Né le 22 octobre 1921 à Cette (Sète, Hérault), mort le 29 octobre 1981 à Saint-Gély-du-Fesc (Hérault) ; auteur, compositeur, interprète, poète ; militant libertaire ; l’une des principales figures de la chanson française.

Version nouvelle
Bob Dylan a mérité le Prix Nobel de littérature, Léonard Cohen a mérité le repos, Georges Brassens a mérité le Maitron.

Brassens lisant Le Libertaire
Figure majeure de la chanson française dite « à textes », chanteur et poète parmi les plus populaires du répertoire musical du pays, Georges Brassens ne milita que brièvement, au sein de la Fédération anarchiste (FA) de l’après-guerre. Sa philosophie de vie teintée d’humanisme et de révolte témoigne néanmoins d’un état d’esprit et de convictions libertaires qu’il contribua très largement à diffuser par ses écrits et ses tours de chants.
Le père de Georges Brassens, Jean-Louis, était entrepreneur maçon. En 1919, il avait épousé Elvira Comte, née D’Agrosa (parfois orthographié Dagrosa), originaire du sud de l’Italie. Veuve de guerre, elle était mère d’une fille, Simone, née en 1912 de son premier mariage avec un tonnelier. Le couple n’eut pas d’autre enfant. Georges Brassens fut élevé dans un contexte familial dissonant, entre une mère catholique pratiquante et très pieuse et un père farouchement anticlérical et athée. Toutefois, ces opinions divergentes n’entamèrent pas l’harmonie familiale. Suivant la volonté de sa mère, Georges Brassens reçut les premiers sacrements et, plusieurs années durant, assista chaque semaine à l’office dominical. Ce n’est qu’une fois atteint l’âge de l’adolescence qu’il cessa définitivement de suivre les préceptes religieux. Au foyer des Brassens, le consensus se faisait malgré tout sur une passion mutuelle pour la musique et la chanson. Avec sa mère, Georges Brassens découvrit tôt la musique traditionnelle italienne et s’initia dès son jeune âge à la mandoline. Plus tard, à l’adolescence, il se prit d’enthousiasme pour les chansons de Ray Ventura et Charles Trenet, entre autres, et commença à écrire ses premiers textes.
Élève moyen et peu enclin aux études, auxquelles il préférait les sorties entre copains et les activités sportives, Georges Brassens fit néanmoins une rencontre déterminante au cours de son année de troisième. Alphonse Bonnafé, professeur de français originaire du Havre, fut nommé au collège de Sète, où il inculqua à ses élèves l’amour des mots, et en particulier de la poésie. Georges Brassens, profondément et durablement marqué par la personnalité de son professeur, écrivit à compter de cette époque quelques poèmes. Cette nouvelle passion n’altéra pas celle de la musique et, dans le même temps, Georges Brassens créa un petit orchestre, « Jazz », dans lequel il tint la batterie à l’occasion de fêtes municipales sétoises. En dépit de la rencontre et du soutien d’Alphonse Bonnafé, Georges Brassens demeura un adolescent turbulent. Au printemps 1939, avec plusieurs copains, il commit une série de menus larcins et fut impliqué dans quelques cambriolages. Confondu, il fut condamné, quelques mois après les faits, à six mois de prison avec sursis. Il fut alors renvoyé du collège et vécut plusieurs mois reclus au domicile familial. L’épisode mit fin à la vie étudiante de Brassens et le poussa à quitter sa ville natale.
Alors que la France était entrée en guerre, Georges Brassens arriva, en février 1940, à Paris. Sa tante, Antonetta D’Agrosa, dite Antoinette, tenait une pension de famille au 173 de la rue d’Alésia (XVe arr.), où elle accueillit ce neveu turbulent. Elle possédait, à son domicile, un piano sur lequel Georges Brassens apprit à jouer. Après un essai peu concluant d’apprentissage chez un artisan relieur, il se fit embaucher comme ouvrier aux usines Renault de Billancourt (Seine, Hauts-de-Seine), mais n’y travailla que brièvement, les usines ayant été bombardées le 3 juin suivant. Tandis que les troupes allemandes approchaient de la capitale, Georges Brassens prit les routes de l’Exode et revint à Sète où il demeura durant l’été. De retour à Paris à l’automne, il décida de se consacrer à la poésie et à la chanson, refusa de chercher un nouveau travail, et devint un lecteur insatiable, fréquentant quotidiennement la bibliothèque municipale du XIVe arrondissement à la découverte des œuvres poétiques et littéraires. Par l’intermédiaire de sa tante, Georges Brassens rencontra, à la même époque, Jeanne Planche, née Le Bonniec, qui vivait non loin de là, impasse Florimont (XIVe arr.) avec son époux Marcel. Ayant noué avec Brassens une amitié qui devint de plus en plus intime, elle finança, en 1942, la publication à compte d’auteur d’un recueil de ses poèmes, À la venvole. Un deuxième ouvrage, Des coups de pied dans l’eau, suivit la même année. Ce dernier fut préfacé par Émile Miramont, dit « Corne d’auroch’ », l’un de ses proches amis sétois qui venait de le rejoindre à Paris.
Si son jeune âge avait permis à Georges Brassens d’éviter la mobilisation en septembre 1939, il lui valut, en 1943, de compter parmi les jeunes Français concernés par le Service du travail obligatoire (STO). Aussi fut-il contraint, en mars, de rejoindre le camp de travail de Basdorf (Land de Brandebourg, Allemagne), où il travailla aux ateliers de mécanique des usines BMW. Il y fit la connaissance de René Iskin, de Pierre Ontoniente (dit « Gilbraltar ») et d’André Larue. Avec ses camarades de chambrée, Georges Brassens fit preuve d’un tempérament antiautoritaire, et composa plusieurs chansons se moquant du régime de Vichy comme des autorités allemandes, parmi lesquelles La ligne brisée ou Les PAFS (Paix aux Français). La première de ces chansons servit par ailleurs d’hymne au pseudo-« parti briséiste » que Georges Brassens et ses compagnons envisagèrent alors, avec humour, de fonder. Désireux de poursuivre ses travaux de lecture et d’écriture, il obtint, selon certains témoignages, de ses camarades de chambrée et des responsables du camp de pouvoir s’éclairer dès cinq heures du matin et ainsi de travailler une heure, en échange de quoi il fut chargé de l’approvisionnement quotidien en café. En mars 1944, il obtint une permission de dix jours et revint à Paris. Décidé à ne pas repartir, il entra alors en clandestinité et fut caché par les Planche à leur domicile du 9 impasse Florimont. Le lieu – extrêmement modeste – et la compagnie de ce couple plurent tant à Georges Brassens que le provisoire dura vingt-deux ans. Cette « auberge du bon Dieu » (La Jeanne) lui inspira quelques-unes de ses plus belles chansons, qu’il écrivit dans sa chambre du rez-de-chaussée, dont la célèbre Chanson pour l’Auvergnat. Sans eau courante, gaz ni électricité, Georges Brassens y vécut longtemps au milieu des chiens, des chats, et même de la cane que le couple avait recueillis. Plus tard, le succès venu, il fit de cette affection pour les animaux un motif supplémentaire d’engagement, et chanta à quelques occasions pour la Société protectrice des animaux (SPA).
En 1945, quelques mois après la Libération, Georges Brassens fut rejoint, à Paris, par quelques-uns de ses amis, dont André Larue ou René Iskin. Ensemble, ils eurent à nouveau l’idée de lancer un mouvement d’inspiration libertaire et qui devait, selon leurs souhaits, prendre le nom de « parti préhistorique ». Celui-ci ne vit pas davantage le jour que le parti « briséiste », pas plus que le journal qui devait l’accompagner et dont le titre prévu, Le Cri des Gueux, était inspiré de l’œuvre éponyme de Jean Richepin. Georges Brassens s’était rapproché, dans l’après-guerre, de cercles militants libertaires. C’est en 1946 qu’il commença alors véritablement à militer. Introduit par le biais de Marcel Renot, un militant connu rue d’Alésia, à la Fédération anarchiste, il donna son adhésion en mai puis, comme il le confia ultérieurement à Henri Toussenot, son militantisme alla croissant. Au mois de septembre, il confia un premier article au Libertaire, qui venait de reparaître. Celui-ci, intitulé « Vilains propos sur la maréchaussée », fut publié et, lorsque Brassens trouva son article inséré dans le numéro qu’il venait d’acheter en kiosque, il se rendit quai de Valmy (Xe arr.), dans les locaux du journal, pour rencontrer l’équipe de rédaction.
Georges Brassens se révéla, dans ses envois ultérieurs, un rédacteur féroce, n’épargnant ni les forces de l’ordre ni les militants staliniens qu’il moqua notamment dans un article intitulé « Aragon a-t-il cambriolé l’église de Bon-Secours ? », affirmant que le poète était « entièrement soumis à la force capitaliste ». La CGT et ses militants ne trouvaient pas davantage grâce à ses yeux et, en 1947, dans le contexte de revendications aux usines Renault, il écrivit à nouveau à propos d’une confédération qu’il jugeait trop timorée : « La CGT a voulu soi-disant faire de l’action, on a vu que cette GRÈVE D’UNE HEURE ne lui apportait rien, que de se ridiculiser. […] La CGT paiera le “coup de pied en vache” qu’elle nous a assené. Car les cégétistes, même staliniens, comprendront un jour et reviendront à la raison. » Très vite, la rédaction du Libertaire fit de Georges Brassens un auteur régulier, sous divers pseudonymes (Géo Cédille, Gilles Colin, ou Georges Charles). D’autres signatures, comme Charles Brenss, Pépin Cadavre ou encore « le mal payé » lui furent attribuées ultérieurement mais le doute subsiste, aucune preuve avérée ne permettant aujourd’hui d’affirmer que les articles concernés furent écrits de sa plume. Quelques semaines après la publication de son premier article, on proposa à Georges Brassens de devenir correcteur du journal puis, dans la foulée, d’en assurer le secrétariat de rédaction, sur insistance sans doute d’Henri Bouyé avec qui il s’était lié d’amitié. Toutefois, la tâche déplut singulièrement à Georges Brassens, qui regrettait, entre autres choses, de se voir contraint de répondre au courrier des lecteurs, qu’il qualifiait de « prose débilitante et inepte ». Revenant ultérieurement sur cette période dans un article paru dans Le Libertaire, Henri Bouyé insistait sur ce point pour expliquer les raisons du départ d’un Brassens « resté très bohème » et qui, devant les plaintes, s’était déclaré « incorrigible » et avait pris le parti de quitter son poste. Aussi, dès janvier 1947, Georges Brassens cessa sa collaboration au Libertaire, et n’y écrivit plus qu’à de rares occasions. Les raisons précises de ce départ firent l’objet de débats et certains ont également avancé l’idée selon laquelle Brassens, correcteur intransigeant, aurait été vexé que l’on lui reproche son zèle. Toutefois, rien ne permet d’étayer une telle hypothèse.
Georges Brassens resta néanmoins proche des militants anarchistes. En dépit de son expérience peu satisfaisante au Libertaire, il y avait en effet noué de solides amitiés parmi lesquelles celles d’Henri Bouyé*, de Raymond Asso, d’Armand Robin, et surtout de Roger Toussenot, qu’il avait rencontré dans les locaux du quai de Valmy et avec lequel il entretint, plusieurs années durant, une riche correspondance publiée en volume et qui constitue sans nul doute l’une des principales sources sur sa période militante. Par ailleurs, Georges Brassens demeura quelque temps au moins un militant au sens pragmatique du terme puisqu’on l’observe, en avril 1948, secrétaire du groupe de la Fédération anarchiste du XVe arrondissement. Il rencontra alors d’autres personnalités du mouvement, dont Maurice Joyeux et Georges Fontenis. Plus tard, en 1956, un conflit l’opposa brièvement à ses anciens camarades lors de la scission avec la Fédération communiste libertaire mais, à en croire les témoignages d’Henri Bouyé et de Georges Fontenis, ce froid momentané demeura sans incidence sur leur amitié avec Georges Brassens.
En 1947, à la sortie du métro Plaisance, Georges Brassens fit la connaissance de Joha Heymann, d’origine juive estonienne, qui devint sa compagne. Fidèle à ses convictions, Georges Brassens ne l’épousa jamais, ne vécut pas en concubinage et se refusa à avoir des enfants avec celle qui, pour autant, resta à ses côtés jusqu’à la fin de sa vie. Il lui dédia de nombreuses chansons, parmi les plus célèbres de son répertoire (Je me suis fait tout petit, Le Parapluie, La non-demande en mariage) et la surnomma affectueusement « Püppchen » (« petite poupée » en allemand). Sur les conseils d’Alphonse Bonnafé, avec qui il était resté en contact, Georges Brassens avait abandonné, dans la période de l’après-guerre, ses ambitions littéraires. Aussi, La Tour des miracles, publié quelques années plus tard, fut son dernier ouvrage. Il continuait cependant à écrire des chansons et à les mettre en musique. Les versions diffèrent sur l’identité de celui ou celle qui lui fit cadeau de sa première guitare mais, si l’on peut souvent lire que Jeanne la lui offrit, il semble en réalité que ce soit Jacques Grello qui lui fit don de ce qui devint son instrument de prédilection. C’est le même Jacques Grello qui, dès 1948, l’incita à tenter sa chance auprès de nombreux patrons de cabarets. En dépit de sa persévérance, Georges Brassens se heurta plusieurs années durant aux refus. En mars 1951, c’est un Georges Brassens réticent et au bord du découragement qui, devant l’insistance de ses proches et en particulier de son ami Victor Laville, se présenta au cabaret que dirigeait Patachou. Celle-ci fut séduite et l’engagea pour ses premiers tours de chants, presque aussitôt couronnés de succès. Dès lors, la carrière musicale de Georges Brassens débuta.
Aussitôt après avoir commencé ses tours de chants chez Patachou, il enregistra deux 78 tours. Engagé par Jacques Canetti, il se produisit en septembre 1952 aux « Trois Baudets » puis fit son premier passage télévisé. Suivirent le cabaret d’Agnès Capri, la Villa d’Este, ou encore Bobino, qui devint jusqu’à la fin de sa carrière son lieu de prédilection. En 1953, après un article élogieux d’Henry Magnan dans Le Monde, c’est l’écrivain René Fallet qui, dans les colonnes du Canard enchaîné, fit part de son enthousiasme vis-à-vis du chanteur, affirmant qu’il était « un bon gros camion de routier lancé à tout berzingue sur les chemins de la liberté ». Touché, Georges Brassens lui écrivit pour l’inviter à venir le rencontrer, et de cette rencontre naquit une longue et célèbre amitié. L’année suivante, en 1954, Georges Brassens se vit décerner le Grand-Prix de l’Académie Charles-Cros. Il ne fit néanmoins pas d’emblée l’unanimité et sa chanson Le gorille fit scandale et fut censurée. Pour autant, les années 1950 furent le théâtre de son succès naissant. Il se produisit plusieurs fois à Bobino, chanta à l’Olympia, fit plusieurs tournées à l’étranger et, en 1956, tint un rôle – celui de l’« artiste » – dans un film de René Clair, Porte des Lilas, adapté du roman de René Fallet La grande ceinture. Cette première expérience du cinéma ne lui laissa pas un excellent souvenir et, si l’on fait abstraction d’un documentaire « romancé » que Jean-Marie Perrier réalisa avec lui en 1977, Brassens ne s’essaya plus au septième art. En 1958, il fit l’acquisition du Moulin de la Bonde, à Crepières (Seine-et-Oise, Yvelines), où il se rendit chaque week-end, mais continua à vivre impasse Florimont, dont il finança les travaux d’équipement en eau et électricité. À partir de la fin des années 1950, Georges Brassens fut sujet à des coliques néphrétiques à répétition. En 1963, il subit sa première intervention chirurgicale, mais dut vivre jusqu’à la fin de ses jours avec ce mal. Cette même année 1963, il fut à nouveau récompensé pour son œuvre, cette fois par le prix Vincent Scotto, et prit place dans la foulée au sein de la collection « poètes d’aujourd’hui », chez Seghers. Marcel Planche, l’« Auvergnat » chanté par Brassens et époux de Jeanne, s’éteignit en 1965. Deux ans plus tard, Jeanne vécut une relation amoureuse avec un jeune homme et l’épousa très vite. Georges Brassens ne l’appréciait guère et décida donc de quitter l’impasse Florimont où il avait vécu depuis la guerre. Il emménagea alors dans une maison de la rue Santos-Dumont (XVe arrondissement).
En 1964, Georges Brassens avait une nouvelle fois fait scandale avec une chanson, Les deux oncles, qui renvoyait dos à dos les résistants et collaborateurs, vingt ans après la Libération. L’ancien dirigeant des Francs-tireurs et partisans, Charles Tillon, prit fait et cause pour les anciens combattants de la Résistance et désapprouva publiquement cette chanson, suivi par le Parti communiste et ses militants qui, un temps, boudèrent l’artiste. Dans l’Humanité, André Wurmser enfonça le clou : « Sait-il, Brassens, qu’il a commis une mauvaise action ? » Pierre Louki*, avec qui Georges Brassens avait noué depuis quelques années des liens d’amitié, et dont le père résistant était mort en déportation, fut profondément affecté par le texte et répondit en chanson à son ami dans Mes deux voisins. Ce débat douloureux ne mit pas fin à l’amitié des deux chanteurs, mais il semble néanmoins qu’ils aient été un temps en froid. En 1967, il fut honoré par le Grand prix de poésie de l’Académie française, ce qui fit courir, un temps, des rumeurs sur une éventuelle entrée du chanteur chez les « immortels ». Ce bruit tenait davantage de la farce et, interrogé au micro de Jacques Chancel, Georges Brassens y mit fin en rappelant que sa qualité d’anarchiste le rendait rétif à tout embrigadement. Et d’ajouter : « Je déteste les uniformes, excepté l’uniforme du facteur. »
Georges Brassens eut, longtemps, un souci de la non-compromission, sans doute hérité de ses années libertaires. Aussi, à l’inverse d’un certain nombre de personnalités, il se tint volontairement en retrait lors des événements de mai-juin 1968. D’aucuns lui en firent grief mais, dans un entretien ultérieur avec Jacques Chancel, Georges Brassens s’en expliquait plutôt par un souci de prudence et de discrétion, affirmant notamment : « On reproche tellement de choses à tout le monde. C’est une vue un peu courte de me reprocher d’être silencieux. Que voulez-vous que je fisse ? Que j’allasse – comme diraient certains speakers de la télévision – sur les barricades ? On m’aurait reproché aussi d’essayer – je suis tout de même un homme public – on m’aurait reproché d’essayer de me mettre en avant. »
Georges Brassens cultivait dans sa vie quotidienne plusieurs passions. Outre la lecture et la compagnie des animaux, il s’était pris d’intérêt pour les sports automobiles, et pour le sport en général. Il pratiquait quotidiennement l’haltérophilie et, dans son bureau, avait fait installer un vélo fixé sur roulettes. Centre d’intérêt plus étonnant et bien moins connu, Georges Brassens avait également une fascination pour les armes à feu, qu’il achetait sur commande et qu’il utilisait dans le jardin de sa propriété en s’exerçant au tir sur des bouteilles vides. Toutefois, il n’en fit qu’une distraction et était viscéralement opposé à la chasse, qu’il n’exerça jamais. Enfin, il avait développé, très tôt, une fascination pour la technologie sonore et audiovisuelle. Dès 1952, avec l’un de ses premiers cachets, il s’était acheté une caméra et, des années durant, filma de nombreuses scènes de sa vie quotidienne et intime, dont il conserva soigneusement les bobines, aujourd’hui source d’archives inestimables.
La première moitié des années 1970 vit la consécration de la carrière de Georges Brassens, et l’apogée de sa popularité. Il se reproduisit en tournée, en France et au Pays de Galles, fit de nombreuses apparitions à la télévision, et s’entoura de jeunes talents auxquels il mit le pied à l’étrier (Maxime Le Forestier, notamment). En 1977, il donna son dernier concert à Bobino. Depuis de nombreuses années, il souffrait de calculs rénaux et ses coliques néphrétiques, qui lui avaient valu plusieurs opérations, perduraient. À ce mal chronique s’ajouta, en 1979, un cancer qui ne guérit pas. Cette année, Georges Brassens eut le plaisir de participer à un album de reprises de ses chansons par de grands noms du jazz, musique dont il était féru et dont il revendiquait l’influence sur son œuvre. À l’été 1981, il subit une dernière opération, qui n’eut pas les effets escomptés. Entouré de son médecin et de ses amis, Georges Brassens fut finalement emporté le 29 octobre 1981 à Saint-Gély-du-Fesc, non loin de sa Sète natale, par la Camarde, qu’il avait souvent moqué et qui jalonne son répertoire. Si son « bon maître », Paul Valéry, avait été enterré au cimetière marin, Georges Brassens fut inhumé, le 31 octobre, dans le caveau familial du cimetière du Py, à Sète, appelé souvent le « cimetière des pauvres ».
Dresser l’inventaire des hommages posthumes qui lui furent rendus est tâche quasi impossible. Notons toutefois, à titre d’exemples, les nombreuses chansons de ses contemporains, parmi lesquelles À Brassens de Jean Ferrat ou Les amis de Georges de Georges Moustaki, les albums de reprises par les jeunes générations de chanteurs ou encore de nombreux ouvrages et expositions. Quelques années après sa disparition, ses chansons inédites furent enregistrées par Jean Bertola, puis chantées à nouveau par Maxime Le Forestier. Partout en France, le nom de Georges Brassens fut donné à des rues, places, bâtiments culturels et scolaires, ainsi qu’à des parcs et jardin, dont le parc Georges-Brassens, à Paris (XVe arr.). La ville allemande de Basdorf, où il avait été envoyé au STO, donna également son nom à une place et à sa bibliothèque municipale. Sur la maison de l’impasse Florimont où il avait vécu de nombreuses années, une plaque fut apposée avec un bas-relief le représentant affublé de sa célèbre pipe, bas-relief qu’avait réalisé le chanteur Renaud. Le répertoire de Georges Brassens avait dépassé les frontières du pays, et il fut certainement l’un des chanteurs français les plus traduits, notamment en italien (Fabrizio de André) ou en espagnol (Paco Ibañez).
Si Georges Brassens s’était détaché du militantisme organisé depuis la fin des années 1940, il n’en était pas moins demeuré proche, même au faîte de son succès, du mouvement libertaire. En lien avec Suzy Chevet, il avait donné plusieurs récitals pour le groupe Louise-Michel de la Fédération anarchiste et apporté un soutien matériel à la Fédération communiste-libertaire (FCL) en jouant un rôle dans l’obtention des locaux du 79 rue Saint-Denis (Paris, Ier arr.) en 1955. Ne se refusant jamais à évoquer la question de l’anarchisme lors de ses nombreuses interviews, il faisait souvent allusion – sans pour autant le revendiquer haut et fort – à son passé de militant, comme lors de la célèbre entrevue avec Jacques Brel et Léo Ferré. En avril 1970, dans un entretien accordé à la revue Ego de Pierre Jouvantin, Georges Brassens définissait ainsi la nature de son anarchisme : « C’est pour moi, une philosophie et une morale dont je me rapproche le plus possible dans la vie de tous les jours, j’essaie de tendre vers l’idéal. L’individualisme, ce n’est pas seulement de la révolte, c’est plutôt un amour des hommes. La révolte n’est pas suffisante, ça peut mener à n’importe quoi, au fascisme même. »
Plus encore sans doute que ces quelques évocations ponctuelles, c’est par la chanson que Georges Brassens s’était fait le propagateur d’un état d’esprit libertaire. Parmi les 209 titres de son répertoire enregistré, notons à titre d’exemples ses prises de position anti forces de l’ordre (Hécatombe, Le nombril des femmes d’agents), anticléricales (La religieuse, Le mécréant), son opposition à la peine de mort (Le gorille) mais aussi sa bienveillance, son idéal – notamment en faveur de l’union libre (La non-demande en mariage) –, et son refus de tout simplisme, que ce soit pour dénoncer les mouvements doctrinaires (Mourir pour des idées) ou encore pour nuancer son anticléricalisme (La messe au pendu). Il avait également chanté sa liberté de ton sur la sexualité (Le Blason, Quatre-vingt-quinze fois sur cent). Enfin, Georges Brassens avait popularisé, par certaines de ses chansons, une certaine idée de l’individualisme libertaire, comme dans La mauvaise réputation ou Le pluriel. Méfiant vis-à-vis de tout mouvement ou de toute doctrine, Georges Brassens manifestait dans ses chansons un idéal libertaire plutôt empreint de simplicité, comme il le manifesta dans Don Juan : « Gloire à qui n’ayant pas d’idéal sacro-saint/Se borne à ne pas trop emmerder ses voisins. » Il se fit également le chroniqueur, dans ses chansons, des évolutions de la société, revenant sur l’histoire récente du pays (La tondue) ou commentant non sans malice l’actualité (comme pour le concile Vatican II, dans Tempête dans un bénitier). À l’instar d’un certain nombre d’artistes de sa génération, Georges Brassens avait également joué un rôle de diffusion et de démocratisation de la poésie, mettant en musique plusieurs poètes parmi lesquels Louis Aragon* (Il n’y a pas d’amour heureux), Francis Jammes (La prière), Jean Richepin (Les oiseaux de passage, Philistins), Victor Hugo (Gastibelza, La légende de la nonne), Alphonse de Lamartine (Pensées des morts), Antoine Pol (Les passantes) et, bien sûr, Paul Fort (La marine, Le petit cheval), à qui il vouait une grande admiration et dont il affirmait parfois que s’il n’avait pas su écrire, il l’aurait choisi pour parolier.

ŒUVRE : À la venvole, Paris, Albert Messein, 1942. — Des coups de pied dans l’eau, 1942. — La Lune écoute aux portes, Paris, Bibliothèque du Lève-nez, 1947. — La Tour des miracles, Paris, Jeunes auteurs réunis, 1953. — Œuvres complètes, sous la direction de Jean-Pierre Liégeois, Paris, Cherche Midi, 2007.

SOURCES : Georges Fontenis, L’autre communisme. Histoire subversive du mouvement libertaire, Pantin, Acratie, 1990. — Pierre Louki, Avec Brassens, Saint-Cyr-sur-Loire, Christian Pirot éditeur, 1999. — Marc Wilmet, Georges Brassens libertaire, Bruxelles, Les Éperonniers, 2e édition, 2000. — Georges Brassens, Lettres à Toussenot. 1946-1950, Paris, Textuel, 2001. — Louis-Jean Calvet, Georges Brassens, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2011. — Marc Robine, Thierry Séchan, Georges Brassens. Histoire d’une vie, Paris, Fixot, 2001. — Georges Brassens par René Fallet, Paris, Denoël, 2005. — Jacques Vassal, Brassens : le regard de « Gibraltar », Paris, Fayard/Chorus, 2006. — Clémentine Deroudille, Brassens, le libertaire de la chanson, Paris, Gallimard, coll « Découvertes », 2011. — Bertrand Dicale, Brassens ?, Paris, Flammarion, 2011. — Georges Brassens, Journal et autres carnets inédits, édition établie et annotée par Jean-Paul Liégeois, Collection Brassens d’abord, Cherche midi, 2014. — Le Libertaire. — Nicolas Six, « Brassens et la politique », mémoire de DEA de sciences politiques, Lille-II, 2003. — Fabrice Magnone, « Georges Brassens, masculin singulier », sur Raforum.com. — Nombreux entretiens sur les archives en ligne de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). — Sites internet. — Notes de Claude Pennetier. — Isabelle Felici (textes et témoignages recueills par), Sur Brassens et autres "enfants" d’Italiens, Presse universitaires de la Méditerranée, 2017.

FILMOGRAPHIE : René Clair, {Porte des Lilas}, 1957. — Jean-Marie Perrier, {Pourquoi t’as les cheveux blancs ?}, 1977.

Julien Lucchini

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