Né le 12 février 1917 à Angers (Maine-et-Loire), mort le 14 février 1988 à Suresnes (Hauts-de-Seine) ; prêtre diocésain et fondateur du mouvement ATD Quart Monde.

Joseph Wresinski en 1987
Service de documentation d’ATD Quart-monde.
Son père, Ladislaw Wrzesinski, polonais originaire de Srem, était de formation ingénieur-mécanicien. Il émigra d’abord en Espagne où il rencontra sa femme, Lucrecia Sellas ; puis le couple émigra en France avec un premier enfant. En raison du passeport allemand de Ladislaw, la famille subit l’internement d’août 1914 à novembre 1918 – d’abord au Fort de Saumur, puis dans les locaux de l’ancien grand séminaire d’Angers. Un second enfant y mourut en bas âge. Troisième des cinq enfants qu’aura le couple, Joseph naquit en 1917.
À l’issue de la guerre, la famille trouva refuge dans une forge désaffectée à Angers. Alors que son père ne parvint pas à réussir comme horloger, devint violent (« Nous vivions sans cesse dans la peur ») et repartit finalement en Pologne, sa mère resta seule en France à subvenir aux besoins des quatre enfants, faisant notamment des ménages. En échange de quelques sous et d’une soupe, Joseph devint dès l’âge de quatre ans et demi enfant de chœur chez les religieuses du Bon Pasteur voisines, tôt chaque matin ; il fit aussi divers petits travaux. Après avoir passé son certificat d’études primaires, il fut placé à treize ans chez un boulanger-pâtissier, apprentissage qu’il réalisa d’abord à Angers, puis Saumur, puis Nantes. Contrairement à la plupart des fondateurs associatifs grands bourgeois, il a donc connu une enfance marquée par le vécu de la pauvreté, du froid et de l’humiliation, mais aussi d’une certaine xénophobie.
Après un passage de quelques mois au Mouvement de l’enfance ouvrière (socialiste), il fréquenta à partir de 1933 la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), où il prit part à des enquêtes sur les conditions d’existence des jeunes travailleurs, acquit le goût des recherches sociologiques, découvrit l’apostolat social en milieu ouvrier et forgea sa vocation sacerdotale. Il entra alors en « vocation tardive » à dix-sept ans, en 1934, au Petit séminaire de Beaupréau (Maine-et-Loire).
En octobre 1937, il fut appelé pour deux ans pour le régiment à Bar-le-Duc, puis mobilisé en septembre 1939. Fait prisonnier par les Allemands en juin 1940, il s’évada un mois plus tard et entra en octobre au Grand séminaire de Soissons, alors réfugié à Entrammes. Durant l’été 1944, il fréquenta deux quartiers pauvres de la ville de Soissons et y organisa des activités pour les enfants. En avril 1945, il travailla quinze jours aux peintures Valentine – expérience à laquelle il mit fin sur ordre de ses supérieurs. Pendant les vacances d’été, il travailla un mois dans la mine française de la Fosse de Sessevalle, à Somain.
Ordonné prêtre le 29 juin 1946 à Soissons, il passa ensuite dix ans dans le département de l’Aisne, d’abord comme vicaire dans la paroisse ouvrière de Tergnier (1946-1948) puis, suite à sa demande d’une paroisse pauvre, comme curé de celle, rurale, de Dhuizel (1951-1956). Entre-temps, attiré par la Mission de France, il en rejoint en novembre 1948 le séminaire à Lisieux. Il fit dans les semaines suivantes une méningite, puis prit part à quelques missions qui le conduisirent à Reims, Saint-Dizier puis Bordeaux. Il déclara alors la tuberculose, ce qui le conduisit à séjourner de début 1949 à mai 1950 aux sanatoria de Lisieux puis Villiers-Saint-Denis (Aisne), où il travailla comme aide-infirmier. Il effectua en 1950 un pèlerinage à Rome et poursuivit son voyage jusqu’en Sicile, où il découvrit notamment « l’enfer blanc » des mines de sel. Une lettre datée du 27 décembre 1952 confirme son souci du monde du travail : il demanda alors son admission définitive à la Mission de France, mais la lettre resta sans réponse et le séminaire de Lisieux ferma en 1953.
À trente-neuf ans, l’année 1956 scella pour lui un tournant. Son évêque, Mgr Pierre Douillard, lui proposa de répondre à l’appel lancé aux évêques de France par l’abbé Pierre, alors en recherche d’un nouvel aumônier pour le camp de Noisy-le-Grand où étaient regroupés, dans un bidonville, les non-relogés de l’Hiver 54. Arrivé le 14 juillet 1956, il y découvrit plus de 250 familles en grande pauvreté et y éprouva un véritable choc (« Ce jour-là, je suis entré dans le malheur »), qui le renvoyait aussi à son expérience personnelle : « Les familles que j’ai rencontrées là-bas m’ont fait penser à la pauvreté de ma mère. Les enfants auraient pu être mes frères, ma sœur ou moi, quarante ans plus tôt ».
Après plusieurs mois de réflexion, il s’y installa le 11 novembre 1956 et décida de s’y consacrer corps et âme : « D’emblée, j’ai senti que je me trouvais devant mon peuple. Cela ne s’explique pas, ce fut ainsi. Dès cet instant, ma propre vie a pris un tournant. Ce jour-là, je me suis promis que si je restais, je ferais en sorte que ces familles puissent gravir les marches du Vatican, de l’Élysée, de l’ONU [...]. J’ai été hanté par l’idée que jamais ce peuple ne sortirait de la misère aussi longtemps qu’il ne serait pas accueilli, dans son ensemble, en tant que peuple, là où discutaient et se débattaient les autres hommes ».
Dès les débuts, Wresinski imposa une conception novatrice, à rebours de la charité traditionnelle. Renvoyant la vingtaine d’associations présentes dans le camp, il s’émancipa d’Emmaüs par la création en 1958 d’une première association, le « Groupe d’action, de culture et de relogement des provinciaux de la région parisienne » – qui devint en 1961 « Aide à toute détresse » (ATD). Il fit cimenter les sols, isoler les igloos, assécher les zones humides. Il souhaita surtout faire sortir les familles de l’assistance et du contrôle social pour les faire accéder à l’autonomie et la dignité. Symboliquement, la première réalisation fut, avec l’aide des familles, l’ouverture dès avril 1957 d’un jardin d’enfants et d’une bibliothèque, puis d’une chapelle. En 1959 furent construits un centre culturel et un foyer féminin ; en 1960 une laverie, un foyer pour hommes et un club pour enfants ; en 1962, un club de mécanique pour les adolescents. Visant la réappropriation de soi par la culture, le corps ou la formation professionnelle, Wresinski fit également construire deux « Cités de promotion familiale et sociale », sas accompagné vers le logement normal.
Les conceptions du « père Joseph » furent toutefois plus novatrices encore par son souci de connaissance scientifique de la grande pauvreté, qu’il considérait comme nécessaire à l’action sociale et politique, et qu’il forgea par trois canaux. D’une part, la recherche scientifique proprement dite. Ce volet fut en particulier développé par Alwine de Vos van Steenwijk, diplomate néerlandaise venue découvrir le camp le 1er janvier 1960. La création dès 1960 d’un « Bureau de recherches sociales », puis l’organisation en 1961 et 1964 de deux colloques internationaux à l’Unesco, introduisent ATD dans les grandes instances internationales, mais aussi les milieux scientifiques. La connaissance provint aussi des volontaires eux-mêmes, dont le nombre s’accrut peu à peu. Tenus dès 1960 d’écrire chaque jour des rapports d’observation, ils se firent les premiers « historiens des plus pauvres ». Enfin, la connaissance provint fondamentalement des plus pauvres eux-mêmes, narrant leur vécu et leur histoire familiale, ou s’engageant à partir de 1972 dans les « Dialogues avec le Quart-Monde », devenus depuis 1982 les « Universités populaires Quart-Monde ». Par ce triple canal, ATD put pour la première fois mettre en évidence les mécanismes de reproduction générationnelle de la pauvreté et les apories de l’action sociale traditionnelle.
Les années 1960 et 1970 furent aussi celles de l’extension du mouvement, débutée en 1961 sur la sollicitation des habitants du bidonville de la Campa (La Courneuve). ATD s’étendit ensuite à d’autres bidonvilles de la région parisienne (La Cerisaie à Stains, Le Franc-Moisin à Saint-Denis), ainsi qu’à plusieurs villes de France. L’extension ne fut pas que géographique, mais aussi médiatique et politique, avec l’aide « d’alliés », au premier rang desquels Geneviève Anthonioz-de Gaulle (1920-2002), nièce du général et épouse de Bernard Anthonioz, présidente du mouvement en France de 1964 à 1998.
Après la création d’un premier groupe à New York dès 1964, l’extension fut aussi internationale, portée d’une part par le travail d’Alwine de Vos van Steenwijk auprès des grandes instances internationales (CEE, BIT, UNESCO, UNICEF…), d’autre part par les innombrables voyages du père Joseph – pour certains d’étude (1959 au Danemark, 1960 aux Pays-Bas, 1961 en Grande-Bretagne, 1962 en Algérie, 1965 en Inde, 1966 aux USA, 1971 en Roumanie et Bulgarie, 1972 à Porto Rico, 1973 en Hongrie, 1974 au Panama et au Brésil, 1979 en Pologne), pour d’autre liés aux Nations-Unies (1969 en Tunisie, 1975 au Mexique, 1976 en Autriche), à des conférences (1957 en Allemagne, 1961 en Suisse, 1963 en Belgique, 1977 au Luxembourg et en Italie, 1981 à La Réunion et en Espagne, 1982 en Irlande et au Canada, 1984 à L’Ile Maurice, 1985 au Portugal) ou au développement de nouvelles implantations (1966 à la Nouvelle Orléans, 1978 au Guatemala, 1980 en Thaïlande, au Sénégal, en Côte-d’Ivoire, au Burkina Faso et au Nigéria, 1981 en Haïti, 1983 en République Centrafricaine, 1987 aux Philippines) (liste non exhaustive, car ne présentant que le premier voyage dans chaque pays). En 1978, Wresinski créa le Forum permanent sur l’extrême pauvreté dans le monde, pour tisser et maintenir des liens entre groupes.
Ces voyages le conduisirent à rencontrer nombre de personnalités politiques engagées dans les instances européennes et internationales (Javier Pérez de Cuéllar, [Jacques Delors_>22116], Simone Veil, Amadou-Mahtar M’Bow, James Grant…), mais aussi religieuses (Jean-Paul II, Mère Teresa, l’abbé Pierre, Dom Helder Camara, Jean Vanier…). Et ATD Quart Monde de devenir reconnu au plan international, par obtention du statut consultatif auprès de l’ONU (ECOSOC) en 1974, du Conseil de l’Europe en 1977, de l’UNICEF et du BIT en 1978, et de l’ONU (Statut II) en 1981.
À partir de 1972, Wresinski et ATD Quart Monde se rapprochèrent aussi de la Commission européenne, jouant notamment un rôle important dans l’adoption, en 1975, du premier Programme européen de lutte contre la pauvreté. En mai 1982, pour les vingt-cinq ans du mouvement, un appel visant à faire reconnaître la misère comme violation des droits de l’Homme fut lancé à Bruxelles, en présence du président et du vice-président de la Commission européenne, du vice-président du Parlement européen et de la Reine des Belges ; la campagne qui s’ensuit permit de récolter en juin 1984 232 500 signatures, notamment remises au secrétaire général de l’ONU.
La dernière grande phase de son action fut la lutte pour l’aboutissement politique de son combat au niveau national. En 1979, Wresinski parvint à décrocher un siège au Conseil économique et social, en tant que personnalité qualifiée. En 1986, il fut nommé membre de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme. Il rencontra les présidents Pompidou (1973), Giscard d’Estaing (1978) et Mitterrand (1984 et 1987), les Premiers ministres Laurent Fabius (1984) et Jacques Chirac (1987), mais aussi les ministres Michel Rocard et Philippe Seguin, ou encore le président de l’Assemblée nationale Jacques Chaban-Delmas. ATD collabora au rapport Oheix « Contre la précarité et la pauvreté. Soixante propositions », remis en 1981, puis Wresinski écrivit lui-même le rapport « Enrayer la reproduction de la grande pauvreté », remis au ministre du Plan Michel Rocard en 1982, et qui préfigura celui de 1987. Le 1er juin 1983, Wresinski prononça en Sorbonne son allocution « Échec à la Misère ».
Mandaté en 1985 par le CES pour la rédaction d’un rapport sur la « Grande pauvreté et précarité économique et sociale » adopté le 11 février 1987, il y posa les conclusions scientifiques et politiques de trente années de recherches de terrain : loin d’être un phénomène conjoncturel, la pauvreté-précarité est un enchaînement multicausal (défauts d’éducation et de formation, illettrisme, problèmes de logement et de santé...) qui tend à devenir structurel et à reproduction générationnelle ; elle appelle dès lors à ce titre des réponses multidimensionnelles articulées, qui doivent être soutenues par un revenu minimum garanti.
Cette même année 1987, le 20 février, Joseph Wresinski plaida devant la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies à Genève pour la reconnaissance de la grande pauvreté comme violation des Droits de l’Homme. Puis il inaugura à Paris le 17 octobre, sur le Parvis des Libertés et des droits de l’Homme, une dalle commémorative en l’honneur des victimes de la misère, où restera gravé que « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les Droits de l’Homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré ». Depuis 1992, le 17 octobre est reconnu par les Nations Unies « Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté ».
Le désormais célèbre « rapport Wresinski », qui fit date dans l’histoire de la lutte contre la pauvreté, a inspiré le vote, à la quasi unanimité des parlementaires français le 1er décembre 1988, de la loi sur le Revenu minimum d’insertion – première loi française à ne plus conditionner l’aide sociale à des formes de fragilité sanitaire et parachevant, par cette mesure universalisante, un siècle de construction de protection sociale.
Après l’année 1987 qui vit l’aboutissement politique de son combat, le père Joseph Wresinski s’est éteint le 14 février 1988 à Suresnes, des suites d’une intervention cardiaque. Ses funérailles furent célébrées le 18 février en la cathédrale Notre-Dame à Paris, sous la présidence du cardinal Lustiger, archevêque de Paris. Il fut inhumé à Méry-sur-Oise (Val-d’Oise), au cœur du Centre international du Mouvement ATD Quart Monde. Une démarche en vue de sa béatification a été engagée par le diocèse de Soissons en 1997.
Les très nombreux écrits qu’il laisse (homélies, discours, entretiens, ouvrages, éditoriaux de la revue du mouvement,…) permettent de percevoir ses conceptions théologiques. Pour lui fondamentalement, comme dans plusieurs textes portés par le Concile de Vatican II, « l’Église est l’Église des pauvres ; l’Église c’est les pauvres, et il n’y en a pas d’autre […]. D’emblée, il faut faire la jonction audacieuse entre le plus pauvre et Jésus Christ ». Sa conception du peuple fonctionne par analogie avec celui, biblique, d’Israël : « Je me suis clairement rendu compte que ces familles rassemblées là n’étaient pas composées d’individus, d’un agglomérat de cas individuels, de ‘cas sociaux’ comme l’administration et les œuvres le croyaient et le croient encore trop souvent. Le Mouvement a su d’emblée qu’il s’agissait d’un peuple », qu’il s’agit dès lors de « libérer ». Son mouvement se veut « interconvictionnel », unissant militants, volontaires et alliés de toutes religions et appartenances philosophiques.
Sa vie a inspiré, en 2011, le téléfilm Joseph l’Insoumis.
Plus haute distinction française : Chevalier de la Légion d’honneur (1976) et Officier de l’Ordre national du mérite (1986).

ŒUVRE : « Enrayer la reproduction de la grande pauvreté », rapport de mission au ministre du Plan et de l’aménagement du territoire, La Documentation française, 1983, p. 87-118. — Les pauvres sont l’Église, entretiens avec Gilles Anouil, Paris, Centurion, 1983 (réédition Le Cerf / Quart Monde, Paris, 2011). — Heureux vous les pauvres, Paris, 1984, Cana. — Les pauvres, rencontre du vrai Dieu, Paris, 1986, Le Cerf. — Paroles pour demain, Paris, 1986, Desclée de Brouwer. — Grande pauvreté et précarité économique et sociale, Rapport présenté au nom du CES et publié au Journal officiel de la République française, 28/02/1987. — « Les plus pauvres révélateurs de l’indivisibilité des droits de l’homme », dans « 1989, les Droits de l’homme en question », Rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, Paris, 1989, La Documentation française, p. 221-237. — Écrits et paroles. Aux volontaires, (1960-1967), Paris, 1992, Ed. Saint-Paul/Quart Monde. — Échec à la misère, conférence faite à la Sorbonne le 01/06/1983, Paris, 1996, Quart Monde. — Refuser la misère. Une pensée politique née de l’action, Paris, 2007, Le Cerf. — Une pensée par jour. Joseph Wresinski, Paris, 2014, Médiaspaul, 365 citations

SOURCES : Alwine de Vos van Steenwijk, Père Joseph Wresinski. La voix des plus pauvres, Editions Quart Monde, 1989, Les Éditions du Cerf, 2011.– — Jean-Claude Caillaux, Joseph Wresinski, un défi pour la dignité de tous, Éditions Desclée de Brouwer - 1999 - 150 pages, réédité en 2007 sous le titre "Petite vie de Joseph Wresinski" . --- Marie-Pierre Carretier, La misère est un péché, Robert Laffont, 2000 - . — Actes du Colloque d’Angers février 2003. Joseph Wresinski. Une voix(e) nouvelle d’humanité. Revue "Théolarge", Faculté de Théologie de l’UCO, février 2004. — Caroline Glorion, Joseph Wresinski, Non à la misère, Actes Sud, 2008. — Georges-Paul Cuny, L’homme qui déclara la guerre à la misère, Albin Michel, 2014. — Revue Igloos 1960-1986, Revue Quart Monde, 1986-1988. — Centre Wresinski-ATD Quart-Monde à Baillet-en-France (Val d’Oise).

Axelle Brodiez-Dolino, Daniel Fayard et Jean Tonglet

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