NORDMANN Joë [NORDMANN Joseph, dit Joë] [par Liora Israel]

Par Liora Israël

Né le 26 janvier 1910 à Mulhouse [Haut-Rhin], mort le 12 novembre 2005 à Neuveglise (Cantal) ; avocat ; militant communiste.

Avocat, fils d’avocat, Joë Nordman naquit à Mulhouse (Haut-Rhin), dans une vieille famille juive alsacienne. Il avait pour cousin Léon-Maurice Nordmann* et André Weil-Curiel. Sa famille se réfugia en Suisse pendant la Première Guerre mondiale. De retour à Mulhouse à l’issue du conflit, il y fit ses études primaires et secondaires, puis commença le droit à l’université de Strasbourg. Il fut notamment marqué par le professeur de civilisation Edmond Vermeil, chez qui il résidait en 1926-1927. Au cours de sa deuxième année de droit, il décida avec un de ses amis, Edmond Jarno, d’aller travailler en usine pendant les vacances de Pâques. Après plusieurs échecs, notamment à l’usine Renault de Billancourt, ils réussirent finalement à se faire embaucher chez Thomson-Houston, grâce à la recommandation de Marc Sangnier, dirigeant du Sillon que connaissait son camarade. Cette première expérience du monde ouvrier laissa un sentiment mitigé au jeune juriste, qui avoua n’avoir pas réussi à vraiment lier contact avec ses collègues, mais prit sa carte à la CGT (mais pas à la CGTU).

En 1928, il déménagea à Paris (il habitait rue Daubenton) pour poursuivre ses études de droit et fréquentait les associations de jeunes du quartier, "La maison pour tous", tenue par un groupe de catholiques sociaux issu du scoutisme, et "L’étoile sportive des arènes", un club sportif à la création duquel il participa. En tant qu’étudiant, il développa un grand intérêt pour les questions de relations internationales, et adhéra à l’Association pour la Société des Nations. Une fois obtenue sa licence de droit, il prêta son serment d’avocat à la Cour d’Appel de Colmar, et se vit offrir un voyage à l’étranger par ses parents pour fêter l’évènement. Plutôt que de partir en Angleterre comme ils s’y attendaient, il décida, influencé par Edmond Vermeil, de partir en Allemagne. Il visita notamment Berlin, où, introduit dans les milieux mondains et les réceptions de l’Ambassade de France, il rencontra de nombreux intellectuels. Il participa aux réunions de l’Association franco-allemande. Ce fut également à cette occasion qu’il fut confronté à la montée du nazisme, au détour de conversations avec des Allemands. De Berlin, il se rendit à Moscou. Ce bref voyage le confronta à un univers inconnu, particulièrement à l’occasion des fêtes du 1er mai, et il rencontra à cette occasion de jeunes militants communistes. Il rentra enthousiaste et présenta des photographies de ce séjour à l’Association franco-allemande à son retour à Berlin.

De retour à Paris, il continua à fréquenter une association d’amitié franco-allemande dont firent également partie son cousin André Weil-Curiel, et le jeune Otto Abetz qu’il avait rencontré en Allemagne, et qu’il accueillit dans son appartement de l’île Saint-Louis à la fin de l’été 1930. Il rompit sa relation épistolaire avec Abetz en 1933, après avoir appris les fonctions qu’il occupait auprès de Ribbentrop.

Joë Nordmann effectua son stage d’avocat dans le cabinet paternel à Mulhouse, et commença brillamment sa carrière en faisant sa première plaidoirie en Cour d’Assise à l’âge de dix-neuf ans. Néanmoins, il poursuivit l’idée de s’installer à son compte et, sensibilisé au problème des jeunes délinquants tant par son expérience de jeune avocat que par une rencontre avec un magistrat allemand, il entendit s’installer à Belleville une fois inscrit au Barreau de Paris, en 1930. Cette sensibilité aux milieux populaires, notamment développée au contact d’un enseignant de lettres, Robert Garric, le conduisit à rejoindre les rangs de l’Université ouvrière du Parti communiste aux côtés d’un membre de la « Maison pour tous », le jeune ouvrier imprimeur Robert Helbert. Il y suivit les enseignements de Georges Politzer en philosophie et de Georges Cogniot en économie politique. Cette ouverture à des enseignements alternatifs à ceux dont il était familier (à la même période, il était inscrit en lettres et en droit à la Sorbonne) était accompagnée de la lecture d’auteurs comme Marx et Plekhanov, et contribua — selon Joë Nordmann lui-même — à la constitution d’une nouvelle manière d’appréhender la société pour ce jeune avocat issu de la bourgeoisie libérale.

Cette imprégnation progressive au mouvement communiste, qui passait aussi par l’assistance à plusieurs réunions publiques, n’empêcha pas que, plutôt que de défendre les jeunes de Belleville, le jeune avocat stagiaire Joë Nordmann choisit de commencer sa carrière auprès de deux avocats fort traditionnels : le premier, Étienne Caen, représentant du « vieux Palais », demanda à Nordmann de parfaire sa technique juridique et l’envoya pour cela faire un stage auprès d’un avoué, ce qui lui donna l’occasion de rencontrer un de ses meilleurs amis, le poète André Frénaud. Son second « patron », pour reprendre la terminologie du Barreau de l’époque, fut Vincent Auriol alors numéro deux de la SFIO, dont il demeurera le collaborateur apprécié jusqu’en 1939 malgré des choix politiques progressivement divergents. Durant ces années de formation au Palais, Nordmann fit également la connaissance de Georges Pitard, avocat membre du Secours rouge international qui lui proposa d’adhérer à cette organisation pour laquelle il allait rapidement effectuer des missions, notamment en Allemagne. Il se rendit ainsi à Berlin durant l’été 1933 pour s’informer sur les nombreux procès déclenchés par l’offensive anti-communiste initiée après l’incendie du Reichstag. Il y retrouva d’anciens amis juristes, en particulier un jeune magistrat, rencontrés lors de son précédent voyage, qui lui décrivirent l’hitlérisation du droit et de la justice, dont le principe de base était dorénavant « Recht ist was der Führer will » (le droit est ce que le chef veut). Il assista notamment au procès de militants communistes à Neukoln. Cette première expérience de la justice nazie le conduisit à demander une audience à l’Ambassadeur de France à Berlin, André François-Poncet, sans que le récit de cette courte expérience ait selon lui ébranlé l’ambassadeur. De retour à Paris, il poursuivit son action au sein de l’organisation, et en particulier de sa « branche » consacrée aux juristes, l’AJI (Association juridique internationale), enrichi de cette expérience qui résonna avec le procès des incendiaires du Reichstag à Leipzig à l’occasion duquel Marcel Willard, récusé par les Allemands comme avocat de Dimitrov, fut emprisonné à Berlin quelques jours. La proximité de Joë Nordmann et de Marcel Willard data de cette époque, qui était aussi celle de son adhésion au Parti : son prestigieux aîné le présenta à Jacques Duclos, le fit entrer dans la cellule où il milita avec son épouse après que la direction du parti eut conseillé à Nordmann de rester discret sur son adhésion récente (fin 1933), invoquant le motif de ne pas compromettre sa carrière professionnelle.

Au cours des années 1934-1939, Joë Nordmann poursuivit ses activités de militant du Parti communiste et de l’AJI : il se rendit pour cette dernière en 1936 à Hambourg pour soutenir Edgar André, leader communiste des marins et dockers de la ville ; en Roumanie et en Grèce accompagné de l’avocat belge Henri Buisseret et de l’écrivain Renaud de Jouvenel, afin de rendre compte de la répression subie par les militants communistes dans ces deux pays et des conditions de détention des détenus politiques ; en 1937, il fut à nouveau envoyé comme observateur judiciaire en Allemagne, constatant la nazification croissante de la Justice. Il effectua également un voyage à Londres afin d’obtenir le soutien d’hommes politiques britanniques pour inciter la France à intervenir en faveur des Républicains espagnols. Jusqu’en 1939, il défendit avec Marcel Willard les intérêts républicains lors de plusieurs procès ayant lieu en France (office du tourisme espagnol, consortiums d’État convoités par les franquistes...).

L’annonce du Pacte germano-soviétique n’altéra pas sa foi dans le parti, contrairement à son ami André Frénaud. Il se brouilla de ce fait avec certains proches, comme René-Georges Weill qui s’engagea quelque temps plus tard auprès du général de Gaulle à Londres. Mobilisé comme simple soldat de deuxième classe – ayant refusé la préparation militaire d’officier – il fut affecté au 2e bataillon du 144e régiment d’infanterie, dans le Jura. Il s’occupa en dispensant des cours d’allemand à ses camarades de régiment, bientôt interdits par le commandement sans doute informé de leur tonalité parfois politique et rédigea sur des étiquettes de petits tracts d’inspiration communiste – même s’il n’était plus alors en contact avec le Parti – stigmatisant la « compromission » du gouvernement français, et en particulier de Georges Bonnet, avec l’Allemagne avant la déclaration de guerre. Il ne participa pas aux combats, la marche vers le front réveillant une douleur ancienne au genou qui entraîna son évacuation sanitaire le 25 mai.

De retour à Paris le 4 juin 1940, Joë Nordmann reprit immédiatement contact avec le parti par l’intermédiaire de son confrère et camarade de parti Robert Foissin, qui lui aurait manifesté son absence d’appréhension face à l’arrivée des Allemands. Quelques semaines plus tard, le même Foissin tenta de négocier avec les Allemands la reparution de l’Humanité.

La fin des hostilités apparaissant inéluctable, Joë Nordmann décida de quitter la France, en rejoignant par l’Espagne l’Afrique du Nord. À peine arrivé en Espagne, il fut arrêté et interné pour six mois au camp de Miranda del Ebro, où il se retrouva notamment en compagnie de républicains espagnols. Libéré à la fin de l’année 1940 avec d’autres internés français, il rejoignit Paris après un séjour à la prison de Pau sous le coup d’une inculpation de désertion, ayant quitté la France la veille de l’Armistice. À Toulouse, Léo Goldenberg, ancien confrère du Barreau qui devint célèbre sous le nom de Léo Hamon, encore mobilisé, lui fournit une fiche de démobilisation sous le faux nom de Joseph Normand, grâce à laquelle il obtint sa première fausse carte d’identité sous ce nom.

De retour à Paris en mars 1941, il revint au Palais et décida de ne pas se faire enregistrer comme juif. Il reprit contact à la fois avec les autorités ordinales, en prenant un rendez-vous avec le bâtonnier Charpentier qui l’accueillit froidement ; et avec le parti avec quelques difficultés, par l’intermédiaire de l’éditeur René Hilsum. Il obtint un rendez-vous en avril 1941 avec le docteur Jean-Claude Bauer de Saint-Ouen, cousin de son ancien ami René-Georges Weill. Bauer le mit au courant des évolutions politiques du Parti, lui transmit quelques numéros de l’Humanité clandestine et de l’Université Libre publiée depuis le mois de novembre 1940 sous la direction –Joë Nordmann l’apprit plus tard- de Jacques Decour, Georges Politzer et Jacques Solomon. Il lui proposa plus précisément lors d’un second rendez-vous de fonder le versant judiciaire de cette organisation, sous l’égide du Front national qui s’ébauchait alors, et de l’accompagner d’une publication qui, sur le modèle de son équivalent universitaire, s’intitulerait le Palais Libre.

Les premiers pas du Front national des juristes furent rendus difficile par le faible nombre d’avocats communistes disponibles — qu’ils aient été arrêtés par les Allemands comme Hajje, Pitard, Rolnikas (fusillés en septembre 1941) et Maurice Boitel (interné puis libéré grâce à l’intervention de Foissin) — ou qu’ils fussent réfugiés en Zone Sud comme Vienney. C’est avant tout avec l’aide de sa consœur Renée Mirande-Thomas puis de son ancienne camarade des Jeunesses communistes du VIe arrondissement, Nicole de Barry, que Joë Nordmann jeta les bases du Front national des juristes, dont l’activité initiale se cantonnait à la coordination de la défense et du soutien aux détenus communistes. À la fin de l’année 1941, Joë Nordmann se vit en outre confier une mission ponctuelle par le Parti communiste : par l’intermédiaire du docteur Bauer, Jacques Duclos lui demanda de se rendre en zone occupée auprès de Louis Aragon pour lui transmettre des documents issus du camp de Châteaubriant dans lesquels des témoins relataient les derniers instants des vingt-sept otages fusillés par les Allemands. Il accomplit sa mission en janvier 1942, rendant possible la rédaction de Témoin des martyrs.

De septembre 1941 au mois d’août 1944, Joë Nordmann vécut dans la clandestinité, changeant fréquemment de logement (une douzaine de fois pendant la période) et parfois d’identité. Son référent constant, avec qui il maintint un contact permanent, fut Nicole de Barry ; c’est elle qui assura pour lui la retranscription et la frappe de nombreux documents dactylographiés, mais aussi qui organisa le versant humanitaire d’aide aux prisonniers et à leurs familles de la Résistance judiciaire, principalement au travers de l’Assistance française puis la Solidarité de la Résistance. Quant à Renée Mirande, dont l’investissement était précieux, elle fut arrêtée dès le 9 mars 1943 avec Maître Odette Moreau par la police, et fut déportée à Ravensbrück puis Mauthausen dont elle revint en 1945.

Le Front national des juristes prit néanmoins forme peu à peu, notamment grâce aux démarches que Nordmann entreprit auprès de ses confrères sous des noms d’emprunt. Des contacts étaient également pris avec des magistrats, à Paris mais aussi en province, le tout sous le contrôle de Pierre Villon qui dirigeait le Front national-Zone Nord.

Les succès du FNJ parisien bénéficièrent surtout de la capacité de ses membres à réagir aux événements d’ordre corporatiste qui agitaient les milieux judiciaires, comme en mai 1943 où Joë Nordmann participa à la rédaction des vœux des « colonnes » d’avocats, qui unanimement s’opposèrent à la réintégration voulue par Laval d’un de ses protégés exclu avant-guerre du Barreau pour motifs disciplinaires. Une autre occasion de mobilisation fut le 11 novembre 1943, à l’occasion duquel Nordmann avait fait apporter une couronne de fleurs portant un ruban indiquant « En mémoire des avocats morts pour la France 1939-1943 », devant laquelle défilèrent plusieurs dizaines d’avocats. Ces événements furent répercutés dans la publication du Palais Libre, qui parut pour la première fois en mai 1943. Les onze numéros de cette publication ont constitué un vecteur important de diffusion et d’amplification des motifs et des formes de la Résistance judiciaire parisienne, puis au-delà, notamment grâce à la publication d’une édition du Palais Libre-Zone Sud suite à la création d’un Comité national des juristes Zone-Sud sous l’impulsion de Paul Vienney. Par ailleurs, le FNJ s’impliqua à partir de la fin 1943 dans la constitution d’un Comité national judiciaire composé de magistrats et d’avocats, membres du FNJ ou d’autres organisations de résistance et en particulier l’OCM. Ce Comité fut reconnu comme instance représentative de la Résistance judiciaire par le CNR et publia un bulletin. À partir de la fin 1943 s’élaborèrent aussi des contacts en vue d’une action armée et, en mai 1944, le FNJ mit la main sur un stock d’armes entreposé au Palais sous les scellés judiciaires. Des évasions furent planifiées, souvent abandonnées (à Poissy, à la Santé en août 1944), parfois réussies (au camp de Pithiviers, grâce à Nicole de Barry). Ce fut au moment de l’insurrection parisienne que prit réellement forme cette participation militaire au combat, à travers la constitution par Nordmann et l’ancien bâtonnier Charpentier de milices patriotiques visant à libérer et à défendre le Palais de Justice (dont firent partie notamment Roger Lamouche, Emmanuel Blanc, Simone Noireaut).

Parallèlement, lors de la préparation de la Libération, Marcel Willard* avait été choisi par le GPRF, en tant que membre du PCF, pour assurer l’interim du ministère de la Justice. Le 19 août 1944, Marcel Willard, accompagné de Nordmann, Solange Morin et Pierre Kaldor se rendit donc à bicyclette au ministère de la Justice place Vendôme, qu’ils investirent sans difficulté. Outre l’épisode de la trêve qui leur donna l’occasion de s’opposer à Alexandre Parodi, Marcel Willard et son directeur de cabinet Joë Nordmann ont mis cette période à profit à la fois pour nommer les principaux magistrats de la Chancellerie et de la Cour de Paris, en s’appuyant sur les réseaux constitués par Joë Nordmann dans la Résistance judiciaire (cas emblématiques, Robert Vassart fut nommé procureur de la République de la Seine, et André Boissarie procureur général), et pour jeter les bases de la nouvelle législation, en particulier relative à l’épuration.

Toujours dans la perspective de l’épuration, en particulier économique, Joë Nordmann écrivit plusieurs articles dans l’Humanité en septembre 1944 sur le sujet, sous le pseudonyme de Jacques Thibaut. Parallèlement, il siégea dans différentes commissions d’épuration : Commission de confiscation des profits illicites (ministère des Finances), Commission centrale d’épuration de la Magistrature (ministère de la Justice). Il fut également membre d’une troisième commission, qui n’était pas ministérielle celle-là, la commission de justice du CNR présidée par Auguste Gillot. Destinée initialement, comme ses homologues des autres ministères à superviser l’action du secrétariat provisoire, cette commission à laquelle appartenaient aussi Marcel Willard, brièvement Robert Salmon, puis maîtres Rosenmark et Fauconnet, s’intéressa pendant quelques années aux évolutions de la Justice en insistant particulièrement, et de manière critique, au déroulement de l’épuration judiciaire. Toujours du point de vue de l’épuration, mais à l’échelle internationale cette fois-ci, Joë Nordmann assista au procès de Nuremberg, invité par le ministère de la Justice. Il en fut marqué durablement, et cette expérience constitua les bases de la fondation, quelque temps plus tard, de l’Association internationale des juristes démocrates que René Cassin présida de 1946 à 1949. La période de l’après-guerre est également marquée par la constitution, dans la continuité du FNJ, d’un Mouvement national judiciaire (MNJ) organisation professionnelle qui visait à perpétuer l’union des avocats et des magistrats réalisée dans la Résistance, avec pour objectif principal la réforme de l’institution judiciaire. Cette organisation professionnelle se heurta aux divergences politiques qui sont apparues entre ses membres, particulièrement entre communistes et non-communistes, et l’activité du MNJ, qui disparut au début des années 1950, n’excéda guère l’organisation de cérémonies commémoratives de la Résistance judiciaire.

La fin de la période de la Libération et les débuts de la guerre froide constituèrent une nouvelle étape dans la carrière et la vie militante de Joë Nordmann, puisqu’il est apparu dans deux procès retentissants : le procès Kravtchenko et le procès David Rousset. Avocat dans ces deux procès des Lettres françaises accusées de diffamations après des articles calomniant les auteurs de deux livres dénonçant le goulag et la répression en Union soviétique, Joë Nordmann s’y illustra par la violence de ses accusations (y compris à l’encontre de Marguerite Buber-Neumann, rescapée du goulag livrée par les soviétiques aux Allemands en 1939 qui la déportèrent à Ravensbrück) et la virulence de son stalinisme, dont rendit notamment compte Nina Berberova dans ses comptes rendus du procès Kravtchenko. Ces deux procès furent perdus par les Lettres françaises et restèrent associés à la découverte en France de la répression soviétique. Un troisième procès de moindre importance, dit de l’Internationale des traîtres, dans lequel l’accusé et auteur du livre éponyme était le journaliste Renaud de Jouvenel, illustra encore une fois le rôle pivot de Joë Nordmann dans ces procès en diffamation hautement politiques où il était entouré selon les cas de Léo Matarasso, Paul Vienney, Michel Bruguier, Marcel Fourrier.

Avocat idéologue important dans la défense publique des orientations du Parti, Joë Nordmann fut aussi le proche et parfois l’avocat de plusieurs de ses dirigeants : en 1947, il était l’avocat de Maurice Thorez lors de son divorce, qui lui permit d’épouser Jeannette Vermeersch ; en 1954 il était le défenseur – avec Marcel Willard — de Jacques Duclos dans la fameuse affaire des Pigeons. Il bénéficia également d’invitations dans les pays du Bloc de l’Est, que ce soit à titre personnel après le procès Kravtchenko pour un séjour estival sur les bords de la mer Noire, ou en tant que professionnel par exemple en 1948 où il fut invité à participer en Roumanie à une mission d’étude sur la prévention des accidents professionnels.

La dimension internationale de son activité se déroula sur deux plans. D’une part, en tant qu’avocat, il fut ponctuellement ou non le défenseur de régimes, de mouvements et d’hommes communistes ou anti-colonialistes : la Pologne de l’après-guerre, le Parti communiste marocain, l’État albanais, un proche de Lumumba nommé Pakassa, l’OLP après l’assassinat de son représentant en France Ezzedine Kalak (1981) furent autant de clients. La question de l’Algérie apparut à l’occasion de plusieurs affaires entre le début des années 1950 et le milieu des années 1960, que ce fut lorsqu’il s’agissait de défendre des Algériens membres ou proches du PCA puis du FLN avant et pendant la guerre d’Algérie, pour porter la demande de grâce de Fernand Iveton devant René Coty, pour représenter les familles des lieutenants Commès et Kubaziak, victimes d’attentats de l’OAS pour avoir refusé de se rallier au putsch des généraux, ou en assurant la défense des familles de militants morts lors de la manifestation au métro Charonne en 1962. L’autre versant de son activité internationale se joua à travers son engagement dans l’AIJD. En tant que membre fondateur et secrétaire général de l’AIJD, il fut l’un des signataires de l’Appel de Stockholm contre l’arme atomique en 1950. De cette association dont il fut ensuite le président, des campagnes furent menées par l’association au début des années 1950, en défense des époux Rosenberg ou pour dénoncer l’interdiction du Parti communiste dans le nouvel État fédéral allemand. Au nom de l’AIJD, Nordmann effectua nombre de voyages amicaux en Roumanie, au Vietnam, en Algérie (où deux congrès de l’AIJD furent organisés après l’indépendance), en Égypte, au Liban pour rencontrer Yasser Arafat en 1979, en Iran en 1980 pour soutenir la jeune Révolution islamique. Beaucoup d’autres voyages furent faits en tant qu’observateur judiciaire (Portugal de Salazar, Grèce des Colonels, Espagne franquiste, Chili de Pinochet, dictature militaire bolivienne). Il prit deux fois ses distances avec les responsables soviétiques de l’AIJD, en protestant dans l’Humanité contre la condamnation en 1966 de Siniavski et Daniel pour « propagande anti-soviétique », puis en effectuant, avec Pierre Cot, un séjour en Tchécoslovaquie pour soutenir les avocats de ce pays et les droits de la Défense après les événements de 1968. L’AIJD rassembla, notamment en France et en Italie, nombre de jeunes juristes sensibles aux droits de l’Homme, et parfois non conscients de la force des liens existant entre l’association et le mouvement communiste. Preuve de l’audience de l’AIJD, en 1982, lors de l’Assemblée générale des Nations unies pour le désarmement, Joë Nordmann fut le seul représentant d’une ONG à être invité à prendre la parole. La dernière partie de la carrière de Joë Nordmann (il demanda l’honorariat en 2000) fut marquée par le combat en faveur de l’application des lois sur le crime contre l’humanité en France. En 1973, il fut le premier avocat à faire usage de la loi française de 1964 qui rendait imprescriptibles les crimes contre l’humanité, en déposant une plainte contre Paul Touvier après avoir été sollicité par d’anciens résistants savoyards. Joë Nordmann fut l’un des avocats de la FNDIRP dans les trois procès français pour crime contre l’humanité, les procès Barbie, Touvier et finalement Papon qui constitua le dernier épisode de sa carrière.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article146518, notice NORDMANN Joë [NORDMANN Joseph, dit Joë] [par Liora Israel] par Liora Israël, version mise en ligne le 18 septembre 2013, dernière modification le 19 septembre 2017.

Par Liora Israël

SOURCES : Joë Nordmann (avec Anne Brunel), Aux vents de l’histoire, Éditions Actes Sud, Arles, 1996. — Archives privées Joë Nordmann : Musée de la Résistance Nationale, Champigny-sur-Marne ; Institut d’Histoire du Temps Présent, Paris. — Entretiens de l’auteur avec Joë Nordmann. — Entretien de Joë Nordmann avec Jacques Debû-Bridel, publié dans La résistance intellectuelle, textes et témoignages réunis et présentés par Jacques Debû-Bridel, Paris, Julliard, 1970. — État civil.

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