Né le 25 août 1933 à Saint-Estèphe (Gironde), mort le 24 janvier 2017 à Paris ; chercheur ; syndicaliste CFTC puis CFDT, secrétaire général adjoint de la Fédération française des Syndicats d’Ingénieurs et Cadres (FFSIC-CFTC) de 1964 à 1967, secrétaire général adjoint de l’Union confédérale des ingénieurs et cadres (UCC-CFDT) de 1967 à 1970, secrétaire général de la Fédération des Industries chimiques (FIC-CFDT) de 1970 à 1974, membre du bureau national confédéral de 1970 à 1974, secrétaire national de la CFDT de 1974 à 1979 ; parlementaire européen (groupe socialiste) de 1979 à 1984 ; secrétaire général du Comité économique et social européen de 1987 à 1992 ; à partir de novembre 1985, délégué général auprès de la Fondation Europe et Société.

Fils de Pierre, Antonin Moreau, né en 1909 à Pauillac (Gironde), employé de commerce, mort en 1989 et de Marie-Jeanne née Lalesque en 1904 à Saint-Estèphe (Gironde), commerçante puis courtière, catholique, celui qu’Edmond Maire présente comme « un vrai intellectuel syndicaliste », eut d’abord une formation littéraire. Après des études de philosophie, Jacques Moreau entra à l’Institut d’études politiques puis à la Fondation nationale des Sciences politiques où il fut salarié. Jean Touchard lui ayant proposé en 1963 de développer des recherches sur le syndicalisme, il se destina alors à une carrière de chercheur.
Militant à l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) au sein de l’Association générale des étudiants en sanatorium entre 1956 et 1958, il entra ensuite à l’Association générale de Grenoble, alors l’un des hauts lieux du syndicalisme étudiant. Élu vice-président de l’UNEF lors du congrès de Grenoble à Pâques 1959, il fut chargé de l’information. C’est à ce titre qu’il rencontra un centralien de son âge, lui aussi membre de l’UNEF : Claude Neuschwander. C’est cette même année 1959, qu’il épousa en premières noces, Anne-Marie Allaire, enseignante, née à Carpentras (Vaucluse) et décédée en 1979 avec laquelle il eut une fille Claire née en 1964.
Mais son engagement principal fut, à cette époque, avant tout politique. Convaincu de la nécessaire réforme de la société, influencé par l’action et la personnalité de Pierre Mendès France, il suivit le parcours classique des militants de la Nouvelle Gauche : Mouvement de libération du peuple (MLP), Union de la gauche socialiste (UGS) puis Parti socialiste unifié (PSU) dans la section d’Antony et dont il devint membre de la commission exécutive fédérale.
Invité, en tant que chercheur, au congrès de la CFTC en 1963, il y rencontra Georges Lavau qui le mit en contact avec Paul Vignaux, secrétaire national du Syndicat Général de l’Éducation Nationale (SGEN-CFTC). Commença alors pour Jacques Moreau une double activité syndicale : dans la Fédération Française des Syndicats d’Ingénieurs et Cadres (FFSIC-CFTC) d’une part, et dans l’Union Nationale des Ingénieurs et Cadres des Industries chimiques (UNICIC-CFTC) d’autre part. Son recrutement s’inscrivait dans la stratégie de redéfinition du syndicalisme des ingénieurs et cadres au moment même où la CFTC est agitée par les débats sur la déconfessionnalisation.
À cette époque, cadres et ingénieurs de la CFTC étaient organisés dans des syndicats nationaux spécifiques (SNIC) qui dépendaient à la fois des fédérations d’industrie comme le SNIC-Chimie ou le SNIC-Métallurgie et d’une structure nationale, la Fédération française des syndicats d’Ingénieurs et Cadres. Celle-ci était dirigée depuis 1946 par André Bapaume et présidée, depuis 1959, par un ingénieur des Mines : François Lagandré. Partisan de la déconfessionnalisation, F. Lagandré voulait transformer la fédération de manière à intégrer les cadres dans des structures syndicales où ils se retrouveraient au côté des autres salariés tout en conservant leur spécificité.
Ce processus était déjà amorcé à la Fédération des industries chimiques (FIC). En octobre 1963, des cadres de la FIC et de la FFSIC avaient décidé de créer une Union nationale des Ingénieurs et cadres des Industries chimiques (UNICIC). Son premier bureau fut élu à Bierville les 23 et 24 octobre 1965 : Jacques Moreau en fut le secrétaire général. Il présenta alors cette structure comme « une nouvelle étape dans la construction d’un syndicalisme d’industrie puissant ». De son point de vue, les cadres commençaient à prendre conscience que « leur condition de salarié n’est pas essentiellement différente de celle des autres travailleurs », mais ils n’en avaient pas pour autant rompu avec l’acceptation du système capitaliste. De plus, leur formation fondée sur la compétition et l’individualisme, ne les prédisposait pas à l’action collective. C’est pourquoi J. Moreau considéra qu’il convenait de mettre en œuvre « une pédagogie appropriée » si on voulait attirer au syndicat cette catégorie de salariés destinée à jouer un rôle majeur dans le monde industriel. C’est dans la même logique qu’il œuvra à la transformation de la FFSIC en une Union confédérale des ingénieurs et cadres (UCC) en novembre 1967 principalement à partir des syndicats de cadres d’EDF, des PTT et de la SNCF. Il en devint le secrétaire général adjoint au côté de Roger Faist (secrétaire général de la FFSIC depuis 1965).
En tant que secrétaire général de l’UNICIC, Jacques Moreau fut membre du conseil fédéral de la FIC. À leur XVIe congrès tenu à Lille du 16 au 19 novembre 1968, les chimistes l’élurent membre de leur bureau national. L’année suivante se posa la question de la succession d’Edmond Maire à la direction fédérale. À la réunion du bureau national de la Fédération des 13 et 14 février 1969, un vote indicatif accorda onze suffrages à J. Moreau contre sept à François Rogé, candidat du secrétaire général sortant, et quatre à Noël Mandray. François Rogé se désista et, avec Émile Levère, soutint la candidature de Jacques Moreau qui fut élu secrétaire général au XVIIe congrès de Saint-Auban (7-10 novembre 1970).
C’est sous son mandat que s’effectua l’unification de la FIC avec la Fédéchimie-Force Ouvrière pour donner naissance à la Fédération unifiée de la Chimie (FUC) dont il devint le premier secrétaire général au congrès de Nemours (30 novembre-3 décembre 1972). Même si l’initiative de l’unification revenait à Edmond Maire, c’est Jacques Moreau qui, selon ses propres termes, « a fait ce qu’il fallait pour que ce soit réussi ». Aussi fut-il la cible de tous ceux qui critiquaient le « caractère secret et centralisé » (Lyon) d’un « accord de sommet hâtif » (Paris) contraire aux valeurs et aux pratiques d’une « organisation démocratique prônant l’autogestion » (section CFDT de l’Institut français du pétrole de Paris).
C’est également sous sa direction que les chimistes posèrent, dès le début des années 1970, les premiers éléments d’une réflexion sur le « recentrage » de la CFDT. Que ce soit sur les conditions du passage au socialisme, sur les rapports entre syndicats et partis ou sur l’importance à accorder aux négociations dans les relations professionnelles, les prises de position fédérales portent sa marque. Ainsi, au Conseil national confédéral d’avril 1973, J. Moreau insista sur le caractère nécessairement progressif des changements qui conduiront au socialisme et considéra que la conquête de l’appareil d’État n’était qu’une étape parmi d’autres. Il apparut alors comme le principal soutien d’Edmond Maire, en opposition avec l’aile gauche de la CFDT incarnée par Fredo Krumnow (Fédération Hacuitex).
Le 1er septembre 1974, il accéda à la Commission exécutive confédérale comme secrétaire national responsable du secteur politique. À ce nouveau poste il accomplit « un travail de diplomatie avec les politiques, avec les syndicats ». C’est ainsi qu’à la suite des élections présidentielles de mai 1974 où François Mitterrand manqua de peu la victoire, il représenta la CFDT en compagnie d’Edmond Maire et Jacques Julliard, dans les groupes de travail où se rencontrèrent des socialistes autour de Pierre Mauroy et des membres du Parti socialiste unifié avec Michel Rocard. Il appartint au courant qui appela aux Assises du socialisme qui se tinrent les 12 et 13 octobre 1974 à Paris.
Au cours de l’automne 1977, au moment même où l’Union de la Gauche se désagrégeait, Jacques Moreau fut chargé de préparer, avec Patrice Garnier et Pierre Autexier, le rapport passé à la postérité sous le nom de « Rapport Moreau » à l’origine du tournant stratégique opéré par la CFDT à la fin des années 1970. Présenté au Conseil national confédéral des 26, 27 et 28 janvier 1978, ce texte remettait en cause les orientations de la CFDT depuis 1974 en approfondissant les analyses présentées au congrès confédéral de 1976 par Edmond Maire quand il expliquait que « c’est une paresse d’esprit dangereuse qui pousse certains à considérer que rien n’est possible sans un changement des lois, de pouvoir politique ou de système social ».
Convaincu qu’il ne fallait pas compter sur l’action politique pour engager des transformations sociales profondes, Jacques Moreau plaida pour une autonomie renforcée de la CFDT vis-à-vis des partis. Au nom du réalisme et de l’efficacité, il prôna une relance des négociations professionnelles permettant de déboucher sur de « nécessaires compromis avec ceux qui dirigent l’économie et la vie sociale ». À ses yeux, la pression exercée par le Parti communiste français pour réactualiser le Programme commun constituait un réel danger pour le syndicalisme incarné par la CFDT. Aussi estima-t-il qu’il était urgent d’obtenir des résultats concrets, au plus près des réalités vécues par les salariés sur leurs lieux de travail. De ce point de vue, ses propositions étaient en cohérence avec le principe de subsidiarité cher à la gauche chrétienne, comme le montre l’entretien qu’il accorda – en compagnie de Jacques Delors – au journal socialiste L’Unité du 31 mars 1978 : « Il faut que les discussions soient le plus proches possible des lieux où se posent les problèmes. Notre action doit conduire à rouvrir des lieux naturels de discussion et de négociation : chambres patronales, administrations, directions des groupes industriels. On peut discuter des conditions de travail au niveau de l’entreprise, et traiter de la grille des salaires tant au niveau de branche que de l’entreprise ». Dans cette logique, sans rejeter officiellement le principe de l’unité d’action avec la CGT, il se défia des journées nationales d’action interprofessionnelle. Avant même le conseil national confédéral, J. Moreau accompagné d’Albert Mercier, rencontra François Ceyrac alors président du Conseil national du patronat français (CNPF) et Raymond Soubie conseiller social auprès du Premier ministre Raymond Barre pour « établir des relations régulières et approfondies avec le patronat et les autorités politiques ».
Les propositions du « Rapport Moreau » suscitèrent de vifs débats au conseil national et les oppositions manifestées par les Unions régionales Rhône-Alpes, Auvergne et Pays de la Loire contraignirent la direction à accepter des amendements au texte initial. Mais l’échec de la Gauche aux élections législatives de mars 1978 conforta les thèses de Jacques Moreau et permit à Edmond Maire de les faire triompher un an plus tard au 38e congrès confédéral de Brest, (8-12 mai 1979) sous le nom de « resyndicalisation ».
À partir de cette date, Jacques Moreau privilégia à nouveau le militantisme politique. Candidat socialiste aux premières élections européennes au suffrage universel qui ont eu lieu le 7 juin 1979, il fut élu au Parlement européen et siégea dans le groupe socialiste du 17 juillet 1979 au 23 juillet 1984. Membre de la commission économique et monétaire du 20 juillet 1979 au 8 juin 1981, il en devint président à partir du 9 juin 1981 jusqu’au 23 juillet 1984. Entre 1987 et 1992, il occupa le poste de secrétaire général du Comité économique et social européen. C’est aussi à cette période qu’il épousa en secondes noces en 1990, Nicole Lanoye, née à Bruxelles en 1944, fonctionnaire au Parlement européen.
Simultanément, il s’impliqua dans la Fondation Europe et Société. Cette association créée en novembre 1985 pour « établir des passerelles entre le monde des entreprises, de la société européenne et les institutions européennes », se veut un espace de rencontres et de débats entre les responsables du monde syndical et des entreprises. Jacques Moreau en fut le délégué général à partir de 1985.

ŒUVRE : L’Europe quand même, Syros, 1984. — (En collaboration avec Michel Noblecourt, Alain Benlezar, Roger Briesch, Jean-Pierre Delhoménie), « Les syndicats et l’Europe », Après Demain, n° 328, novembre 1990. — (En collaboration avec Michel Lucas, Jean-Marie Pernot et René Mouriaux, Des accords de Grenelle à la section syndicale d’entreprise de mai à décembre 1968, Comité d’histoire d’Ile de France, 2008.

SOURCES : Arch. CFDT : « Dossiers Service du personnel confédéral » — Arch. de l’Union confédérale des ingénieurs et cadres CFDT : entretien avec Jacques Moreau, aimablement communiqué par Michel Rousselot (UCC-CFDT). — Arch. de la Fédération des Industries chimiques CFDT, 1 F 161, 1 F 163, 1 F 189, 1 F 196, 1 F 226, 1 F 250. — La Vie des Industries chimiques, N° 100, décembre 1964 et n° 108, novembre-décembre 1965. — L’Unité, n° du 31 mars 1978 : « Politique contractuelle : Jacques Moreau (CFDT) et Jacques Delors (PS) s’expliquent », p. 22-28. — Entretien d’Edmond Maire avec Guy Brucy du 29 août 1996. — Entretien de Jacques Moreau avec Guy Brucy du 25 septembre 1996. — M. Branciard, Histoire de la CFDT. Soixante-dix ans d’action syndicale, La Découverte, 1990. — G. Brucy, Histoire de la Fédération de la Chimie CFDT de 1938 à nos jours, La Découverte et Syros, 1997. — Site internet Europe et société. — Le Monde, 1er février 2017.

Guy Brucy

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