Né le 18 octobre 1912 à Mornac-sur-Seudre (Charente-Maritime), mort le 9 septembre 1999 en Indre-et-Loire ; horticulteur ; anarchiste et syndicaliste. Animateur du groupe anarchiste de la région parisienne sous l’Occupation.

Henri Bouyé (1955)
Famille Bouyé/Archives d’AL
Dernier d’une famille protestante de douze enfants, Henri Bouyé, orphelin de père, fut élevé par une de ses tantes et à partir de 12 ans dans une communauté de prédicateurs calvinistes où il reçut une formation de fleuriste.
Selon des Mémoires inédits, la conscience politique d’Henri Bouyé s’éveilla à la lecture des Naufragés du “Jonathan” de Jules Verne, et en réaction à l’Affaire Sacco et Vanzetti, en 1926-1927.
À 16 ans, il travailla chez un pépiniériste à Rochefort-sur-Mer, puis aux établissements Daillières à Tours, où il mena sa première action revendicative. Il travailla ensuite chez Truffaut, à Versailles et eut un premier contact malheureux avec la CGTU.
En 1929, en déplacement à Valenciennes pour l’entreprise Georges Moser, de Versailles, il découvrit Le Libertaire et, peu de temps après, adhéra au groupe de Paris 20e de l’Union anarchiste communiste révolutionnaire (UACR). Il travailla ensuite dans divers établissements des Landes, de Gironde, et de Paris, puis en 1932 partit effectuer son service militaire au 18e régiment d’infanterie à Bayonne.
De retour à Paris, il reprit son militantisme à l’UA mais, en désaccord avec le style ouvriériste imprimé par René Frémont à l’organisation, il se rapprocha des groupes et individualités qui devaient, par la suite, former la Fédération anarchiste de langue française (FAF).
En juin 1936, il travaillait à Paris 14e chez Baumann, boulevard du Montparnasse. Il y anima la grève et y créa un syndicat CGT. Jusqu’à la déclaration de guerre, Henri Bouyé resta secrétaire (bénévole) du Syndicat des employés et travailleurs fleuristes de la Seine.
En août 1936, quand fut constituée la FAF, il adhéra au groupe de Paris 3e et y fit la connaissance de Voline avec lequel il se lia d’amitié.
Licencié en 1938 de chez Baumann, connu comme syndicaliste, il eut du mal à retrouver du travail comme fleuriste, et vécut un temps de petits travaux.
En 1939, Henri Bouyé était trésorier de la FAF, Robert Royo* en étant le secrétaire, et Marcel Bligand* le trésorier adjoint. La FAF avait son siège 12, cité Dupetit-Thouars et regroupait, selon la police, un demi millier d’adhérents. Bouyé demeurait alors au 31 bis, boulevard Saint-Martin.
En septembre 1939, Henri Bouyé fut mobilisé dans le 123e régiment d’infanterie et envoyé à la frontière. Après une opération chirurgicale en décembre, il fut versé dans le service auxiliaire et envoyé à la frontière italienne. Les aléas de la débâcle le menèrent à Dax, où il déserta. Au moment de l’armistice, il avait déjà regagné Paris.
Dès la fin de 1940, Henri Bouyé s’efforça de regrouper des camarades de la région parisienne et tint des réunions clandestines au siège du syndicat des fleuristes à la bourse du travail, et dans le petit magasin de fleuriste qu’il ouvrit avec sa compagne au 86, avenue de la République, à Paris 11e.
Bouyé, dans un témoignage adressé au CIRA, racontait : « Fin 1942 début 1943, dans la clandestinité fut envisagée la réorganisation du mouvement anarchiste français. C’est à cette époque que nous parvînmes à être équipés pour fournir de faux papiers... Je circulais depuis peu sous un faux nom, André Deval, profession postier ; en fin 1943 je dus à nouveau changer d’état civil et je devins André Vigne, profession monteur électricien. » Il délivra également à plusieurs réfugiés juifs des certificats de travail au titre d’une entreprise de vêtement fictive, La Moutonnière.
Au début de l’été 1943, sous couvert d’une ballade champêtre en forêt de Montmorency était organisée une première rencontre à laquelle participaient « trente à trente cinq camarades, peut être plus... parmi lesquels Georges Vincey*, Rachel Lantier*, Émile Babouot*... et des camarades de banlieue (Saint-Denis, Juvisy, Bretigny-sur-Orge, Arcueil, Palaiseau, Saint-Maur...). Pour parer à toute surprise (intervention policière toujours possible), nous avions fait imprimer des cartes d’adhésion à une association fantôme — La Vie au grand air, foyer naturiste — dont chacun de nous était porteur et qui aurait pu tendre à prouver, s’il en avait été besoin, qu’il ne s’agissait pas d’un quelconque rassemblement, mais simplement de naturistes en promenade. » Le groupe réuni par Bouyé, compta bientôt quelques dizaines de membres, dont notamment Roger Caron*, Louis Laurent*, Renée Lamberet*, André Senez*, Marcel Guennec* et Georges Gourdin*.
Le va-et-vient des clients dans la boutique de fleuriste d’Henri Bouyé masquait la réalité des activités clandestines, mais selon le témoignage de Bertale dans Le Monde libertaire du 30 septembre 1999, la gestapo vint plusieurs fois au magasin : « Chaque fois, ça s’est bien passé, mais avec la peur au ventre. Car dans la cave, il y avait du matériel pour fabriquer les faux papiers et des personnes cachées en instance de passer clandestinement en Espagne, notamment. Ainsi plusieurs dizaines de Juifs ont eu la vie sauve par la filière André Deval ».
À la boutique furent également entreposées des piles de Combat ou Libération Nord. Après août 1943, on y trouva Résistance ouvrière, le bulletin publié par la fraction non communiste de la CGT, et qui à la Libération sera rebaptisé Force ouvrière. Bouyé et plusieurs autres collaborèrent quelques temps à ce bulletin mais son contenu progaulliste les en détourna rapidement. Ce qui ne l’empêcha pas de participer, très tôt, à la reconstruction du mouvement syndical. Ainsi, le 14 janvier 1944, avec Louis Laurent et Émile Babouot, il participa à une réunion syndicale clandestine des agents de change de Paris.
Le groupe anarchiste clandestin animé par Henri Bouyé en région parisienne s’attacha à préparer la reconstruction du mouvement anarchiste d’après-guerre, qui devait unifier l’ex-UA et l’ex-FAF. Critiquant certains l’individualisme, il prônait une solide approche organisationnelle. Cela le conduisit à de forts désaccords avec Louis Louvet* et Simone Larcher*, appuyés dans le Midi par André Arru et Aristide Lapeyre*.
Dès le 15 janvier 1944, un projet de charte d’une « Fédération libertaire unifiée » au contenu anticapitaliste et révolutionnaire, vit le jour et les premiers numéros d’un bulletin de liaison, Le Lien, furent édités. En février et mars 1944, Henri Bouyé, sous sa fausse identité, fit une tournée des villes du Midi pour évoquer la reconstruction du mouvement libertaire. Il passa par Toulouse (rencontre avec André Arru, Alphonse Tricheux*...), Nîmes (avec Léopold Gros*), Narbonne (avec Louis Estève*), Villeneuve-sur-Lot (avec François Deluret*), Tarbes, Marseille (avec Voline), etc.
En juillet 1944, au moment des combats pour la libération de Paris, le groupe d’Henri Bouyé publia à 4 000 exemplaires un Manifeste de la Fédération libertaire unifiée (reproduit in Bulletin du CIRA, n°23-25) et colla des affiches sur les murs de la capitale, « Retour à la liberté ». Avec Giliane Berneri*, Émile Babouot, Jean-Louis Lefèvre*, Renée Lamberet et Roger Caron, Henri Bouyé rédigea ensuite une brochure, Les Anarchistes et le problème social, qui dessinait les grandes lignes d’un projet de société. Ce texte devait être publié en mars 1945, sous l’estampille du Mouvement libertaire.
Les 29 et 30 octobre 1944, Henri Bouyé participa au « pré-congrès d’Agen » convoqué par le réseau anarchiste du Midi. Il s’agissait de tenter une conciliation entre les positions organisationnelles exprimées dans le projet de charte du groupe Bouyé et celles, plus « synthésistes », de Louvet, Arru et Lapeyre. Finalement, les participants au « pré-congrès » acceptèrent que le projet de charte serve de base du futur congrès de refondation du mouvement anarchiste français. Henri Bouyé fut nommé secrétaire de la commission administrative provisoire du Mouvement libertaire (le nom fut choisi à cette occasion), et chargé de préparer ce congrès.
Le groupe Bouyé loua alors un petit local au 10, rue de Lancry, à Paris 10e et, le 27 décembre 1944 reparaissait le n°1 du Libertaire, « organe du Mouvement libertaire ».
À la même époque, Henri Bouyé faisait partie de la commission administrative provisoire de l’Union des syndicats de la Seine (CGT) reconstituée. Dans le cadre de l’épuration, il se vit attribuer un mandat du Comité parisien de libération dont, selon ses dires, il se servit surtout pour éviter des sanctions disproportionnées à certaines personnes.
Au congrès anarchiste de Paris, les 6 et 7 octobre 1945, Henri Bouyé et ses partisans, regroupés autour du Libertaire, affrontèrent Louis Louvet, qui avait fondé l’hebdomadaire Ce qu’il faut dire et était appuyé par les groupes du Midi (Lapeyre, Arru) et d’Asnières (Maurice Laisant). Finalement, le projet de charte présenté par Henri Bouyé à Agen, dut être abandonné, et le congrès donna naissance au Mouvement libertaire, simple coordination de quatre structures : la Fédération syndicaliste française, de Pierre Besnard ; le Mouvement Égalité de Louis Louvet ; la Fédération anarchiste d’Henri Bouyé ; les Jeunesses libertaires de Georges Fontenis. Le Mouvement libertaire ne vécut en fait que quelques mois avant de s’éteindre.
La Fédération anarchiste s’installa bientôt au 145, quai de Valmy, à Paris 10e et désigna une commission administrative (CA) de 22 membres. Elle comprenait Henri Bouyé, (secrétaire général), Louis Laurent, Roger Caron, Renée Lamberet, Jean Boucher*, Porcheron, Delpench, Marcel Guennec, Paul Chéry*, Georges Fontenis (Jeunesses libertaires), Suzy Chevet*, Georges Vincey (trésorier fédéral), Solange Dumont*, Giliane Berneri, Paul Champs, Gardebled*, Henri Oriol* (Relations internationales), Decoudu, Louis Haas* (administrateur du Libertaire), Maurice Joyeux et Robert Joulin*.
En 1946, Henri Bouyé appuya la constitution de la CNT française.
Les 13 et 14 septembre 1946 lors du IIe congrès de la FA à Dijon, ulcéré par les critiques dont il était l’objet, notamment de la part d’André Arru, Maurice Joyeux et Aristide Lapeyre, Henri Bouyé quitta le secrétariat de la FA où il fut remplacé par Georges Fontenis, qu’il avait quelque peu parrainé jusque là.
Il fut délégué au IIe Congrès de la CNTF tenu à Toulouse les 24-26 septembre 1948.
Secrétaire du groupe Paris 13e, il s’opposa de plus en plus à l’évolution politique de la FA, et notamment à l’orientation « 3e front » et aux orientations syndicales. Son rôle ne cessa dès lors de décliner au sein de la FA, dont il devait finir par démissionner après qu’au congrès de Bordeaux, en juin 1952, les communistes libertaires aient emporté la majorité.
À l’époque, il recentra son militantisme sur la CNT, dont il était membre du syndicat des employés de Paris. Il habitait alors toujours au 86, avenue de la République, à Paris 11e. Au congrès de la CNT tenu à Marseille du 5 au 7 juin 1954, il fut élu au bureau confédéral comme secrétaire aux relations internationales (le secrétaire étant Y. Prigent).
Le 1er octobre 1967, Henri Bouyé participa à Lamotte-Beuvron (Loir-et-Cher), à une réunion qui décida la formation d’une nouvelle organisation, l’Union fédérale anarchiste (UFA) et la relance du Libertaire. Cette nouvelle série parut de janvier 1968 à mars 1972.
En 1991, désormais plutôt partisan d’un anarchisme humaniste, il réadhéra à la FA., devenant sa « liaison Val de Loire ». S’il n’exerçait plus de responsabilité, il participa à divers congrès de la FA dont celui tenu à Rennes en mai 1997, et prit la parole au colloque tenu le 23 mars 1996 à Saint-Denis pour le centenaire du Libertaire.
Retraité, il vivait alors dans un village de Touraine, non loin de celui où vivait Georges Fontenis, et les deux vieux militants, bien que toujours en désaccord politique, renouèrent les liens d’amitié. Après sa mort, Georges Fontenis écrivit en son souvenir : « Henri aimait la vie et toutes ses joies. Grand amateur de musique classique, c’était aussi un lettré et un bon écrivain. Excellent jardinier, il s’était épris de la Touraine, de la vallée de l’Indrois, de la forêt de Loches et des étangs de la Brenne, sans oublier sa Charente natale et les bords de l’océan où, il y a quelques années, il aimait à bivouaquer. »

SOURCES : Arch. PPo. BA/1899 et cartons 49 et 50 — Henri Bouyé, La Liberté et ses aléas, Mémoires inédits déposées au CIRA de Marseille ― Correspondance d’André Arru (IISG) ― Le Libertaire, années 1944-1946 ― Le Combat syndicaliste, années 1953-1954 ― Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, tome II, Gallimard, 1975 — René Bianco, « Cent ans de presse... », op. cit. ― témoignage de Bouyé dans le Bulletin du CIRA, Marseille,n°23-25 de février 1985 ― nécrologie par Bertale dans Le Monde libertaire du 30 septembre 1999 ― nécrologie par Georges Fontenis dans Alternative libertaire d’octobre 1999 ― Georges Fontenis, Changer le monde, Alternative libertaire, 2008.

Sylvain Boulouque, Claude Pennetier, Rolf Dupuy, Guillaume Davranche

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