Né le 9 avril 1872 à Paris, mort le 30 mars 1950 à Jouy-en-Josas (Yvelines) ; homme de lettres et juriste, ministre ; dans le mouvement socialiste auquel il appartenait sans éclat, depuis la fin du XIXe siècle et dans la vie politique française qui le prit tout entier, au lendemain de la Première Guerre mondiale, Léon Blum joua un rôle de premier plan, de 1920 à sa mort, du congrès de Tours au Front populaire, du procès de Riom à la Libération et aux débuts de la IVe République.

[Hubert-Rouger, Encyclopédie socialiste, op. cit.]
Léon Blum était issu de deux familles juives d’Alsace. Il fut si souvent la cible du racisme qu’un jour il déclina lui-même ses origines. « Je suis né à Paris le 9 avril 1872, écrivit-il, Français, de parents français. Ma maison natale, 151, rue Saint-Denis, existe encore et chacun peut voir, en passant sa façade étroite et pauvre. Ma naissance a été déclarée à la mairie du IIe arrondissement de Paris. Mon père est né dans un village d’Alsace nommé Westhoffen, il y a maintenant plus d’un siècle, Français, de parents français. Ma mère est née à Paris, Française, de parents français. Mes quatre grands-parents sont nés français, en terre d’Alsace. Aussi loin qu’il soit possible de remonter dans l’histoire d’une famille plus que modeste, mon ascendance est purement française. Depuis que les Juifs français possèdent un état civil, mes ancêtres paternels ont porté le nom que je porte aujourd’hui. » (Le Midi socialiste 20 novembre 1938). C’est, en effet, en 1808, que se conformant à un décret impérial faisant obligation aux Juifs de porter un patronyme, les descendants d’un boucher nommé Baruch, du village de Westhoffen dans le Bas-Rhin, prirent le nom de Blum. Le père de Léon Blum, Abraham-August, avait pris la tête d’une maison de soieries, en gros, rue Saint-Denis, où il avait débuté comme employé. La mère de Léon Blum, née à Paris d’une famille alsacienne, était une demoiselle Picart, fort dévote et passionnée de justice. De ses quatre frères, nés comme lui rue Saint-Denis, l’un mourra en déportation. C’est donc dans un milieu de négociants aisés mais non point fortunés que naquit le futur leader socialiste que ses adversaires calomnieront souvent en l’accusant de vivre comme un nabab jouisseur.
Il était surtout riche de dons naturels : une vive intelligence et une sensibilité hors du commun. Au lycée Charlemagne où il se distingua d’emblée dans les disciplines littéraires, puis au lycée Henri-IV, il parcourut sans embûches le cycle des études secondaires, pour être bachelier à dix-sept ans et second prix de philosophie au concours général où, sur le thème de la justice, il affirma qu’« il ne faut pas en vouloir au criminel, mais le plaindre de tout ce qu’un ensemble de causes indépendantes de sa volonté l’a fait glisser si bas ». À dix-huit ans, Léon Blum entra à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, mais il négligea la préparation d’un professorat auquel il n’aspirait pas et échoua deux fois à la licence. Il démissionna, entreprit des études juridiques et, en 1895, conquit avec aisance la charge d’Auditeur au Conseil d’État. Devenu Maître des Requêtes, il fut, pendant vingt-cinq ans, par l’ingéniosité et la subtilité de son argumentation, par la clarté souveraine de son style, un brillant « commissaire du gouvernement ». Par ses conclusions qui font encore jurisprudence, Blum légiste s’efforçait de démontrer l’existence d’une réalité sociale sous-jacente derrière les problèmes de droit. En 1919, il quitta le Conseil d’État pour le barreau de Paris. Mais engagé, cette même année, dans la vie politique active, il ne cessera plus jusqu’à sa mort, d’occuper le devant de la scène dans un combat qui fut désormais sa vie.
Léon Blum, se détachant de l’anarchisme avec lequel il flirta dans sa jeunesse, avait donné son adhésion au socialisme dès 1898, en s’inscrivant au groupe de l’Unité socialiste. Il n’y était pas poussé par d’impérieuses contraintes sociales mais par cet amour de la vérité et de la justice qu’il puisa dans le milieu familial et parce que le socialisme s’incarnait pour lui dans deux hommes prestigieux, Lucien Herr qu’il avait connu, sans intimité, lors de son passage rue d’Ulm, et Jean Jaurès auquel il vouait une admiration qui ne se démentira jamais. Il renoua amitié avec Lucien Herr après leurs retrouvailles en 1893 et, c’est ce dernier, déclarera plus tard Léon Blum « qui a cristallisé toutes les tendances diffuses en moi et opéré le revirement de mon esprit individualiste et anarchiste vers le socialisme ». Si sa foi socialiste s’exalta dans le combat pour Dreyfus, sa conversion était donc antérieure à l’Affaire. Son action militante s’exerça à la base, presque dans l’anonymat, au bénéfice de l’unité socialiste. A travers les regroupements qui suivirent les congrès unitaires de Japy (1899) et de Wagram (1900) et qui s’opérèrent en fonction des positions prises sur la participation ministérielle de Millerand, Léon Blum se trouva en 1902 au Parti socialiste français de Jaurès et, avec ce dernier et le Parti socialiste de France de J. Guesde et d’Édouard Vaillant, au Parti socialiste SFIO, en 1905. L’unité acquise, son action se fit encore plus discrète après le congrès de Rouen (1905) du Parti socialiste français auquel il participa et jusqu’en 1915, année où, devenu chef du cabinet de Marcel Sembat, ministre des Travaux publics, il prit, jusqu’en décembre 1916, un premier contact avec les réalités de l’action gouvernementale.
Plus qu’à l’action politique, c’est à la vie littéraire que, jusqu’à la Grande guerre, Léon Blum consacra les loisirs que lui laissaient ses occupations professionnelles. Jeune lycéen à Henri-IV, il avait déjà collaboré à La Conque, revue éphémère qu’il avait fondée avec ses condisciples André Gide et Pierre Louys, puis au Banquet où sa signature voisinait avec celles de Marcel Proust, de Fernand Gregh et de Daniel Halévy. À partir de 1891, il collabora à La Revue Blanche, publication ardente, ouverte aux lettres étrangères et dont les tendances sociales rejoignaient une pensée libertaire alors dans tout son éclat intellectuel. Léon Blum y côtoyait les frères Natanson, Tristan Bernard, Alfred Capus, Charles-Louis Philippe, Octave Mirbeau et Jules Renard. Les écrits de jeunesse confiés à ces feuilles témoignent de la clarté de pensée de leur auteur en un style qui a déjà atteint la plénitude de ses moyens. C’est dans La Revue Blanche que Léon Blum publia, de 1895 à 1900, par fragments dialogués et sans signature, une œuvre qui sortira en librairie en 1901 sous le titre Nouvelles conversations de GOEthe avec Eckermann, sans indication d’auteur. Léon Blum s’ouvrit à son ami Jules Renard des scrupules qui lui interdisaient de mettre son nom à côté de celui de Gœthe. « Pourquoi pas ?, lui répondit l’auteur de Poil de Carotte. L’audace n’est pas de signer ce livre : c’est d’avoir eu l’idée de l’écrire. » C’est en ces termes, à un mot près, que Léon Blum expliquera pourquoi il signe la deuxième édition.
Léon Blum ne limita pas sa collaboration littéraire à ces publications plus ou moins confidentielles et promises à une courte existence. Il fut critique au Gil Blas, de mars 1903 à avril 1904 et tint la rubrique « la vie littéraire » dans l’Humanité d’avril 1904 à juillet 1909. Il assura la critique théâtrale pour deux ans à ComOEdia, à dater d’octobre 1908, puis il signa Guy Launay des articles donnés au Matin. De février 1912 à mars 1913, il eut, dans Excelsior, la responsabilité de la rubrique « Le théâtre et les mœurs ». L’Œuvre critique de Léon Blum a trouvé ses laudateurs et ses détracteurs. Pour Émile Faguet, Léon Blum est un « grand critique ». Pour Colette Audry, il est d’un « classicisme étroit ». Est-ce le caractère non engagé de cette Œuvre critique qui lui vaut l’éloge d’un confrère conservateur et les réserves d’une « camarade » socialiste ? Il est vrai que si sa critique accueille avec sympathie toutes les nouveautés, notamment celles qui traduisent l’évolution des mœurs et si elle approuve l’appel à de nombreux publics, son ouverture n’est pas spécifiquement socialiste. Non parce que le style en est d’un classicisme pur, accordé au mouvement de la pensée sans fausse éloquence sinon sans élégance, mais parce qu’il ne se soucie pas, ou si peu, de dégager la signification des Œuvres en fonction de critères de classes. Bref, il est certain que la critique littéraire de Blum n’est pas marxiste. Il est certain aussi qu’il n’aurait pas alors rejeté cette interprétation lui qui écrira en 1900 dans La Revue Blanche : « Nul n’ignore, parmi les socialistes réfléchis, que la métaphysique de Marx est médiocre, nul n’ignore que sa doctrine économique rompt une de ses mailles chaque jour. »
Ce style classique, cette audace de la pensée limitée aux modes littéraires, aux problèmes de psychologie et de mœurs, on les retrouve dans deux ouvrages de cette époque. Du Mariage qui fit scandale en 1907, que ses adversaires lancèrent encore à la face de son auteur quand il accéda au pouvoir en 1936, nous apparaît aujourd’hui comme une anticipation divinatrice sur l’évolution de la vie sexuelle. Stendhal et le Beylisme, son dernier essai de critique littéraire, paru en 1914, a rendu à l’admiration des lettres et de la jeunesse, un romancier longtemps méconnu, en même temps qu’elle le soustrayait aux tentatives d’annexion des écrivains conservateurs, Taine, Bourget, Faguet et Barrès. Blum qui ne se posait pas en critique littéraire marxiste, qui ne l’était pas, a compris, un demi-siècle avant que les « marxistes » le découvrent que Stendhal, tout comme Balzac, compte beaucoup plus comme témoin de son siècle que comme romancier créateur. Ecrit avec une sympathie qui éclaire l’intelligence de l’Œuvre sans altérer le jugement porté sur elle, cet essai reste une excellente introduction à l’œuvre stendhalienne.
C’est la Première Guerre mondiale qui changea le cours de la vie de Léon Blum. Non pas tant parce qu’un camarade de Parti, Marcel Sembat, l’appela, en raison de ses compétences et d’affinités intellectuelles certaines, à diriger son cabinet de ministre des Travaux publics dans le deuxième cabinet Viviani et le cinquième cabinet Briand. Mais parce que les circonstances et la volonté de son parti, un Parti socialiste bouleversé par la guerre et l’écho de la Révolution d’octobre en ont décidé ainsi, alors que Léon Blum, comme il le rappela au Procès de Riom, était déjà un homme mûr. L’adolescent et jeune dandy féru de lettres, devenu déjà une figure de proue de la plus haute juridiction du pays, se trouva hissé au rôle inattendu de chef d’un parti socialiste de tradition ouvrière. Au printemps de 1919, il inspira et rédigea le projet de programme électoral du Parti socialiste que ratifia le congrès national tenu à Paris, salle de la Bellevilloise, en avril 1919. Devant le congrès, son discours de pure inspiration jauressienne s’efforçait à la synthèse de tous les courants socialistes, notamment entre l’idée de réforme et l’idée de révolution. Le 16 novembre 1919, dans la 2e circonscription de la Seine (Ier, IIe, IIIe, IVe, XIe, XIIe et XXe arrondissements), second sur la liste de douze candidats socialistes menée par Paul Boncour et opposée à la liste d’Alexandre Millerand, Léon Blum fut élu député avec 49 379 voix sur 221 132 inscrits et 168 447 votants. D’emblée, avec le titre modeste de secrétaire, il prend la tête du groupe parlementaire de la SFIO. Il est à la fois l’éloquent interprète et l’élément conciliateur d’une opposition socialiste unanimement dressée contre la majorité et les gouvernements du Bloc national, mais déchirée sur les choix que lui impose l’histoire.
Au congrès national de Tours (25-30 décembre 1920) où se posa devant le Parti socialiste, le problème de l’adhésion à la IIIe Internationale née de la révolution victorieuse en Russie, l’heure n’était plus à la conciliation. Prenant position contre l’adhésion à la nouvelle Internationale aux conditions imposées par ses fondateurs du Parti bolchevick et en refusant, avec la minorité qui le suivait, de se plier aux volontés de la majorité, Léon Blum acceptait l’idée de la scission. Il l’acceptait puisqu’il se proposait de garder « la vieille maison » pour y accueillir, plus tard, ceux de ses enfants prodigues qui, selon lui, vont aller courir l’aventure. Il l’acceptait dans sa conclusion même quand il affirmait : « Nous sommes convaincus qu’en ce moment, il y a une question plus pressante que de savoir si le socialisme sera uni ou ne le sera pas. C’est la question de savoir si le socialisme sera ou s’il ne sera pas. » Pour Léon Blum, à Tours s’opposent donc deux conceptions du socialisme et c’est là tout le sens de son discours, un discours qui le fait passer de la position marginale qu’il occupait à l’ouverture du congrès à celle de leader incontesté de la SFIO telle qu’elle revit après la scission. Marginal, il l’était face aux partisans majoritaires de l’adhésion qui se comptaient sur la motion Cachin-Frossard et face aux « Reconstructeurs » groupés derrière Jean Longuet et Paul Faure. Exposant la doctrine révolutionnaire du Parti, Léon Blum évite d’en souligner le hiatus avec la pratique politique en écartant, habilement, toute référence à son attitude durant la guerre. Ce faisant, il rendit possible le rapprochement entre les animateurs du « Comité de Résistance » et les « Reconstructeurs » dont l’union allait continuer la SFIO.
Par sa densité, sa cohérence, sa puissance de conviction, le discours de Léon Blum à Tours domine un congrès qu’il ne conquiert pas. Il est le seul véritable discours doctrinal prononcé par les opposants à l’adhésion à la IIIe Internationale, laissant loin derrière, très loin, ceux de Paul Faure, de Longuet et de Sembat. Il contient, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, toute la pensée de Léon Blum et de son parti, pensée qu’il précisera, affirmera mais qui s’exprime là pour l’essentiel. Après avoir rappelé l’« effort sérieux et efficace de réadaptation [...] fait en commun dans le programme d’avril 1919 », Léon Blum repousse le « socialisme neuf » que l’on propose à Tours. « Il repose, dit-il, sur des idées erronées en elles-mêmes, contraires aux principes essentiels et invariables du socialisme marxiste. Il repose, d’autre part, sur une espèce de vaste erreur de fait qui a consisté à généraliser pour l’ensemble du socialisme international, un certain nombre de notions tirées d’une expérience particulière et locale, l’expérience de la révolution russe elle-même... » Il repousse l’idée d’un parti nouveau dans sa vie intérieure, dans la nature de ses rapports avec le mouvement syndical, dans son optique révolutionnaire. « Le débat, affirme-t-il, n’est pas entre la conception réformiste et la conception révolutionnaire mais entre deux conceptions révolutionnaires qui, en effet, sont radicalement et essentiellement différentes l’une de l’autre. » Assurant qu’il ne connaît « qu’un socialisme, le socialisme révolutionnaire, puisque le socialisme est un mouvement d’idée et d’action qui mène à une transformation totale du régime de la propriété et que la révolution c’est, par définition, cette transformation même ». Léon Blum interroge : « Où donc est le point de désaccord ? désaccord capital. » La révolution, selon la conception traditionnelle à laquelle il déclare rester fidèle, c’est la transformation d’un régime économique fondé sur la propriété privée en un régime fondé sur la propriété collective ou commune. Mais l’idée de révolution suppose une notion complémentaire : ce passage d’un ordre de propriété à un régime économique essentiellement différent, ne sera pas le résultat d’une série de réformes additionnées, de modifications insensibles de la société capitaliste, même si ces modifications accumulées préparent la révolution ; quand on en sera venu à la question essentielle, au régime même de la propriété, il faudra une rupture de continuité, un changement absolu, catégorique. Cette rupture suppose la conquête du pouvoir politique, non la conquête électorale mais « la prise de l’autorité centrale qui, actuellement, s’appelle l’État, par n’importe quels moyens, sans que ni les moyens légaux, ni les moyens illégaux soient exclus... » Cette conception révolutionnaire « qui était celle de Jaurès, de Vaillant, de Guesde, a toujours eu à se défendre, rappelle Léon Blum contre deux déviations contraires... » : la déviation réformiste de droite selon laquelle la révolution se ramène à une accumulation de réformes et la déviation de gauche, « celle qui consiste à penser que la conquête des pouvoirs publics est par elle-même une fin, alors qu’elle n’est qu’un moyen, qu’elle est le but alors qu’elle n’est que la condition, qu’elle est la pièce alors qu’elle n’est que le prologue [...]. Erreur anarchiste dans son origine » affirme-t-il, et « qui est à la racine de la doctrine communiste. Je le conçois, accorde Léon Blum, quand on est en présence d’un prolétariat tel que le prolétariat russe et d’un pays tel que la Russie... Mais, dans nos pays occidentaux, est-ce que la situation est la même ?... »
Cette différence de conception de la révolution n’a pas « qu’une importance de casuistique, ajoute Léon Blum. Elle est capitale en ce sens qu’elle mène à deux conceptions absolument différentes de l’organisation et de la propagande » et il refuse cette tactique renouvelée du blanquisme qui compte sur les masses inorganiques entraînées par les avant-gardes. La différence de conception de la révolution conduit aussi à des notions différentes de la dictature du prolétariat. « Nous en sommes partisans, déclare Léon Blum. Là aussi, nul désaccord de principe. Nous en sommes si bien partisans que la notion et la théorie de la dictature du prolétariat ont été insérées par nous dans un programme qui était un programme électoral. Nous n’avons donc peur ni du mot, ni de la chose. » Allant plus loin, Blum affirme : « Pour ma part, je ne pense pas, bien que Marx l’ait écrit [...] que la dictature du prolétariat soit tenue de conserver une forme démocratique [...]. Il n’y a aucune possibilité de déterminer d’avance quelle forme aura la dictature du prolétariat... »
Où est donc le désaccord ? « Il n’est pas non plus, répond Léon Blum dans le fait que la dictature du prolétariat soit exercée par un parti. En fait, en Russie, la dictature n’est pas exercée par les Soviets, mais par le Parti communiste lui-même. Nous avons toujours pensé en France que demain, après la prise du pouvoir, la dictature du prolétariat serait exercée par les groupes du Parti socialiste lui-même devenant, en vertu d’une fiction à laquelle nous acquiesçons tous, le représentant du prolétariat tout entier. La différence tient [...] à nos divergences sur l’organisation et sur la conception révolutionnaire. Dictature exercée par le parti, oui, mais par un parti organisé comme le nôtre et non pas comme le vôtre. Dictature exercée par un parti reposant sur la volonté et sur la liberté populaires, sur la volonté des masses, par conséquent dictature impersonnelle du prolétariat. Mais non pas une dictature exercée par un parti centralisé où toute l’autorité remonte d’étage en étage et finit par se concentrer entre les mains du Comité patent ou occulte. Dictature d’un parti, oui, dictature d’une classe, oui, dictature de quelques individus, connus ou inconnus, cela, non. » Cette dictature impersonnelle doit être aussi, selon Blum, « temporaire, provisoire », alors que pour Moscou « elle est un système de gouvernement stable ». Apostrophant la majorité, Blum s’écrie : « Vous concevez le terrorisme, non pas seulement comme le recours de dernière heure, non pas comme l’extrême mesure de salut public que vous imposerez aux résistances bourgeoises, non pas comme une nécessité vitale pour la Révolution, mais comme un moyen de gouvernement... »
L’histoire du mouvement socialiste a connu nombre de minorités rebelles et dissidentes qui ont survécu plus ou moins longtemps à l’état de sectes impuissantes avant de disparaître. Le Parti socialiste SFIO sorti du congrès de Tours à l’état squelettique offre un rare exemple contraire. Parce que sa renaissance lui doit beaucoup, parce qu’il dominait de haut ceux qui, par leur passé militant, pouvaient lui contester ce rôle, Blum apparut à l’opinion et apparaît encore à l’historien, comme le chef incontesté de ce parti. Il ne le fut pas d’emblée et sans partage, parce que, venu tard à la politique active, peu connu des militants, malgré le rôle qu’il joua dans l’élaboration du programme de 1919 et dans les débats du congrès de Tours. Il n’était que secrétaire du groupe parlementaire socialiste et n’entra à la Commission administrative permanente (CAP) du Parti qu’en 1927. Auprès des militants, son audience n’était pas à la mesure du prestige du secrétaire général Paul Faure. Entre les deux hommes, un partage des tâches s’établit peu à peu à compter de 1928 : à Paul Faure, la vie intérieure du Parti, à Léon Blum sa représentation dans l’arène nationale et internationale. Cet équilibre sera rompu au bénéfice de Léon Blum par la montée du Front populaire, par la victoire électorale et l’impact des réformes sociales de 1936. Mais, comme auparavant, l’accord des deux hommes assura une majorité stable à la direction du Parti socialiste jusqu’aux approches de la Seconde Guerre mondiale où leurs appréciations divergentes sur l’attitude à adopter face aux agressions des États totalitaires brisa l’unité du parti comme devait le révéler le vote du 10 juillet 1940 à Vichy où trente-sept parlementaires socialistes seulement, parmi les présents, refusèrent les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain.
Mais si Léon Blum ne fut pas vraiment l’homme de l’appareil du Parti, il fut, dans la vie politique parlementaire et extra-parlementaire, nationale et internationale, son plus prestigieux interprète. Il assurait à son organe quotidien Le Populaire une audience qu’il devait d’abord à l’article de fond de son directeur politique. Le Populaire fondé par Jean Longuet en 1918 fut à l’origine, la tribune des minoritaires de guerre du Parti socialiste. Aux approches du congrès de Tours, il devint l’organe de la tendance dite de « Reconstruction ». La scission accomplie, il devint le quotidien central de la SFIO, dirigé conjointement, à partir d’avril 1921, par Léon Blum et Jean Longuet, leaders des deux tendances qui, réunies à Tours, ont continué le Parti socialiste SFIO. Bientôt Léon Blum assuma seul la direction politique du Populaire et, quotidiennement, y suivait et y commentait la vie politique nationale et internationale. C’est une redoutable épreuve pour un homme politique, car les faits peuvent rapidement infirmer ou démentir les appréciations portées dans le feu de l’action. Il est certain que Léon Blum se révéla un grand journaliste politique par la promptitude avec laquelle il prenait la mesure de l’événement et par l’intelligence subtile avec laquelle il en analysait la portée. Et pourtant, on a pu relever quelques erreurs d’appréciation péremptoires. Après le léger recul du parti nazi aux élections législatives de l’automne 1932, Léon Blum affirma dans Le Populaire du 8 novembre : « Hitler est désormais exclu du pouvoir ; il est même exclu, si je puis dire, de l’espérance du pouvoir. » Dans le numéro du lendemain, sous le titre « La fin d’Hitler », il renchérit, assurant que « l’accès du pouvoir légal ou illégal est désormais clos devant Hitler. » Or, moins de trois mois plus tard, ce dernier était chancelier du Reich. Plus graves, certains jugements portés sur des faits moins contingents étonnent. A propos d’Hitler encore, il se trompa sur ce que serait sa politique extérieure comme il s’était trompé sur ses chances d’arriver au pouvoir, en écrivant dans Le Populaire du 18 janvier 1933 : « Il est infiniment peu probable qu’une fois installé au gouvernement, Hitler se livre à des provocations directes soit vis-à-vis de la France, soit vis-à-vis des puissances de l’Est. Comme tous les aventuriers parvenus au pouvoir, il s’efforcera sans doute de prendre rang parmi les hommes d’État réguliers, parmi les puissances établies. Révolutionnaire, il s’incline aujourd’hui devant la légalité allemande. Nationaliste, il s’inclinerait demain devant la légalité internationale. » Au lendemain de la guerre et de la Libération, sous le titre « Le MRP », dans Le Populaire du 24 octobre 1945, Léon Blum ne s’interroge pas avec plus de bonheur sur la signification de ce parti nouveau que sur la future politique extérieure du Führer. « Est-ce la vieille droite, se demande-t-il, qui, par une manœuvre artificieuse a jeté sa clientèle électorale derrière le MRP ? N’est-ce pas, au contraire, le MRP qui, par sa propagande, a éclairé et rallié la plus grande partie des troupes de la vieille droite ? Je me prononce, quant à moi, pour la seconde hypothèse. » Ainsi, Blum, chef d’un parti qui se dit « de classe », n’ignorant pas le marxisme, juge le MRP sur ses propres déclarations et non sur ses pratiques politiques, sur son caractère confessionnel facteur de confusionnisme, sur la nature sociologique de son électorat essentiellement paysan et petit bourgeois. Erreur d’appréciation d’autant plus grave qu’elle fondera plus tard le choix de la stratégie dite de « troisième force » par laquelle le Parti socialiste se fourvoiera sans résultats tangibles.
Comme Le Populaire n’atteignit jamais de gros tirages, c’est en définitive par son action parlementaire que Blum marqua la vie politique française entre les deux guerres mondiales. Il siégea de façon quasi ininterrompue à la Chambre des députés. Il y était entré, on le sait, en 1919. En l’absence de Jean Longuet et de Renaudel, battus dans la Seine et dans le Var, en l’absence d’Albert Thomas qui renonça à son siège du Tarn pour diriger, à Genève, le Bureau International du Travail, Blum devint le guide incontesté d’un groupe parlementaire réduit par l’ampleur de la victoire du Bloc national. Avec le même scrutin de liste départemental comportant représentation proportionnelle et prime à la majorité, Blum fut réélu dans la Seine en 1924, sur une liste du Cartel des gauches, avec 50 807 voix sur 171 927 votants, contre une liste de droite et une liste du Bloc Ouvrier et Paysan (BOP) présentée par le Parti communiste. Le retour au scrutin uninominal lui fut fatal en 1928 dans la 2e circonscription du XXe arr. de Paris. Au 1er tour de scrutin, il obtint 6 060 voix, devancée par Jacques Duclos, communiste (7 712) et suivi par deux candidats de droite, Gautrat (3 045) et Faillet (2 973), un radical-socialiste Fieschi (1 578) et trois candidats de faible poids. Fieschi se désista pour Léon Blum, Faillet pour Gautrat et Léon Blum, avec 6 801 voix fut battu par Jacques Duclos (8 199), 6 450 voix allant à Gautrat. Le vide créé à la Chambre des Députés par cet échec mesurait le rôle de premier plan tenu par Léon Blum, porte-parole inégalé du groupe socialiste, mais aussi véritable leader de l’opposition parlementaire face au Bloc national puis à l’Union nationale de Poincaré, en ce temps où l’opposition communiste était numériquement réduite. La fonction de secrétaire du groupe socialiste alla à Vincent Auriol.
Bientôt, Léon Blum reprit sa place au Parlement à la faveur d’une élection législative partielle provoquée, dans la 1re circonscription de Narbonne (Aude), par la mort du député socialiste Yvan Pélissier. Deux militants locaux pouvaient briguer ce siège, Eugène Montel et le Dr. Lacroix, maire de Narbonne. Eugène Montel fut choisi mais pour oublier la rivalité qui l’avait opposé à Lacroix et pour permettre à Léon Blum de rentrer au Palais-Bourbon, il se désista en sa faveur et Léon Blum devint le candidat de la Fédération socialiste de l’Aude, le 14 avril 1929. Les radicaux audois, depuis longtemps fort hostiles au socialisme, lui opposèrent Roger Gourgon. Jeune et brillant avocat, se disant attaché à la laïcité, mais refusant d’en faire une « arme de combat », il pouvait rallier les fidèles d’une droite d’avance hors jeu. Il le pouvait d’autant plus que les catholiques de l’Aude qui firent si souvent la courte échelle aux socialistes depuis la fin du XIXe siècle contre la « dictature sarrautiste » et la « sectaire Dépêche » et qui, en 1928, avaient en grand nombre préféré Yvan Pélissier, au même Roger Gourgon, se dressèrent contre Léon Blum. Son envergure les inquiétait. Ses origines réveillèrent un antijudaïsme latent dans le Midi, jusque dans les milieux de gauche et qu’attisa, L’Eclair, le quotidien royaliste de Montpellier. On se référa au livre Du Mariage pour souligner « l’ambiguïté » des convictions morales de son auteur. Un comité local de l’Union républicaine et nationale » invita les « républicains nationaux, patriotes et hommes d’ordre, à soutenir Roger Gourgon contre le socialiste international Blum », et l’Union diocésaine appela les catholiques à voter radical, si pénible que soit ce geste afin de barrer la route à un « ennemi, non seulement de la religion catholique, mais de la propriété, de l’ordre et de la patrie ». Le Parti communiste mit sur les rangs un militant de l’Hérault, l’instituteur Raoul Calas, auquel une condamnation politique récente à quatre mois de prison conférait l’auréole du martyre. Un notable de la société locale, directeur de la revue régionaliste Septimanie, Paul Duplessis de Ponzilhac, se présenta isolé, mais représentait, sous l’étiquette « socialiste indépendant », l’idéal d’une droite modérée ouverte aux réformes sociales. Face à trois méridionaux, Blum, « Juif parisien », risquait de faire figure d’intrus et il dut réfuter deux reproches essentiels, être un ennemi de toute propriété et un buveur d’eau ignorant des questions agricoles dans un pays de petits propriétaires viticulteurs. La campagne fut ardente, de part et d’autre. Tous les ténors socialistes vinrent épauler Léon Blum qui se retrouva, à Narbonne, pour la première fois depuis le congrès de Tours, face à Marcel Cachin venu soutenir Calas, Léon Blum l’emporta dès le premier tour : sur 14 032 inscrits et 11 757 suffrages exprimés, il recueillit 5 886 voix, 5 871 allant à ses trois rivaux Gourgon (5 026), Calas (589) et de Ponzilhac (256).
Léon Blum reprit sa place à la tête du groupe socialiste en qualité de président, fonction nouvelle, Auriol demeurant secrétaire, et il resta, jusqu’à la chute de la IIIe République, député de Narbonne, toujours réélu au 1er tour de scrutin. En 1932, sur 14 504 inscrits et 11 157 suffrages exprimés, il obtint 6 226 voix contre 2 204 à Faucon, radical, 1 344 à Sèbe, candidat de droite, 492 à A. Tailhades, communiste et 148 à Badoc-Loyal, agrarien. En 1936, sur 14 419 inscrits et 11 364 suffrages exprimés, il rassembla 6 163 voix contre 2 734 à Sabatier, socialiste indépendant, 1 481 au candidat de droite H. Leroy-Beaulieu et 986 à A. Tailhades, communiste. Cependant, Léon Blum ne poussa pas de profondes racines dans le Narbonnais. Il se déchargeait des questions purement locales sur Eugène Montel et, si les militants socialistes étaient fiers de l’avoir pour représentant, la population au naturel jovial et bon enfant, ne goûtait que médiocrement la distinction de ses manières et le raffinement de son éloquence. Léon Blum a confessé lui-même qu’il n’était pas intégré dans la société locale. Evoquant l’exode de 1940 et sa recherche angoissée du lieu où il pourrait se fixer pour continuer à agir, il a écrit dans ses Mémoires : « Je n’avais plus de maison, je n’avais plus de ville, puisque ma ville natale, la seule où j’eusse jamais vécu était Paris. Depuis dix ans, sans doute, je représentais Narbonne à la Chambre [...]. Mes amis de Narbonne m’avaient permis de reprendre ma place au Parlement au moment où notre Parti jugeait ce retour indispensable. Mais je n’étais attaché à Narbonne que par la gratitude et par l’affection. Je n’y avais jamais fait que de brefs séjours, ou, pour mieux dire, de brefs passages. Je n’y étais nécessaire à personne ni à rien. » Un mois après son élection comme député, en mai 1929, Blum posa sa candidature au siège de conseiller général de Narbonne qu’occupait également Yvan Pélissier. Il fut aisément élu mais sa domiciliation narbonnaise étant douteuse, le Conseil d’État s’apprêtait à annuler cette élection quand vint le renouvellement de 1931. Léon Blum jugea bon de laisser à Eugène Montel, leader du socialisme narbonnais, le canton sûr de Narbonne, pour se présenter à sa place dans le canton plus difficile de Coursan, « se lier encore plus intimement à la vie de sa population rurale » et signifier, contre des bruits intéressés, qu’il serait, en 1932, « candidat à Narbonne et nulle part ailleurs ». Mais il ne recueillit que 1 524 voix et échoua devant le Dr. Carrière, « candidat de concentration républicaine » (1646). Si l’Aude ne devait compter qu’un conseiller général socialiste, Léon Blum avait pensé qu’il valait mieux que cet unique élu fut Eugène Montel.
Qu’il fût député de Narbonne ou député de Paris, Léon Blum, parlementaire, ne fut jamais l’homme des soucis et des vérités d’arrondissement. Il a été l’éloquent interprète de l’opposition socialiste dans les grandes batailles politiques durant deux décennies. Il y a apporté les qualités qui avaient déjà fait le succès du Maître des Requêtes au Conseil d’État et qui caractérisaient aussi l’orateur des congrès nationaux et internationaux et celui des réunions publiques. Léon Blum n’avait pas les qualités que l’on dit être celles de l’orateur, et surtout pas celles de l’orateur populaire. Si sa taille était grande, son maintien aristocratique, accusé par un évident souci d’élégance vestimentaire et par le lorgnon correcteur d’une forte myopie, ses gestes saccadés et nerveux du bras et de la main, et surtout sa voix faible ne lui permettaient pas de dominer un auditoire par des moyens extérieurs ou subalternes. Son talent oratoire résidait dans l’enchaînement logique qui donnait à ses discours une grande force de persuasion. Il ne manquait pas de passion mais elle était toute intellectuelle. L’écrivain au style classique, le légiste de formation et de métier qu’il avait été, on les retrouvait dans la dialectique serrée de l’orateur. On chercherait en vain dans ses discours la splendeur des images jauressiennes qu’il admirait tant, mais on y trouve un souci de convaincre qui traduit à la fois la chaleur de la pensée et le respect de l’auditoire. Il s’adressait avec les mêmes armes, celles de la raison, aux masses populaires et au Conseil d’État, aux militants des congrès socialistes et aux parlementaires, aux plénipotentiaires de la SDN et aux auditeurs mondains du Théâtre des Ambassadeurs où il disserta sur Jaurès.
Léon Blum prononça son premier discours à la Chambre des Députés, le 30 décembre 1919 sur un problème technique, celui des Compagnies de chemins de fer. Il traita des concessions, des subventions, du déficit. Pendant près de quatre heures, très à l’aise à la tribune, il montra qu’il restait l’homme des dossiers. Mais il parla aussi en homme politique ayant une autre conception du service public. Il revint sur le même sujet en 1921 en proposant la nationalisation des Compagnies ferroviaires. Pendant cette première législature, face à la majorité du Bloc national, l’opposition de Léon Blum porta d’abord sur les questions financières liées aux problèmes des réparations et des rapports franco-allemands. Dès 1921, il dénonça l’artifice des « dépenses recouvrables » qui permettait au gouvernement de présenter un budget en équilibre par référence aux paiements aléatoires de la dette allemande. Derrière le slogan « l’Allemagne paiera », il dénonçait le mensonge d’une politique de facilité. En 1923, il combattit l’impôt cédulaire sur les salaires et le projet de « double décime » sur l’ensemble des contribuables. Il mena en janvier une lutte ardente contre l’occupation de la Ruhr, face à la majorité nationaliste, et face à un groupe radical divisé et embarrassé. Sur ces projets financiers et sur cette politique diplomatique et militaire, il fourbissait les armes qui allaient assurer devant le pays, la victoire électorale du Cartel des gauches en 1924 et il attirait sur sa personne la haine des nationalistes qui vilipendèrent en lui « l’avocat de l’Allemagne ». Ces idées qui l’exposaient aux attaques meurtrières de la droite, il les reprit en cette année 1923, en Allemagne même, au congrès de reconstitution de l’Internationale ouvrière et socialiste (IOS) à Hambourg où il retrouva l’audience de Jaurès à Bâle en 1913. Il critiqua les traités de paix, imposés et non négociés, compromis bâtard entre le droit et la force. Il regretta que la SDN fut plus un syndicat des gouvernements qu’une société des peuples. Il dénonça la clause blessante de la responsabilité exclusive de l’Allemagne dans le déclenchement de la guerre, et l’absence fâcheuse de toute préoccupation économique dans l’organisation de la nouvelle Europe.
La victoire du Cartel des gauches modifia les conditions de l’action parlementaire de Léon Blum qui, avec le groupe socialiste, soutenait les gouvernements radicaux. Il appuya la politique d’Herriot de coopération plus confiante avec les alliés de la Grande guerre, de détente vis-à-vis de l’Allemagne et de paix générale, politique illustrée par la formule « arbitrage, sécurité, désarmement », à laquelle Léon Blum préférait celle de « désarmement, arbitrage, sécurité ». À Hambourg, il avait proposé un début unilatéral de désarmement pour amorcer le mouvement, créer les conditions de l’arbitrage et donner le sentiment de sécurité qui permettrait d’aller vers le désarmement général simultané et contrôlé. Il reprendra souvent cette idée, notamment dans Le Populaire. Mais sur les problèmes financiers, Léon Blum n’épargna pas la politique classique d’Herriot et de ses successeurs. En 1925, il proposa une contribution exceptionnelle et unique sur les capitaux et il combattit vivement le projet d’allégement de la dette flottante de Joseph Caillaux. En 1926, il demanda une politique plus efficace de lutte contre la fraude fiscale en transformant les titres au porteur en titres nominatifs. Le renversement de la majorité cartelliste en 1926 donna la priorité aux problèmes financiers, budgétaires et monétaires et Léon Blum dénonça la politique de Poincaré à laquelle il reprochait de faire supporter par les travailleurs le poids du redressement financier.
L’échec électoral de 1928 à Paris n’interrompit pas longtemps l’action parlementaire de Léon Blum puisqu’il allait vite retrouver un siège à Narbonne. En cette année 1928, Léon Blum, devenu veuf de sa première femme Lise Bloch mère de son fils Robert, épousa Thérèse Pereira, membre de la 16e section socialiste de Paris qui fut, pour dix ans, la compagne de sa vie privée et de son action militante, notamment dans l’Aude où, plus que son mari, elle s’inséra dans la vie socialiste locale, jusqu’au moment où, en janvier 1938, elle disparut, alors que de graves difficultés assaillaient son mari. Redevenu député, Léon Blum ne se désintéressa pas des problèmes très particuliers de ses nouveaux mandants jusqu’en 1931, il suggéra des mesures en faveur des vignes irriguées et fit inscrire dans le programme électoral du Parti socialiste un projet d’assurance nationale contre les calamités agricoles. Mais il demeura attaché aux grandes questions nationales et internationales et il mena une vive opposition à Poincaré, à Tardieu et à Laval. À la politique de déflation menée souvent par décrets-lois, il opposa l’idée d’un développement du pouvoir d’achat pour résoudre la crise de mévente et de surproduction. En octobre 1933, son opposition au prélèvement sur les traitements des fonctionnaires contribua à la chute du cabinet Daladier. Il demanda la création d’une commission d’enquête sur l’affaire Stavisky, scandale politico-financier exploité par la droite contre les institutions républicaines, mais le 6 février 1934, il se dressa avec résolution contre l’émeute anti-parlementaire fomentée par les « Ligues » et il ne dépendit pas de lui que le gouvernement Daladier auquel il promettait son soutien, n’y fit face. La tension internationale accrue par l’arrivée d’Hitler au pouvoir donna une brûlante actualité aux problèmes extérieurs et aux questions intérieures s’y rattachant. Si Léon Blum avec le groupe socialiste, se refusa en 1934, comme en 1933, à voter les crédits pour des besoins militaires exceptionnels, il reconnut, le 18 décembre 1934 que le devoir du prolétariat de défendre le sol de la Nation attaquée, peut coïncider avec son devoir de classe. C’est qu’il n’approuvait guère la façon dont les gouvernements successifs menaient la politique extérieure. Il combattit vivement contre Pierre-Étienne Flandin, le retour au service militaire de deux ans et, sur le plan purement diplomatique, la politique de « maquignonnage » de Pierre Laval. Il dénonça avec vigueur la conduite de ce dernier dans les conversations menées à Rome avec Mussolini et devant l’agression italienne contre l’Ethiopie. « Pour vouloir la paix, lui lança-t-il à la Chambre des Députés le 28 décembre 1935, il faut la vouloir avec franchise et courage. Vous avez procédé dans les grandes affaires du monde comme nous vous avons vu procéder dans nos petites affaires. Vous avez annulé vos paroles pour vos actes et vos actes par vos paroles. Vous avez tout altéré par la combinaison, que, trop, peu sensible à la puissance des grandes choses désintéressées, vous avez tout ramené à l’échelle de vos petits moyens. »
Après la journée sanglante du 6 février 1934, Léon Blum fit face au révisionisme anti-parlementaire du cabinet Doumergue à la Chambre des députés et aux menées des Ligues factieuses dans la rue. Dans le feu de cette action inaugurée par la puissante manifestation populaire parisienne du 12 février 1934 puis celle anniversaire du 10 février 1935 au cours de laquelle Léon Blum et Maurice Thorez se trouvèrent portés, place de la République, sur la même tribune, par l’élan populaire, se forgea l’unité d’action du Parti socialiste et du Parti communiste et se prépara le Rassemblement populaire qui allait porter au pouvoir celui qui depuis bientôt vingt ans incarnait l’opposition parlementaire.
Le problème du pouvoir auquel Léon Blum se trouva confronté en 1936 était justement celui sur lequel il avait apporté une contribution personnelle à la doctrine socialiste. Le marxisme, on le sait, n’inspirait guère les démarches intellectuelles du jeune critique littéraire qu’il était au tournant du siècle. Il l’a exécuté sommairement en 1900 dans La Revue Blanche. Devenu socialiste, il connaît mieux le marxisme, s’y réfère parfois, mais on ne peut dire qu’il lui ait apporté une adhésion sans réserve et qu’il en ait fait l’outil préféré de ses investigations intellectuelles et de ses démarches politiques. Il le brandit plutôt comme un drapeau auquel il voue un attachement sentimental contre le révisionnisme des néos-socialistes, quand il écrit dans le Populaire du 14 août 1933 : « Dans l’état présent des choses un socialiste antimarxiste ne serait plus socialiste et deviendrait rapidement un antisocialiste. Comment nous dégagerions-nous d’ailleurs de cette identité entre socialisme et marxisme quand ce sont nos plus enragés ou nos plus cyniques adversaires qui en font état contre nous [...]. Marxisme est le nom qu’en France et ailleurs on a toujours donné au socialisme lorsqu’on voulait le combattre, le vilipender, l’extirper [...]. Quiconque s’attaque au socialisme, quiconque veut le tourner en dérision ou en objet de haine, le qualifie de marxisme. Raison de plus pour relever orgueilleusement, comme jadis les Gueux de Guillaume d’Orange, le nom sous lequel on prétend nous railler ou nous accabler. Oui, nous sommes marxistes. » Il ne faut pas en douter, Léon Blum répond aux diatribes antimarxistes de Hitler et de ses émules par cette profession de foi qui éclate comme un défi. À partir de A l’Echelle humaine, Léon Blum semble prendre à nouveau ses distances avec le marxisme mais les idées qu’il professa après 1945 n’étaient pas nouvelles. Ainsi, il préféra toujours la formule « action de classe » qu’il fit introduire dans les nouveaux statuts du Parti socialiste en août 1945, à l’expression « lutte de classes » des statuts de 1905. Il prétendait que la première traduisait mieux ce que voulait dire la seconde. L’expression lutte de classes, selon lui, englobe « trois notions parentes, solidaires, se pénétrant l’une l’autre, miroitant l’une avec l’autre, c’est entendu, mais cependant distinctes et autonomes en ce sens que l’exactitude ou l’inexactitude de l’une n’entraîne pas l’exactitude ou l’inexactitude des deux autres : lutte de classes - au sens strict - loi d’explication rétrospective de l’histoire ; antagonisme croissant des classes, loi du processus de la société capitaliste s’accélérant d’elle-même vers sa destruction révolutionnaire ; action de classe - loi tactique et par conséquent organique des partis prolétariens. Quand nous disons : un parti socialiste est forcément un parti de classe [...] à laquelle de ces trois notions nous référons-nous ? À la première ? Certainement pas. On ne fonde pas un parti sur une loi rétrospective de l’histoire. À la seconde ? peut-être. Cela n’est pas impossible. La notion antagonisme croissant des classes n’est pas d’ordre rétrospectif. Elle contient, elle, une analyse du présent et une prévision de l’avenir. Mais je pense pour ma part, et il me paraît difficile de contester qu’après un siècle d’épreuve, la notion de croissance continue de l’antagonisme des classes apparaît comme l’un des points de moindre résistance de la construction marxiste. La croissance continue des antagonismes de classe implique une continuité dans la croissance de la concentration capitaliste, de la prolétarisation des classes moyennes, de la paupérisation des petits propriétaires paysans, et sur aucun de ces points la prévision de Marx ne s’est exactement vérifiée. Le processus de décomposition du capitalisme est plus complexe et moins régulier. D’autre part, il est impossible de ne pas compter, dans la tactique politique des partis socialistes, avec l’effet compensateur d’un phénomène inverse. Je veux parler des états de solidarité entre classes que créent, de façon plus ou moins durable, les crises internes des États, solidarité illusoire quand il s’agit de crises cycliques de l’économie, mais réelle quand il s’agit de crises d’un caractère vraiment national mettant en cause l’existence, l’indépendance ou la liberté du pays. Mes hésitations d’esprit à cet égard sont d’ancienne date. Je les avais exprimées déjà au congrès de Lyon, il y a une vingtaine d’années, contre Séverac* et Zyromski* et la réflexion n’a fait que les confirmer. À la troisième ? Certainement. Quand on définit un parti socialiste en tant que parti de classe, on entend en réalité que ce parti pratique l’action de classe. Ce qui signifie que son objectif est la conquête du pouvoir politique au nom et par le moyen du prolétariat organisé qu’il représente... » et qu’« il n’attend [...] la victoire finale que [...] de l’action spécifique du prolétariat organisé. » « La libération des travailleurs sera l’Œuvre des travailleurs eux-mêmes. » (La Revue socialiste, n° 3, juillet 1946, pp. 260-261.)
Léon Blum prétendait aussi être fidèle à Marx en rattachant le socialisme au matérialisme historique mais non au matérialisme philosophique. « On trouve dans Marx, écrit-il dans Le Populaire du 29 juin 1947, une philosophie de l’histoire et il faut la considérer comme une partie intégrante de son système, car elle ne lui fournit pas seulement l’explication de l’évolution économique dans le passé ; elle est un des éléments constitutifs de sa prévision révolutionnaire. Mais jamais Marx n’a entendu l’étendre aux problèmes de la connaissance et de l’existence, et il n’eût pu le faire sans ruiner sa conception maîtresse de l’action prolétarienne, de l’action de classe. C’est ce qu’a fait cependant le communisme léniniste et stalinien. Ce qu’on appelle, inexactement d’ailleurs selon moi, le matérialisme historique de Marx est devenu entre ses mains le matérialisme tout court, c’est-à-dire une explication philosophique et métaphysique de la vie, de la pensée, de l’homme, de l’univers. On peut assurément être tout à la fois socialiste marxiste et matérialiste : le cas est fréquent et, en un sens, c’était celui de Marx lui-même. Mais ce qui est inouï, ce que Marx n’aurait jamais supporté, c’est de poser en principe qu’on ne puisse être socialiste et socialiste marxiste sans adhérer à la philosophie ou à la métaphysique matérialiste... » Comme cet article était une réponse à Maurice Thorez, Blum écarte le « bobard » de sa conversion au catholicisme depuis son retour d’Allemagne et livre le fond de sa pensée philosophique en écrivant : « Quelle que soit ma prédilection pour Platon, les systèmes qui, comme le sien ou comme celui de Descartes, posent l’esprit et la matière comme deux substances distinctes n’ont jamais eu de prise sur ma pensée ; j’ai toujours été attiré par les métaphysiques qui d’Aristote à Schopenhauer, considèrent la personne humaine - corps et âme - comme une unité et l’univers comme un tout. L’imputation de Maurice Thorez manque donc en fait son but. Mais quand elle serait exacte ! Alors, si j’étais un disciple de Platon ou de Descartes, si je croyais à la distinction de l’âme et de la matière, de la pensée et de l’étendue, si j’affirmais la primauté de l’âme et de la pensée, je serais disqualifié du même coup comme militant socialiste et mes camarades devraient me refuser toute confiance, tout crédit ! Voilà, conclut-il, ce qui, du point de vue purement marxiste, est proprement un scandale. »
Il n’est pas exact de dire que Blum « trouva sa propre ligne idéologique dans une synthèse de Marx et de Jaurès ». La synthèse existait déjà chez Jaurès et Blum, peu familiarisé avec l’Œuvre de Marx, n’intègre du marxisme que ce que lui apporte la profondeur de la pensée de Jaurès dont il se voulait le continuateur. Dans la brochure maintes fois rééditée, Pour être socialiste et dans « L’idéal socialiste » publié par La Revue de Paris de mai 1924, Blum a essayé de donner un fondement idéologique à sa conviction, souvent affirmée, que le socialisme naîtrait du besoin moral d’une société meilleure lié à la certitude que les facteurs économiques rendaient une telle société inéluctable. Mais il n’est pas aisé de résoudre la contradiction qui réside dans l’union d’impératifs moraux et de la nécessité historique. Comme Blum ne croit pas à un « 4 août de la bourgeoisie », la Révolution ne sera, selon lui, réalisée que par l’action de classe du prolétariat et comme il nie que la situation de la classe ouvrière puisse s’améliorer indéfiniment, il viendra un moment où devra s’opérer la rupture entre l’ordre ancien et l’ordre nouveau. Dans cette vision d’avenir réside pour lui l’opposition fondamentale entre le radicalisme, parti d’évolution réformatrice et le socialisme, parti de transformation révolutionnaire. Et c’est pour imposer cette rupture qu’il n’a jamais rejeté la nécessité, réaffirmée en 1920 à Tours, de la « dictature du prolétariat », même quand il l’a appelée « vacances de la légalité ». Mais, ces « vacances », il les veut transitoires ; cette « dictature », il ne l’envisage pas comme un système stable de gouvernement fondé sur la terreur, il la veut non seulement éphémère, réduite au temps nécessaire à asseoir la légalité nouvelle, mais aussi « impersonnelle », assurée certes par le Parti socialiste, expression de la classe ouvrière, mais parti démocratiquement organisé. Léon Blum voit dans ces caractères de la Révolution, de la nature du Parti et de la dictature du prolétariat, l’opposition entre le socialisme et le bolchevisme dont il a toujours affirmé, par ailleurs, la communauté des critiques faites à la société capitaliste et des objectifs finaux.
Le Parti socialiste ne se bornant pas à attendre l’arme au pied, l’heure de la rupture révolutionnaire, participant à la vie démocratique du pays, sollicitant le suffrage universel, voit se poser devant lui le problème du pouvoir sans que pour autant la révolution soit à l’ordre du jour. À cette interrogation de l’histoire, Léon Blum a donné une réponse personnelle en distinguant « l’exercice légal » du pouvoir de la « conquête révolutionnaire » du pouvoir. L’exercice du pouvoir offert par le libre jeu de la démocratie, par le hasard des consultations électorales pourrait conduire le Parti socialiste à être le « gérant loyal » du système, formule qu’on lui a beaucoup reprochée. La conquête du pouvoir, dans des conditions exceptionnelles, permettrait au Parti socialiste, par tous les moyens, y compris les moyens légaux, de s’installer au cœur du système pour en briser la logique et ouvrir la phase de transformation révolutionnaire. Plusieurs fois déjà, depuis 1920, Léon Blum, par petites touches, avait esquissé cette thèse qu’il explicita le 10 janvier 1926 au congrès extraordinaire de la Bellevilloise, à Paris, et que, par la suite, il reprit souvent. Cette thèse infléchissait l’orientation du mouvement socialiste, admettait le compromis tout en gardant les formules révolutionnaires rituelles. Elle écartait les dangers d’une tentative révolutionnaire prématurée, mais exposait aux risques peut-être plus réels et plus grands d’une révolution toujours hypothétique, toujours remise à plus tard, tel l’échec de la révolution allemande qui doit tant à la social-démocratie majoritaire, aux Ebert et aux Noske et qui laissa intact la société qui allait enfanter Hitler. Cette distinction établie entre exercice et conquête du pouvoir, Léon Blum s’est efforcé de reculer le plus possible l’exercice du pouvoir et notamment l’épreuve du pouvoir par un Parti socialiste minoritaire, c’est-à-dire la participation ministérielle. Dans toute l’Europe où, entre les deux guerres, les partis sociaux-démocrates sont entrés sans réserves dans le jeu parlementaire et gouvernemental, la France fait exception et Léon Blum est pour beaucoup dans le fait que le Parti socialiste SFIO soit resté un parti d’opposition. Il a voulu garder le parti intact pour le jour où il serait à même de diriger le gouvernement. Il a voulu limiter au maximum les concessions doctrinales, rançon de l’intégration des socialistes au régime parlementaire. Ce souci, déjà évident dans le célèbre discours du congrès de Tours, devait beaucoup aux conditions dans lesquelles la scission intervint en France et à l’existence d’un grand Parti communiste. Il visait à ne pas abandonner au Parti communiste le terrain solide de la doctrine et à préserver les chances d’une reconstitution de l’unité que Léon Blum envisageait comme un retour à la « vieille maison » de ceux auxquels il reprochait de s’être ralliés à une conception nouvelle et erronée du socialisme. C’est que, pendant longtemps, Léon Blum commettant, l’histoire l’a prouvé, une erreur de jugement, a vu dans le bolchevisme une déviation passagère, née des circonstances dramatiques de la guerre et des espoirs suscités par la Révolution russe survenue dans des conditions très particulières. Il a longtemps pensé qu’avec les années cette déviation finirait par se tarir et finalement rejoindre sa source. Constatant la vanité de cet espoir de retour, et pour rivaliser à armes égales avec le Parti communiste, Léon Blum, outre la pureté doctrinale, a voulu garder au Parti socialiste son audience ouvrière. S’il se félicitait que les élections de 1924 et de 1928 eussent élargi la clientèle paysanne et rurale de la SFIO, il s’inquiétait que ce fût au détriment de celle des villes et des régions ouvrières. Il craignait que ce glissement rendit intenables les positions doctrinales auxquelles il s’accrochait et déséquilibrât les bases sociales des deux partis se réclamant du socialisme. Cette préoccupation entrait pour beaucoup dans son refus de participation de la SFIO à des gouvernements bourgeois, une expérience malheureuse ou infructueuse risquant de hâter son glissement de l’extrême gauche vers le centre.
Peu avant la Seconde Guerre mondiale, Léon Blum fit sa profession de foi socialiste la plus claire et la plus théorique dans la préface qu’il donna à la traduction française de l’Ere des Organisateurs de James Burnham. L’auteur affirmait que la destruction du capitalisme ne conduit pas nécessairement au socialisme, que le régime économique et social de son temps qui n’est plus le capitalisme, n’est pas non plus le socialisme mais préfigure un nouveau régime, héritier du capitalisme, le régime directorial. Après avoir rappelé ce qui est pour lui « une des conclusions essentielles du marxisme », « destruction du régime capitaliste et construction du régime socialiste se confondent », Léon Blum admet que « le capitalisme n’est pas intégralement détruit, si la suppression de la propriété privée des moyens de production laisse subsister l’ensemble des rapports économiques et sociaux qu’elle avait engendrés : le salariat, les formes autoritaires de la gestion patronale, l’iniquité foncière dans la répartition des richesses produites, la perception des profits indépendants du travail ou venant en addition indue à la rémunération normale du travail. Je dirai même que le capitalisme n’est pas intégralement détruit si la suppression de la propriété privée laisse subsister les rapports moraux qui en sont issus, je veux dire, cette hiérarchie des hommes correspondant à la hiérarchie présumée des conditions et des tâches, et qui se traduit par une inégalité dans toutes les formes du comportement humain. » Mais, contre James Burnham, Léon Blum affirme que ces « régimes directoriaux », « bien loin de constituer le type définitif vers lequel se dirigent les sociétés humaines, ne représenteraient au mieux qu’un « type intermédiaire », qu’une formule transitoire, qu’une étape passagère dans le mouvement vers le socialisme ». Et, il résume un long développement étayant cette affirmation en assurant que « pour transformer le régime directorial de M. James Burnham en régime socialiste, ce qui est nécessaire et suffisant est d’y introduire la démocratie. Une fois détruite la propriété privée capitaliste, le jeu libre de la démocratie est nécessaire et suffisant pour extirper les résidus du capitalisme, pour empêcher la constitution en classe privilégiée des chefs techniques, pour réserver à la masse des travailleurs sa part légitime dans le contrôle et la gestion des moyens de production pour assurer à l’ensemble du travail collectif son caractère essentiel d’égalité. » Et Léon Blum termine par un acte de foi et un exemple. « Je crois, écrit-il, que les sociétés « directoriales » qui pourraient émerger d’une période de transition et de confusion se dirigeraient plus ou moins rapidement vers le socialisme par l’effet d’une sorte d’attraction démocratique. Peut-être, dans cette Russie soviétique, que M. James Burnham considère comme le modèle anticipé des régimes directoriaux cette translation a-t-elle commencé à notre insu ? »
Quel socialisme, en définitive, incarnait Léon Blum ? Pour lui-même, tout simplement, le seul socialisme qu’il reconnût, le socialisme révolutionnaire. Il en a exposé la doctrine au congrès de Tours en 1920. Il l’a reprise au congrès national de la SFIO à Paris en septembre 1946. « Notre objet est la transformation révolutionnaire de la structure sociale, c’est-à-dire du régime de la production et de la propriété. » Pour beaucoup, Léon Blum c’est, au contraire, le socialisme réformiste, quand ce n’est pas, pour certains, la trahison du socialisme. Léon Blum ne manquait certes pas d’audace intellectuelle : il l’avait montré, jeune, notamment dans Du Mariage. Mais il est vrai que son audace restait très souvent sur le plan théorique. Dans l’action quotidienne il en allait autrement et on peut relever chez lui des distorsions entre l’acte et le verbe. Au congrès de Tours en 1920, Léon Blum définit une doctrine socialiste aux contours révolutionnaires impeccables, mais il ne condamne jamais, il passe sous silence, la politique contraire menée durant la guerre. En 1946, au soir de sa vie, au moment où il définit une nouvelle fois son socialisme, par une note écrite, il propose au comité directeur et au groupe parlementaire de la SFIO de commencer à faire passer dans les faits ses objectifs révolutionnaires par une réforme hardie de l’héritage, la nation étant seule bénéficiaire en ligne collatérale, la transmission en ligne directe n’étant assurée que pour une génération. C’était mettre sur un même pied l’héritage des fortunes capitalistes et l’héritage des biens personnels amassés par le travail et l’épargne, mais c’était surtout une audace théorique et toute gratuite, car le Parti socialiste, s’il avait entériné ces vues, n’était guère en mesure de les faire passer dans la réalité. On peut relever la même distorsion à propos de la participation ministérielle : Léon Blum s’y opposait au nom de la pureté doctrinale, mais cette dernière était, en cas d’arrivée au pouvoir, sacrifiée d’avance par la subtile distinction établie entre « exercice légal » et « conquête révolutionnaire » du pouvoir qui autorise toutes les temporisations, tous les compromis, et qui risque de renvoyer la Révolution à une heure qui ne sonne jamais. Léon Blum chef de gouvernement a eu maintes occasions de constater que, sans rompre avec la logique économique du capitalisme, un Parti socialiste au pouvoir ne peut changer sa nature et en tirer, au bénéfice des travailleurs de profondes améliorations : il ne revint pas, devant son parti le constater pour en tirer la leçon, comme nous le verrons, il l’avait promis. Agir ainsi, n’est-ce pas trouver la justification du pouvoir dans sa détention et non dans la seule considération des résultats obtenus, ce qui est l’essence même du réformisme, car ce ne sont assurément pas des mobiles personnels d’intérêt ou de prestige qui inspiraient Léon Blum.
Le succès électoral du Front populaire qui le porta au pouvoir en 1936 ouvrit une phase toute nouvelle de la vie politique de Léon Blum. Lui qui avait toujours écarté la participation ministérielle ne se déroba pas devant l’épreuve devenue inévitable. Pour le Parti socialiste dont le groupe parlementaire était devenu le plus important, il revendiqua la direction du gouvernement dans le numéro spécial du Populaire du 4 mai 1936 : personne ne pouvait s’y tromper, ce faisant, il acceptait la charge du pouvoir. Mais, légaliste par formation et par conviction fidèle à sa distinction entre « exercice » et « conquête » du pouvoir, il ne voulait nullement que la transmission de ce pouvoir se fît avant le début normal de la nouvelle législature alors qu’on le pressait de prendre les reines au plus vite, le Président de la République Albert Lebrun pour apaiser l’agitation dans les pays, Marceau Pivert, chef de la Gauche révolutionnaire du parti, pour agir au plus vite, dans la foulée de la victoire électorale et de la mobilisation populaire. Les règles constitutionnelles furent respectées : Blum appelé à l’Elysée le 4 juin 1936, présenta son cabinet au Président de la République le soir même et, le 6, parut devant la Chambre des Députés. La veille au matin, à la demande du Chef de l’État, il s’était adressé par Radio aux travailleurs pour les assurer que leurs espoirs ne seraient pas déçus, et, ainsi, les inciter à la patience. Cette détermination, Léon Blum la manifesta sans forfanterie. Déjà, devant le Conseil national du Parti socialiste réuni à Paris, le 10 mai 1936, il avait pris ses camarades à témoins de ses scrupules et de ses interrogations. « Il faut, avait-il dit, que devant les circonstances nouvelles, un autre homme se réveille dans un homme... Je ne sais si j’ai la qualité d’un chef dans une bataille aussi difficile ; je ne peux pas le savoir, pas plus exactement qu’aucun de vous. C’est une épreuve que vous ferez sur moi et que je ferai sur moi-même. Mais, il y a quelque chose qui ne me manquera jamais, c’est la résolution, c’est le courage et c’est la fidélité. » Le 31 mai, devant le congrès national du Parti socialiste, Léon Blum marqua le sens et les limites de l’action qu’il allait entreprendre, comme pour répondre aux craintes des uns et aux exigences des autres. « Il s’agit de savoir, s’écria-t-il, si, par une action accomplie à l’intérieur du régime actuel, il est possible de préparer dans les esprits et dans les choses mêmes l’avènement inévitable du régime qui reste notre fin et notre but. Il s’agit de savoir s’il est possible d’assurer un passage, un aménagement paisible, amiable, entre cette société et la société dont la réalisation est et reste notre but. » Il envisage même l’échec de cette tentative : « S’il se trouvait, ajouta-t-il, que nous échouions, s’il se trouvait que des résistances insurmontables nous obligent à constater qu’il est impossible d’amender, du dedans, la société actuelle, je serai, moi, le premier, à venir vous dire : c’était une chimère ! »
L’action de Léon Blum allait se mouvoir à l’intérieur d’institutions sur lesquelles il avait réfléchi. En 1918, dans ses Lettres sur la réforme gouvernementale, il s’interrogeait sur les améliorations à apporter au système politique et aux méthodes de travail du gouvernement. Mais il a foi dans le régime représentatif fondé sur le suffrage universel qui, pour lui, se confond avec la souveraineté populaire, comme l’attestent ses articles du Populaire de 1934 et de 1935. Au souvenir du Second Empire, de la crise du « 16 mai » et du boulangisme, il refuse de renforcer le pouvoir exécutif qui n’était pour lui, qu’un pouvoir délégué, et au nom de ce credo républicain, il a combattu Tardieu, Flandin et Doumergue. En 1941, dans A l’échelle humaine écrit en captivité, Léon Blum opéra un ralliement furtif à un régime présidentiel de type américain ou helvétique fondé « sur la séparation et l’équilibre des pouvoirs ». Mais cet écrit de circonstance n’exprime pas une conviction définitive. Dès 1945, dans Le Populaire, il revint à ses anciennes conceptions, à son hostilité au « pouvoir personnel » réveillée par les thèses constitutionnelles du général de Gaulle dont il ne doutait cependant pas du loyalisme républicain. Outre une série de mesures techniques propres à assurer à la fois la responsabilité et l’efficacité du Président du Conseil, Léon Blum, en 1918 déjà, attendait la stabilité gouvernementale de l’existence de grands partis politiques organisés, capables de conquérir et de fixer une majorité au Parlement.
Les conditions de 1936 ne répondaient que médiocrement à ces préoccupations passées. Léon Blum n’eut pas la tâche facile. Du côté de la majorité du Front populaire dont il allait être le délégué à l’exécutif, il ne bénéficiait pas d’atouts qui pouvaient contrebalancer les sentiments de méfiance, de peur, d’hostilité et de haine qu’on nourrissait à son endroit dans l’autre camp. Léon Blum avait mesuré cette haine, le 13 février 1936, à la violence de l’agression perpétrée contre lui par les camelots du Roy, comme il l’éprouvait tous les jours dans de violentes campagnes de presse. Il y avait fait allusion dans sa profession de foi de 1936 : « J’oserais presque rappeler une grande parole de Jaurès, y écrivait-il. Quand je considère la haine que concentrent sur moi tous les tenants et suppôts de la réaction fasciste, je serais tenté de commettre parfois le pêché d’orgueil. » « Je continuerai de mériter cette haine », ajoutait-il. Cette haine, teintée d’antisémitisme, s’exprima à la Chambre des Députés le 6 juin 1936 par la voix de Xavier Vallat, le futur commissaire du gouvernement de Vichy aux questions juives, qui regretta que « ce vieux pays gallo-romain qu’est la France, soit, pour la première fois, gouverné par un juif ». En face, le Rassemblement populaire dont il allait diriger le gouvernement n’était pas sans faiblesses. Léon Blum n’avait pu, comme il le désirait, constituer un gouvernement à l’image de la majorité victorieuse. La non-participation du Parti communiste laissait à ce dernier une liberté de manœuvre et de critique, d’autant plus à craindre qu’elle déportait vers la droite le centre de gravité du gouvernement. Le Parti socialiste, pour l’heure unanime derrière son chef, ne tardera pas à se diviser devant les difficultés rencontrées au-dedans et au-dehors. Le Parti radical était évidemment le maillon faible de la coalition. Certains de ses élus n’avaient adhéré au Rassemblement que du bout des lèvres. Après avoir courbé l’échine devant l’élan populaire et la pression ouvrière, le radicalisme conservateur tapi dans la forteresse sénatoriale mènera, derrière Joseph Caillaux, l’assaut contre le gouvernement en difficulté.
En l’absence des communistes, le premier gouvernement de Front populaire constitué par Léon Blum se situe dans la tradition parlementaire d’un gouvernement de coalition de la IIIe République, mais pour la première fois dirigé par un socialiste. Léon Blum ne se réserva aucun portefeuille pour rester l’animateur d’une équipe, à la tête d’une présidence du Conseil organisée autour d’un secrétaire général. Il confia à ses amis politiques l’essentiel des responsabilités économiques et sociales, laissant aux radicaux et aux groupes voisins les ministères plus politiques à l’exclusion du principal d’entre eux, l’Intérieur, confié au socialiste Roger Salengro. Deux nouveautés : alors que les femmes n’étaient ni électrices, ni éligibles, trois d’entre elles siégèrent au gouvernement, la savante Irène Joliot-Curie que remplacera bientôt le savant Jean Perrin, l’institutrice militante socialiste, Suzanne Lacore et Cécile Brunschwig, du Parti radical ; un sous-secrétariat d’État aux Sports et Loisirs dont se gaussa la presse conservatrice, fut confié au socialiste Léo Lagrange. Prolongeant l’élan de la victoire électorale et devançant la formation du gouvernement, un puissant mouvement de grèves avec occupation d’usines (mai-juin 1936) incita les forces conservatrices, le patronat et le Sénat, à courber le front et invita le gouvernement et sa majorité à répondre sans tarder à l’attente du pays. Ce mouvement d’ampleur inaccoutumée (2 millions de travailleurs) naquit spontanément de mobiles fort complexes où se mêlaient la joie de la victoire et l’espoir de jours meilleurs, mais aussi des aspirations révolutionnaires plus ou moins formulées et une certaine dose de méfiance nourrie des déceptions qui suivirent les victoires de la gauche en 1924 et en 1932.
En une dizaine de semaines, Léon Blum fit voter les grandes réformes auxquelles l’engageait sa déclaration ministérielle. La liberté et la démocratie trouvèrent leur élargissement dans l’amnistie générale, la dissolution des Ligues factieuses, l’épuration, sans doute trop prudente, de l’administration, la réorganisation des émissions radiophoniques et dans l’amorce d’une démocratisation de l’enseignement accompagnée d’une politique nouvelle au bénéfice du sport et des loisirs populaires. De grandes réformes sociales dont la plupart se révéleront intangibles virent le jour en deux temps. Les accords Matignon du 8 juin 1936 signés par le patronat et la CGT sous l’égide du Président du Conseil, augmentèrent les salaires de 7 à 15 %, assurèrent le respect du droit syndical, instituèrent dans les entreprises les délégués du personnel et posèrent le principe de la généralisation des conventions collectives. Un ensemble de lois votées par le Parlement compléta ces avantages : procédure d’élaboration des conventions collectives ; institution des congés payés obligatoires de quinze jours par an pour tous les salariés ; limitation à quarante heures par semaine de la durée légale du travail. Léon Blum avait toujours attendu de l’augmentation du pouvoir d’achat des masses et de la réduction du temps de travail un remède à la crise et au chômage. Mais des mesures proprement économiques et financières concoururent au même objectif et, en donnant au gouvernement une plus grande maîtrise dans ces domaines, apportèrent des adoucissements à la crise en faveur de catégories sociales touchées. L’ONIB (Office national interprofessionnel du Blé) créé en août 1936 au bénéfice des paysans jusque-là victimes d’un marché de monopole spéculatif, reçut mission de stocker le blé, de le commercialiser et d’en fixer le prix. Ce fut l’amorce d’une revalorisation des produits de la terre. Pour relancer la production, le gouvernement Blum établit un programme de grands travaux mobilisant vingt milliards de francs sur quatre ans. Pour stimuler les exportations et, cette fois, contrairement aux promesses électorales, on dévalua le franc en septembre 1936. Une réforme du statut de la Banque de France pour en faire la Banque de la France assura à l’État un contrôle indirect de cette citadelle des intérêts privés. La loi de nationalisation des industries de guerre du 11 août 1936, ne fut que timidement appliquée à quelques usines d’aviation. L’amorce d’une politique d’aménagement des transports aboutira après la chute du cabinet Blum mais sous son impulsion personnelle comme vice-président du cabinet Chautemps, à la substitution, aux Compagnies ferroviaires, de la SNCF, société d’économie mixte dont l’État s’assura 51 % des capitaux.
Cette politique renforçait les institutions républicaines, répondait dans l’immédiat à l’attente du monde ouvrier et amorçait une lutte contre la crise économique. Or, en février 1937, Léon Blum annonçait la « pause » c’est-à-dire l’arrêt ou le ralentissement de cette politique réformatrice et, le 20 juin 1937, treize mois après son accession au pouvoir, Léon Blum le quittait sur un vote hostile du Sénat. Deux gouvernements de Front populaire attiédis sous la direction du pâle radical Chautemps lui succèdent. Vice-président du conseil dans le premier de ces cabinets, Blum refusa de participer au second. Rappelé au pouvoir le 13 mars 1938, il ne put mettre sur pied un cabinet de Thorez à Paul Reynaud, prit le ministère du Trésor et proposa à la Chambre, qui l’adopta, un programme financier hardi comportant un impôt de 4 à 17 % à partir d’un capital de 150 000 francs, la revalorisation du stock de la Banque de France, la transformation des titres au porteur en titres nominatifs et des mesures de contrôle des changes. Cette politique qui aurait sans doute franchi tous les obstacles au lendemain de la victoire électorale de 1936 et permis au gouvernement de mieux maîtriser la situation se heurta à nouveau, à l’hostilité du Sénat qui renversa le second cabinet Blum le 4 avril 1938. La constitution du cabinet Daladier le 9 avril marqua la dislocation du Front populaire. Deux ans après mai 1936, le reflux est total : il a obéi à des causes intérieures et extérieures.
L’échec de la politique économique du Front populaire s’inscrit clairement dans les chiffres. Les hausses de salaires sont dévorées, et au-delà, par la hausse des prix : l’indice du salaire réel qui mesure le pouvoir d’achat passa de 100 en avril 1936 à 93 en mars 1937. Le chômage amorça un recul insignifiant, malgré la semaine de 40 heures (487 000 chômeurs en février 1936, 412 000 en février 1938), constatation d’autant plus grave que le rétablissement du service militaire de deux ans retirait 100 000 jeunes du marché de l’emploi. La production stagna et le trésor fut toujours en difficulté. Les raisons de cet insuccès sont multiples. Le retard des structures industrielles françaises n’a pas permis la reprise de la production : si les grandes entreprises ont appliqué sans dommage la loi des 40 heures, les autres, plus nombreuses, ont vu l’activité de leur outillage vieilli stagner ou péricliter. A côté de la résistance des choses, l’obstacle concerté des hommes. Une contre-offensive patronale dont la brutalité fut à la mesure de la panique ressentie en 1936, contrecarra la politique du Front populaire. La Confédération générale du Patronat français (CGPF) succéda, le 4 août 1936, à la Confédération générale de la Production française et mena comme son nouveau titre le laissait pressentir une résistance de classe consciente et systématique qui contrastait avec le souci « angélique » de Léon Blum d’être le gérant loyal du système : hausse systématique des prix de vente pour compenser ou dépasser les augmentations de salaire et les charges sociales ; fuite des capitaux hors de France, au grand dommage du franc et de l’activité économique. Devant cette contre-offensive patronale, Léon Blum était paralysé par les divisions internes de son gouvernement et de sa majorité et par l’opposition du Sénat. Victime aussi de sa faible connaissance des problèmes économiques que ne pouvait racheter la médiocrité des ministres chargés de ce secteur, prisonnier de son loyalisme, fidèle à sa théorie de « l’exercice » du pouvoir, jouant le jeu libéral et constitutionnel, il se condamna à l’échec : aucune action contre la hausse des prix, aucune riposte aux brimades antisyndicales et anti-ouvrières dans les entreprises, aucune mesure de contrôle des changes. Il ne restait plus qu’à céder : la « pause » en février 1937, l’appel à des « experts financiers bien vus du patronat », signifiaient l’abandon du combat. Léon Blum ne put le reprendre, vaincu qu’il fut à deux reprises par le Sénat, issu du suffrage restreint, qu’il ne voulut pas affronter comme certains l’y poussaient dans son propre parti. Le professeur allemand, Gilbert Ziebura, le premier en date de ses grands biographes, se trouve fondé à affirmer qu’en défendant et en acceptant toutes les contraintes du système parlementaire de la IIIe République, Blum a objectivement accepté de servir les intérêts de la bourgeoisie qui a établi son pouvoir à travers un régime représentatif conservateur. Position incompatible avec le socialisme et qui se double, chez Blum, d’une absence de réflexion sur l’État socialiste et sur l’État tout court.
La politique étrangère a apporté sa part, sa grande part d’obstacles à l’action de Léon Blum et, à compter du printemps de 1938, elle a été sa grande préoccupation. Jusqu’à la veille de l’accession d’Hitler à la Chancellerie, Blum n’avait pas cru, on le sait, à son arrivée au pouvoir. Il avait pensé ensuite que le pouvoir l’assagirait, le contraindrait à modérer ses objectifs. Par sa nature, Blum était certainement un des hommes les moins préparés à imaginer l’action d’un Hitler. Peut-être aussi n’avait-il pas poussé assez loin son analyse du phénomène fasciste qu’il croyait pouvoir vaincre par l’asphyxie morale. Mais il dut se rendre à l’évidence. Lui qui s’était fait longtemps l’apôtre du désarmement comme condition de la sécurité des peuples et de la paix, dut, comme chef de gouvernement accroître la capacité militaire du pays face aux menaces des États totalitaires. Cet effort pesa sur la situation économique et financière, accrut les difficultés du Front populaire au pouvoir, et cela, sans augmenter vraiment la capacité militaire du pays. Léon Blum, et on pourrait en dire autant de toute la gauche, n’était guère ouvert aux problèmes militaires : il se contenta de satisfaire aux demandes de l’État-Major, sans lui imposer une révision des conceptions attardées qui allaient conduire le pays à la défaite, face à la stratégie qui triomphait en Allemagne et allait lui assurer la victoire par l’abandon de la religion du front continu, par le rôle confié à l’aviation et aux formations blindées. Dans Le Populaire (novembre-décembre 1934), Blum avait rejeté ces vues par hostilité à l’idée d’armée de métier avancée par le colonel de Gaulle.
En face du premier acte d’audace d’Hitler, la remilitarisation de la Rhénanie, Léon Blum, dans Le Populaire du 12 mars 1936, approuva le gouvernement Sarraut d’en avoir appelé à la SDN, ce qui revenait à condamner moralement, ce dont Hitler se moquait, et à laisser faire, ce qui ne pouvait que l’encourager. Cette remilitarisation, violation unilatérale d’une clause du traité de Versailles, violation habilement calculée parce que militairement plus symbolique que massive, prudemment limitée au territoire allemand, marqua un tournant gros de menaces dans les relations internationales : par ce coup de poker réussi, Hitler a testé l’incapacité et l’absence de volonté de résistance à ses desseins. Il n’hésitera plus. Il est bien vrai qu’en approuvant le gouvernement français, Léon Blum était à l’unisson de l’opinion publique : ni l’opinion générale, ni celle du Parti socialiste n’auraient alors accepté une riposte par les armes. Avec son honnêteté intellectuelle, Léon Blum regretta plus tard, cette attitude et regretta même que n’ait pas été prévenue cette première agression d’Hitler. Au cours de sa première déposition devant la Commission d’enquête de l’Assemblée Nationale sur les origines de la guerre, il déclara : « Il existait un moyen peut-être unique de prévenir la guerre de 1939. Ce moyen consistait à pratiquer, dès la prise du pouvoir par Hitler, une opération préventive, de même ordre que celle dont les États successeurs de la monarchie austro-hongroise ont constamment menacé l’Autriche lorsqu’à diverses reprises il a été question de restauration des Habsbourg. » Mais on ne refait pas l’histoire.
Jamais, par contre, Léon Blum n’a regretté la pusillanimité d’une politique extérieure dont il endossa la responsabilité, peu après son accession au pouvoir, devant la rébellion du général Franco contre le gouvernement légal de la République espagnole qui, lui aussi, reposait sur une majorité de Front populaire. Il est vrai que l’environnement diplomatique pesa très lourd sur sa décision. Le premier mouvement de Léon Blum qui était parti pour Londres avec son ministre des Affaires étrangères, Delbos, avant le début de la guerre civile, était d’accorder au gouvernement espagnol aux prises avec les factieux, l’aide demandée dans le cadre d’un accord commercial conclu par le gouvernement Laval. Il était encore à Londres quand, le 23 juillet 1936, sous la signature de Raymond Cartier, l’Echo de Paris, organe de la droite catholique et conservatrice, publia un article intitulé : « Le Front populaire français osera-t-il armer le Front populaire espagnol ? » Il en avait le droit reconnaissait en substance l’auteur mais, comme, malgré nos armes, les rebelles d’aujourd’hui pourraient être les maîtres de demain, nous risquons de les jeter dans les bras d’Hitler et, avec une malhonnêteté intellectuelle qui masquait mal le désir de voler au secours de la rébellion, retournant contre la gauche l’argument de la reconstitution d’un empire de Charles Quint sous l’aigle fasciste, R. Cartier interrogeait : « Verrons-nous le Front populaire, au nom de la solidarité révolutionnaire faire surgir derrière les Pyrénées, un danger complètement aboli depuis 115 ans ? » C’était le coup d’envoi d’une violente campagne de la droite dans laquelle le moins dur ne fut pas François Mauriac, qui se ravisera, et que ponctua, sans repentir, le général de Castelnau dénonçant le « Frente Crapular ». Assailli par cette campagne de revanche des vaincus de 1936, pressé par les dirigeants anglais dont on ne dira jamais assez le fatal aveuglement, Léon Blum se trouvait en outre aux prises avec ceux qui, dans son ministère et dans sa majorité lui conseillaient déjà la politique dite « d’apaisement » qui devait conduire à la guerre en encourageant les entreprises hitlériennes. Débarquant au Bourget, Léon Blum fut accueilli par Camille Chautemps venu au nom du Président Jeanneney lui faire connaître les sentiments du Sénat qui allaient dans le sens de l’abandon. Devant cette levée de boucliers, jugeant impossible d’aider le gouvernement de Madrid, Blum crut s’en tirer en empêchant les États fascistes d’apporter leur soutien au général Franco. Il pensa les enfermer dans une « convention internationale de non ingérence » qu’il fit adopter par son gouvernement le 2 août 1936, pour être proposée aux puissances européennes, conception qui, acceptée, fonda la politique dite de « non intervention ». Outre qu’elle péchait gravement contre la morale politique en mettant sur le même pied un gouvernement régulier et une armée de factieux, elle était empreinte d’une désarmante naïveté sur les chances de retenir Mussolini et Hitler par un « chiffon de papier ». Jusqu’à l’obtention des réponses positives, c’est-à-dire jusqu’au 8 août, des armes françaises passèrent en Espagne. Mais à compter de cette date, la frontière franco-espagnole fut fermée tandis que l’Italie fasciste et l’Allemagne hitlérienne continuèrent à soutenir le général Franco, se ménageant, pour l’avenir, un État ami dans la péninsule et s’y livrant en outre à des expériences militaires dont l’Europe, à ses dépens, connaîtra la fécondité. Pris dans une impasse, Léon Blum songea à démissionner. Il y renonça à la demande de l’ambassadeur espagnol De Los Rios et endossa une politique présentée comme un moindre mal et qui se révéla être la politique du pire.
Le problème posé devant la diplomatie française par l’affaire d’Espagne fut l’occasion d’un clivage annonciateur de l’opinion. Le Parti communiste unanime souhaitait qu’on n’étranglât pas la République espagnole en cédant au chantage à la guerre. Les deux autres partis du Front populaire avaient, jusqu’au sein du gouvernement, leurs partisans de la fermeté, derrière le socialiste Jules Moch et le radical-socialiste Pierre Cot, et ceux de l’abandon autour du radical Delbos et du socialiste Paul Faure. À la CGT réunifiée depuis 1935, les ex-unitaires, mais aussi Léon Jouhaux, Georges Buisson, Raymond Bouyer, souhaitaient aider les républicains espagnols, tandis que, préfigurant un comportement qui les mènera très loin, René Belin, André Delmas et Georges Dumoulin approuvaient cette « non-intervention » si évidemment à sens unique.
Léon Blum s’accrocha aussi longtemps qu’il put à cette fiction de la « non-intervention ». Il la défendit avec courage le 6 septembre 1936 devant une foule parisienne hostile rassemblée à Luna-Park. « Je refuse, déclara-t-il, de considérer comme possible la guerre aujourd’hui, parce qu’elle serait nécessaire ou fatale demain. » Or, malgré l’aide ménagée, en secret, au gouvernement espagnol par des hommes comme Jules Moch, Pierre Cot et Gaston Cusin, la « non-intervention » jouait en faveur de Franco bénéficiaire de l’appui ouvert et massif des États fascistes. Pendant la brève durée de son second cabinet, comme il se décidait enfin à proposer au-dedans une politique plus audacieuse, Blum couvrit de son autorité une « non-intervention relâchée » mais qui, déjà, ne pouvait plus renverser le cours des choses outre-Pyrénées où le général Franco marquait des points qui finiront par lui assurer la victoire peu avant l’explosion de la Seconde Guerre mondiale.
La volonté de guerre des États totalitaires étant devenue évidente, Léon Blum se rangea parmi ceux qui pensaient qu’on ne devait pas indéfiniment céder. Il avait été le paladin du désarmement. Il avait été l’homme de la sécurité collective, comme chef du Parti socialiste ; comme chef de gouvernement, il la prôna dans un grand discours devant l’assemblée des Nations à Genève le 30 juin 1936. Pour faire face aux menaces extérieures, Blum souhaita une cohésion du pays qu’il tenta par deux fois, en vain, de traduire sur le plan politique, par la constitution de gouvernements allant de Thorez à Paul Reynaud, puis de Thorez à Louis Marin. Dans son for intérieur, ses articles du Populaire l’attestent, il condamnait les accords de Munich et, partagé selon ses propres termes entre « un lâche soulagement et la honte », s’il apporta à leur ratification l’accord du groupe socialiste c’est que celui-ci, divisé, l’en chargea et qu’il accepta d’être son porte-parole dans le souci de masquer ses divisions, comme il l’a révélé dans Le Populaire du 13 octobre 1945. En désaccord total avec Paul Faure, Léon Blum, abandonnant le rôle de conciliateur qui fut longtemps le sien, défendit l’idée de la résistance, armée s’il le faut contre toute agression de l’Allemagne hitlérienne ou de l’Italie fasciste. À cette résistance, pense-t-il, le Parti socialiste doit donner tout son appui car s’« il a été bien vrai de dire que le prolétaire n’avait pas de patrie, reconnut-il au Parlement le 26 janvier 1939, c’est l’honneur et la force de la République de lui en avoir fait une ». Aussi, au sein du Parti socialiste, Blum a-t-il combattu le pacifisme révolutionnaire de Marceau Pivert et admis, au congrès de Royan (1938), l’exclusion de la Gauche révolutionnaire. La motion qu’il y défendit et qui l’emporta déclarait : « Le socialisme français veut la paix, même avec les impérialismes totalitaires, mais il n’est pas disposé à s’incliner devant toutes leurs entreprises. S’il était réduit à cette extrémité qu’il essaierait de prévenir par tous les moyens, il saurait défendre l’indépendance du sol national et l’indépendance de toutes les nations couvertes par la signature de la France. » Blum combattit aussi le pacifisme munichois et post-munichois du secrétaire général du Parti, Paul Faure, et de son adjoint J.-B. Séverac. Au conseil national de novembre 1938 où ces derniers niaient la nécessité des pactes militaires, il rétorqua qu’ils « sont pour la France une nécessité vitale ». Mais, c’est au congrès national de Montrouge (décembre 1938) qu’il prononça un de ses plus beaux discours de leader socialiste et qu’il réussit à gagner la majorité du Parti à l’idée de la résistance à l’agression. Dans le droit fil de cette politique de résistance, il combattit vivement dans Le Populaire, l’acceptation de la mainmise allemande sur la Bohême, la destruction de la Tchécoslovaquie et il protesta contre la lenteur des négociations franco-soviétiques. Stupéfait par le pacte Ribbentropp-Molotov d’août 1939, « défi à la morale publique » auquel il ne trouve aucune explication satisfaisante, il espère encore avec une bonne dose de naïveté, que, après ce succès, Hitler « peut s’arrêter glorieusement », mais il croit surtout que, seule, la fermeté peut sauver la paix (Le Populaire, 23 août 1939). Le 2 septembre 1939, avec le groupe socialiste, Léon Blum vota les 75 milliards de crédits demandés par le gouvernement Daladier « pour faire face aux obligations résultant de la situation internationale ».
La guerre déclarée, il garda sa liberté de jugement à l’égard du gouvernement auquel il avait accordé les crédits militaires. Dans Le Populaire du 27 septembre 1939, il désapprouva la dissolution du Parti communiste consécutive à l’entrée des troupes soviétiques en Pologne. « Je tiens, écrivit-il, la dissolution pour une faute. Alors que le Parti communiste restait accablé sous le poids de ses erreurs insensées, il va pouvoir transporter le débat sur un tout autre terrain. La décomposition n’en sera pas précipitée mais enrayée [...]. Il y a des coups d’autorité avec lesquels je ne peux me sentir d’accord. » La défaite consommée, à la veille de l’armistice, Léon Blum songeait à gagner l’Afrique du Nord où pensait-il, un gouvernement maintiendra la France au combat. Il quitta Paris pour Montluçon, avec Marx Dormoy, dans la nuit du 9 au 10 juin 1940, revint à Paris le 11, puis gagna Bordeaux dans la nuit du 14 au 15. Là, il fut évincé d’une chambre qu’il avait retenue et il dut chercher refuge chez le député socialiste Fernand Audeguil. Il gagna Vichy pour assister à la réunion de l’Assemblée nationale. Il ne put retenir la majorité du groupe socialiste gagnée, pour son déshonneur devant l’histoire, à la politique de capitulation nationale et d’abdication républicaine, incarnée par Pétain et Pierre Laval. Léon Blum a expliqué pourquoi, le 8 juillet 1940, il ne répondit pas aux sarcasmes de Pierre Laval qu’il avait si justement fustigé naguère. « Pour moi, a-t-il déclaré, bien que Laval m’eût, à deux reprises au moins, directement provoqué, je persévérai dans le mutisme [...]. Je puis l’attester sans le moindre trouble, je n’avais aucunement peur du tumulte féroce que j’aurais assurément déchaîné rien qu’en me levant de mon siège ou par le premier accent de ma voix. J’étais entraîné ; j’en avais vu d’autres » et, après avoir rappelé que, dans ces cas passés, ses amis l’entouraient, il poursuit : « A Vichy, au contraire, réserve faite pour quelques affections fidèles..., je me voyais définitivement séparé de la plupart de mes camarades... Je ne pouvais douter que, dans l’échauffourée dont mon intervention donnerait le signal, la très grande majorité de mon Groupe n’abandonnât, que dis-je, nombreux ceux qui feraient secrètement chorus avec les insulteurs. Je ne voulais pas offrir le spectacle public de ce reniement. C’est là seulement ce qui me paralysa, ce qui me cloua la bouche. » Le 10 juillet 1940, avec 36 autres parlementaires socialistes seulement parmi ceux qui étaient présents à Vichy, Léon Blum fut des 80 élus qui refusèrent les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain.
On allait lui faire payer son passé et cette fidélité à son passé. Arrêté par la police du gouvernement de Vichy chez son ami Eugène Montel, dans la banlieue toulousaine, le 15 septembre 1940, Blum fut interné au château de Chazeron, près de Chatelguyon puis transféré à Bourrassol et, enfin, le 16 octobre 1941, au fort pyrénéen du Portalet où il écrira A l’Echelle humaine et d’où il sera ramené à Bourrassol pour comparaître, de février à avril 1942, à Riom, devant la Haute Cour de Justice instituée par le gouvernement de Vichy aux fins de recherches des responsabilités de la défaite. Jamais Léon Blum ne fut plus grand que devant les juges chargés de le condamner. Il souligna tout ce que ce procès avait d’incongru au regard de la justice : des juges appelés à prononcer une sentence déjà édictée par le Chef de l’État auquel ils ont prêté serment de fidélité personnelle ; un dossier d’accusation qui, ne remontant qu’à 1936, écarte les responsabilités encourues par le Maréchal Pétain, ministre de la Guerre de novembre 1934 à juin 1935, et depuis 1918 inspirateur des thèses de l’État-Major français ; « un débat sur les responsabilités de la défaite » duquel, par le mutisme du général Gamelin, « la guerre sera absente ». De façon irréfutable, Léon Blum souligna le sens profond de la mise en scène de Riom, en s’écriant : « Si la République reste l’accusée, nous resterons à notre poste de combat comme ses témoins et comme ses défenseurs. » Après avoir rappelé l’effort de son gouvernement tendant à la fois à affermir la paix et à accroître la capacité de défense militaire, il revendiqua fièrement toute la législation sociale de 1936. La semaine de 40 heures qui n’a pas empêché un relèvement de la production, représentait « dans le progrès de la civilisation, un premier profit, des arrhes, pour les travailleurs ». Des congés payés, combinés avec une politique nouvelle des loisirs illustrée par le nom glorieux de Léo Lagrange, il tira une légitime fierté parce qu’ils ont « apporté une embellie, une éclaircie dans des vies difficiles, obscures ». Le procès de Riom, affirma-t-il en substance, c’est la retombée de la « grande peur » sociale de 1936 : ceux qui avaient dénoncé un crime dans l’usage de la force pour la sauvegarde des institutions libres le 6 février 1934, imputaient à crime à Léon Blum de n’avoir pas usé de la force pour protéger « certains modes de propriété ou certaines formes d’autorité patronale ». Serein dans l’attente du verdict, confiant dans l’avenir, l’accusé, apostrophant ses juges, peut conclure : « Vous pouvez nous condamner. Vous ne pourrez pas effacer notre Œuvre, nous chasser de l’histoire de ce pays. Nous y apportons une certaine fierté : dans un temps périlleux, nous avons personnifié et vivifié la tradition authentique de notre pays démocratique et républicain. De cette tradition nous aurons été malgré tout, un moment. Nous ne sommes pas je ne sais quelle excroissance monstrueuse dans l’histoire de ce pays parce que nous avons été un gouvernement populaire. Nous n’avons pas brisé la chaîne, nous l’avons retrouvée et resserrée. » Soulignant qu’on lui imputait à trahison sa fidélité à la volonté du peuple exprimée en 1936, il termina : « Cette fidélité n’est pas épuisée ; elle dure encore et la France en recueillera le bienfait dans l’avenir où nous plaçons notre espérance et que ce procès, dirigé contre la République, contribuera à préparer. » En effet, ce procès fut un grand moment dans l’histoire de la Résistance car, d’accusé, Léon Blum se faisant accusateur, le gouvernement de la collaboration avec l’occupant fut contraint d’abandonner une partie qui tournait à sa confusion en renvoyant, le 11 avril 1942, « pour complément d’enquête », un procès qui ne sera jamais repris. Ce fut aussi l’acte de renaissance, dans la clandestinité, du Parti socialiste trahi par la majorité de ses élus à Vichy.
L’ennemi occupant le territoire national, pas plus que le gouvernement de Vichy à ses ordres, n’était satisfait de ce procès dont il attendait qu’il établisse la responsabilité de la France dans le déclenchement de la guerre. Arrêté par la Gestapo, après l’occupation de la zone sud, le 8 novembre 1942, avec la dernière compagne de sa vie, Jeanne Levylier (morte le 3 juillet 1982), qu’il épousera en captivité, Blum fut interné dans un pavillon à Buchenwald pour deux ans, d’avril 1943 à avril 1945. Il n’était certes pas au régime des juifs promis au four crématoire car Himmler espérait bien que des internés de ce rang pourraient servir d’otages, de monnaie d’échange. Au début d’avril 1945, il fut emmené au camp de Flossenburg et, fin avril, transféré à Dachau. Le 4 mai, des partisans italiens et des soldats américains de la 5e armée le libérèrent. Emmené à Vérone, puis à Naples, Léon Blum put regagner Paris le 14 mai.
Il ne lui restait pas cinq ans à vivre, cinq ans pendant lesquels sa stature devant l’histoire prit forme définitive. Après quelques mois passés au Petit Luxembourg, il trouva un refuge au Clos des Metz, petite propriété du bourg paisible de Jouy-en-Josas, d’où il va tenir un rôle politique qualifié tantôt de mentor, tantôt d’oracle ou de sage. Ce n’est pourtant pas, et on le comprend, la période la plus féconde de sa vie. Ce n’est pas non plus celle qui a suscité le moins de réserves dans l’opinion et devant l’histoire. Invoquant âge et santé, il refusa le ministère d’État que le général de Gaulle lui offrit dans son gouvernement provisoire. Il renonça à toute candidature aux élections d’octobre 1945 à la première Constituante comme aux élections suivantes. Mais il ne se retira pas de la scène politique. C’est par ses articles dans Le Populaire qu’il suit l’actualité nationale et internationale et qu’il s’efforce d’agir sur elle. C’est aussi par le moyen du Parti socialiste épuré des éléments indésirables mis à nus par le vote du 10 juillet 1940 à Vichy, et enrichi par la promotion de militants issus de la Résistance. Le Parti, rénové par un congrès national de ses cadres, tenu à Paris en novembre 1944, le reconnaît toujours comme son chef moral et politique, alors qu’il est encore déporté en Allemagne. Aussi, lorsque, le 31 décembre 1945, de Gaulle se retira devant la volonté de l’Assemblée nationale de réduire les crédits militaires à l’instigation des députés socialistes, c’est Léon Blum qui apparaît comme son vainqueur et c’est lui qui pousse Félix Gouin au premier rôle.
Directeur du Populaire, chef du Parti socialiste, il mena désormais un triple combat. Il travailla à donner à la nouvelle constitution le caractère d’un régime d’assemblée, réduisant à peu de choses le rôle du Sénat et de la Présidence de la République. On est loin des lettres sur la Réforme gouvernementale de 1918. C’est que, tout respectueux qu’il soit de la personne du général de Gaulle, il craint, pour la démocratie française, la résurgence des démons plébiscitaires. A l’égard du Parti communiste, Blum préconisait une loyale unité d’action, mais, en retrait sur ses positions de 1935 où il s’efforçait d’entraîner un parti réticent vers l’unité organique, il ne croit pas cette dernière possible sans franc accord doctrinal, sans démocratie intégrale dans le parti, sans indépendance totale à l’égard de tout gouvernement étranger, alors que la SFIO a appelé à cette fusion au cours de son congrès de novembre 1944. Enfin, au congrès d’août 1945, Léon Blum fait adopter par le Parti socialiste une Déclaration de principe, d’un ton nouveau que l’on dit « humaniste » pour l’opposer à « marxiste » : « Le but du Parti socialiste, y lit-on, est de libérer la personne humaine de toutes les servitudes qui l’oppriment et, par conséquent, d’assurer à l’homme, à la femme et à l’enfant, dans une société fondée sur l’égalité et la fraternité, le libre exercice de leurs droits et de leurs facultés naturelles. » Léon Blum qui croyait le socialisme « maître de l’heure » eut la surprise de voir son parti, en France, distancé par le Parti communiste dans les premières consultations, puis, par le Mouvement républicain populaire (MRP) aux élections du 2 juin 1945. Les militants socialistes rendirent responsable de ces échecs, l’orientation nouvelle inspirée par Léon Blum. Il fut atteint, autant que le secrétaire général Daniel Mayer par le rejet du rapport moral au congrès de septembre 1946 (2 975 mandats contre 1 365), d’autant que le rapport du Populaire fut lui aussi repoussé par 2 491 mandats contre 1 745. Guy Mollet succéda à Daniel Mayer. Léon Blum garda la direction du Populaire, mais assisté de Robert Verdier.
À ce parti qui, en quelque sorte lui échappait, Blum parla comme il ne l’avait jamais fait : « Je crois, s’écria-t-il, que, dans l’ensemble, le Parti a peur. Il a peur du communisme. Vous avez peur des élections, peur des camarades qui vous désigneront ou qui ne vous désigneront pas comme candidat, peur de l’opinion, peur de l’échec. Vous invoquez la nécessité du renouveau. Mais, plus que de tout le reste, vous avez peur de la nouveauté. Vous avez la nostalgie de tout ce qui peut vous rapprocher de ce Parti tel que vous l’avez connu autrefois. » On le sent, malgré le désaveu que lui a infligé le congrès de 1946, Blum va continuer dans la voie qu’il a choisie. Parrainant les institutions nouvelles de la IVe République, mais refusant d’en assumer les charges, il se voit chargé de missions nationales au dehors. En mars 1946, sous le gouvernement provisoire de Félix Gouin, il alla négocier aux États-Unis une convention financière propre à favoriser le relèvement économique de la France, liquidation des dettes de guerre, fournitures au titre du « prêt-bail », aide aux populations, crédits de la Banque des Règlements internationaux (BRI). Ratifiés le 1er août 1946, les accords Blum-Byrnes apportaient une aide mais qui n’était pas sans danger pour l’indépendance du pays car, Léon Blum le reconnut devant la presse, « l’accord, s’il n’a pas de conditions politiques a cependant des conséquences politiques ». Il inféodait la diplomatie française à celle des États-Unis et lui interdisait de tenir la balance égale, comme on disait le vouloir, entre les deux pôles du monde, l’autre étant l’URSS. Ce voyage aux États-Unis inaugura un rite sans grandeur auquel sacrifieront pendant des années tous ceux qui prendront en charge les affaires du pays.
Bien qu’il n’ambitionnât plus le pouvoir, Léon Blum, après les investitures manquées de Thorez et de Bidault, accepta la direction d’un cabinet socialiste homogène durant le laps de temps nécessaire à la mise en place des institutions de la IVe République, une mission bien définie, pour un temps très limité. Il n’en fut pas moins confronté à de graves problèmes au dedans et au-dehors. Pour briser la spirale affolée et grimpante des prix et des salaires, ce gouvernement sans lendemain, décréta, le 31 décembre 1946, une baisse autoritaire, assez bien appliquée, de 5 % sur tous les prix et services qui devait être suivie d’une seconde, deux mois plus tard. Pendant ce court règne, Blum dut encore faire face au début des guerres coloniales en Indochine. Il s’était clairement prononcé contre la reconquête dans Le Populaire du 10 décembre 1946. Sur refus du général Leclerc, acquis à la décolonisation, il envoya à Hanoï Marius Moutet qui ne réussit pas à imposer la paix contre la volonté du Résident français, Thierry d’Argenlieu. Enfin, au cours d’un contact pris à Londres avec les dirigeants anglais, Blum, pendant ce court exercice du pouvoir, jeta les bases du traité de Bruxelles qui allait créer l’Union de l’Europe occidentale. Le 22 janvier 1947, Blum remit la démission de son gouvernement au Président Vincent Auriol qui, ne pouvant maintenir Léon Blum à son poste comme il le souhaitait, lui donna Paul Ramadier pour successeur. Libéré du pouvoir, Blum accepta une nouvelle mission internationale, plus heureuse celle-là : à la tête d’une délégation française, avec des représentants d’autres nations, il jeta les bases de l’UNESCO.
La rupture du tripartisme qui associait au gouvernement Parti communiste, Parti socialiste et MRP, suivit de près la mise en place de la Constitution de la IVe République. À l’occasion d’une grève aux usines Renault qui opposa au gouvernement dont ils faisaient partie les ministres communistes en tant que députés, Ramadier se sépara de ces derniers, dressant contre lui le comité directeur du Parti socialiste qui, le 4 mai 1947, exigea sa démission. Le groupe parlementaire socialiste, inspiré par Léon Blum prit la position inverse par 70 voix contre 9 et, malgré Guy Mollet, Léon Blum obtint que le comité directeur revienne sur sa décision, à une voix de majorité, et que le Conseil national abonde dans le même sens. Jadis Léon Blum, appuyé sur la CAP pesait sur le groupe parlementaire ; maintenant, c’est par le groupe parlementaire qu’il fait fléchir le comité directeur, c’est-à-dire le parti dont il semble redevenu le chef. C’est bien lui, en effet, qui inspire la politique dite de « troisième force » engageant le Parti socialiste, sur deux fronts, à droite contre le RPF et ses tendances antiparlementaires et contre le Parti communiste auquel il reproche son obédience stalinienne. Mais pas plus que sur le plan international, le balancier ne se tenait à égale distance des deux pôles que l’on prétendait repousser ; bien fermée sur sa gauche, la troisième force penchait de plus en plus à droite. Cette tactique aux résultats dérisoires, présentée comme un moindre mal, associait le Parti socialiste à une politique de plus en plus conservatrice et lui faisait perdre militants et électeurs, sans toujours assurer, ce qui était un de ses objectifs, une sûre majorité parlementaire. En novembre 1947, après la démission du cabinet Paul Ramadier, en pleine crise sociale et politique, Léon Blum désigné comme Président du Conseil par le Président de la République, s’affirma résolu à lutter sur « les deux fronts », mais l’Assemblée nationale ne lui accordant que 300 voix sur le 309 requises pour la majorité, lui refusa l’investiture. Une participation comme vice-président du conseil à un éphémère et médiocre gouvernement présidé par le radical André Marie, en juillet-août 1948, scella le terme du rôle politique actif de Léon Blum, sans rien ajouter à sa gloire, un peu moins de deux ans avant sa mort.
Le 29 mars 1950 au soir, bien remis d’une opération subie un an plus tôt, Léon Blum assista, à Paris à une réunion avec des amis politiques et rien ne faisait présager une fin très proche. Le lendemain, à midi, fatigué, il assista au déjeuner plus qu’il n’y prit part, puis s’allongea pour rechercher un répit à ses souffrances. Malgré les prompts secours de trois médecins, il succomba à 15 h 30. La nouvelle de cette mort provoqua un défilé ininterrompu pendant plus de vingt-quatre heures vers la retraite de Jouy-en-Josas. Puis, dans le hall parisien du Populaire où son corps fut porté, les travailleurs vinrent rendre hommage au père des congés payés. Le lendemain, sous un ciel noir et une pluie diluvienne, en une marche silencieuse scandée par l’Internationale en sourdine, une foule l’accompagna du Populaire à la Concorde où, après avoir été saluée par ses compagnons de combat dont le Président de la République, sa dépouille gagna le cimetière de Jouy-en-Josas.
Ainsi s’en alla, sous un hommage populaire et officiel, l’homme politique qui fut, sans doute, le plus vilipendé de l’entre-deux-guerres. D’une longue vie publique dont faiblesses et erreurs ne sont pas absentes, se détachent quelques moments qui ont marqué l’histoire et campé une figure de haut relief : la reconstruction de la SFIO après 1920, le gouvernement de Front populaire et ses réformes irréversibles de 1936, le procès de Riom de 1942 au cours duquel l’accusé confondit ses juges et porta un coup sévère au gouvernement accusateur.

ŒUVRE : Les écrits et discours ont été publiés sous le titre L’Œuvre de Léon Blum par les Éditions Albin Michel, de Paris. Une approche partielle peut en être faite dans « Pages choisies de Léon Blum », La Revue socialiste, n°s 38, 39, 1950. — Léon Blum, Discours politiques présenté par Alain Bergounioux, Imprimerie nationale « Acteurs de l’Histoire », 1997, 292 p.,

SOURCES : Arch. Ass. Nat. : dossier biographique. — L’Œuvre de Léon Blum et la Revue socialiste citées ci-dessus. — Le Populaire. — Parti socialiste (SFIO) : XVIIIe congrès national tenu à Tours, les 25 et 30 décembre 1920 ; c.r. sténographique, 1921, 604 p. — J. Jolly, Dictionnaire des Parlementaires français, t. II, PUF (parfois erroné). — R. Debant, Léon Blum à Narbonne, 7 p. dactylographiées. — Tony Judt, La Reconstruction du Parti socialiste, 1921-1926, Presses de la Fond. Nat. des Sc. Polit., Paris, 1976, 232 p. — Léon Blum, chef de gouvernement (1936-1937), Actes du colloques, Cahiers de la Fond. Nat. des Sc. Polit., n° 155, A. Colin, 1967.— Les Cahiers de l’OURS, n° 71, p. 34. — G. Lefranc, Le Mouvement socialiste sous la IIIe République, op. cit., passim. — Ibid. : Histoire du Front Populaire, op. cit., passim. — Ibid. : « Un colloque sur Léon Blum et la culture » in L’Information historique, n° 5, nov. déc. 1975, pp. 223-227. — Ibid. : « Contribution à l’histoire du socialisme en France dans les dernières années du XIXe siècle : Léon Blum, Lucien Herr et Lavrov » in L’Information historique, n° 4, sept. oct. 1960, pp. 143-149. — Ibid. : « Léon Blum, chef de parti » in L’Information historique, I, n° 5, nov. déc. 1971, p. 203-211 ; II, n° 1, janv. fév. 1972, pp. 16-19. — D. Ligou, Histoire du socialisme en France, 1871-1961, PUF, 1962. — J. Drimaracci, « Le Front Populaire, (1936-1938) » in L’Information historique, n° 1, janv. fév. 1968, pp. 45-53. — D. Guérin, Le Front Populaire, Révolution manquée, Paris, Julliard, 1963, réédité chez F. Maspero, 1970. — Nicole Racine, « Le Parti socialiste SFIO devant le bolchevisme et la Russie soviétique : 1921-1924 » in Revue de Science Politique, vol. XXI, n° avril 1971, pp. 281-283. — Colette Audry, Léon Blum ou la politique du Juste, Julliard, coll. "Temps Modernes", 1955. — J. Moch, « L’Œuvre du gouvernement de Léon Blum » in Almanach Populaire, édité par le Parti socialiste, 1938, pp. 98-107. — Ibid., Rencontres avec Léon Blum, Paris, Plon, 1970. — Ibid., Le Front Populaire, grande espérance, Perrin, 1971. — P.O. Lapie, De Léon Blum à De Gaulle, Fayard, 1971. — A. Blumel « Commentaires sur la Déclaration de Léon Blum aux groupes de la minorité le 12 mars 1938 », in Les Temps-Modernes, sept. 1951, pp. 482-494. — Vichniac, Léon Blum, Flammarion, 1937. — J. Texcier, « Léon Blum » in Le Populaire-Dimanche, 9 avril 1950. — Les Dossiers de l’Histoire, n° 7, avril, mai, juin 1977, passim. — Cahiers Léon Blum, n°s 2 et 3, déc. 1977-mars 1978. — J. Colton ; Léon Blum, P. Fayard, 1966, 527 p. (Trad. de l’anglais). — G. Ziebura, Léon Blum et le Parti socialiste, 1872-1934 : Trad. de l’allemand par J. Duplex, A. Colin,. — Ph. Bauchard, Léon Blum. Le pouvoir, pour quoi faire ?, Arthaud, 1976. — Dominique Missika, Je vous prmets de revenir. 1940-1945, le dernier combat de Léon Blum, Robert Laffont, 2009. — Le Monde, 6 juillet 1982.

Justinien Raymond

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