LECUIR Jean, René, Lucien

Par Bruno Poucet

Né le 10 octobre 1939 à Avranches (Manche) ; professeur agrégé d’histoire, maître de conférences en histoire moderne, détaché à l’ANPE et à Air France ; membre de la JEC, responsable de la FGEL et de l’UNEF ; secrétaire national du SGEN-CFDT, secrétaire confédéral de la CFDT ; membre du club Jean-Moulin, du PSA, du PSU, puis du PS, conseiller technique de plusieurs ministres des gouvernements socialistes.

Jean Lecuir en 2005
Jean Lecuir en 2005

Jean Lecuir était l’aîné de cinq enfants. Son père, René Lecuir, après avoir soutenu sa thèse (1930), fut ingénieur chimiste, puis directeur de laboratoire de recherches à la CSF et, malade à partir de 1950, il interrompit ses activités professionnelles pour se consacrer à la fabrication de faïences ; sa mère, Lucienne Chaumeton, était maître de conférences en chimie (Université de Paris). Ses parents étaient conservateurs et catholiques, mais républicains et laïques.

Jean Lecuir fit ses études au lycée Pasteur de Neuilly (Seine, Hauts-de-Seine) où il suivit un cursus littéraire et scientifique. Il obtint en 1957 un baccalauréat scientifique et put accéder à l’hypokhâgne de son lycée ; les amitiés de l’époque le mirent en relation avec Robert Lion qui sera le directeur de cabinet de Pierre Mauroy. Il fréquenta l’aumônerie du lycée aux activités multiples, depuis les cercles d’études, l’aide aux personnes seules, jusqu’aux voyages organisés, sous la houlette, d’un homme remarquable, Xavier de Chalendar, chargé plus tard de la pastorale de l’éducation pour l’archevêché de Paris. Jean Lecuir milita également à la JEC sous la direction de Denis Huot, Michel Mousel, Robert Chapuis. Lorsque la crise de l’ Association catholique de la jeunesse française (ACJF survint en septembre 1956, amenant à la démission les responsables qui essayaient de prendre en charge des jeunes tels que Jean Lecuir, en leur offrant des rencontres sur le problème algérien au 94 rue Notre-Dame- des- Champs à Paris, celui-ci commença à fréquenter le 68 rue de Babylone, foyer de contestation chrétienne, autour de Jacques Chatagner, d’Élia Perroy et de l’équipe de la Lettre. Il participa jusqu’en 1972 à l’animation de la revue et à des groupes de travail. Il assista aux sessions des aumôniers de lycée et au groupe d’élaboration des fiches Ensemble.

Dès septembre 1958, Jean Lecuir avait fait partie du Groupe des étudiants d’histoire, affilié à l’UNEF. La Fédération des Groupes d’études de lettres (FGEL) assurait échanges, informations et décisions, sous la houlette de Jacques Bourraux, historien, ancien responsable national de la JEC. Jean Lecuir devint vice-président de la FGEL en 1959-1960, puis président l’année suivante alors que le titulaire, Pierre Gaudez devenait président de l’UNEF, prenant les initiatives d’actions de masse en faveur de la paix en Algérie. Jean Lecuir représentait les étudiants auprès des autorités universitaires et des organisations syndicales. Ce fut pour lui l’occasion de rencontrer Paul Vignaux et Henri-Irénée Marrou du SGEN, Edouard Perroy du SNESup, qui soutenaient l’UNEF, Michel Rolant, de la Fédération générale de l’agriculture de la CFTC, et Robert Duvivier, de l’Union régionale parisienne CFTC. Il participa aux activités du Centre culturel de la jeunesse étudiante et de Documents étudiants, avec Robert Chapuis. Comme président de la FGEL, il coordonnait les Associations générales d’étudiants parisiens qui partageaient la ligne majoritaire de l’UNEF, alors que la Fédération des étudiants de Paris était tenue par des étudiants de droite. Lorsque Pierre Gaudez lança l’idée de la manifestation du 27 octobre 1960, à la Mutualité, Jean Lecuir fut chargé des discussions avec les Unions parisiennes des confédérations syndicales pour parvenir à une initiative commune. Il devait poursuivre ce type d’activités l’année suivante, alors qu’il était devenu vice-président Sports-Santé-Jeunesse-Affaires militaires de l’UNEF aux côtés de Dominique Wallon. Son choix ultérieur de s’investir dans la CFDT découla directement de ces expériences, comme son insertion dans le club Jean-Moulin en tant que secrétaire administratif et dans le groupe de travail sur les questions d’éducation.

Grâce à son professeur d’histoire en classe préparatoire, Michel Arondel, Jean Lecuir avait été convaincu de l’intérêt de cette discipline. Il obtint la licence en juin 1961 et soutint l’année suivante le diplôme d’études supérieures sur « L’enseignement supérieur et la restauration (1819-1928) ». Robert Mandrou l’incita à préparer l’agrégation, après avoir réussi les épreuves du CAPES en 1964. Il l’obtint en juillet 1965 et fut nommé au lycée Mignet à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). Auparavant, au bureau de la FGEL, il rencontra Marie-France Soublin, née le 2 mai 1941 à Fécamp (Seine-Inférieure, Seine-Maritime) qu’il épousa en 1962 et ils eurent deux enfants : Claire (1963) et Gilles (1969). Jean Lecuir obtint avec sa femme, certifiée de lettres modernes, un poste au lycée de Pontoise dans le Val-d’Oise (1966-1970), avant de partir au service militaire (1966-1968) au Service historique de l’Armée de l’air à Versailles (Yvelines). Il fut ensuite chargé de cours en histoire moderne à Nanterre (Hauts-de-Seine) en plus de son service au lycée ; il devint assistant à partir d’octobre 1970 et entra ainsi dans la carrière universitaire. Il s’était engagé dans une recherche sur l’infanticide et l’avortement au XVIIIe siècle. Inscrit sur la liste d’aptitude aux fonctions de maître de conférences en 1973, il fut titularisé dans cette fonction le 1er octobre 1979. Il exerça jusqu’en 1981, mais, pris par ses nouveaux engagements, ne put achever sa thèse d’État.

L’entrée dans le milieu professionnel entraîna, comme pour sa femme, son adhésion au SGEN-CFDT. Au lycée de Pontoise, il fut rapidement secrétaire de la section SGEN. La participation à la session d’été d’Enseignement 70 lui avait donné une première culture pédagogique. Survint Mai 68 : le lycée occupé, une intersyndicale travailla avec les lycéens sur la réforme des méthodes et du contenu de l’enseignement et publia un livre blanc. Il retrouvait à l’immeuble CFDT du square Montholon les secrétaires de section SGEN. Les réunions étaient particulièrement agitées, parce que les responsables du SGEN dont Paul Vignaux avaient du mal à accepter le vent de questionnement sur l’enseignement et les pratiques pédagogiques, la dimension politique prise par la grève générale et la revendication d’autogestion. Jean Lecuir participa les années suivantes à la contestation interne de la direction du SGEN et défendit la candidature d’opposition de Jacques George* au secrétaire général Charles Piétri en 1970, puis en 1972 celle de François Garrigue qui remplaça Charles Piétri, démissionnaire. Au secrétariat national, Jean Lecuir fut alors chargé des études et de la formation, puis à partir de 1975, des questions de développement et d’organisation. Parallèlement, il avait été élu avec Jean Gattegno en 1973 à la direction de la section enseignement supérieur du SGEN. Il était, par ailleurs, membre du conseil national confédéral, de la Commission enseignement, de la Commission économie et emploi. Il siégea de 1976 à 1978, au titre du SGEN, à la commission exécutive de l’Uion confédérale des ingénieurs et cadres UCC-CFDT. Il participa activement à la transformation du SGEN – syndicat national – en une fédération de syndicats départementaux jusqu’en 1979, date de la fin de son retour à temps plein dans l’enseignement supérieur et de ses responsabilités nationales au SGEN. Lorsque François Mitterrand* fut élu en mai 1981, Jean Lecuir et sa femme Marie-France étaient impliqués dans l’aventure rocardienne. Membre du club Jean-Moulin dans les années 1960, Jean Lecuir avait adhéré au PSA, puis au PSU. Il n’y resta pas longtemps, car le syndicaliste regimba vite devant les ordres du responsable étudiant PSU qui exigeait que la FGEL appelât les étudiants aux manifestations coups de poing qu’il organisait à travers Paris. Il reprit sa carte en 1965, retrouvant Gilbert Matthieu, journaliste au Monde, dans le XIIIe arrondissement. Il mena une activité locale sur Pontoise (Groupe d’action municipale, PSU, puis PS à partir de 1974). Sa femme Marie-France, conseillère générale de Pontoise, était devenue membre du bureau national du PS. Aux élections législatives de juin 1981, il lui fut demandé d’être candidate sur la seule circonscription considérée comme ingagnable du Val-d’Oise. Elle devint – de justesse – députée, le demeura jusqu’en 1993, et fut appelée en 1987 à succéder à Jean Driollet à la mairie de Domont (Val-d’Oise) jusqu’en 2001.

Ces événements valurent à Jean Lecuir une sollicitation de Robert Lion et Bernard Brunhes de devenir chargé de mission officieux auprès du Premier ministre pour la mise en œuvre du rapport de Bertrand Schwartz sur l’insertion sociale et professionnelle des jeunes de 16 à 25 ans. Il participa ensuite à une Mission pour l’emploi pilotée par Jean Saint-Geours, entre fin septembre 1981 et avril 1983. De 1983 à mars 1986, il fut conseiller technique, d’abord au cabinet de Jean Le Garrec, secrétaire d’État chargé du Plan, puis de juillet 1984 à mars 1986 à celui de Michel Delebarre, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Formation. De juin 1988 à octobre 1989, Gérard Vanderpotte, directeur général de l’ANPE, lui proposa d’être détaché comme directeur des interventions – il s’agissait de définir et de suivre les services rendus par l’Agence aux demandeurs d’emploi et aux entreprises. Il participa auprès de Michel Rocard à l’écriture du programme des clubs Convaincre. Il fut en octobre 1989, séduit par le travail dans une entreprise à la réputation internationale, être en charge de l’audit social à Air France, responsabilité qui resta marginale dans la politique sociale de la Compagnie. La grande crise sociale de la Compagnie à la rentrée 1993 lui valut d’assurer la mise en œuvre de l’enquête auprès des personnels, et d’être lui-même mis à pied, en mai 1994 dans le plan social qui en découla, avec, comme perspective, une réintégration à Paris X-Nanterre après treize ans d’absence. Jean Lecuir avait conservé des contacts réguliers avec la CFDT, en particulier avec Nicole Notat, secrétaire générale. Elle lui proposa, avec sa réintégration dans l’enseignement supérieur, de prendre une décharge syndicale et de devenir secrétaire confédéral, chargé du service ARES (Analyses, recherches, études et synthèses). Remplacé par Annie Kuhnmunch au 1er octobre 1999, il devint assistant d’Annie Thomas, secrétaire nationale, et fut, à partir de 2000, chargé de mission auprès de Nicole Notat, puis de François Chérèque jusqu’au 31 décembre 2002.

Établi depuis 2001 à Toulouse, premier président de l’association de Haute-Garonne Faisons l’Europe, il participa eà la création du site internet Les clés du social et se remit à des chantiers historiques.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article137238, notice LECUIR Jean, René, Lucien par Bruno Poucet, version mise en ligne le 3 juin 2011, dernière modification le 12 juin 2018.

Par Bruno Poucet

Jean Lecuir en 2005
Jean Lecuir en 2005

ŒUVRE : Articles scientifiques dans Revue d’Histoire de la deuxième guerre mondiale ; Annales de démographie historique ; Revue d’histoire moderne et contemporaine ; Les Cahiers du centre de recherche historique ; Bulletin de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d’Oise et du Vexin ; Revue de Marseille ; Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest ; L’Histoire ; Bulletin des amis d’Henri-Irénée Marrou ; Revue de l’enseignement supérieur. Dictionnaire du capitalisme (avec Gilbert Matthieu), éditions universitaires, 1970. — Et alii, Vocabulaire de l’économie, Éditions universitaires, 1971. — Et alii, Histoire populaire de Pontoise, Pontoise, 1973 (rééd. 1987). — Métiers, mines et manufactures du XVIe au XVIIIe siècle, dossier de documentation photographique, 1974. — « L’aviation dans les projets franco-britanniques de 1935 à 1940 », Les relations franco-britanniques de 1935 à 1939 (avec Patrick Fridenson), Éditions du CNRS, 1975. — La France et la Grande-Bretagne face aux problèmes aériens (1935-mai 1940) (avec Patrick Fridenson), Service historique de l’armée de l’air, 1976. — La Saint-Barthélémy ou les résonances d’un massacre (avec Philippe Joutard, Janine Estèbe, Élisabeth Labrousse), Paris, 1976. — « Les représentations de la Réforme (1517-1561) dans les abrégés et manuels d’histoire français des XVIe , XVIIe et XVIIIe siècles, dans Historiographie de la Réforme, Paris, 1977. — « Associations ouvrières de l’époque moderne, clandestinité et culture populaire », Actes du colloque de Privas, Histoire et clandestinité, 1979. — « À la découverte de la France dans les manuels d’histoire et de géographie jésuites des collèges du XVIIe siècle », colloque de Marseille (1979) sur La découverte de la France au XVIIe siècle, CNRS, 1980. — « Minerve-Pallas dans la médaille royale d’Henri IV et de Marie de Médicis », colloque de Nice sur La mythologie au XVIIe siècle, 1981. — Postface à Robert Mandrou, Introduction de la France moderne, Albin Michel, 1998. — Et alii, Promenades dans Domont, Édition du Valhermeil, 1994. —Domont à la belle époque, Édition du Valhermeil, 1996. — « Fraternité : l’usage du mot durant un demi-siècle d’histoire de la CFTC-CFDT », CFDT, Un millénaire pour la fraternité, 2000. — « À propos des Français et de leurs héros nationaux : quelques enseignements de méthode dans l’usage des sondages », Montagnes, Méditerranée, mémoire, Mélanges offerts à Philippe Joutard, Grenoble, 2002. — « Le congrès de 1964 et la CFDT : quelques repères », De la CFTC à la CFDT -1964. L’évolution de la confédération. L’adhésion de l’Alsace (colloque Almémos du 13 mars 2004), Strasbourg, 2004. — « Genèse et enjeux d’un sondage », Du bon usage des grands hommes en Europe (dir. Jean-Noël Jeanneney, Philippe Joutard), Paris, 2003. — Et alii, Jacques Bourraux, une simplicité qui libère, Karthala, 2005. — « En 1907, deux coups de sonde sur la perception et l’usage du mouvement viticole par des intellectuels engagés », colloque L’Aude et la vigne : cent ans de passion (2007), Carcassonne, 2008. — « Paul Vignaux à Toulouse : les débuts de la résistance syndicale chrétienne en zone non occupée (juin 1940-juin 1941) », Actes du 59e congrès de la Fédération historique de Midi-Pyrénées, Cahors, juin 2009, 2011. — « Paul Vignaux à Toulouse : résistance spirituelle et politique en zone non occupée (juin 1940-juin 1941) », dossier bibliographique des écrits de Paul et Georgette Vignaux, Paul Vignaux, philosophe et citoyen (dir. Olivier Boulnois), Bibliothèque de l’EPHE (à paraître). Articles dans des publications diverses : Enseignement 70 (1967-1970) ; Historiens et géographes ; Les Amis de Sèvres ; Masses ouvrières ; Esprit ; Rénovation syndicale ; École et Société ; Recherche-Formation ; Syndicalisme universitaire ; Lettre. — À titre d’exemple : « Compte-rendu des journées d’études de Sèvres sur l’enseignement de l’histoire, de la géographie et de l’instruction civique (10-14 décembre 1968), établi en collaboration avec Hélène Aymonier et Jacques Bourraux, mai 1969, n° 218. — « L’histoire, la géographie et l’instruction civique à travers des “Livres Blancs” de mai-juin 1968 », Les Amis de Sèvres, 1969, n° 2. — « L’enseignement de l’histoire à l’école primaire (1880-1914) », Masses Ouvrières, avril 1980. — « Réflexions sur les finalités de l’enseignement du Groupe “histoire” dans les établissements du Second degré », décembre 1971, dossier du SGEN-CFDT. — « Face à la crise. Un essai de remodelage », n° spécial Esprit sur l’université, novembre-décembre 1978, p. 240-254. — « Où va le SGEN ? », Rénovation syndicale, janvier 1972, n° 2, p. 33-38. — « L’évangile sans mythes », Lettre, 1970. — Réponses au questionnaire du numéro spécial de Fêtes et saisons : « Des laïcs dans l’Église », n° 217, août-septembre 1967. — « L’Église, apolitique ? », Journal de la vie. Aujourd’hui la Bible, n° 51, août 1971. — « Liberté, égalité, fraternité, trois mots d’amour », Aujourd’hui des chrétiens, juillet 1989.

SOURCES : Archives nationales. — Archives du SGEN-CFDT. — Archives confédérales CFDT. — Archives d’Air France et de l’ANPE. — Madeleine Singer, Histoire du SGEN-CFDT, Lille, PUL, 1987. — Marie-Dominique Bourraux, Jean-Pierre Chrétien et Jean Lecuir, Jacques Bouraux, (1936-2003), une simplicité qui libère, Karthala, 2005. — « Marie-France Lecuir », Who’s who in France, 1985. — Témoignage écrit de Jean Lecuir pour ses enfants et petits-enfants et échanges avec l’auteur.

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