ROCHEFORT Christiane

Par Delphine Naudier

Née le 17 juillet 1917 à Paris (XIVe arr.), morte le 24 avril 1998 au Pradet (Var) ; romancière ; féministe.

Christiane Rochefort était la fille d’un téléphoniste et d’une employée des postes. Enfant, elle passa aussi plusieurs années dans le Limousin. De retour à Paris à l’âge de cinq ans, elle fut scolarisée à l’école primaire qui porta par la suite le nom de Losserand, rue Durouchoux dans le XIVe arrondissement de Paris. En primaire supérieure, elle était inscrite à Paul Bert, avant d’intégrer une institution privée. Elle était scolarisée au lycée Fénelon à Paris en classe de philosophie où elle passa son deuxième baccalauréat. Elle dit s’être inscrite dans plusieurs cursus universitaires qu’elle ne poursuivit pas (médecine, psychologie, ethnologie). Christiane Rochefort vécut seule avec sa mère jusqu’à l’âge de neuf ans quand son père se réinstalla avec elles. Rompant avec sa famille avant sa majorité, elle fit de ce départ un acte fondateur de sa vie.

Son goût pour les activités culturelles se dessina très tôt selon ses écrits (Ma vie revue et corrigée par l’auteur, 1978). Elle lisait, écrivait des poèmes, dessinait aussi beaucoup et s’exerçait à la sculpture. Elle occupait un atelier à Aubervilliers (Seine, Seine-Saint-Denis) dans les années 1950, et sculpta un éléphant en pierre, pour lequel elle reçut le grand prix de la Ville de Paris en 1958, et qui repose désormais sur sa tombe au Père Lachaise.

Christiane Rochefort fréquenta très jeune des artistes peintres du côté de Montparnasse et semble avoir vécu une jeunesse bohème sur laquelle elle resta silencieuse. Pour gagner sa vie, elle posa comme modèle pour Chaïm Soutine et le sculpteur Marcel Gimond, mais aussi à l’Académie Julian. Elle rencontra en 1938 le poète Pierre Caminade, proche des surréalistes et membre actif de l’Association des artistes et écrivains révolutionnaires (AEAR). Elle lut alors les surréalistes et Marx. Partageant la vie du poète, ils rédigèrent un texte intitulé « Points de départ pour le renouveau révolutionnaire » qui parut en juillet 1939 dans le numéro 2 d’un opuscule intitulé Sans classe. Elle traversa l’Occupation avec Pierre Caminade qu’elle accompagna de Collioure (Pyrénées-Orientales) où il fut mobilisé en septembre 1939 puis à Vichy (Allier) où ils résidèrent pendant cette période car il était rédacteur au Ministère du Travail. Ils rencontrèrent Louis Aragon en 1942-1943. Elle exerça alors diverses activités de secrétariat et de journalisme.

Christiane Rochefort se maria en 1946 avec Arthur Desemberg, plus connu sous le pseudonyme de Jean Néry, scénariste et journaliste. Ils divorcèrent en 1953. Christiane Rochefort qui appréciait la vie festive, fréquentait Saint-Germain des Prés, le Tabou, La Coupole, L’Écluse. Connaissant le monde artistique, elle fut embauchée comme attachée de presse du festival de Cannes, créé juste après l’Occupation. Elle exerça cette fonction, cinq mois par an, pendant une vingtaine d’années (1947-1968). Elle en démissionna, en solidarité avec les cinéastes protestataires en mai 68, après avoir soutenu Henri Langlois, président de la Cinémathèque, en février 1968.

Comme nombre d’écrivaines, Christiane Rochefort déclara avoir divorcé pour se consacrer sans entrave à l’écriture (Le Magazine Littéraire, no 111, 1975 ; Radioscopie, 1976). Elle accéda à la publication littéraire en 1953, avec la nouvelle « Le Démon des pinceaux », parue dans la revue Les Œuvres libres (n° 87), animée par Armand Lanoux chez Fayard. Son premier roman Cendres et or parut en 1956 aux éditions de Paris, puis deux autres, Tes mains et Une fille mal élevée, parurent en 1957, tous trois sous le pseudonyme de Dominique Féjos, dans la collection « Série blonde ». Elle aurait aussi écrit sous le nom de Benoît Becker, dont elle aurait partagé le pseudonyme avec plusieurs jeunes auteurs.

Dans les années 1950, Christiane Rochefort rencontra Amos Kenan, poète israélien, avec qui elle vécut plusieurs années. Elle rencontra des artistes comme Shelomo Selinger, Rachel et Moshe Mizrahi et en 1962 Misha Garrigue. Elle fut aussi proche du peintre Pierre Alechinsky.

Le Repos du guerrier, publié chez Grasset en 1958, fut son premier succès. Ce roman créa la polémique et manqua de peu le Prix Femina, après une bataille très acharnée au sein du jury. Ce roman reçut toutefois les lauriers du Prix Nouvelle Vague. Christiane Rochefort fut reconnue très tôt par la critique. D’ailleurs, son roman fut loué par des Philippe Soupault, Jacques Chardonne, Dominique Aury ou Claude Mauriac. Elle obtint plusieurs prix littéraires comme le Prix Populiste en 1961 pour Les Petits enfants du siècle, et le Prix Médicis en 1988 pour La Porte du fond. Elle fut aussi interviewée par Jacques Chancel dans l’émission Radioscopie le 15 mars 1976. Un numéro du Livre de France lui fut consacré en 1965 et un dans le Magazine littéraire en 1976.

Son activité d’écrivain s’intensifia dans les années 1960. Elle rédigea la postface d’Une affaire de viol, roman de Chester Himes en 1963. Elle traduisit John Lennon (avec Rachel Mizrahi, en 1965) et plusieurs livres d’Amos Kenan et participa à l’écriture de scenarii comme celui de La Vérité avec Henri-Georges Clouzot, en 1959. Certains de ses livres furent adaptés à l’écran, comme Le Repos du guerrier, en 1962, et Les Stances à Sophie, en 1971.

Christiane Rochefort fit partie des signataires du Manifeste des 121 en 1961. Engagée dans les luttes des écrivains en mai 68, elle signa le communiqué du Conseil national des écrivains paru le 15 mai 1968 dans les Lettres françaises qui soutint les étudiants et s’insurgea contre la répression policière. Elle appartenait à la « fraction radicale » des écrivains qui, membres du Comité d’action étudiants-écrivains (CAEE) n’avaient pas rejoint l’Union des écrivains. Elle signa aussi le communiqué des artistes appelant au boycott de l’ORTF paru le 7 juin 1968 dans Le Monde.

Christiane Rochefort participa au Mouvement de libération des femmes (MLF) au sein du groupe auto-désigné Les Petites Marguerites, à l’automne 1970. Ce groupe rassemblait surtout des écrivaines et des artistes comme Catherine Bernheim, Monique Bourroux, Julie Dassin, Micha Garrigue, Rachel Mizrahi, Gille et Monique Wittig. Christiane Rochefort fit partie des neuf femmes qui déposèrent une gerbe de fleurs à la mémoire de la femme du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe, le 26 août 1970. Les compétences d’écrivaine et d’attachée de presse de Christiane Rochefort contribuèrent largement à la mise en mot des slogans, des tracts, des chansons et à l’orchestration de la diffusion des messages féministes dans les médias. Elle participa aussi à la rédaction du contre-questionnaire des États généraux du magazine Elle, en décembre 1970. Elle publia un article intitulé « Le mythe de la frigidité féminine » dans Partisans (n° 54-55, 1970), écrivit plusieurs articles, notamment « Sur les mécanismes de dégénérescence. Le MLF. contre le mouvement des femmes » dans le Torchon brûle et livra plusieurs « chroniques du sexisme ordinaire » dans Les Temps Modernes. Elle rédigea le préambule à l’édition française de la traduction de SCUM de Valérie Solanas en 1971, intitulé « Définition de l’opprimé ». Elle signa la même année le Manifeste des 343 pour défendre le droit à l‘avortement paru en avril 1971 dans le Nouvel Observateur et fit partie des membres de l’équipe Choisir à ses débuts pour s’en éloigner peu de temps après.

Proche des écologistes, elle soutint en 1974 la candidature de René Dumont et rejoignit Les Amis de la terre dans les années 1980. Grande défenseuse de la cause des enfants (Les enfants d’abord, 1976), Christiane Rochefort, dont l’œuvre était marquée par l’importance de la jouissance, notamment sexuelle, fit partie des soixante-neuf signataires du communiqué paru dans Le Monde le 26 janvier 1977 contre la majorité sexuelle en soutien à trois hommes accusés d’avoir eu des relations sexuelles avec des mineurs de moins de 15 ans. Elle signa également une seconde lettre parue en mars 1979 dans Libération contre la « morale d’État », qui affirma que « le désir et les jeux sexuels librement consentis ont leur place dans les rapports entre enfants et adultes ». Elle récusa le statut de mineur des enfants, signe du rapport de pouvoir que leur inflige les adultes (Radioscopie, mars 1976). Elle publia, en 1988, La Porte du fond, roman pour lequel elle obtient le Prix Médicis. Malgré le caractère véridique du vécu de l’inceste par l’auteure, elle porta plainte et gagna son procès contre France Loisirs qui en avait fait un argument publicitaire en bandeau du roman.

Attachée à son travail auctorial, elle se défendit, comme la plupart des écrivaines, de toute réduction de son œuvre à un plaquage autobiographique discréditant le travail littéraire et la réflexion sur le langage qui animait son œuvre, déniant ainsi sa qualité d’écrivain. Creusant dans son œuvre la mise à l’épreuve des expériences vécues et une critique sociale tant des classes dominantes que des classes populaires dépendantes de l’État social et des politiques familialistes, elle disait écrire « par colère », en traitant aussi bien de la cause des enfants, des politiques d’urbanisation donnant jour aux grands ensembles que du développement de la société de consommation et de ses conséquences écologiques. Elle prit position contre la réforme de l’orthographe en 1991 et lutta à la fin de sa vie contre le massacre des éléphants.

Réticente à l’objectivation biographique, elle s’attacha à contrôler tous les filtres qui permettraient d’identifier son parcours antérieur à l’éclosion de son personnage public. Elle marqua cette position dans le livre Ma vie revue et corrigée par l’auteur issu des entretiens réalisés avec Maurice Chavardès en 1978 et dans la notice biographique qu’elle donna en 1988 au Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française dirigé par Jérôme Garcin.
Christiane Rochefort a suivi un cheminement plutôt anarchiste individualiste considérant la notion « d’écrivain engagé » comme « insignifiante ». Elle préférait en outre le terme « d’écrevisse » à celui d’écrivaine.

Principales féministes dans le Maitron
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Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article171733, notice ROCHEFORT Christiane par Delphine Naudier, version mise en ligne le 1er avril 2015, dernière modification le 2 avril 2018.

Par Delphine Naudier

ŒUVRE :Le Repos du guerrier, Paris, Grasset (Prix de la Nouvelle Vague), 1958 ; Les Petits Enfants du siècle, Paris, Grasset, 1961 ; Les Stances à Sophie, Paris, Grasset, 1963 ; Une rose pour Morrisson, Paris, Grasset, 1966 ; Printemps au parking, Paris, Grasset, 1969 ; C’est bizarre l’écriture, Paris, Grasset, 1970 ; Archaos ou le Jardin étincelant, Paris, Grasset, 1972 ; Encore heureux qu’on va vers l’été, Paris, Grasset, 1975 ; Les Enfants d’abord, Paris, Grasset, 1976 ; avec Denis Guiot, Pardonnez-nous vos enfances (nouvelles) Paris, Denoël, 1978 ; Ma vie revue et corrigée par l’auteur (autobiographie, à partir d’entretiens avec Maurice Chavardès), Paris, Stock, 1978 ; Quand tu vas chez les femmes, Paris, Grasset, 1982 ; Le monde est comme deux chevaux, Paris, Grasset, 1984 ; La Porte du fond, Paris, Grasset (Prix Médicis), 1988 ; Conversations sans paroles, Paris, Grasset, 1997 ; Adieu Andromède (textes), Paris, Grasset, 1997.

SOURCES : Claire Blandin, « Les visages de ’l’écrevisse’. Christiane Rochefort dans la presse française », in Christine Bard (dir.), Les féministes de la 2ème vague, PUR, « Archives du féminisme », 2012. ─ Nathalie Crom, « Rochefort Christiane (1917-1998) », Encyclopædia Universalis. ─ Boris Gobille, Crise politique et incertitude : régimes de problématisation et logiques de mobilisation des écrivains en mai 68, Thèse de doctorat, EHESS, Paris, 2003. ─ Martine Sagaert, « Chrono-biographie », in Christiane Rochefort, Œuvre romanesque, coll. Bibliothèque Grasset, Paris, Grasset et Fasquelle, 2004. ─
Entretien avec François Chalais, 2 mai 1959. ─ Écrevisse interdite, 1994. ─ Entretiens avec Cathy Bernheim, Madeleine Caminade, Sophie Chauveau, Gilles Dinnematin, Liliane Kandel, Orit Mizrahi, Shelomo Selinger et Anne Zelinski. ─ Correspondance avec Ned Burgess.

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