Né le 25 juin (8 juillet) 1908 à Saint-Pétersbourg (Russie), fusillé le 23 février 1942 au Mont-Valérien, commune de Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine) ; attaché au Musée de l’Homme à Paris ; résistant.

Mis à la Une à l’occasion de la publication de
Missions du Musée de l’homme en Estonie. Boris Vildé et Léonide Zoroff au Setomaa (1937-1938), coll. Archives, Muséum, 2017, 859 p.

Né à Saint-Pétersbourg de parents russes, Boris Vildé passa son enfance dans le petit village russe de Yastrebino situé à une centaine de kilomètres de la frontière estonienne. Son père, employé supérieur des chemins de fer, mourut alors que Boris était âgé de quatre ans. En 1919, la famille se réfugia en Estonie et résida dans la ville de Tartu. Le jeune Boris Vildé y suivit sa scolarité normale au lycée puis à l’université (physique-chimie), après avoir rapidement assimilé sa nouvelle langue ainsi que le finlandais. Faute de moyens, il travailla dans une scierie puis une imprimerie.
En 1932, après avoir séjourné en Lettonie puis deux ans en Allemagne, où il apprit la langue de Goethe, Boris Vildé arriva en France. Vivant pauvrement et subsistant avec des « petits boulots », il poursuivit ses études, apprit la langue française ainsi que le japonais, tout en préparant un diplôme d’ethnologie.
En 1934, il épousa Irène Lot, fille de l’historien médiéviste Ferdinand Lot. Celui-ci le mettra en relation avec Paul Rivet, directeur du Musée de l’Homme, à Paris.
En 1937, il devint attaché au Musée de l’Homme. À ce titre, mettant à profit ses connaissances linguistiques et sa connaissance du terrain, il effectua deux missions en Estonie et en Finlande.
Mobilisé dans l’artillerie comme brigadier puis maréchal des logis, il fut fait prisonnier en juin 1940, s’échappa et, blessé, rejoignit Paris en juillet. Boris Vildé, grand humaniste, n’avait aucune attache politique. Mais la défaite de la France, sa nouvelle patrie (il avait été naturalisé en 1935), fut un véritable déchirement pour lui. Décidé à « faire quelque chose contre l’occupant », il établit alors son quartier général dans les locaux mêmes du Musée de l’Homme.
En compagnie de ses collègues du Musée de l’Homme Anatole Lewitsky et Yvonne Oddon, rejoints bientôt par des intellectuels parisiens – Jean Cassou, Pierre Walter, Léon-Maurice Nordmann, Claude Aveline, Germaine Tillion, Simone Martin-Chauffier, Jacqueline Bordelet, René Sénéchal, Marcel Abraham, Agnès Humbert – Boris Vildé constitua et étendit tout un réseau se livrant clandestinement à des activités de propagande contre l’occupant allemand. Ce groupe de résistants entra plus tard dans l’Histoire sous le nom de « Comité national de salut public » puis « réseau du Musée de l’Homme ». Ses diverses ramifications conduisirent Boris Vildé à coordonner ses activités avec d’autres réseaux encore à l’état embryonnaire – celui d’Yvette Leleu à Béthune (Pas-de-Calais), ou avec le colonel Hauet et le colonel de La Rochère, qui aidaient des soldats évadés ou sans papiers, des Anglais rescapés de Dunkerque ou rescapés d’avions abattus. L’organisation de réseaux d’exfiltration par la Bretagne et l’Espagne permit très rapidement d’étendre ces activités clandestines sur le territoire de part et d’autre de la zone occupée.
Se posant en chef de fait, en octobre 1940, Boris Vildé fit reproduire et distribuer un discours de Roosevelt. Puis, ce sera bientôt le journal clandestin anti-allemand Résistance, dont Boris Vildé rédigea le premier éditorial.
Le premier numéro de Résistance, conçu sous la direction de Jean Cassou*, fut distribué à partir du 15 décembre 1940 ; le second numéro, du 31 décembre. Cinq numéros furent publiés, le dernier sous la direction de Pierre Brossolette. Une fois le journal lancé, Boris Vildé se consacra au renforcement du réseau en se rendant en Zone sud (Toulouse, Marseille, Lyon, Côte-d’Azur) afin de recruter.
Le 26 mars 1941, place Pigalle (IXe arr.), peu après son retour à Paris, Boris Vildé fut arrêté par le capitaine SS von Doehring et ses hommes de la Gestapo. Les autres membres du réseau du Musée de l’Homme furent également arrêtés et emprisonnés, à la Santé (XIVe arr.) ou à Fresnes (Seine, Val-de-Marne).
Boris Vildé et ses camarades de combat furent victimes d’une double dénonciation. D’abord, deux collègues russes de Boris Vildé – et ses voisins square de l’Alboni (XVIe arr.) – Adrien Fedorovsky et Florina Erouchkowsky, travaillant au Musée de l’Homme et ayant découvert son activité clandestine contre l’occupant, allèrent début 1941 le dénoncer auprès de la police politique allemande. Ensuite, les preuves étayées furent fournies par Albert Gaveau, un agent double à la solde de l’occupant qui avait su gagner la confiance de Boris Vildé et avait ainsi infiltré le réseau.
Emprisonné durant onze mois, d’abord à la Santé puis à Fresnes à partir du 16 juin 1941, Boris Vildé y écrivit son « Journal » et ses « Lettres de prison », tout en perfectionnant sa connaissance de la langue japonaise. En janvier 1942 débuta le procès des membres du réseau du Musée de l’Homme ; dix-huit personnes comparurent devant le tribunal allemand. L’accusation porta sur « la propagation de nouvelles au service des ennemis du Reich, par la diffusion du journal Résistance et transmission de renseignements militaires et espionnage ». Au cours du procès, Boris Vildé surprit le tribunal en en retournant l’accusation contre ses juges dans une déclaration faite en langue allemande.
Évoquant Résistance, le tribunal avança que « cette revue est d’autant plus dangereuse qu’elle est bien rédigée et ne contient pas les mensonges habituels et grossiers qu’on lit dans les tracts anti-allemands, les faits sont réunis et méthodiquement présentés [...] c’est précisément dans son caractère sérieux et méthodique que réside son danger pour l’Allemagne [...]. Le tribunal considère donc que les dirigeants de cette revue se sont rendus coupables d’actes en faveur de l’ennemi et doivent être condamnés à mort. »
Sept hommes, jugés comme les plus dangereux, furent condamnés à mort. Trois femmes furent condamnées aux travaux forcés en Allemagne. Les autres personnes furent condamnées à des peines de prison et deux personnes acquittées faute de preuves.
Les sept résistants furent exécutés au Mont-Valérien le 23 février 1942 : Boris Vildé, Anatole Lewitsky, Léon-Maurice Nordmann, Georges Ithier, Jules Andrieu, René Sénéchal, Pierre Walter.
Les sépultures de ces résistants de la première heure se trouvent dans le cimetière d’Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne), à proximité des sépultures des membres du groupe Manouchian.
Le 8 juillet 2008, à l’occasion du centenaire de la naissance de Boris Vildé, les collaborateurs du Musée de l’Homme ont organisé une rencontre commémorative sur les tombes de ces martyrs au cimetière d’Ivry.
Dernière lettre
Boris Vildé à son épouse
 
Prison de Fresnes (Seine) - 23 février 1942 23 février 1942
Pardonnez-moi de vous avoir trompée. Quand je suis redescendu pour vous embrasser encore une fois, je savais déjà que c’était pour aujourd’hui. Pour dire la vérité, je suis fier de mon mensonge, vous avez pu constater que je ne tremblais pas et que je souriais comme d’habitude. Ainsi, j’entre dans la mort en souriant, comme dans une nouvelle aventure, avec quelques regrets, mais sans remords, ni peur.
À vrai dire, je suis déjà tellement engagé sur le chemin de la mort que le retour à la vie de toute façon trop difficile, sinon impossible. Ma chérie, pensez à moi comme à un vivant, non comme à un mort. Je suis sans crainte pour vous, un jour viendra où vous n’aurez plus besoin de moi, ni de mes lettres, ni de ma présence. Ce jour-là, vous m’aurez rejoint dans l’éternité, dans le vrai amour. Jusqu’à ce jour, ma présence spirituelle, la seule vraie, vous accompagnera partout.
Vous savez combien j’aime vos parents, qui sont devenus mes parents. C’est à travers des Français comme eux que j’ai appris à connaître et à aimer la France, ma France. Que ma fin soit pour eux plutôt un orgueil qu’un chagrin. J’aime beaucoup Éveline et je suis sûr qu’elle saura vivre et travailler pour une France nouvelle.
Je pense fraternellement à toute la famille Malin.
Tâchez d’adoucir la nouvelle de ma mort à ma mère et à ma sœur. J’ai pensé souvent à elles et à mon enfance.
Dites à tous les amis mes remerciements et mon affection.
Il ne faut pas que ma mort soit un prétexte à une haine contre l’Allemagne. J’avais agi pour la France, mais non contre les Allemands. Ils font leur devoir comme nous avons fait le nôtre. Qu’on rende justice à notre souvenir après la guerre, cela suffit. D’ailleurs nos camarades du musée de l’Homme ne nous oublieront pas.
Ma chérie, je revois votre visage souriant. Tâchez de sourire en recevant cette lettre comme je souris moi-même en l’écrivant. (Je viens de me regarder dans la glace, j’y ai trouvé mon visage ordinaire.) Il me vient à l’esprit le quatrain que j’ai composé il y a quelques semaines
Comme toujours impassible .
Et courageux inutilement.
Je servirai de cible
Aux douze fusils allemands.
En vérité, j’ai peu de mérite à être courageux. La mort est pour moi la réalisation du grand amour, l’entrée dans la vraie réalité. Sur la terre vous en représentiez pour moi une autre possibilité. Soyez-en fière.
Gardez en dernier souvenir mon alliance [quelques mots censurés].
II est beau de mourir complètement sain et lucide, en possession de toutes ses facultés spirituelles, assurément c’est une mort à ma mesure, qui vaut mieux que de tomber à l’improviste sur un champ de bataille ou de partir lentement rongé par la maladie.
Je crois que c’est tout ce que j’avais à dire. D’ailleurs, bientôt il est temps. J’ai entrevu quelques-uns de mes camarades. Ils sont bien. Cela me fait plaisir. [Quelques mots censurés.] Une immense tendresse monte vers vous du fond de mon âme. Ne regrettons pas le pauvre bonheur. C’est si peu de chose auprès de notre joie. Comme tout est clair. L’éternel soleil de l’amour monte de l’abîme de la mort. Je suis prêt, J’y vais.
Je vous quitte pour vous retrouver dans l’éternité.
Je bénis la vie qui m’a comblé de ces présents.
Votre Boris.



L’abbé Franz Stock l’évoque dans son Journal de guerre :
« Lundi 23.2.42
7 exécutions
Matin, réunion à 9 h 30 chez l’aumônier général. Puis catéchisme à l’école allemande jusqu’à 1 heure. Venu me chercher en voiture pour Fresnes : 7 condamnés à mort, aucun gracié, bien que 3 femmes aient été condamnées dans la même affaire, la réponse de Berlin (quartier général du Führer) n’a pas été attendue. Recours en grâce rejetés. ¨Parmi ces 7 un Juif, du nom de Nordmann, 2 orthodoxes - Vildé et Lewitsky. Les autres catholiques. Sénéchal 19 ans. Tous les 4 se confessèrent et communièrent avant - Walter, Ithier et Andrieu, Sénéchal. Lewitsky demanda également mon assistance, pria, se repentit, lui donnai l’absolution. Vildé était certes croyant, mais de façon plus abstraite, mystique, un formidable personnage , au reste, mélancolie slave et pourtant très spirituel. Nous quittâmes ensemble Fresnes vers 3 h 45, verglas, froid, etc. Les 7 avaient bon moral, beaucoup d’humour, se réjouirent tous que je fusse du voyage. Me remercièrent pour ce que j’ai fait pour eux. Même le jeune Sénéchal était brave. Andrieu, invalide de guerre à 100% demanda qu’on ne lui bandât pas les yeux, ce qui lui fut accordé. "Dites à ma femme et à mes enfants que j’ai regardé la mort droit dans les yeux ". Je lui tendis encore un fois la photographie de sa fille et de son fils. Il la baisa, fit le signe de croix et voilà, 4 furent fusillés ensemble : Sénéchal, Andrieu, Nordmann, Ithier, puis les trois derniers : Walter, Lewitsky, Vildé. Vildé refusa d’avoir les yeux bandés. Walter et Sénéchal avaient souvent communié pendant leur détention. Ithier fit une bonne confession générale, reçut la communion avec une saine vénération. Andrieu pareillement. Je les ai enterrés tous les 7 au cimetière d’Ivry, à 6 h 30 du soir. »

OEUVRE : Missions du Musée de l’homme en Estonie. Boris Vildé et Léonide Zoroff au Setomaa (1937-1938), coordonné par Tatiana Benfoughal, Olga FishmanI & Heiki Valk coll. Archives, Muséum, 2017, 859 p.

SOURCES : Arch. du Musée de l’Homme, fonds Vildé 2AP5-A3f. – Arch. historiques de Tartu, fonds Boris Vildé 2100, 18317. – DAVCC, Caen. – Mariane Mahn-Lot, Historiens et géographes, no 369, février 2000. – Martin Blumenson, Le réseau du Musée de l’Homme, Paris, Le Seuil, 1976. – Guy Krivopissko, La vie à en mourir. Lettres de fusillés 41-44, Tallandier, 2003, p. 124-125. — Raïssa Kovaleva, Tchelovek iz Mouzeia Tcheloveka (« L’Homme du Musée de l’Homme »), Moscou 1982. – Tatiana Fougal, Les Cahiers slaves, no 2. – Procès de Robert Gaveau : Arch. Nat., dossier 5 677. – Boris Vildé, Journal et lettres de prison, Éd. Allia, 1997. – Déposition Germaine Tillion au procès Robert Gaveau. – Arch. Nat., 72AJ66, Collection des originaux du journal Résistance, BNF (réserve des livres rares) RES-G-1470 (334). – Anne Hogenhuis, Boris Vildé et le réseau du Musée de l’Homme, CNRS Éd., mai 2009. – Patrice Rolli, Le Périgord dans la Seconde Guerre mondiale, Éd. l’Histoire en partage, juin 2012, p. 106 et 290. – Interviews d’Irène Vildé-Lot, femme de Boris Vildé, et de Marie Goloubeva, sa mère, reproduites dans le film de Simon Chkolnikov Ya gatov, ya idou (« Je suis prêt, j’arrive »). – Horizons de France no 2, mars 1940. – Site Internet : museeborisvilde.com (site en langues française, russe et estonienne). – Notes Claude Doyennel, secrétaire du Musée Boris Vildé à Yastrebino, Russie, Léningradskaya Oblast. — Franz Stock, Journal de guerre. Écrits inédits de l’aumônier du Mont Valérien, Cerf, 2017, p.67.

Claude Doyennel

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