Né en 1901 dans le Sichuan, mort le 6 janvier 1972 ; l’un des chefs historiques de l’Armée rouge. Successeur de Zhou Enlai au ministère des Affaires étrangères (1958), il en est écarté pendant la Révolution culturelle.

Né à Hezhi dans le Sichuan, Chen Yi était le fils d’un magistrat qui perdit son poste pendant la Révolution de 1911. Lors de ses études secondaires à Chengdu, il suivit un programme inauguré par des révolutionnaires républicains afin de préparer des étudiants à un séjour d’étude et de travail en France. Après une année consacrée au français — et à la littérature classique — Chen Yi arriva en France en octobre 1919. Débardeur et plongeur à Paris, puis ouvrier chez Michelin au Creusot, il suivit aussi les cours d’une école professionnelle à Paris avant d’étudier à l’institut polytechnique de Grenoble. Il adhéra en 1921 aux Jeunesses socialistes et prit part aux « événements » de Lyon (manifestation et occupation de l’Institut franco-chinois) en même temps que Cai Hesen (蔡和森), Li Lisan (李立三), et Zhou Enlai (周恩來) (voir Li Shizeng (李石曾)). Parmi bien d’autres, il fut expulsé de France en octobre 1921. Rentré en Chine, il adhéra au P.C.C. et au G.M.D. Mais jusqu’en 1925, il étudia surtout à l’Université franco-chinoise de Pékin. En 1925, il fut nommé assistant au département politique de l’Académie militaire de Hijangpu (Whampoa), sous la direction de Zhou Enlai (周恩來), principal collaborateur de Blücher-Galen et de Chiang Kai-shek. Cette nomination est le point de départ d’une brillante carrière dans l’armée. Il participe à la Beifa (Expédition du Nord), à l’insurrection de Nanchang (le 1er août 1927) et surtout à la retraite des troupes de He Long (賀龍) et Ye Ting (葉挺) sur Shantou (Swatow). Avec Zhu De (朱德), il commande l’arrière-garde de l’Armée Ye-He (Ye Ting-He Long) et demeure à Shantou après l’évacuation de la ville par les troupes communistes. Zhu et Chen, auxquels la légende — et la propagande — associent Lin Biao (林彪) jusqu’en 1971, regroupent les survivants et les conduisent en direction de l’ouest. Ces quelques centaines d’hommes, affamés et mal armés, continuent d’arborer l’étendard du G.M.D., ce qui leur permet de se procurer des vivres et d’éviter les affrontements avec les autorités locales. Après de sévères accrochages dans le sud du Hunan avec les troupes de seigneurs de la guerre locaux, Zhu De et Chen Yi rejoignent Mao Tse-tung (毛澤東) dans les Jingangshan. La fusion a lieu au printemps ou à l’été 1928 et donne naissance à la 4e Armée rouge, appellation pompeuse d’une bande de révolutionnaires et de brigands, où Chen Yi commande en second, après la fameuse entité « Zhu-Mao » (Zhu De et Mao Tse-tung, confondus dans l’esprit des paysans comme un seul être mythique). Un rapport sur la 4e Armée qu’il écrit sous le pseudonyme de Dong Li donne un portrait saisissant du prototype des armées de guérilla alors même que la base des Jingangshan doit être évacuée en direction de la frontière orientale du Jiangxi, où les guérilleros pourront se maintenir jusqu’en octobre 1934.
A la différence des autres chefs militaires, tels Zhu De lui-même, Liu Bocheng (劉伯承) ou Peng Dehuai (彭德懷) qu’on trouve assez souvent dans le camp des adversaires de Mao Tse-tung, Chen Yi se montre un partisan fidèle des maoïstes. A la fin de l’année 1930, plusieurs membres du comité du Jiangxi accusent Mao de désobéir au Centre (shanghaïen) du Parti. L’accusation est sans doute d’inspiration lilisanienne, car Mao vient de défier les ordres de campagne de Li Lisan après avoir longtemps résisté à sa « ligne » (voir Li Lisan). Il reste que des raisons de politique et d’inimitié locales se superposent aux divisions idéologiques. Chen Yi se range pour longtemps derrière Mao quand, le 7 décembre 1930, à Futian (Jiangxi), il « liquide » les « rebelles » anti-maoïstes (2 000, 3 000 morts ?). Cet acte d’allégeance lui vaudra l’inimitié de la direction du Parti quand celle-ci se replie dans le Jiangxi, si bien que son rôle politique, lié à la position précaire des maoïstes, reste en dessous de ses responsabilités officielles jusqu’en 1934. Il est alors largement supplanté par un Liu Bocheng.
En octobre 1934, Chen Yi est laissé à l’arrière de la Longue Marche afin d’organiser la guérilla dans les zones évacuées par le P.C.C. Il dirige les affaires militaires au sein de la section spéciale du B.P. chargée, sous Xiang Ying (項英), des activités du Parti au sud du Yangzi. Il livre des combats sauvages pendant plusieurs années jusqu’à ce que l’étau se relâche lors de l’invasion japonaise. Il commande alors le premier détachement de la 4e Armée nouvelle, formée en janvier 1938 dans le cadre du Front uni anti-japonais. Il est également responsable de la zone d’opérations au sud du Yangzi (commandement du Yangzi-sud), sous les ordres de Ye Ting, commandant de la 4e Armée nouvelle et de son commissaire politique, Xiang Ying. En 1940, la pression nationaliste étant devenue insupportable, Chen Yi fait franchir le fleuve à ses troupes et entreprend l’occupation progressive du nord-est du Jiangsu. Ce mouvement, qui constitue l’un de ses plus hauts faits d’armes, contraste avec la perte de l’arrière-garde qui s’attarde au sud du fleuve sous Ye Ting et Xiang Ying et est détruite par les nationalistes dans le Anhui méridional en janvier 1941. A la suite de cet « incident de la 4e Armée nouvelle » (dont les communistes imputent la responsabilité à Ye Ting et surtout à Xiang Ying), Chen Yi prend la relève de Ye Ting, capturé par le G.M.D. ; Liu Shaoqi (劉少奇) remplace comme commissaire politique Xiang Ying, qui est tué. En se renforçant, l’armée de Chen Yi va établir une base régionale en Chine du Centre et élargir considérablement l’influence du P.C.C.
Devenu membre du C.C. en 1945, Chen Yi est placé à la tête de la 3’ Armée de campagne, l’une des quatre grandes unités de l’A.P.L. au cours de la guerre civile (les trois autres étant commandées par He Long, Liu Bocheng et Lin Biao). Après avoir pris Kaifeng (capitale du Henan) en juin 1948, il engage la bataille décisive de Huaihai (novembre 1948-jan- vier 1949) aux côtés de Liu Bocheng. La victoire ouvre la route de Nankin et de Shanghai. Chen Yi capture Shanghai, le Zhejiang et le Fujian. Il est alors l’un des plus grands chefs militaires de l’Armée rouge, ce qui lui vaut l’un des postes les plus délicats du nouveau régime : il devient maire de l’immense agglomération de Shanghai, chargé d’y établir le contrôle du Parti. Il est aussi le chef militaire de la Chine de l’Est et titulaire de nombreux postes dans la hiérarchie centrale, à Pékin où il séjourne de plus en plus à partir de 1954. Faisant partie des dix maréchaux nommés en 1955, il entre au B.P. en septembre 1956 et succède à Zhou Enlai comme ministre des Affaires étrangères en février 1958.
C’est un nouveau tournant pour Chen Yi, qui jusqu’ici a dirigé une délégation en R.D.A. en 1954 et accompagné Zhou Enlai à Bandoung en 1955. De fait, on estime que si Chen Yi devient alors l’une des personnalités politiques les plus en vue, c’est toujours sous la tutelle de Zhou que les grandes décisions sont prises. Au demeurant, Chen Yi semble diriger ses activités plus vers le Tiers monde, dans une décennie où celui-ci est un axe essentiel de la politique étrangère de la Chine, que vers les rapports avec les autres pays du camp socialiste. Mais c’est un des dix premiers dirigeants de la Chine, le plus souvent cité avec Zhou ; son sens de l’humour et son langage plus militaire que marxiste lui font une réputation à l’étranger. Ce sont pourtant ces dernières qualités qui fourniront l’occasion de la chute du vieux chêne, quand la Révolution culturelle bat son plein.
C’est ainsi qu’il freine l’action des équipes de travail chargées de stimuler la Révolution culturelle dans son département. Critiqué dès l’automne 1966, il est en outre accusé d’avoir soutenu Liu Shaoqi au plénum d’août 1966, en parlant de charges fabriquées contre ce dernier. L’attaque est alimentée par le franc-parler de Chen Yi, dont les répliques mordantes alimentent les journaux muraux de ses adversaires en 1967. En janvier 1967, le pouvoir semble lui échapper aux Affaires étrangères : c’est le commencement des ruptures et manifestations brutales dans la politique extérieure. Il répond par l’attaque, mettant en doute l’infaillibilité de Mao, dénonçant l’extension de la purge. « Un si grand parti n’aurait que onze personnes propres (Mao et son groupe, ainsi que Zhou...). Je ne veux pas être de cette sorte de personne propre. Sortez- moi et montrez-moi aux masses. » Il est en effet soumis à une autocritique publique le 24 janvier 1967 et sa femme plus durement encore. Il proteste après le suicide d’un fonctionnaire qui avait déjà été emprisonné sept ans par le G.M.D. Il semble reprendre du pouvoir en février, lors de la période dite « du contre-courant de droite », quand de vieux leaders du Centre se seraient groupés contre Lin Biao. Mais cette période est de courte durée ; le fils de Chen Yi est emprisonné pour violences, tandis que les Gardes rouges de l’autre bord sont peu inquiétés. En cette période de tension extrême, c’est Zhou Enlai qui semble visé à travers Chen Yi.
Fin mars 1967, après que Mao eut fait voter — de justesse — la mise à l’écart complète de Liu Shaoqi, Chen Yi n’appartient plus au Comité des Affaires militaires. En avril, Chen Boda (陳伯達) demande aux Gardes rouges de modérer leurs attaques contre Chen Yi, mais en mai, une demande explicite de leur part est faite à Zhou, en vue de destituer Chen Yi ; le ministère des Affaires étrangères est pillé le 13 mai. Le 20 juillet, Chen Yi fait une nouvelle autocritique, où il affirme pourtant : « Qui ne s’est pas opposé à Mao ? Sur cent vingt à cent trente vieux cadres, il y en a à peine vingt ou trente qui lui ont toujours été loyaux. » Le 19 août 1967, il est pour quelques jours remplacé aux Affaires étrangères par Yao Dengshan (要登山), le « diplomate rouge ».
Sa franchise ne lui a-t-elle pas rendu service ? Il est difficile de le métamorphoser en comploteur. Quand la question de sa présence au IXe congrès se pose, c’est un Mao souriant qui lui dit : « Venez donc, vous représenterez l’aile droite. » Il reste membre du C.C. mais n’appartient plus au B.P. Il redevient membre du Comité des Affaires militaires et semble récupérer les Affaires étrangères, dont la direction effective revient pourtant à Ji Pengfei (姬鵬飛) et Zhou Enlai. On le dit malade ; il n’apparaît pas en public entre le 1er octobre 1969 et le 1er mai 1971. Ses obsèques ont lieu le 6 janvier 1972 en présence de la plupart des hauts dirigeants : elles confirment avec éclat sa réhabilitation et contribuent sans doute à apaiser l’armée, au lendemain de 1’« affaire Lin Biao » (voir ce nom).

ŒUVRE : nombreux écrits de circonstance. Mentionnons séparément le rapport de 1929 écrit sous le pseudonyme de Dong Li, « Guanyu Zhumao hongjun de lishi ji qi zhuangkuang de baogao » (Rapport sur l’histoire et la situation actuelle de l’Armée rouge de Zhu-Mao), Zhongyang junshi tongxun, (Bulletin militaire du C.C.), 1, 15 janvier 1930. Traduit in Hu Chi-hsi, op. cit., p. 149-178. Le rapport est daté du 1er septembre 1929.

SOURCES : Outre KC, voir Harrison (1972). — Hsiao Tso-liang (1961). — Hu Chi-hsi (1982). — Johnson (1963). — Rice (1972).

François Godement

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