BARCELO Mathias, Jean, Michel

Par André Balent

Né le 13 février 1893 à Las Illas (Pyrénées-Orientales), mort assassiné le 21 janvier 1944 aux Thermes du Boulou (commune de Maureillas, Pyrénées-Orientales) ; agriculteur éleveur à Las Illas et Maureillas ; sympathisant socialiste ; résistant ; agent du réseau WI-WI (OSS).

Pierre tombale de Mathias Barcelo au cimetière de Maureillas (Pyrénées-Orientales)
Pierre tombale de Mathias Barcelo au cimetière de Maureillas (Pyrénées-Orientales)
Cliché : André Balent, 5 décembre 2013.

Ses parents étaient installés comme fermiers dans la commune de moyenne montagne frontalière de Las Illas dans le Bas Vallespir. Son père, Pierre, âgé de trente-trois ans en 1894, était natif de Corsavy, dans le Haut Vallespir. Sa mère, Rose Sobraqués, âgée de vingt-sept ans en 1894, était originaire d’Arles-sur-Tech, bourgade du Vallespir.

Mathias Barcelo naquit au Corral, à Las Illas, commune à l’habitat majoritairement dispersé. Il demeura célibataire. Agriculteur, il se partagea entre les deux communes de Las Illas et de Maureillas (qui fusionnèrent en 1972). À Maureillas, il cultivait plusieurs parcelles, alors que à Las Illas, il était devenu le fermier du mas Nou, une vaste bâtisse isolée dans la montagne boisée, proche de la frontière où il avait à sa disposition les espaces nécessaires à la conduite de son troupeau. À proximité du mas Nou, étaient établis des cousins, les Comaulis qui possédaient un important mas situé lui aussi près de la frontière, mais dans la commune espagnole voisine de la Vajol (Haut Ampourdan, province de Gérone).

Comme ses frères Pierre (Voir Barcelo Pierre) et Michel, il était d’idées de « gauche ». Mais il demeura en dehors de tout engagement militant jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Mathias Barcelo qui « détestait la politique de Vichy et des Nazis (...) avait le tort de le dire tout haut » dans un village où la douane allemande était présente. Il devint le pilier de la filière vallespirenne de WI-WI, réseau de renseignements américain de l’OSS (Office of Strategic Services). Celle-ci de même que le réseau WI-WI, avait vu le jour à Marseillle, pendant l’été 1943 à l’initiative de Jean-Marie Morère, créateur du réseau WI-WI. Il savait qu’il pouvait compter sur la collaboration de l’un de ses collègues de la police marseillaise, muté récemment à Nîmes. Étienne Llauro (1908-1966) appartenait à une famille de gauche originaire de Maureillas et de Las Illas dont les oncles Mathias, Pierre et Michel Barcelo —frères de sa mère, Mélanie Barcelo née à Las Illas le 14 avril 1885 — étaient proches de la SFIO à laquelle Pierre adhéra. Llauro mit en contact Morère et son oncle Mathias Barcelo, éleveur à las Illas (mas Nou) et Maureillas.

Son frère, Pierre Barcelo, ne pouvait désigner la filière du réseau WI-WI comme telle en septembre 1944 lorsqu’il signa une déposition relatant les circonstances de son arrestation et de son décès (20-21 janvier 1944). En effet, il ne pouvait en connaître le nom et le détail de son fonctionnement. Il précisa toutefois que son frère « menait une grande activité et travaillait pour le service d’espionnage des Alliés » et qu’ « il portait toutes les semaines en Espagne le courrier que des agents de liaison lui confiaient à Perpignan. Il était en contact avec un nommé Morère agent de police de la ville de Marseille révoqué par Vichy pour menées patriotiques ». Annie Rieu-Mias qui a étudié le réseau WI-WI et plus particulièrement sa filière du Couserans (Ariège) indique brièvement quel fut son rôle. Elle précise que Morère et Mathias Barcelo se rencontraient à Perpignan au café de la Source (près du Pont d’en Vestit).

Dans sa déposition, son frère Pierre affirme que « (...) Mathias accomplissait sa tâche qu’il savait dangereuse en s’entourant de toutes les garanties voulues. » Il ajoutait que « Personne n’était au courant de son travail, moi qui était son confident et son propre frère, il ne s’était jamais confié. » Pourtant quelques lignes plus loin, il révélait une des confidences faites par Mathias : « Deux jours avant son arrestation, il m’a confié avoir un pli contenant cent mille francs à remettre à une personne ; que cette dernière avait quitté son domicile et qu’il était bien ennuyé. J’ai appris depuis qu’il s’agissait de Mr. Morère qui avait été traqué par la Gestapo et avait quitté précipitamment Marseille pour se réfugier chez un ami dans les Basses-Alpes », à Forcalquier. Cette déposition de 1944 confirme ce que Morère a écrit dans ses carnets, principale source écrite d’Annie Rieu-Mas. Ces détails consignés dans cette déposition à un moment où Pierre Barcelo n’avait pu contacter encore Jean-Marie Morère coïncident avec le récit que celui-ci fit de son action et dont a disposé Annie Rieu-Mias. Pensant que la Sipo-SD n’était pas au courant des activités de son frère, il mettait en cause les adhérents de la Milice à Maureillas.

Pierre Barcelo soupçonnait en particulier l’un des miliciens bien en vue de Maureillas d’être le dénonciateur de son frère et de ses activités. Il mit nommément en cause Michel, Joseph, Henri Paillés (Maureillas, 1920-1967) avec qui il s’était entretenu alors que, après l’arrestation de Mathias, il l’avait surpris pénétrant en automobile dans l’établissement thermal du Boulou — implanté cependant dans la commune de Maureillas il abritait à la fois la police et la douane allemandes — accompagné d’Henri Treyeran chef départemental adjoint de la Milice des Pyrénées-Orientales. Tous deux se rendaient auprès de la police allemande qui avait arrêté Mathias. Le maire de Maureillas, Pierre Solé, avertit le lendemain Pierre Barcelo que son frère s’était « suicidé » dans sa cellule. Il demanda à voir le corps dont l’examen le convainquit qu’il ne pouvait s’être pendu comme on le lui avait dit mais qu’il avait été étranglé. Le docteur Puig, de Maureillas, avait été appelé afin d’effectuer le constat du décès. Dans sa déposition, Pierre Barcelo expliqua que le médecin trouvait cette mort « louche ». Ce dernier aurait ajouté : « mais nous ne pouvons rien contre ces gens-là ». Ayant accepté dans un premier temps de rédiger un certificat de décès à l’intention des frères de Mathias dans lequel il indiquait que la cause de la mort était la strangulation, il écrivit une seconde version dans laquelle il concluait à une mort par « suicide ». Jean-Marie Morère sut, par un courrier qui lui parvint de Madrid par la filière du Couserans-Pallars de WI-WI que Mathias Barcelo avait été arrêté et exécuté. Pour terminer signalons que la famille a pu faire graver sur la pierre tombale de Mathias Barcelo au cimetière de Maureillas les mots suivants qui, n’ayant pas été contredits, ont fait l’objet du consensus : « assassiné le 21 janvier 1944 à l’établissement thermal du Boulou. Mort au service de la Résistance ». D’autre part, Laureà Dalmau, (1886-1969) médecin de Gérone, réfugié de la Retirada qui vécut à Las Illas entre 1941 et 1944, dans un ouvrage posthume publié par deux de ses petits-fils en 2013 a su que Mathias Barcelo (qu’il ne nomme pas et désigne sous son surnom "el Ros" — le Blond, en catalan— mais dont il décrit la vie de berger), était mort aux thermes du Boulou. Il déclare ignorer pourquoi il fut arrêté par la police allemande. Mais il sut que, d’emblée, on discuta, dans la population des deux communes, les circonstances de la mort de Mathias Barcelo : "Suicide ? Exécution après la baignoire ? Les recherches postérieures à la libération ne tirèrent pas les choses au clair" (traduit du catalan).

Dans l’état actuel de nos recherches, il nous est impossible de confirmer l’hypothèse qui ferait de Joseph Paillès le dénonciateur de Mathias Barcelo. Il n’a été condamné, après la Libération le 23 janvier 1945, qu’à une peine de dix ans d’indignité nationale par la chambre civique des Pyrénées-Orientales, peine dont il a fait appel. Si cette cour avait eu des preuves de son implication dans une telle dénonciation, il eût été déféré devant la cour de justice et aurait vraisemblablement été frappé d’une peine plus lourde ainsi que le montrent les verdicts qu’elle rendit pour des cas similaires. Ses dénonciateurs ne peuvent pas avoir été (ainsi que l’on peut le lire dans le dossier d’Eskenazi à la cour de Justice) le duo Nessim Eskenazi/ Robert Sors impliqués dans l’arrestation par la police allemande de l’instituteur de Maureillas Laurent Pianelli. En effet, Eskenazi et Sors ne sévirent qu’après janvier 1944. Il semblerait par contre que Auguste Bésio, de Céret, informateur de la douane allemande qui fut à l’origine de la dénonciation de passeurs, aurait pu donner des indications sur l’activité de Mathias Barcelo.

Nous avons signalé que la filière de WI-WI animée par Mathias Barcelo couvrait l’itinéraire de Perpignan à la Vajol où elle aboutissait chez les Comaulis, cousins des Barcelo et des Llauro de Maureillas et Las Illas. De Riunogués, près de Maureillas, a la Vajol, il s’agissait d’un itinéraire pédestre. À Riunogués, il passait à proximité du mas de la famille Paillès dont le fils était franc garde de la Milice. Il atteignait la frontière au col de Porteil, à proximité du mas Nou, que Mathias Barcelo avait en fermage. La filière continuait ensuite vers Gérone, Barcelone avec l’aide d’agents locaux pour l’heure non identifiés. Elle aboutissait à l’ambassade étatsunienne de Madrid qui fournissait les fonds comme ceux que Barcelo devait remettre à Morère au café de la Source à Perpignan. Morère et ses agents provençaux rassemblaient des informations sur les dispositifs militaires allemands en Provence avec l’objectif de la préparation d’un débarquement. Si la branche vallespirienne de WI-WI fut démantelée avec l’arrestation de Mathias Barcelo, la branche couseranaise ne subit aucun dommage.

Nous savons aussi, par les témoignages de ses neveux, que Mathias Barcelo connaissait bien —il était son ami— François Dabouzi (1907-1987), le passeur émérite de Las Illas qui fut un agent de nombreux réseaux de passages. Dabouzi, comme Barcelo, « travailla » aussi pour l’OSS, mais indépendamment de WI-WI. Il fut arrêté en septembre 1943 au moment où WI-WI s’implantait en Vallespir. Il n’est pas prouvé, mais pas exclu cependant, qu’avant de s’engager dans WI-WI, Barcelo ait pu agir de concert avec Dabouzi dans le passage de renseignements, mais aussi de fugitifs candidats à l’entrée en Espagne.

Son nom figure sur le monument aux morts de Maureillas (1939-1945) avec la mention de : "victime de la barbarie allemande".

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article157260, notice BARCELO Mathias, Jean, Michel par André Balent, version mise en ligne le 1er mars 2014, dernière modification le 24 mai 2017.

Par André Balent

Pierre tombale de Mathias Barcelo au cimetière de Maureillas (Pyrénées-Orientales)
Pierre tombale de Mathias Barcelo au cimetière de Maureillas (Pyrénées-Orientales)
Cliché : André Balent, 5 décembre 2013.

SOURCES : Arch dép. Pyrénées-Orientales, 105 W 6, Cour de Justice des Pyrénées-Orientales, dossier n° 41 (Nessim Eskenazi) ; 26 W 110, liste de condamnés par la Cour de justice des Pyrénées-Orientales ; 31 W 320 (listes nominatives d’adhérents d’organisations collaborationnistes des Pyrénées-Orientales). — Arch. com. Maureillas – Las Illas, registres de l’état civil de Maureillas et de Las Illas. — Arch. privées Thérèse Barcelo, « Déposition de Monsieur Barcelo Pierre, propriétaire à Maureillas contre Monsieur Paillés Joseph, propriétaire dans cette commune instigateur de l’assassinat de son frère Mathias Barcelo le 21 janvier 1944 », document dactylographié, 5 p. [cosigné par les frères de Pierre Barcelo, Michel et Jacques, « fait à Maureillas le Onze Septembre 1944 ». Le document n’indique pas devant quelle autorité cette déposition a été faite. Il s’agit vraisemblablement du duplicata d’une déposition devant la gendarmerie ]. — Le Républicain des Pyrénées-Orientales et du Midi, 24 janvier 1945, compte-rendu de l’audience de la chambre civique du 23 janvier 1945. — André Balent, « Les passages clandestins à Maureillas (Pyrénées-Orientales) et la répression allemande (1943-1945) », Le Midi Rouge, bulletin de l’Association Maitron Languedoc-Roussillon, 23, décembre 2013, pp. 33-39. — André Balent, « Xarxes clandestines a Morellàs i Les Illes i la repressió alemanya : noves aproximacions 1942-1944 », Vallespir, 11, pp. 18-20. — Marie Blanc, Christian Xancho, « Eskenazi (Nessim) », Nouveau dictionnaire de biographies roussillonnaises, I 1, Pouvoirs et société (A à L), Perpignan, Publications de l’Olivier, 2011, pp. 420-421. — Laureà Dalmau, Per Morellàs, a les Illes. Narració anecdòtica, Gérone, Curbet Edicions, 2013, 444 p. [pp. 292-293]. — Annie Rieu-Mias, « La xarxa WI-WI (OSS) : una organització francoamericana i la seva línia transfronterera Coserans-Pallars (1943-1944) », in Josep Calvet Bellera, Annie Rieu-Mias, Noemi Riudor Garcia, La batalla del Pirineu, xarxes d’informació i d’evasió aliades al Pallars Sobirà, a l’Alt Urgell i a Andorra durant la Segona Guerra mundial, pròleg de Jordi Guixé i Coromines, Tremp, Garsineu Edicions, 2011, 208 p. [pp. 27-90]. — Entretien avec Jean Barcelo, ancien maître de conférences (mathématiques) à l’université de Perpignan, ancien maire (PS) de Maureillas – Las Illas (1977-1989), Maureillas, 15 novembre 2013. — Entretiens téléphoniques avec Thérèse Barcelo, nièce Mathias Barcelo et fille de Pierre Barcelo (1903-1994), agriculteur, frère de Mathias Barcelo, maire socialiste de Maureillas (1945-1977), 15 novembre et 2 décembre 2013.

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