JUSTRABO René, Léo, André

Par René Gallissot

Né le 15 janvier 1917 à Mascara (Algérie), mort le 6 août 2013 ; instituteur ; militant communiste en Algérie, maire de Sidi-Bel-Abbès (1947-1953), membre de l’Assemblée algérienne (1948-1956) ; militant syndicaliste et militant communiste en Côte-d’Or.

Justrabo René
Justrabo René
Photographie en 2010 dans l’article du Bien public, 24 février 2010, site Internet (e.hasle@lebienpublic)

Ses parents tenaient une épicerie : Au fin gourmet à Mascara qui disparut en 1936, concurrencé par un nouveau magasin créé par la droite locale. Son père Léopold (1875-1955), originaire du Gers, épousa Blanche Liottard (1883-1937), née à Mascara, catholique d’origine bavaroise par sa mère, alors couturière. Ils eurent deux enfants. René Justabro, élève de l’école des soeurs de la Trinité (1921-1924) puis de l’école religieuse Jeanne d’Arc (1924-1927), fréquenta l’école primaire supérieure (1928-1933). Il fut influencé par sa sœur plus âgée, institutrice laïque, militante sociale dans la ville. De 1933 à 1936, il fut élève de l’École normale d’instituteurs d’Oran qui venait d’être créée, où il passa le brevet supérieur. Il présida brièvement en 1935 l’Union fédérale des étudiants d’Oran. Gagné au républicanisme laïc et au Front populaire, sympathisant de la Ligue internationale des combattants de la Paix, nommé instituteur à Froha (près de Mascara), il ne rejoignit pas son poste et enseigna comme suppléant à l’EPS de Mascara pour pourvoir commencer des études supérieures. En novembre 1936, il fut envoyé pour soigner une tuberculose au sanatorium de Sainte-Feyre (Creuse) où régnait une atmosphère culturelle et politique favorable aux luttes sociales. Il y rencontra Renée Clerc (voir Renée Justrabo*), institutrice, qu’il épousa en août 1939 à Velleclaire (Haute-Saône). Le couple eut trois filles.

Titularisé en 1938, Justrabo et son épouse partirent enseigner en Algérie. Non mobilisable et réformé définitif en 1943, en octobre 1939, délégué rectoral il enseigna le français et l’histoire-géographie lors de suppléances à l’EPS de Sidi-Bel-Abbès, ville administrée par la droite, possédant d’importants ateliers des chemins de fer algériens qui constituaient une base du syndicalisme. Inscrit à la Faculté des Lettres d’Alger en 1942 pour préparer le certificat de philologie française, après le débarquement allié de novembre 1942, il sympathisa avec le mouvement gaulliste de la « France combattante ». En 1943, il contribua à créer des comités de quartier chargés du ravitaillement et de l’action sociale avec les communistes libérés du camp proche de Bossuet. Il en devint le secrétaire général en août 1944. Il adhéra au Parti communiste algérien en août 1944 tout en militant au Syndicat national des instituteurs.

Justrabo, secrétaire adjoint, puis secrétaire de la section communiste, entra au bureau de la région oranaise et au comité central en 1947. Il fut le responsable des élus communistes au conseil municipal « France combattante » de Sidi-Bel-Abbès élu en mai 1945 dont il ne faisait pas partie en raison de l’incompatibilité entre la fonction d’instituteur et celle d’édile qui persistait en Algérie. Candidat aux élections à l’Assemblée nationale constituante en 1946, aux élections législatives de 1951, en troisième position sur les listes communistes conduites par Alice Sportisse*, menant une constante activité de masse à la base, il remporta la victoire, à la tête d’une liste d’Union démocratique, aux élections municipales de Sidi-Bel-Abbès, le 26 octobre 1947 et devint maire. La ville renouait avec « La Mecque du communisme », après une première expérience en 1921 où la majorité des édiles adhéra au communisme, derrière Maxime Guillon*, prisonnier de la vision coloniale et enseignant assimilationniste. La ville était sociologiquement de nature coloniale, phénomène renforcé par la présence de la Légion étrangère qui avait créé le Dépôt commun des régiments étrangers, situation qui permettait les nombreuses provocations contre la municipalité. Les positions anticolonialistes de Justrabo, sa participation, au sein du Parti communiste algérien, aux luttes pour l’amnistie des inculpés à la suite des événements de 1945, permirent le retour du vote « petit-blanc » pour le parti d’extrême-gauche, porteur d’action sociale et d’un espoir national partagé dans une Algérie algérienne. Il fut également candidat aux élections cantonales dans la circonscription de Prudon.

Justrabo fut le seul communiste sur les 120 membres élus à l’Assemblée algérienne, dans le premier collège dans la dixième circonscription (Sidi-bel-Abbes), en avril 1948 et réélu en 1954. Bête rouge du colonat et de la droite colonialiste, il dénonça les pratiques (habitat, fiscalité, écoles) et le système colonial. Participant aux luttes pour la Paix, il conduisit une délégation à la conférence mondiale de Vienne en Autriche en 1952. Suspendu à deux reprises pour des déclarations jugées par l’administration « antimilitaristes », il fut acquitté en première instance et appel, le Parquet ayant fait appel. Le 16 novembre 1954, empêché de parler, ainsi que les députés UDMA dont Ferhat Abbas, il n’hésita pas à proclamer son sentiment sur la signification du 1er novembre, sur « les aspirations nationales algériennes » et sur la répression. Il inscrivait ses interventions dans la stratégie internationale communiste, contre la puissance armée américaine et la bombe atomique et développait les objectifs du Parti communiste alliant anticolonialisme et perspective d’une République algérienne. Mais, à la différence de certains dirigeants du PCA, « soucieux de voir la politique nationale du PCA trouver son application et pour le moins son écho dans mon activité militante et à l’Assemblée Algérienne », selon son témoignage, il mettait l’accent sur les problèmes de la société algérienne et se battait pour une Algérie algérienne étendue aux progressistes et anticolonialistes votant dans le premier collège. Cette politique fut menée en commun avec les élus du deuxième collège de l’UDMA. Il démissionna de l’assemblée en avril 1956.

La municipalité qu’il dirigeait prit en charge les besoins de santé, d’écoles, d’habitat en favorisant les associations et en s’adressant aux jeunes et aux femmes. Les attaques contre la municipalité se multiplièrent (annulations d’élections en 1950 et 1952, suspension du maire pendant plusieurs mois, agressions, descentes de police, perquisitions, assignations en justice). L’administration, après avoir dissous le conseil, intervint dans les élections d’avril 1953, en constituant des listes pour les deux collèges et en truquant le scrutin pour le mettre en minorité. Avec l’interdiction du PCA, le 1er septembre 1955, il fut désigné à la répression. Le 17 mai 1956, expulsé d’Oranie avec toute sa famille, il se rendit à Alger tandis que son épouse et ses filles regagnaient la métropole dans leur famille en Franche-Comté. Sa famille revint en Algérie en septembre 1956 et son épouse obtint un poste à El Biar dans la banlieue d’Alger tandis qu’il était nommé dans une école d’Alger. Mais, le 26 novembre 1956, il fut assigné à résidence à Alger et interné au « camp d’hébergement » de Lodi près de Médéa. Détenu jusqu’au 18 juin 1960, expulsé d’Algérie, il fut nommé en Côte d’Or, sans l’avoir sollicité, où son épouse, libérée du camp de Téfeschoun, près d’Alger, enseignait depuis la fin de 1959. Nommé dans un collège de Dijon, il fut en contact avec les communistes locaux.

Comme de nombreux instituteurs, membres du SNI, communistes ou non, Justrabo revint enseigner en Algérie pour la rentrée de 1962. Professeur au lycée El Djala (ex-Laperrine) de Sidi-Bel-Abbès, il fut chargé par le secrétariat du PCA de regrouper les communistes « européens » ; mais le PCA, toléré mais non autorisé, n’accepta pas les adhésions des citoyens français considérés comme étrangers afin d’affirmer son caractère algérien. L’administration algérienne lui demanda de suivre la situation économique locale mais sans lui donner des moyens d’intervention.

Avec sa femme, Justrabo regagna en juillet 1963 la Côte d’Or et retrouva un poste de professeur d’enseignement général au collège Monchapet à Dijon. Militant du SNI, il entra au bureau de la section départementale en 1966 et en devint le secrétaire adjoint, responsable de la commission de défense laïque. Il milita aussi dans la section départementale de la Fédération de l’Education nationale et, secrétaire-adjoint, participa aux luttes syndicales des enseignants en mai-juin 1968. Il devint secrétaire de la section de 1970 à 1972.

En 1966, il fut envoyé en URSS, avec Marie Souviron, professeur à Dijon, et Jean Rony*, professeur à Paris, dans le cadre de l’association France-URSS pendant quelques semaines pour donner des cours et rencontrer des enseignants soviétiques.

Retraité, Justrabo prit part aux activités des mouvements laïques (président de la Fédération des œuvres laïques, dirigeant de la Ligue de l’Enseignement, vice-président des Délégués départementaux de l’Éducation nationale). Membre du SNUIPP, il militait aussi à la Fédération générale des retraités et fut à la fin des années 1970 le secrétaire adjoint de la section de la Côte d’Or.

Politiquement, Justrabo, en contact avec les communistes de Côte d’Or, adhéra au Parti communiste français en 1973, se prononçant « avec clarté et constance pour des formes d’organisations plus ouvertes donnant la parole aux adhérents de base ». Dans les années 1980, en rapport avec la municipalité de Dijon, il contribua à développer le jumelage avec Volvograd. Approuvant la perestroïka, il participa à l’organisation, en 1987, d’une délégation de près de 400 personnalités françaises à Moscou à la rencontre de M. Gorbatchev.

Toujours membre du PCF, Justrabo mit fin à ces activités militantes dans les années 2000.

ICONOGRAPHIE : Photographie en 2010 dans l’article du Bien public, 24 février 2010, site Internet Justrabo René (e.hasle@lebienpublic)

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article137072, notice JUSTRABO René, Léo, André par René Gallissot, version mise en ligne le 17 mai 2011, dernière modification le 28 novembre 2014.

Par René Gallissot

Justrabo René
Justrabo René
Photographie en 2010 dans l’article du Bien public, 24 février 2010, site Internet (e.hasle@lebienpublic)

SOURCES : Arch. Wilaya d’Oran. — J. Delorme, Mémoire sur Sidi-Bel-Abbès, op.cit . — Sous la direction d’H. Alleg, La guerre d’Algérie, op. cit. — Échange de correspondances (années 1990). — Article d’Emmanuel Hasle, Le Bien public, 24 février 2010. — Renseignements fournis à Jacques Girault par l’intéressé en 2011.— Note de Jean Rony.

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