, son chauffeur-garde du corps), il avait été à deux doigts de le désavouer publiquement et ce fut de longues discussions avec ses camarades — en particulier Dallidet *— qui l’en auraient finalement dissuadé. Dans les mois qui suivent, il fut pris à son corps défendant dans une spirale qu’il ne contrôlait en aucune façon.
Le 24 août, la CA de la CGT condamna le pacte par 18 voix contre 8 ; Racamond vota avec la minorité, mais sans conviction si l’on veut bien accorder crédit au témoignage d’un adversaire comme Belin : « Dans la minorité, il y avait toute la gamme, tous les degrés de [...] l’attachement à la ligne : à la pointe extrême, à la fois buté et menaçant, Frachon ; à l’autre, les éléments déjà hésitants comme Delobelle. Entre les deux, Racamond, oscillant, déjà tiraillé comme il le sera toujours par la suite. »
Quand, après l’entrée des troupes soviétiques en Pologne orientale, le bureau confédéral blâma, le 18 septembre, les ex-unitaires qui refusaient de condamner l’URSS, Racamond, non convoqué tout comme Frachon, était évidemment absent.
Le 30 septembre, Frachon, déjà clandestin, publia dans la revue de l’IC le Monde — qui avait pris la suite de la Correspondance internationale — une « résolution » très dure, « Pour l’unité syndicale en France. Déclaration des camarades Frachon, Racamond et autres contre les tentatives scissionnistes des valets du capital anglo-français », dénonçant, entre autres « l’Union sacrée anti-ouvrière ». Il est plus que vraisemblable que Racamond — pas plus d’ailleurs que les cinq autres « signataires » — n’avait pas été consulté. Or ce texte était d’autant plus important qu’il était chronologiquement le premier dans lequel des dirigeants communistes en vue désavouaient une guerre présentée comme ressemblant étrangement à la Première guerre mondiale.
Le 18 octobre, dès que la résolution fut connue en France, une information fut aussitôt ouverte contre ses signataires présumés. Racamond — ainsi que Raynaud*, Delobelle*, Garcia*, Finck*, Becker* (voir ces noms) — fut arrêté et interné à la Santé. Minceur du dossier ? Désaveu d’une déclaration par un « signataire » non consulté ? La première hypothèse semble préférable, puisque Racamond, libéré en janvier 1940, fut presqu’aussitôt arrêté à son domicile, alors que la grande vague de répression était engagée depuis quinze jours ; il fut interné comme « dangereux pour la défense nationale et la sécurité publique » : la Santé, l’Ile d’Yeu, à nouveau la Santé, puis le camp de Rouillé, Compiègne et encore la Santé... Il avait, au début de cette épreuve, retrouvé la confiance de Moscou : une note d’André Marty* du 6 août 1940 proposait en effet de remplacer la biographie de Racamond dans l’Encyclopédie soviétique par une nouvelle "qui donne beaucoup mieux la figure de ce grand lutteur pour le communisme en France". Dans cette notice, étaient notés sa signature au texte contre la deuxième guerre mondiale et son internement à la Santé. Deux ans et demi d’un calvaire d’autant plus intolérable qu’à la dureté de la condition carcérale s’ajoutent deux données majeures : Racamond, pour avoir flanché, aurait subi, de la part de ses compagnons de détention, une quarantaine — version que conteste A. Tollet — ; de surcroît, ce colosse de plus de cent kilos perdit durant ces neuf cents jours plusieurs dizaines de kilos.
Au milieu de l’année 1942, Bœmelburg, dirigeant la Gestapo à Paris, informé de l’état de Racamond, lui offrait un marché : désavouer les « attentats individuels » — comme Marcel Cachin* venait de le faire — contre sa libération. Qu’avait donc concédé Racamond à cette date ? La encore, les sources se contredisent : condamnation des attentats, comme l’écrit Stéphane Courtois ? Mais pourquoi donc le Cri du peuple de Doriot, — qui menait grand bruit au sujet de la déclaration de Cachin, placardée sur tous les murs de Paris, — se contenterait-il de la simple mention, le 17 juillet 1942, d’une déclaration similaire de cette autre figure historique du communisme dans sa version syndicaliste qu’était Racamond — sans autrement l’utiliser ? Faut-il tenir pour fiable la version que Racamond confia à Marc Piolot après la guerre — qu’il aurait pris par écrit l’engagement de ne plus militer, cette déclaration ne pouvant en aucune façon être utilisée par les nazis ? Il ne le semble pas. Reste que Racamond fut libéré à la mi-juillet ; Capron*, Vassart*et Barbé* l’attendaient à la sortie de la rue des Saussaies, bien décidés à le gagner à leurs positions.
Le mouvement communiste, face à cette situation nouvelle, mit deux fers au feu.
Il se prémunit à l’avance contre la publication d’une éventuelle déclaration de l’ex-secrétaire confédéral. L’Humanité du 24 juillet 1942 publia sous le titre « Les valets des boches s’agitent » un texte préventif : « L’officine de la Gestapo dénommée POP a annoncé la prochaine publication d’une déclaration de Racamond condamnant l’action des patriotes contre les boches pillards et assassins. Nous verrons si Racamond, qui a été récemment libéré, a bien fait une telle déclaration, que les patriotes jugeront comme il convient. Quant à nous, nous disons que la lutte contre l’oppresseur est pour le peuple opprimé, le seul moyen de mériter et de reconquérir la liberté. Et ceux qui, par peur ou par calcul, sont passés du côté de l’ennemi, sont marqués à jamais du signe de la trahison ».La Vie ouvrière publia de son côté une déclaration identique. D’ailleurs Maurice Thorez (sous la signature de Jean) dans une note du 12 mars 1943 faisait part de sa méfiance. Après avoir rappelé ses « fréquentes hésitations à chaque étape importante du développement du parti » en même temps que son autorité dans les syndicats et sa discipline, il en venait à son attitude depuis 1939. S’il a bien signé la protestation des ex-unitaires et a été interné, il a refusé de s’évader quand le parti le lui proposa et fut libéré (souligné dans le texte) par la suite certainement sur la base de déclarations contraires à l’activité du parti et « a décliné, comme le lui demandait la direction, de faire une déclaration comme Cachin (lui aussi libéré) ».
Mais, en même temps, il allait tout faire pour récupérer le seul syndicaliste-communiste qui incarnait la continuité de la CGT depuis l’avant 1914. Frachon lui fit transmettre par Dallidet la proposition d’entrer dans la clandestinité et, après réponse positive, ce dernier « l’enleva » et le planqua chez Robert Le Maout*, près de Meulan.
Les nécessités de consolider sa toute neuve clandestinité, la prudence devant l’éventuelle production par les officines de la collaboration d’une déclaration compromettante, l’hostilité obstinée à laquelle il se heurta désormais chez certains cadres de la résistance communiste, expliquent que Racamond se fit imposer un assez long silence. Ce ne fut qu’au début de 1943 que son nom réapparut épisodiquement dans les colonnes de la Vie ouvrière. Si, après la signature de l’accord du Perreux, en avril 1943, il représenta à nouveau, aux côtés de Frachon et Raynaud, les ex-unitaires au bureau confédéral de la CGT réunifiée, il semblait exercer des responsabilités diminuées. Il cosigna bien le 1er octobre 1943 avec ses deux autres camarades un article dénonçant l’attentisme et préconisant « l’unité par le combat ». Mais en fait, il fut supplanté par Tollet et ne réapparut vraiment que lors de la première réunion du bureau confédéral légal, le 27 août 1944.
En 1945, Racamond avait plus de quarante ans de vie militante derrière lui. Mieux que Monmousseau, il symbolisait la continuité du courant révolutionnaire dans le syndicalisme français. Mais les bruits qui couraient sur son attitude pendant la guerre, la raideur de certains de ses camarades résistants, qui le traitaient sans grands ménagements, lui rendirent la vie difficile. En outre, il fut accablé de tâches les plus diverses : comité national de la Fédération nationale des coopératives de consommation, participation plus théorique que réelle à la direction de nombreuses associations de solidarité, avec les travailleurs immigrés, déportés, avec les enfants d’ouvriers dans le cadre de « L’Avenir social ». D’autres responsabilités furent plus astreignantes : présidence de la commission nationale du ravitaillement qui durant deux ans au moins mobilisa beaucoup de son énergie. Enfin, il avait soixante ans, c’est dire que son rôle effectif dans la CGT ne pouvait que diminuer.
Il joua encore un rôle important au congrès de 1946 — en particulier comme rapporteur « ex-unitaire » sur les nouveaux statuts confédéraux, qu’il contribua à faire largement adopter face au contre projet de Bothereau *— où il fut réélu au secrétariat comme il le sera aux congrès de 1948 et 1951. Il s’occupa plus spécialement de l’administration confédérale et, avec Lucien Jayat*, de la trésorerie. Au congrès de 1951, il ne joua guère qu’un rôle représentatif. Il n’en alla pas tout à fait de même en 1953, date à laquelle il quitta la direction confédérale, ce qui lui conféra l’honneur de prononcer le discours de clôture. Ce fut pour y réaffirmer l’efficacité de l’action syndicale.
Mais c’est sans doute par le discours de clôture du congrès d’octobre 1948 qu’il légua une manière de testament politique : dans une atmosphère de fièvre, au terme d’assises dominées par la grève des mineurs et la cruelle réalité de la scission qui creusa de larges brèches dans les rangs cégétistes, scission évoquée avec haine par presque tous les délégués, Racamond eut la tâche difficile d’exalter tout à la fois la force maintenue de la confédération, sa légitimité tirée de plus de cinquante ans de continuité militante et le renouveau qui se fit jour. Il s’en tira dans un discours à la fois mesuré et lyrique, où FO n’était qu’à peine égratignée en la personne de Jouhaux, évoquée avec une retenue qui étonna dans ce contexte.
C’est pourtant dans une certaine indifférence qu’il quitta en 1953 la direction confédérale. Ces jeunes-là ignoraient à peu près tout des luttes de l’avant-guerre. Et personne ne salua vraiment cette figure du mouvement ouvrier. Il est vrai que Frachon, recherché par la police, n’assista pas au congrès.
À soixante-huit ans, il aurait eu droit à quelque loisir. Il vivait, toujours à Belleville — depuis la mort de sa femme — avec la veuve de l’acteur Harry Baur. Il semble pourtant, qu’outre des responsabilités plus honorifiques que réelles — membre du conseil d’administration du BIT, vice-président de « L’Avenir social » — qu’il prenait très au sérieux son rôle au département économique et social de la confédération, que traduisit sa participation depuis mars 1947 au Conseil économique et social où il dirigea avec Pierre Le Brun le groupe CGT Ce n’est qu’en juin 1959, quand il abandonna cette tâche, qu’à soixante-quatorze ans, il prit vraiment sa retraite. Il mourut dans son appartement de la rue Orfila le 30 janvier 1966.
Au bout du compte, Racamond, s’il n’était pas le « réformiste » dont parlaient nombre de ses camarades, fut un conciliateur. Il l’exprima lui-même dans l’importante lettre à Lozovsky du 20 juin 1929 où il demandait à être relevé de ses fonctions : « J’ai été pendant six ans, le diplomate, le bon garçon, qui pouvait lier à la politique de la CGTU et du Parti, les récalcitrants et j’ai acquis dans ce travail une terminologie qui ne répond plus aux nécessités présentes, où la lutte doit être menée plus vigoureusement. »
Il semble bien que son rôle diminua fortement dans les moments de forte tension ou d’inflexion sectaire (dans la période « classe contre classe », lors de la scission syndicale de 1947-1948) alors qu’au contraire il reprit un rôle de premier plan soit dans les organisations de masse, ou paritaire, — mouvement coopératif, Amsterdam-Pleyel, plus tard Conseil économique et social — où il était en contact avec des alliés à convaincre et des adversaires de tendance ; soit dans les périodes d’ouverture : en plein déchirement de la CGT fin 1947-début 1948, il aurait — selon le témoignage de Marc Piolot — proposé à Frachon de rencontrer personnellement Jouhaux pour « arranger les choses ».
Mais tous les témoins s’accordent à reconnaître son rôle d’homme de masse. Certes, il ne fut pas un penseur mais d’abord un tribun : « de la gueule, de la classe, un impact exceptionnel sur les auditoires ouvriers : c’était le seul orateur que Jouhaux craignait d’affronter » témoigne Marc Piolot. Jan Valtin parle de lui, en 1930, comme « d’un vieux chêne solitaire entouré d’hommes. Se déplaçant lentement mais pensant vite, il était un des rares chefs communistes qui eut une influence réelle sur les masses ». Donc, son exceptionnelle éloquence ne suffit pas à rendre compte de cette incontestable réalité. Dans la CGT réunifiée, il entretint des rapports plus que cordiaux avec Jouhaux ; Belin, qui a la dent dure, l’opposa à Frachon : « Racamond était un autre homme. Il était lui aussi communiste de haut rang et d’une orthodoxie sans tâches. Mais il donnait plutôt l’impression d’un syndicaliste parachuté dans le parti. Il était plus ouvert à la mentalité syndicale. Physiquement, il avait belle allure avec un visage d’empereur romain de la bonne époque. Il avait l’éloquence qui convenait à nos milieux. Il n’était certes pas question de se jeter dans ses bras mais on pouvait presque en avoir du regret. » Son efficacité dans les organismes paritaires révélait du même sens du débat avec l’autre.
Ce n’est donc pas par hasard si ses responsabilités réelles apparurent en dents de scie avec une alternance de phases où il fut largement éclipsé et d’autres où il joua un rôle de premier plan.

ŒUVRE : Contrairement à ses amis Frachon ou Monmousseau, Racamond a relativement peu écrit ; la plupart de ses brochures sont la transcription de discours : La Révolution chinoise et l’impérialisme, 1928. — Le programme d’action de la CGTU, octobre 1934. — Programme revendicatif et moyens d’action de la CGTU. Discours prononcé par Racamond devant le CCN. de la CGTU d’octobre 1934, Édition de la CGTU, s. d. — Le plan de salut économique et de défense sociale, Discours au VIIIe congrès de la CGTU, Édition de la CGTU, s. d. — Une date : 27 septembre 1935, compte rendu sténographique de la séance commune des deux congrès confédéraux, salle de la Mutualité [...] à Paris, Édition de la CGTU, s. d. — Parler au peuple : cours de Marcel Cachin*, Maurice Thorez, Benoît Frachon*, Jacques Duclos*, Julien Racamond*, 1936. Edition du Comité populaire de propagande, s. d. — Le syndicalisme et les revendications immédiates, CCEO, s. d. [1937]. — La retraite des vieux, juin 1938. — Les syndicats défendent la paix et la liberté, Édition de la Fédération nationale des produits chimiques, 1938.

SOURCES : RGASPI, 495 270 49. — Arch. Nat. F7/13000, 13091, 13099, 13101, 13148, 13584-87,13633-34. — Arch. PPo B/a 100, 300, 1664, 1715. — Arch. du Parti communiste, B. M. P. — Arch. de la CGTU et de l’ISR, Institut du Marxisme-Léninisme, Moscou.
R. Belin, Du secrétariat de la CGT au gouvernement de Vichy. Éd. Albatros, 1978. — R. Dallidet, Vive le Parti communiste français, Société d’éditions générales, 1987. — A. Delmas, Mémoires d’un instituteur syndicaliste, Éditions Albatros, 1979. — Benoît Frachon*, Pour la CGT, mémoires de lutte, 1902-1939, Éditions sociales, 1981. — Ch. Tillon, On chantait rouge, Robert Laffont, 1977. — Jan Valtin, Sans patrie ni frontières, J.-C Lattès, 1975. — S. Courtois, Le PCF dans la guerre, Ramsay, 1980. — B. Georges, D. Tintant, Léon Jouhaux*, 50 ans de syndicalisme, t. 1, PUF, 1962. — B. Georges, D. Tintant, M.-A. Renauld, Léon Jouhaux dans le mouvement syndical français, PUF, 1979. — Jacques Girault, Benoît Frachon*, communiste et syndicaliste, Presses de la FNSP, 1989. — A. Lacroix-Riz, Unitaires et confédérés, d’une réunification à l’autre (1934-1943). Cahiers d’histoire de l’IRM, n° 15, 1983. — A. Lacroix-Riz, La CGT de la Libération à la scission, de 1944-1947, Éd. Sociales, 1983. — D. Peschanski, Vichy 1940-1944 quaderni e documenti inediti di Angelo Tasca*. Feltrinelli-Éd. du CNRS, 1986. — J.-L. Robert, Ouvriers et mouvement ouvrier parisiens pendant la Grande Guerre et l’immédiat après-guerre. Histoire et anthropologie, Th. d’État, multigraphiée. — Ph. Robrieux, Histoire intérieure du PCF., tome 1, 2 et 4, Fayard, 1980, 1981 et 1984. — S. Wolikow, Le PCF et l’Internationale communiste, 1925-1934, Th. État, multigraphiée, 1990.-Archives du Komintern, RGASPI, Moscou, 495 270 49 : Autobiographie (sans date), lettre de Clément (Fried) du 20 septembre 1936, notice proposée par André Marty* le 6 août 1940 pour l’Encyclopédie soviétique, note de "Jean" (Maurice Thorez) du 12 mars 1943. — Renseignements communiqués par : Colette Chambelland, Stéphane Courtois, Raymond Dallidet, Michel Mauerhan, Marc Piolot, Jocelyne Prézeau, Jean-Louis Robert, Henri Sinno, André Tollet* et Serge Wolikow.

Jean Charles

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