Né le 5 mai 1896 à Basse-Terre (Guadeloupe), mort le 3 mars 1978 à Paris (Ve arr.), professeur ; dirigeant d’associations d’anciens combattants ; un des animateurs de la tendance Bataille socialiste de la SFIO ; un des organisateurs de la Résistance socialiste ; membre du comité directeur de la SFIO (1944-1946), secrétaire général du Parti socialiste unitaire (1948-1951), président de la fédération de la Seine et membre de la commission exécutive de l’Union progressiste (1950-1955), militant de la Nouvelle Gauche puis de l’UGS ; député de l’Aisne (1936-1940, 1945-1946), conseiller général.

Élie Bloncourt
Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936
Élie Bloncourt à la fin des années 1930
Élie Bloncourt était l’un des six enfants d’un fonctionnaire important de Basse-Terre. Il perdit son père trois jours après être venu au monde, et fut donc élevé par sa seule mère, dans des conditions difficiles, avec ses cinq frères et sœurs. Intelligent et travailleur, il réussit cependant à obtenir une bourse, qui lui permit de suivre des études secondaires au Lycée Carnot de Pointe-à-Pitre, et de devenir bachelier en 1913. Il conçut alors le projet de partir en métropole pour engager des études supérieures, mais la mort de sa mère, la même année, l’obligea à y renoncer.
Ce fut la guerre qui le fit venir en Europe, et provoqua le drame de sa vie. Il fut mobilisé en 1915, et incorporé au 7e régiment d’infanterie coloniale à Bordeaux. Après quatre mois d’instruction militaire, il rejoignit le corps expéditionnaire de l’armée d’Orient, et participa à ses combats, d’abord aux Dardanelles, où il demeura jusqu’à l’évacuation de la zone en décembre 1915, puis en Macédoine, jusqu’en septembre 1917. Il bénéficia alors d’une permission de deux mois en Guadeloupe, la première depuis sa mobilisation. Il la mit à profit pour se marier, en octobre 1917, avec Delphine Bocaly, née vingt-cinq ans plus tôt à Carupano, au Vénézuela. En novembre, il rentra en Europe, et fut affecté au 33e régiment d’infanterie coloniale, en Lorraine. Sa vie bascula le 30 mai 1918. Alors que les unités françaises se repliaient face à une grande offensive allemande dans le secteur de Château-Thierry, il fut frappé d’une balle de mitrailleuse en plein visage, qui lui fit perdre la vue, totalement et définitivement. Resté à l’abandon sur le champ de bataille, porté disparu, il fut relevé au bout de trente six heures par une patrouille allemande, et conduit en captivité au camp de prisonniers de Parchim dans le Mecklembourg. Il attendit le 27 décembre 1918 pour être rapatrié, par voie de mer. Sa blessure n’étant toujours pas guérie, il dut séjourner de nombreux mois en hôpital, d’abord à l’hôpital maritime de Brest, sa première escale française, puis, surtout, à l’hôpital du Val-de-Grâce de Paris.
De retour à la vie civile, il s’établit en métropole avec son épouse, et les trois fils qu’elle lui donna, Jack, né en août 1918, Jean, né en août 1923, et Marcel, né en décembre 1927. Avec le soutien de sa famille, il apprit à lire et à écrire en « braille », se forma à la dactylographie, et entreprit les études supérieures qu’il avait dû ajourner avant la guerre. Il s’inscrivit en octobre 1919 à la Faculté des Lettres de Paris pour des études de philosophie, et obtint la licence dans cette discipline en 1921. Il voulut ensuite devenir professeur de l’enseignement secondaire, mais n’y parvint pas sans difficultés, du fait de sa cécité. Après une courte suppléance au lycée Pasteur de Neuilly, il obtint du ministère des Colonies, en 1922, un contrat de deux ans et demi qui lui permit d’enseigner le français et le latin au lycée de Pointe-à-Pitre. De retour à Paris en avril 1925, il s’installa au 44 rue des Boulangers, dans le Ve arrondissement. Il obtint pour un an un contrat de maître auxiliaire au lycée Rollin (dénommé plus tard Jacques-Decour) à la rentrée scolaire de 1925, toujours pour enseigner le français et le latin. Son contrat n’étant pas renouvelé en 1926, il n’eut plus, pour faire vivre sa famille, que sa pension d’invalidité, ainsi que l’indemnité liée à ses fonctions à la direction de l’Union des aveugles de guerre. Au début des années 1930, étant remplacé à la tête de l’Union, il chercha de nouveau un poste dans l’enseignement, mais en vain. Il ne reçut qu’une offre de nomination à Dakar, qu’il refusa. L’Instruction publique considérait officiellement qu’il relevait du ministère des Colonies. D’après le témoignage de son fils, elle jugeait surtout son handicap comme un obstacle. Ce ne fut qu’à la rentrée scolaire de septembre 1932 qu’il put, par des relations, obtenir une nomination au collège de La Fère, dans l’Aisne, où il enseigna pendant près de quatre ans le français, le latin, et la philosophie.
Il se fit d’abord connaître, dès son retour de captivité, comme un acteur important du mouvement ancien combattant. Il fut l’un des administrateurs de l’Union des aveugles de guerre, et même son secrétaire général durant quelques années à partir de 1926. Il présida l’Association des anciens combattants de la Guadeloupe durant les années 1920. Il appartint aussi au Conseil supérieur de l’Office national des combattants, mutilés, victimes de la guerre et pupilles de la nation. Il ne se préoccupa pas seulement de la défense des intérêts matériels des anciens combattants. Il était aussi mû par l’idéal genevois, et prit une part active à l’effort pacifiste de ceux qui, au sein du mouvement ancien combattant, prônaient la réconciliation franco-allemande et l’organisation de la paix par la SDN. Il manifesta d’une manière très symbolique son briandisme, en mars 1932, en veillant avec les anciens combattants pacifistes le corps d’Aristide Briand au ministère des Affaires étrangères. Il milita au sein de la Conférence internationale des associations de mutilés et anciens combattants (CIAMAC), qui s’efforçait de regrouper les anciens combattants de tous les pays pour la défense de la paix, et fut délégué à plusieurs de ses assemblées, notamment à Genève, Luxembourg, et Berlin. Il participa de même à la fondation en 1930, sous l’impulsion du député républicain socialiste Camille Planche, de la Ligue des anciens combattants pacifistes, dont il présida la Fédération de la Seine et fut l’un des vice-présidents nationaux. Une fois domicilié dans l’Aisne, il appartint également à la direction départementale de deux associations proches de la gauche non communiste, l’Union fédérale des associations françaises d’anciens combattants, et la Fédération ouvrière et paysanne, des mutilés et combattants (FOP).
Parallèlement, il épousa la cause du socialisme. Il le fit progressivement. Aux élections législatives de 1924, il s’abstint de voter, alors qu’il se trouvait en Guadeloupe, par répulsion pour la fraude électorale. Son adhésion à la SFIO se situa à la fin des années 1920, à une date qu’il est difficile de préciser avec exactitude. D’après une note biographique parue dans la Bataille socialiste du 16 janvier 1948, elle se serait produite en 1926. Selon le témoignage de son fils Jack, elle aurait été plus tardive de quelques années. Bloncourt aurait voté au premier tour des élections législatives du 22 avril 1928 dans la deuxième circonscription du Ve arrondissement non pour le candidat SFIO Audubert*, mais pour le radical-socialiste Robert Bos. Quoi qu’il en soit, il militait vers 1930 à la Ve section de la fédération de la Seine. En 1932, sa nomination au collège de La Fère l’obligea à changer de fédération. Il s’inscrivit à la section socialiste de La Fère, et en devint rapidement le secrétaire. Il s’impliqua aussi dans la vie intérieure de la fédération SFIO de l’Aisne. En 1935, il appartenait à sa commission administrative. Opposé à toute participation socialiste à un gouvernement d’union des gauches, il fut avec Pierre-Bloch* et le docteur Hollande* de ceux qui transformèrent la fédération en un bastion de la tendance « Bataille socialiste » de Jean Zyromski*.
En 1934, il entama une carrière d’élu socialiste, à la faveur des circonstances bien plus que par ambition personnelle. Aux élections cantonales des 7 et 14 octobre 1934, il fut élu conseiller d’arrondissement du canton de La Fère. Aux élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936, il reçut de la fédération socialiste la mission de reconquérir pour la SFIO le siège de la 2e circonscription de Laon, qu’occupait jusque là Marc Lengrand*, élu en 1932 avec l’étiquette du parti, mais passé au Parti socialiste de France à l’occasion de la scission « néo-socialiste » de 1933, et qui au demeurant ne se représentait pas. Il rassembla au premier tour 5 643 voix sur 19 786 inscrits, soit 472 de plus que Lengrand au premier tour de 1932 pour un nombre équivalent d’inscrits, devant le démocrate populaire Bertrand (4 431 voix), le radical Landry (3 582), le communiste Meirsmann (2 104), et le radical indépendant Renteux (780). Il l’emporta nettement au second tour, grâce à la discipline du Front populaire, par 10 128 voix contre 6 340 à Bertrand. Il compléta son implantation le 19 juillet 1936, en se faisant élire conseiller général du canton de La Fère. À la Chambre, il s’inscrivit dans les commissions qui lui correspondaient le mieux, celles de l’armée, des pensions civiles et militaires, et de l’Algérie, des colonies et des protectorats. Il intervint principalement dans les débats intéressant les anciens combattants, notamment en 1937 lors de la discussion du budget de 1938 sur le projet d’extension du statut des grands invalides ; en 1938, en qualité de rapporteur, dans le débat sur le projet de loi modifiant la loi du 22 mars 1938 sur le statut des grands mutilés de guerre ; et en 1940, sur l’abrogation du décret du 20 janvier 1940 relatif aux pensions militaires. Il s’exprima aussi sur des questions agricoles concernant son département.
Il prit une part active aux luttes de tendances qui divisèrent les socialistes à la fin des années 1930. Il participa aux différents congrès de la fédération de l’Aisne de 1936 à 1939, et fut l’un des délégués de celle-ci aux congrès nationaux ordinaires du Parti, en 1937, 1938 et 1939. Il y défendit les positions de la Bataille socialiste sur toutes les grandes questions, celles du pouvoir et des rapports avec les autres partis, comme celle de la guerre. Au congrès national que la SFIO réunit à Marseille en juillet 1937, trois semaines après la chute du premier gouvernement Blum, il dénonça la formation du gouvernement Chautemps à participation socialiste comme un « pas en arrière » et une « défaite » pour la classe ouvrière, et plaida au contraire pour la reconstitution d’un gouvernement à direction socialiste à l’image du Front populaire. Il se félicita du retrait des ministres socialistes en janvier 1938, auquel il avait contribué, se réjouit de la constitution du deuxième gouvernement Blum en mars 1938, et, après l’échec de ce dernier, en avril 1938, se prononça contre la participation comme contre le soutien au gouvernement du radical Daladier. Il ne cessa aussi de militer pour une relance du Front populaire et pour le renforcement de l’unité d’action avec le Parti communiste, même quand les relations se dégradèrent sérieusement entre socialistes et communistes. Quand la question de la guerre se précisa, il se déclara en faveur d’une politique de fermeté envers l’Allemagne hitlérienne, donc pour le renforcement des moyens de la défense nationale et la constitution d’une coalition des États antifascistes. Il n’en défendit pas moins l’idée d’une amnistie et d’un compromis avec Marceau Pivert et ses amis, pourtant adversaires irréductibles de la défense nationale et des alliances, quand la direction du parti engagea le processus disciplinaire qui devait conduire à leur exclusion en juin 1938. Mais ce n’était que par solidarité avec un courant qui partageait les mêmes objectifs révolutionnaires que la Bataille socialiste, et qui était devenu très puissant dans la fédération de l’Aisne. Après les accords de Munich, qu’il dut ratifier à la Chambre par discipline, mais qu’il déclara par la suite ne pas avoir approuvés, il signa l’ « Adresse de solidarité de La Lumière au peuple tchécoslovaque », et se rangea avec Zyromski dans le camp de Blum, contre Paul Faure et ceux qui préconisaient de nouvelles concessions pour éviter la guerre. Il apporta son soutien à la motion de fermeté que défendit Blum au congrès national qui se tint à Montrouge du 24 au 26 décembre 1938, de même qu’au nouveau texte que présenta le leader socialiste au congrès national de Nantes, en mai 1939. La défaite française, en mai-juin 1940, l’indigna. Le 10 juillet 1940, il ne se rendit pas à l’Assemblée nationale qui s’était réunie à Vichy pour discuter de l’attribution des pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Son absence avait le sens d’un refus du défaitisme. C’est bien ce que comprit l’État français, qui le démit peu après de son mandat de conseiller général de l’Aisne.
Entrant sans délai dans la résistance contre l’occupant, il fut l’un des premiers adhérents du mouvement Libération-Nord. Il fut aussi l’un des organisateurs de la résistance proprement socialiste. Avec quelques autres personnalités, il entreprit dès l’été 1940 de regrouper les militants décidés à reconstituer le parti dans la clandestinité et, en 1941, prit part à la fondation du Comité d’action socialiste de la zone nord de la France, dont il présida un temps le comité central. Il fut aussi nommé par le Conseil national de la Résistance membre du Comité ministériel pour les colonies. À ce titre, il forma avec André Mutter et Laurent-Eynac le triumvirat qui, au nom du Gouvernement provisoire de la République, prit officiellement possession du ministère des Colonies, rue Oudinot, le 25 août 1944. Parallèlement à ses activités nationales, il contribua plus particulièrement à l’organisation de la résistance dans l’Aisne. Il fonda et développa Libération-Nord dans le département. Il y mit également en place le réseau « Brutus », spécialisé dans la collecte de renseignements sur les activités des troupes allemandes, et apporta son concours à l’organisation d’un réseau de résistance chez les cheminots. En 1944, il fut désigné par le CNR pour mettre sur pieds le Comité clandestin d’action pour la libération du département. Le 30 août 1944, il prit possession de la Préfecture de Laon, où il installa le Comité départemental de Libération, dont il exerça la présidence. Ce rôle lui valut de participer à l’Assemblée nationale des comités départementaux de Libération qui se tint à Paris en décembre 1944 puis, le 14 juillet 1945, aux États généraux de la Renaissance française, où il présida la commission de la France d’Outre-Mer.
Au lendemain de la guerre, il reprit ses activités au sein du mouvement ancien combattant. Il constitua en août 1944 et présida l’Union coloniale, ouverte aux anciens combattants des deux guerres originaires des territoires d’Outre-Mer. Il fut l’un des fondateurs, en décembre 1945, et le vice-président, puis le secrétaire général de l’Union des aveugles de la Résistance. Il participa à la création de l’Association nationale des anciens combattants de la Résistance, en fut le vice-président national, et en présida le comité départemental de Paris. Il prit part enfin en 1953 à la fondation de l’Amicale parisienne des aveugles, mutilés et invalides de la Résistance, et en assuma également la vice-présidence. Il demeura par ailleurs un fidèle militant de la Fédération ouvrière et paysanne des anciens combattants, ce qui lui valut d’être chargé jusqu’à la fin de l’année 1947 de la rubrique « Le coin de la FOP » dans le Populaire.
Ce fut néanmoins l’action politique qu’il privilégia. Auréolé de son prestige de résistant, il devint une personnalité socialiste en vue à la Libération. Il fut porté au comité directeur provisoire par le congrès national extraordinaire qui reconstitua la SFIO les 9-12 novembre 1944, et y reçut la responsabilité de la commission des colonies. Il fut réélu au comité directeur par le 37e congrès national (Paris, août 1945), quoique de justesse, et cette fois sans retrouver le secrétariat d’une commission, celle des colonies ayant été supprimée. Il fit preuve d’une grande assiduité aux séances du comité directeur, encore qu’il y intervint peu, essentiellement pour donner son point de vue sur les questions coloniales et pour défendre l’identité révolutionnaire du parti. Il retrouva aussi ses mandats électifs d’avant-guerre. À la veille des échéances électorales de la fin 1945, il disposait dans l’Aisne, d’après les Renseignements généraux, d’une « très grande influence ». De fait, le 23 septembre 1945, il se fit réélire conseiller général dans son ancien canton de La Fère par 6 315 voix sur un total de 14 887 inscrits et de 9 887 votants. Le 21 octobre 1945, il fut élu député de l’Aisne à la première Assemblée constituante, sur une liste où il figurait en deuxième position derrière son ami Pierre-Bloch, et qui obtint deux sièges, avec une moyenne de 57 170 suffrages. À l’Assemblée, il devint vice-président de la Commission parlementaire des pensions civiles et militaires et des victimes de guerre. Il appartint aussi à la Commission des territoires d’Outre-Mer, tout en étant responsable de la commission d’études du Groupe socialiste pour les questions coloniales. Il n’intervint réellement dans les débats parlementaires que sur les sujets dont il était le spécialiste, les victimes de guerre, et l’Outre-Mer. Il fut aussi désigné comme juré de la Haute Cour de justice par le groupe des députés résistants.
Cependant, ses relations avec le parti se détériorèrent progressivement à l’occasion de plusieurs incidents qui le touchèrent personnellement. Il perdit d’abord son mandat parlementaire à la suite d’un différend qui l’opposa au secrétaire de la fédération de l’Aisne Marcel Levindrey*. Ce dernier s’étant fait placer en tête de la liste SFIO pour les élections à la deuxième Assemblée constituante, en juin 1946, sans égards pour les deux sortants socialistes, Élie Bloncourt renonça à faire acte de candidature, afin de ne pas participer, écrivit-il alors, à une véritable campagne électorale au sein de la fédération en vue du classement des candidats. Pierre-Bloch l’imita, de sorte que la liste SFIO perdit en juin 1946 près de 10 000 voix par rapport à octobre 1945, et n’eut que Levindrey pour élu. Bloncourt fit de même aux élections pour la première Assemblée nationale, en octobre 1946. Dans cette affaire, il n’obtint pas le soutien du parti. Il déposa une demande de contrôle contre Levindrey devant la commission nationale des conflits, mais celle-ci, dans sa séance du 7 avril 1947, la déclara mal fondée. En septembre 1946, il perdit également son siège au comité directeur. Il ne fut classé par le 38e congrès national réuni à Paris du 29 août au 1er septembre 1946 qu’au 32e rang sur une liste de candidats dont les 31 premiers étaient seuls retenus. Au 39e congrès national (Lyon, août 1947), il présenta au nom de la majorité de la fédération de la Seine une motion dénonçant le fait que les membres du comité directeur fussent désormais « élus non pas d’après leur position politique, mais d’après la sympathie personnelle qu’ils peuvent susciter » en raison de la suppression de la représentation proportionnelle des tendances, et réclama un rétablissement de celle-ci. Mais il n’obtint pas gain de cause, et ne parvint pas à réintégrer l’organisme central. Il fut même relégué cette fois au 81e rang sur la liste des candidats. Fin 1946, il éprouva une autre déception avec l’échec de sa candidature au Conseil de la République. Le groupe parlementaire SFIO, qui devait désigner par cooptation cinq conseillers, ne le retint pas, alors qu’il choisissait Paul-Boncour, dont l’engagement socialiste dans le passé avait été intermittent.
La dégradation de ses rapports avec le parti eut aussi des motifs politiques, qui le conduisirent à la scission. Élie Bloncourt s’opposa durement aux principaux chefs de file socialistes, principalement Daniel Mayer et Vincent Auriol, dès le congrès de reconstitution de la SFIO, en novembre 1944, sur le cas du député de la Martinique Lagrosillière. Il en réclama la réintégration, qui avait été rejetée, en invoquant la part importante prise par ce dernier dans l’organisation du parti clandestin. L’altercation laissa des traces. D’autre part, il défendit des thèses plus avancées que celles des autres dirigeants socialistes sur la question du sort des peuples coloniaux. Il pressa la SFIO de travailler à l’émancipation et à l’autonomie de ces derniers. Au congrès d’août 1945, il insista pour qu’ils obtiennent une juste représentation dans la République. Il fut le seul membre du comité directeur qui, lors de la discussion de la loi électorale, en février 1946, prit position contre l’instauration d’un double collège pour l’Algérie et les territoires d’outre-mer, au nom du principe de l’égalité des droits entre les peuples membres de l’Union française. Il se distingua en troisième lieu sur la question des relations de la SFIO avec les formations voisines. Il s’opposa à l’idée défendue par les blumistes d’un rapprochement avec les mouvements de résistance socialisants comme l’UDSR, puis se prononça contre la collaboration parlementaire et gouvernementale avec le MRP dans le cadre du tripartisme. A l’inverse, il se fit l’avocat d’une politique d’unité étroite avec le Parti communiste, dans la continuité de ses engagements unitaires antérieurs. Il plaida jusqu’à l’été 1945 pour une unité organique loyale, quand la SFIO et le PC engagèrent des pourparlers sur la question, puis, après l’échec du projet, pour un resserrement de l’unité d’action. De même, lors des débats sur le referendum d’octobre 1945, il se sépara franchement de la majeure partie des socialistes quand il préconisa le « oui-non », comme les communistes, pour que les pouvoirs de l’Assemblée constituante à élire ne soient pas limités. Enfin, il dénonça la non-conformité de la politique suivie par les gouvernements à participation ou à direction socialiste avec les principes révolutionnaires du parti. Il pensa un moment pouvoir faire prévaloir au moins une partie de ses vues. Il cosigna la motion en faveur d’un redressement de la politique du parti présentée au 38e congrès national d’août-septembre 1946 par Guy Mollet, et crut que la promotion de ce dernier au Secrétariat général, en remplacement de Daniel Mayer, pourrait marquer une inflexion à gauche. Il dut toutefois rapidement déchanter. Aussi décida-t-il d’organiser les socialistes de gauche unitaires en tendance. Avec une poignée d’amis, il reconstitua la Bataille socialiste peu de temps avant le 39e congrès national que la SFIO devait tenir à Lyon du 14 au 19 août 1947, et défendit devant le congrès une motion qui en exposait les principales conceptions. S’il n’obtint qu’une audience très faible, il trouva tout de même un motif de satisfaction dans le fait que la résolution de synthèse finalement adoptée semblait marquer un « redressement ». Cependant, il dut constater par la suite que les promesses de Lyon restaient lettre morte. Avec la crise sociale et politique de la fin 1947 et la formation de la « Troisième force » l’opposition devint insurmontable entre ses propres conceptions et celles de la direction socialiste. Le détonateur de la rupture fut le vote le 30 novembre 1947 par les députés socialistes des lois dites de « défense de la République » et de « protection de la liberté du travail » inspirées par le gouvernement Schuman. Le 5 décembre, Élie Bloncourt signa un « Manifeste de la Bataille socialiste » par lequel lui et ses amis déclaraient se « désolidariser publiquement » de l’attitude des élus, « tolérée par le comité directeur ». Fin décembre, il lança avec ses amis le « Mouvement socialiste unitaire et démocratique » (MSUD), et prit la direction politique de La Bataille socialiste, devenue la tribune du nouveau groupement. Il fut déféré par le comité directeur, avec d’autres militants de la Bataille socialiste, devant la commission nationale des conflits pour y répondre de ses actes d’indiscipline, refusa de s’y rendre, et fut exclu avec ses amis le 8 janvier 1948.
Ces vicissitudes eurent des conséquences sur sa vie professionnelle. En raison de la perte de son mandat parlementaire, en 1946, il dut reprendre ses activités dans l’enseignement. Il les exerça comme professeur de philosophie au Centre national d’enseignement par correspondance, puis au lycée Charlemagne de Paris, où il demeura jusqu’à sa retraite, à la fin de l’année scolaire 1960.
Sur le plan politique, après son exclusion de la SFIO, il fit principalement figure de chef de file, au moins nominal, du socialisme unitaire. Il fut élu secrétaire général du MSUD en janvier 1948, puis du Parti socialiste unitaire (PSU) qui remplaça ce dernier en septembre 1948. En accord avec d’autres militants unitaires influents comme Éliane Brault et Gilles Martinet, il inspira au nouveau parti une ligne combinant l’unité d’action avec le Parti communiste et l’affirmation de l’identité propre du socialisme unitaire. Sous son égide, le PSU poussa très loin la pratique de l’unité avec les communistes. Il défendit en général des positions en matière de politique intérieure comme de politique internationale très proches de celles du PCF. Bloncourt lui-même adhéra à des organisations d’inspiration communiste, et parraina nombre des comités, rassemblements, ou manifestations de même sensibilité qui se multiplièrent à partir de 1948 pour la défense des libertés démocratiques et la sauvegarde de la paix. En janvier 1948, il devint l’un des présidents d’honneur du Comité français d’aide à la Grèce démocratique. En juin de la même année, il entra à l’association France-URSS. S’il ne fit pas partie des instances représentatives du Mouvement de la Paix, il s’associa tout de même à certaines des manifestations du Mouvement, et fut délégué à « l’Assemblée nationale des forces pacifiques » que ce dernier inspira le 2 avril 1955. En 1948, il écrivit aussi dans des revues d’affinité communiste, comme Action. Sur le plan syndical, il était membre du syndicat CGT de l’Enseignement secondaire et, au nom d’une unité qu’il ne concevait que dans la CGT, prit position en 1948 aussi bien contre la scission de Force ouvrière que contre l’autonomie de la Fédération de l’éducation nationale. Cependant, il ne concevait pas cette politique d’unité avec les organisations communistes ou d’inspiration communiste sans une affirmation parallèle de l’identité propre du PSU, ce qui supposait un effort de différenciation par rapport au PC. Il compta parmi les dirigeants unitaires qui convainquirent le PSU de se doter d’un programme spécifique, en 1948. Il fut aussi de ceux qui le poussèrent à présenter ses propres candidats aux élections, dans un certain nombre de circonscriptions. Lors des élections législatives du 17 juin 1951, dans l’Aisne, il conduisit lui-même une liste dite d’Union des forces républicaines socialistes et progressistes, qui s’opposa à la fois à la liste SFIO que menait de nouveau Levindrey et à la liste communiste, mais sans succès puisque, avec 6 283 suffrages sur 220 159 exprimés, elle ne rassembla que 2,85 % des voix. Enfin, il conduisit son parti, dans l’espoir d’élargir son influence, à prendre part à la constitution de l’Union progressiste, qui associa à partir de 1950 les socialistes unitaires aux « radicaux et résistants de gauche » et aux chrétiens dits « progressistes ». Lui-même représenta le PSU à la conférence constitutive de l’Union, les 9 et 10 décembre 1950. Cependant il dut, pour imposer cette ligne, pratiquer un jeu de bascule malaisé entre une aile droite « antistalinienne » et une aile gauche pour laquelle l’entente avec les communistes primait toute autre considération. Déjà affaibli par l’échec rapide du parti, il fut mis en difficulté en 1950 par la dissidence « titiste » au sein du bloc soviétique. Il tenta de définir une position nuancée, par conviction ou par sens tactique, en désapprouvant Tito et ses partisans, mais sans soutenir pleinement le point de vue des communistes orthodoxes. Il ne réussit pas pour autant à maintenir son parti à l’écart de la crise, et dut approuver l’exclusion des « titistes » de son aile droite. L’épisode l’affaiblit, en laissant le groupe dirigeant central seul face à l’aile gauche. En septembre 1951, après le cuisant échec des candidats du PSU aux élections législatives, lui et ses amis furent victimes d’un coup de force des « staliniens », qui les évinça du comité directeur, et les conduisit à quitter le parti.
Élie Bloncourt n’en resta pas moins fidèle à la cause du socialisme unitaire. Il continua à représenter son courant au sein de l’Union progressiste (UP). Après être intervenu au nom du PSU à la première grande conférence nationale de l’Union, en 1950, il prit une part active aux conférences nationales suivantes, en 1952, 1954, 1955, et 1956. Jusqu’en 1956, il fut régulièrement réélu membre de la commission exécutive de l’UP. À partir de septembre 1953, il devint le co-gérant de l’organe officiel de l’Union, L’Union progressiste. Il collabora également à la rédaction du journal, où il s’exprima surtout sur des questions de politique intérieure. Il exerça plus directement son influence au sein de la Fédération de la Seine de l’UP, dont il fut le président. Il fut aussi, localement, le responsable du 1er secteur de cette fédération, qui couvrait les arrondissements de la rive gauche. À partir de 1955, tantôt avec l’UP, tantôt en marge, il contribua, comme d’autres militants socialistes unitaires, à la recomposition des courants de gauche alternatifs. En 1955, il rejoignit la Nouvelle Gauche. En juillet, il entra au Conseil de sa fédération de la Seine, par cooptation, faute de réussir à s’y faire déléguer par la base, ce qui déclencha une polémique. En 1957, il figura parmi les fondateurs de l’Union de la gauche socialiste (UGS), qui entendait regrouper les différents courants politiques minoritaires de la gauche des années 1950. Il prit part, comme délégué de la Seine, au premier congrès de cette nouvelle formation, les 19, 20 et 21 septembre 1958, où il se distingua notamment en signant une motion sur l’armée qui réclamait une réduction de la durée du service militaire et du budget de la défense nationale, la suppression des tribunaux militaires, la liberté d’information et de discussion dans l’armée, et un statut des objecteurs de conscience. A l’issue du congrès, il fit partie de la commission des conflits de l’UGS. Cependant, il ne suivit pas ses amis lorsque ceux-ci décidèrent de fusionner avec le Parti socialiste autonome et Tribune du communisme pour créer le Parti socialiste unifié. Il ne tenait pas à y retrouver les dirigeants socialistes SFIO, comme Daniel Mayer ou Robert Verdier, auxquels il s’était heurté dans les années 1944-1947.
Il ne renonça pas pour autant à tout engagement. Personnalité connue et respectée à gauche, il mit sa réputation au service de l’anticolonialisme et de la sauvegarde des libertés démocratiques. En 1959, il prit la présidence du comité Gérard Spitzer, pour la défense du directeur de La Voie communiste, qui avait été arrêté en raison de sa campagne pour une paix négociée avec la Résistance algérienne. De même, le 22 juin 1968, il signa dans le journal Le Monde, avec vingt-huit autres personnalités de la gauche, un appel invitant tous les républicains à s’unir contre les « comités d’action civique » mis en place par le pouvoir gaulliste. D’autre part, il manifesta la permanence de son désir d’œuvrer pour la paix et l’amitié franco-allemande en adhérant à l’association des Échanges franco-allemands, la future France-RDA. Il fut porté au Comité national de l’association par le premier congrès national des EFA, en décembre 1963, et y demeura jusqu’aux années 1970. En 1971, enfin, il réintégra le Parti socialiste, dont le congrès d’Épinay-sur-Seine avait opportunément, de son point de vue, évincé l’ancienne direction SFIO. Il termina sa vie comme simple militant de la 5e section de Paris. Il appartint par ailleurs à la Franc-maçonnerie, comme membre de la loge « La Fidélité » du Grand Orient de France.
Décédé le 3 mars 1978, il fut inhumé au cimetière parisien d’Ivry. Son parcours lui avait valu de multiples distinctions. Chevalier de la Légion d’honneur depuis 1924, pour son action durant la première guerre, il avait été élevé en 1947 au rang de commandeur de la Légion d’Honneur au titre de services exceptionnels rendus dans la Résistance, et était aussi titulaire de la médaille militaire, de la médaille de la Résistance. De ses trois fils, l’aîné, Jack, était devenu professeur de lettres, le second, Jean, journaliste, et le troisième, Marcel commissaire de police divisionnaire. Son neveu Tony Bloncourt, né de son frère Yves le 25 février 1921, avait été fusillé le 9 mars 1942 pour sa participation à la résistance communiste.

SOURCES : Arch. Nat., MI 18 639, dossier n° 2662. — Arch. Dép. Aisne, 11 479, 11 468, 2 M 742, 3 MM 4, 10756, Délibérations du Conseil général de l’Aisne (1945-1981) (notes de Frédéric Stévenot). — Arch. PPo. R.G., dossier « Élie Bloncourt » n° 554074. — Arch. OURS, correspondance Aisne. — Comptes rendus sténo. des congrès et conseils nationaux du PS SFIO, de 1936 à 1947. — Compte rendu sténo. des réunions du comité directeur du PS SFIO, de 1944 à 1946. — Presse militante : Le Populaire (1936-1948), La Bataille socialiste (1936-1950), Bulletin intérieur de la SFIO (1944-1948), Action (1947-1949), L’Union progressiste (1950-1955), Cahiers du progressisme (1956-1957). — J. Jolly, DPF, op. cit., tome II. — Notice DBMOF par J. Raymond. — Le Monde, 8 mars 1978. — Entretien du 23 février 1998 avec Jack Bloncourt. — Gérald Bloncourt, Le regard engagé. Parcours d’un franc-tireur de l’image, Éd. Bourin, 2004. — Éric Nadaud, « Élie Bloncourt (1896-1978), une figure du socialisme de gauche unitaire », revue Parlement(s), octobre-décembre 2009, p. 120-131.

Éric Nadaud

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