Né le 26 octobre 1916 à Jarnac (Charente), mort le 8 janvier 1996 à Paris ; avocat à la Cour de Paris ; député de la Nièvre (1946-1958 ; 1962-1981), ministre de la IVe République, conseiller municipal de Nevers (1947-1959), conseiller général de Montsauche (1949-1981), maire de Château-Chinon 1959-1971), président du conseil général de la Nièvre (1964-1981), conseiller régional de Bourgogne (1973-1981), député européen (1979-1981), membre de direction nationale puis président de l’UDSR (1945-1965), membre fondateur de l’Union des forces démocratiques, de la Ligue pour le combat républicain et du Centre d’action institutionnelle, président de la CIR (1964-1971), 1er secrétaire du Parti socialiste (1971-1981), candidat unique de la gauche aux élections présidentielles de 1965 et 1974, président de la République française (1981-1995).

François Mitterrand et Waldeck Rochet
François Mitterrand a entretenu historiquement avec le socialisme français une relation complexe. Rien au départ ne le prédestinait à en devenir un jour le leader. Issu de la moyenne bourgeoisie charentaise, son père, employé des chemins de fer était devenu directeur d’une entreprise familiale de fabrication de vinaigre, et son milieu familial, étranger aux traditions de gauche, se caractérisait par un conservatisme tempéré par le catholicisme social. Son premier engagement politique se situe au milieu des années trente dans la mouvance du mouvement des Croix de Feu du colonel de la Rocque, mouvement clairement situé à droite, voire, aux yeux de certains, crypto-fasciste. Il est hostile au Front populaire et partage l’anticommunisme de la droite française. Fait prisonnier dès le début de la guerre, cette expérience, qui le marquera profondément, sera à l’origine de son premier engagement politique. De retour en France après son évasion en 1941, il travaille à Vichy au Commissariat général aux prisonniers de guerre. Il est décoré de la francisque gallique, la décoration du régime de Vichy.
L’année 1943 marque la première césure décisive dans son parcours politique. Il s’engage dans la résistance où il va prendre des responsabilités importantes sans rompre officiellement, au départ, avec Vichy. En décembre de cette même année, il rencontre le général de Gaulle à Alger et refuse de placer sous son autorité le mouvement de prisonniers de guerre qu’il a organisé. À partir de ce moment, il refusera toute allégeance au chef de la France libre. À la Libération, à la fois résistant, anticommuniste et hostile aux conceptions du général de Gaulle, il fait partie de la nouvelle classe politique qui va fonder et défendre le régime de la IVe République contre les assauts conjugués des communistes et des gaullistes. Débute alors une carrière politique qui en fera rapidement l’une des principales personnalités politiques du régime.
François Mitterrand se présente aux élections législatives de 1946 sous l’étiquette du Rassemblement des gauches républicaines (RGR), ayant adhéré à l’une de ses composantes, l’UDSR, Union démocratique et socialiste de la Résistance. Le RGR se situe à droite de l’échiquier politique. François Mitterrand fait campagne contre les communistes et les nationalisations, pour la liberté de l’enseignement et la défense de l’économie libérale. En 1947, il entame une évolution politique qui le conduira progressivement vers le centre-gauche. Il est nommé alors ministre dans le premier gouvernement de la IVe république, le gouvernement de Tripartisme dirigé par le socialiste Paul Ramadier. Il demeurera ministre sous les gouvernements de Troisième force après le départ des communistes en mai 1947. Il débute par ailleurs une carrière d’élu local très actif dans la Nièvre, se faisant élire conseiller municipal de Nevers en 1947, puis conseiller général de Montsauge en 1949, travaillant sans relâche à se construire des réseaux locaux accès au centre-gauche, concurrent de ceux de la gauche marxiste, mais aussi de plus en plus émancipés vis-à-vis de la droite traditionnelle.
Entendant jouer un rôle politique majeur au sein de l’UDSR, la configuration politique interne de cette organisation favorise alors son évolution vers la gauche. En effet, l’aile gaulliste du parti entend rapprocher celui-ci du RPF que vient de créer le général de Gaulle. François Mitterrand, totalement hostile à ce rapprochement, organise l’aile gauche du parti pour y faire obstacle. René Pleven, ancien compagnon de la Libération, le président de l’UDSR, occupe une position intermédiaire. Contre les gaullistes de son parti, François Mitterrand revendique alors hautement l’héritage républicain. Il déclare ainsi lors du congrès du parti en 1948 : « Si moi je comprends bien le sens de notre histoire, c’est précisément parce que, après bien des peines, après bien des luttes, en 1789 ou en 1848, et peut-être aussi en 1871, et peut-être aussi en 1940, il a été possible de dire [ … ] contre les pouvoirs établis […] que l’on pouvait se tromper. […] Ce qui doit aujourd’hui rassembler tous les Français, c’est la fidélité à cet idéal républicain, à cet idéal démocratique de nos pères, l’idéal de liberté politique ». François Mitterrand apparaît alors comme un démocrate libéral de centre-gauche. Au congrès de l’UDSR de 1951, son évolution vers la gauche s’accélère. Il appelle à la reconnaissance du fait collectiviste et à la lutte contre « les diverses puissances qui se partagent l’Etat ». Et il affirme  : « la meilleure façon de libérer les hommes est de rester fidèle à la Grande Révolution de 89 ». Il défend également des positions laïques. Son combat au sein de l’UDSR se termine par la victoire de son courant. En 1953, il en devient le président. La même année, il cesse d’appartenir au gouvernement, ayant condamné la déposition du sultan du Maroc. Très attaché à l’Union française, il est néanmoins partisan de solutions libérales en matière de décolonisation et met en cause la responsabilité des gaullistes dans la crise indochinoise. Par ailleurs, son goût de l’indépendance le tient éloigné du MRP qu’il estime trop soumis à l’emprise de la hiérarchie catholique.
La période 1952-1954 accentue son évolution vers la gauche, qu’il s’agisse des aspects sociaux ou de la décolonisation. En 1952, il souhaite le retour de la SFIO au gouvernement. Puis il se rapproche de Pierre Mendès France en 1953 et prône l’entente entre la SFIO et l’UDSR. Il est ministre de l’intérieur dans le gouvernement Mendès France et est très favorable aux accords de Genève du 21 juillet 1954. À ce moment-là, il est partisan de la disparition de son parti et de la création d’un parti travailliste regroupant la gauche non communiste. Il se prononce pour « plus d’égalité profonde entre les classes sociales ». En 1956, il est l’un des leaders du Front républicain. Il est nommé Garde des Sceaux dans le gouvernement de Guy Mollet. Contrairement à Gaston Defferre, Pierre Mendès France et Alain Savary, il ne démissionnera pas du gouvernement à propos de sa politique algérienne.
Au moment où la IVè République s’effondre, il appartient à la gauche anti-communiste. Il est proche des socialistes, du fait notamment de son hostilité affichée aux « monopoles ».
Les années 1958-1971, voient François Mitterrand acquérir une position de premier plan à gauche, passant de représentant remarqué de l’antigaullisme à celui de premier secrétaire du parti socialiste.
En mai 1958, François Mitterrand est au premier rang de ceux qui s’opposent au retour au pouvoir du général de Gaulle. Il participe à l’UFD, Union des forces démocratiques, qui regroupe la partie de la gauche non communiste qui, contre la SFIO a voté majoritairement la délégation du pouvoir constituant au gouvernement du général de Gaulle, dernier gouvernement de la IVe République, va tenter sans succès de s’opposer à l’instauration du nouveau régime. Les élections législatives de 1958 sont un désastre pour l’UFD. François Mitterrand battu dans la Nièvre perd son siège de député. Sa proposition de transformer l’UFD en une formation unifiée est rejetée par les autres composantes de ce cartel électoral dont nombre de ses membres n’ont pas oublié l’ancienne affirmation « l’Algérie c’est la France » lancée jadis par le ministre de l’Intérieur de Pierre Mendès France en novembre 1954. Puis, après la désastreuse affaire de l’Observatoire en 1959, il est un homme seul. Il le restera jusqu’à la révision constitutionnelle de 1962 qui instaure l’élection présidentielle au suffrage universel.
Il amorce alors son retour politique en incarnant de plus en plus efficacement l’antigaullisme. Élu maire de Château-Chinon et sénateur de la Nièvre avec les voix du PCF en mars-avril 1959, il consolide son implantation locale en étant porté à la Présidence de l’association départementale des maires en 1960-1961 (avec le soutien du PC), puis se fait élire président du conseil général en 1964, fonction qu’il conserve jusqu’en 1981.
Son pamphlet, Le coup d’État permanent, publié en 1964, en fait l’un des principaux porte-parole de l’antigaullisme. L’élection présidentielle de 1965 le ramène au premier plan et lui offre l’occasion inespérée et décisive de commencer une nouvelle carrière politique. Son objectif est double, d’une part rassembler la gauche non communiste et d’autre part affronter le général de Gaulle à l’élection présidentielle. Après le retrait de Gaston Defferre de la course, en juin, il parvient à être le candidat unique de la gauche et à mettre en ballottage le général de Gaulle. Avec 45 % des suffrages exprimés au second tour de scrutin, il s’impose comme le leader de la gauche non communiste.
Dès juin 1964 François Mitterrand avait créé la Convention des institutions républicaines qui intègre ses fidèles des mouvements prisonniers (Georges Beauchamp*, Georges Dayan*, Joseph Perrin*) et de l’UDSR (Louis Mermaz*, Roland Dumas*) à d’autres milieux marginaux de gauche. Deux tentatives précédentes d’élargir son assise avaient connu des résultats plus limités, la fondation de la Ligue pour le Combat républicain en 1958, avec quelques élus marginaux de la gauche socialiste (Émile Aubert*, Ludovic Tron*), puis le Centre d’action institutionnelle en 1963, avec surtout des hommes en rupture du PSU (Charles Hernu*, Léon Hovnanian*). En octobre 1965, il crée, au lendemain de sa déclaration de candidature, la FGDS - Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste - qui regroupe la SFIO, le parti radical et des clubs de la gauche non communiste. Il réalise ainsi son ancien projet. Pour lui, en effet, depuis longtemps, l’avenir politique de la gauche passe d’abord par le regroupement des organisations de la gauche non communiste. La FGDS va mettre au premier rang de ses propositions un important programme de nationalisations. Cette évolution s’accompagne chez François Mitterrand de la mise en œuvre de sa nouvelle stratégie, l’alliance avec le Parti communiste, seule stratégie capable à ses yeux de ramener la gauche au pouvoir.
Le renouveau du marxisme à partir du milieu des années soixante l’incite à gauchir son discours, avec la mise en avant de nouvelles personnalités (Marc Paillet*, Gisèle Halimi*). La FGDS signe au début de l’année 1968 un accord politique et électoral avec le Parti communiste. François Mitterrand se situe désormais clairement à la gauche du spectre politique français, préconisant, en cas de retour au pouvoir, la participation du Parti communiste au gouvernement. Mais il rencontre des difficultés, notamment avec Guy Mollet*, pour mener à bien son projet de fusion de la gauche non communiste au sein d’une formation politique unique. Puis, les événements de mai 1968 ainsi que le désastre électoral de la gauche le marginalisent une nouvelle fois. Les leaders de gauche lui font porter la responsabilité de ce désastre et l’obligent à quitter la présidence de la FGDS. Celle-ci disparaît à cette occasion. François Mitterrand paraît alors à nouveau sans avenir politique, même s’il conserve la direction de la CIR. Refusant de participer à la fondation du Nouveau parti socialiste selon les conditions imposées par la SFIO en 1969, il fait apparaître le processus d’unification comme incomplet.
Le nouveau désastre de la gauche non communiste à l’élection présidentielle de 1969, désastre auquel il n’a pris cette fois aucune part, puis l’agonie de la SFIO, lui permettent de réapparaître au premier plan. Il a tiré trois leçons de la période précédente. D’abord, la solution d’une simple confédération des partis de la gauche non communiste est condamnée. Il lui faut s’emparer de la direction du nouveau parti socialiste qui s’ébauche sur les ruines de la SFIO. Ensuite, la radicalisation des idées à gauche l’oblige à gauchir son propre discours et à l’adapter à la culture ambiante de la gauche marxiste. Enfin, il lui faut renouer les fils avec le Parti communiste et aboutir à un accord de gouvernement entre les deux grands partis de gauche.
Une nouvelle étape de sa carrière politique s’ouvre en 1971, qui va le voir devenir le véritable leader du socialisme français en s’emparant au congrès d’Épinay de la direction du Parti socialiste puis, à s’imposer, à l’occasion de l’élection présidentielle de 1974, comme le principal leader de la gauche française.
Dans les dix années qui précèdent la victoire présidentielle, François Mitterrand développe un discours de rupture avec le capitalisme. Idéologiquement, la refondation du parti socialiste au congrès d’Épinay, en 1971, s’est opérée sur des bases radicales. Pour l’emporter contre Guy Mollet, François Mitterrand doit gauchir son discours plus encore que dans la période précédente. Lors de ce congrès il appelle à la rupture avec le capitalisme et désigne le monopole comme « le véritable ennemi », condamnant l’argent « qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes ». « Violente ou pacifique, déclare-t-il, la Révolution, c’est d’abord la rupture. Celui qui n’accepte pas la rupture – la méthode, cela passe ensuite – avec l’ordre établi, politique, cela va de soi, c’est secondaire […] avec la société capitaliste, celui-là, je vous le dis, il ne peut être adhérent au Parti socialiste ». Le document final du congrès rejette « l’idée illusoire qu’il soit possible à la gauche d’occuper le pouvoir pour y procéder à des réformes démocratiques et d’améliorer la condition des travailleurs sans toucher au cœur du système actuel, le pouvoir dans l’entreprise ». Et la Déclaration de principes du nouveau parti stipule qu’ « il ne peut exister de démocratie réelle dans la société capitaliste. C’est en ce sens que le Parti socialiste est un parti révolutionnaire ».
Entre 1977 et 1981, la rivalité qui l’oppose à Michel Rocard* pour la désignation à la candidature présidentielle du Parti socialiste, le conduit lors du congrès de Metz, en 1979, à nouer une alliance tactique avec Jean-Pierre Chevènement*, le leader du CERES, l’aile gauche du parti socialiste. Cette rivalité, ainsi que le bras de fer entamé en 1974, avec le Parti communiste, l’amènent à gauchir le projet socialiste de 1980.
Si François Mitterrand a ainsi épousé largement l’idéologie de la gauche socialiste, ressourcée dans le marxisme, en revanche, il est resté fidèle à certaines de ses positions et convictions personnelles anciennes qui, dans ce nouvel environnement idéologique, marquent sa singularité et contribueront à sa victoire de 1981. Il s’agit notamment de sa relation avec le Parti communiste, de son attachement au libéralisme politique, et de son rapport à la Ve République.
À propos des relations avec le Parti communiste, s’il a opté pour une stratégie d’alliance, il continue néanmoins à n’avoir avec lui aucune affinité et à concevoir les relations entre les deux partis surtout comme des rapports de force. Son but déclaré est de ravir aux communistes le leadership électoral à gauche. À l’union quasi fusionnelle que souhaite une partie des socialistes, il préfère une union froide, estimant que les deux organisations ont des identités fondamentalement et irrémédiablement différentes. Contrairement à ses prédécesseurs marxistes à la tête du parti socialiste, il ne vise aucunement à la réunification du mouvement ouvrier. Il n’a jamais été marxiste et, s’il a voulu l’établissement d’un programme commun de la gauche, en 1972, qui comprend notamment un grand nombre de nationalisations, il est cependant partisan d’une économie mixte. Il n’est aucunement un révolutionnaire, même s’il entonne à l’occasion l’air de la rupture, Son aval donné à un vaste programme de nationalisations ne doit pas cependant être vu comme un simple ralliement de façade aux demandes des organisations de gauche. Nous avons vu en effet que, depuis le début des années cinquante, il est hostile aux monopoles. Dans la période 1974-1981, le rapport entre les deux grands partis de gauche, après l’idylle qui a suivi la signature du programme commun, est marqué par une tension extrême. François Mitterrand pliera un temps mais finalement refusera, en 1977, les exigences de Georges Marchais, le Secrétaire général du Parti communiste. La rupture de l’Union de la gauche ouvre alors une nouvelle période des relations entre les deux partis. La victoire présidentielle du premier secrétaire du Parti socialiste, en 1981, et le triomphe législatif socialiste qui la suivra, vont terminer en faveur du Parti socialiste le bras de fer avec le Parti communiste. François Mitterrand aura ainsi réglé la question du rapport avec ce Parti par sa marginalisation politique.
À propos du libéralisme politique, François Mitterrand se distingue clairement de ceux, nombreux à gauche, qui estiment que la conquête du pouvoir aura un caractère irréversible. Ainsi, dans son introduction au programme socialiste de 1972, Changer la vie, il insiste sur la légitimité du processus d’alternance et presse les socialistes d’admettre que la gauche jouera pleinement le jeu de la démocratie représentative et que, si elle gagne les élections, il pourra lui arriver plus tard de les perdre et donc de revenir dans l’opposition. Il souhaite une alternance tranquille et ne partage pas l’opinion de certain de ses proches selon lesquels, l ‘arrivée au pouvoir de la gauche marquera « la fin de l’ancien régime ». Très peu convaincu par le concept d’autogestion, il demeure un républicain traditionnel pour lequel les élections et les institutions représentatives constituent la base du régime démocratique.
À propos des institutions, enfin, François Mitterrand, en incarnant le combat des « républicains » contre « le pouvoir personnel », a été davantage opposé au général de Gaulle qu’aux institutions elles-mêmes qui, selon lui, comparées à celles de la IVe République, comportent des aspects positifs. Il est partisan, notamment, d’un pouvoir exécutif fort. Il a compris très vite l’impact de la révision constitutionnelle de 1962 et l’avantage personnel qu’il pourrait en tirer. À partir de l’élection présidentielle de 1974, où il est une nouvelle fois le candidat unique de la gauche et où il manque de peu l’élection, il va préparer les socialistes à gouverner dans le cadre de la Constitution de la Ve République, revendiquant même clairement, dans sa campagne de 1981, la primauté du pouvoir présidentiel. S’il est un partisan du parlementarisme, il n’en estime pas moins qu’en cas de victoire, sa future majorité parlementaire devra appliquer son programme présidentiel. Sa campagne de 1981 est d’abord une campagne personnelle qui prend quelques libertés avec le projet socialiste.
L’alternance politique de 1981 a constitué un événement politique majeur à la fois dans l’histoire de la Ve République et dans celle du socialisme français. François Mitterrand en a été l’artisan principal, s’imposant ainsi comme l’un des leaders historiques majeurs du Parti socialiste.
Ses deux mandats présidentiels ont couvert une période qui peut être découpée en deux phases. Les deux premières années prolongent la période antérieure. C’est la période du pouvoir enchanté. Les socialistes peuvent alors, avec les premières mesures du gouvernement Mauroy*, se convaincre que le processus de rupture avec le capitalisme est entamé. La très importante vague de nationalisations, les nombreuses mesures sociales, les réformes fiscales, les nouveaux droits des salariés vont dans ce sens. Par ailleurs, les lois de décentralisation dessinent une nouvelle relation entre l’État et les régions. La participation du Parti communiste au gouvernement paraît refonder l’Union de la gauche. Majoritaires à l’Assemblée, les socialistes ont enfin la possibilité de « changer la vie » et d’opérer les profondes réformes de structure qu’ils souhaitent. Mais, dès 1982, François Mitterrand est confronté à l’aggravation de la situation économique et financière et doit trancher à propos de la relation avec l’Allemagne et du maintien ou non de la France dans le SME, le système monétaire européen. L’abandonner pour redonner à la France une pleine autonomie d’action est un pari risqué et en réalité décisif. Après plus d’une année d’atermoiements, le président de la République décide de donner la priorité à la relation franco-allemande et à l’Europe et d’inverser le cours de la politique gouvernementale, pressé qu’il est de le faire par le Premier ministre… et le gouverneur de la Banque de France qui voit avec inquiétude les réserves financières fondre comme neige au soleil. C’est le grand tournant de la politique socialiste de 1983. Le choix clair effectué alors en faveur de l’Union européenne sera confirmé par le traité de Maastricht en 1992.
En 1984, François Mitterrand appelle à Matignon Laurent Fabius pour mener une politique de modernisation économique et de rigueur financière. Le Parti communiste refusera à partir de cette date de participer aux gouvernements socialistes qui se succéderont jusqu’à la fin du second mandat du président de la République. Après la défaite législative socialiste de 1986, deux années de cohabitation, puis sa réélection en 1988, François Mitterrand laissera ses premiers ministres successifs mener des politiques réformistes et économiquement libérales pour l’essentiel. En 1984, il lui faudra également abandonner, face à la contestation des partisans de l’école privée, le projet socialiste de création d’un Service Public Unifié et Laïque de l’Éducation Nationale.
Le socialisme français semble alors s’engager progressivement sur la voie de la Social-démocratie. Pourtant, François Mitterrand n’encouragera jamais le Parti socialiste à faire son Bad Godesberg. Les questions idéologiques ne l’intéressent pas pour elles-mêmes. En 1992, lors de son congrès de l’Arche, le parti reculera devant une véritable révision idéologique. Réticent à passer de « la rupture avec le capitalisme » au « compromis historique avec le capitalisme », il refusera de trancher, adoptant une formule intermédiaire, l’existence d’un « rapport critique avec le capitalisme ». Lors du congrès de Liévin fin 1994, il semblera même vouloir opérer un nouveau tournant à gauche.
Ainsi, lorsque François Mitterrand quitte le pouvoir, en 1995, il est bien difficile de déterminer ce qu’est l’équilibre doctrinal du Parti socialiste. Mais le legs mitterrandien à ce parti se situe ailleurs  : il a fait de lui un grand parti de gouvernement. L’ambition du pouvoir a succédé à son long remords. Le premier président socialiste de la Ve République a ainsi transformé le socialisme français plus encore que celui-ci ne l’a transformé lui-même.

SOURCES : Pierre Péan, Une jeunesse française, François Mitterrand, 1934- 1947, Fayard, 1994 — Eric Duhamel, François Mitterrand, l’unité d’un homme, Flammarion, 1998. — François Mitterrand, Politique, Tome 1 et 2, 1938-1981, 1981-1995, Fayard 1977 et 1981, Marabout, 1984. — Alain Bergounioux et Gérard Grunberg, Les socialistes et le pouvoir. L’ambition et le remords, Fayard 1992, réédition Fayard/Hachette littératures, 2007.

ICONOGRAPHIE :Voir le site de la Fondation François Mitterrand. — Pascal Lebrun, Mitterrand dans l’oeil du photographe, 1972-1995, Cherche-Midi, Paris, 2012, 172 pages

Gérard Grunberg

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