Né en 1900 au Jiangsu, mort le 10 avril 1995. Après s’être très tôt engagé dans le mouvement ouvrier chinois, est devenu à Yan’an l’un des principaux dirigeants du P.C.C. A été dans les années cinquante le plus important économiste du régime avant d’entrer dans une semi-obscurité à partir du Grand Bond en avant et jusqu’au 3* plénum du XI* C.C. (décembre 1978) qui le fait rentrer au B.P. avec rang de vice-président. L’un des artisans de la réforme économique de 1979-1980, il siège au comité permanent du B.P. à l’issue du XIIe congrès (septembre 1982).

Voici l’un des rares ouvriers qui aient accédé aux plus hautes responsabilités dans le P.C.C. Né dans les environs de Shanghai, il reçoit une éducation primaire puis travaille comme compositeur aux fameuses Presses commerciales. Il adhère en 1924 au P.C.C., mais c’est surtout en militant syndical qu’il participe à la révolution de 1925-1927. Après la défaite, on perd quelque temps sa trace. Puis on retrouve Chen Yun à partir de 1931 dans la base rouge du Jiangxi, chargé des affaires sociales. Dès 1934, il accède au B.P., aux côtés des Zhang Wentian (張聞天), Qin Bangxian (秦邦憲) et Zhou Enlai (周恩來) : il est l’un des hommes les moins en vue mais les plus puissants du P.C.C. Ce que confirme la conférence de Zunyi (janvier 1935), au cours de laquelle il se rallie au compromis forgé par Zhang Wentian et les maoïstes après avoir tenté de repousser les critiques de Liu Shaoqi (劉少奇). L’un des cinq membres du comité permanent du B.P. (auquel accède alors Mao Tse-tung (毛澤東)), il est chargé d’aller faire un rapport au Komintem à Moscou. Il gagne Hong Kong sous le déguisement d’un marchand et peut assister au VIIe congrès de l’I.C. dans la capitale soviétique, où il joue un rôle plus effacé que les autres « délégués » du P.C.C., Wang Ming (王明) et Kang Sheng (康生). A l’issue d’un séjour de deux ans à Moscou, il rentre en Chine en passant par le Xinjiang où il reste quelque temps comme officier de liaison auprès des Soviétiques qui tentent de faire basculer la province dans leur orbite (voir Deng Fa (鄧發)).
Arrivé à Yan’an en 1938, Chen Yun dirige le Département de l’organisation du C.C., poste très important à une époque de gonflement considérable des effectifs. Il publie en mai 1939, soit peu de temps avant Comment être un bon communiste de Liu Shaoqi, un manuel moins théorique, plus concret : Comment être un membre du Parti communiste. Cet ouvrage deviendra l’un des documents de base du « mouvement de rectification » de 1942, destiné à purifier le Parti de toutes les mauvaises influences, notamment celles des « Vingt-huit bolcheviks » (voir Mif). Chen Yun est du petit nombre des dirigeants sur lesquels s’appuie Mao Tse-tung à l’époque du VII* congrès du Parti (avril 1945) : il est alors au huitième rang de la hiérarchie.
Entre-temps, Chen Yun s’est déjà spécialisé dans le domaine économique. Il dirige le Département économique et financier du C.C., où son adjoint est Li Fuchun (李富春). Il est chargé après 1940 des problèmes économiques de la région frontière Shenxi-Gansu-Ningxia, qu’il défend avec succès contre le blocus organisé par les Nationalistes et les Japonais. En 1944 on le retrouve, en même temps que les hommes comme Lin Biao (林彪) et Gao Gang (高崗), dans l’important groupe de dirigeants envoyés en Mandchourie, secteur capital du point de vue stratégique et économique. Le Syndicat général pan-chinois l’élit à sa présidence lors de son congrès de Harbin (août 1948), mais Chen Yun s’en occupera peu : il va prendre en charge une tâche autrement importante, le relèvement de l’économie chinoise.
En effet, laissant le Nord-Est à Gao Gang et les syndicats à Li Lisan (李立三), Chen Yun devient en 1949 vice-premier ministre et président d’un des quatre grands comités ministériels du nouveau gouvernement, le Comité économique et financier. Cet ancien ouvrier dépourvu de toute formation économique approfondie, qui ne dispose que d’une expérience limitée à des zones rurales, va mener à bien la reconstruction et le développement industriel de la Chine pendant près de huit ans. Il réussit tout d’abord à juguler l’inflation qui avait hâté l’effondrement du régime nationaliste, et il relance la machine productive. Bientôt vient l’époque des grands projets : en mars 1955, Chen Yun annonce les grands objectifs du premier plan quinquennal. Il est alors au cinquième rang de la hiérarchie, derrière Mao Tse-tung, Liu Shaoqi, Zhou Enlai et Zhu De (朱德). C’est le premier sommet de sa carrière. L’Histoire, qui s’est montrée peu tendre pour le Premier plan du vivant de Mao, reconnaît que cette période a posé les bases du développement économique chinois ; et sur le visage de celui que des Gardes rouges injurieux devaient traiter de « Mikoyan chinois », elle est en train de découvrir les trais d’un Carnot.
Au reste, contrairement à certains de ses collègues économistes, ce vieux militant a des opinions, et il les défend. Élu membre du comité permanent du B.P. et vice-président du C.C. à l’issue du VIIIe congrès du P C.C. (septembre 1956), il ne se contente pas de plastronner dans les assemblées. Ministre du Commerce, il joue un rôle décisif dans l’assouplissement de la politique économique qui suit le mouvement des coopératives (milieu 1956-milieu 1957) : visiblement, il croit plus aux vertus de l’organisation économique et des incitations matérielles qu’à celles de la mobilisation politique. Il s’ensuit une polémique avec Mao sur la part du secteur privé dans l’économie rurale (1956), part que Chen veut maintenir en dépit de la collectivisation ; sur celle des industries légères et des biens de consommation, secteurs que Chen veut avantager en restreignant la Part, trop déséquilibrante à ses yeux, des industries lourdes et de l’accumulation (1956, 1958-59). Sur la planification économique aussi, dont Chen veut renforcer la centralisation (afin d’équilibrer les « libertés » qu’il souhaite accorder à la base), alors que Mao, sous cet angle, se veut plus décentralisateur (1956-57, 1959). Chen Yun, en somme, suivant la tradition du marxisme « réformiste » mûrie en marge du modèle stalinien depuis la NEP soviétique des années 1920 et réactualisées par l’expérience khrouchtchévienne, souhaite réserver au Centre la gestion directe de ce que le Centre peut contrôler utilement : la maîtrise des leviers de commande (plans, prix) et du noyau industriel d’une économie laissée par ailleurs (c’est-à-dire à la périphérie, rurale en particulier, du système) à l’initiative de ses agents. C’est là l’esprit même (et souvent la lettre) des réformes économiques tentées avec une constance et des résultats inégaux depuis 1978 (voir Sun Yefang (孫冶方), Wang Li (王力)).
En attendant ce triomphe tardif qui dépendait de la démaoïsation (voir Deng Xiaoping (鄧小平), Hua Guofeng (華囯鋒)), Chen Yun a pâti de la maoïsation du modèle stalinien que son adversaire impose avec le Grand Bond en avant. Mis à l’écart à l’issue du plénum du C.C. qui donne le signal du Bond en septembre 1957, il restera désormais en seconde ligne, respecté pour son passé et utilisé pour ses compétences mais dépourvu de tout poids politique réel. L’économiste du Grand Bond (si l’on peut dire !) sera Li Fuchun. Mais Chen résiste pied à pied. Une tournée d’inspection dans les campagnes qu’il effectue au printemps 1959 lui permet de dénoncer le délire statistique des autorités locales (délire au demeurant induit par les exigences du Centre). Quoiqu’il s’en prenne aux responsables du Henan alliés de Mao dans le déclenchement du mouvement pour les communes populaires, et en particulier à Wu Zhipu, il semble que Mao, inquiet du dérapage de l’expérience, ait encouragé ces critiques, dans l’espoir de mettre fin au désordre ou peut-être afin de bien marquer qu’il ne l’encourageait pas. Toujours est-il que, suivant en cela l’exemple des autres dirigeants, Chen Yun ne se joint pas à la tentative anti-Mao de Peng Dehuai (彭德懷) lors du plénum de Lushan à l’été 1959. Il n’en perd pas moins le ministère du Commerce la même année. Lors des absences de Zhou Enlai, c’est désormais Chen Yi (陳毅), et non plus Chen Yun, qui assure l’intérim. Même pendant les années de retraite économique imposée par l’échec du Bond (1960-1962), Chen Yun ne sort guère de l’ombre bien qu’en privé il ne mâche pas ses mots et ne marchande pas ses conseils.
La Révolution culturelle n’a guère modifié cet état de choses. Chen Yun - a été accusé au début de 1967 de « révisionnisme contre-révolutionnaire " de défaitisme économique et de complot contre le Grand Timonier ; certains ultra-gauchistes ont tenté d’atteindre Zhou Enlai à travers lui. Mais il conserve une place au C.C. Le premier mai 1973, Chen Yun a été encore cité au vingtième rang de la hiérarchie. La chute des Quatre, en octobre 1976, n’augmenta pas dans l’immédiat la fréquence des apparitions de ce vieillard très respecté. Mais l’irrésistible ascension de Deng Xiaoping et le retour au réalisme dont Chen Yun avait été comme l’incarnation lui ont valu une spectaculaire rentrée politique au cinquième rang de la hiérarchie en décembre 1978. Le 3e plénum du XIe C.C. le nomme alors au B.P. et à l’une des vice-présidences du Parti. Opération symbolique et politique tout à la fois : il semble que Deng Xiaoping ait voulu opposer ce vivant symbole aux adversaires de la modernisation « réformante » qu’il préconise, tout en utilisant son autorité à des fins plus pratiques. Chen Yun préside en effet la commission chargée par le C.C. de contrôler la « discipline » des membres du Parti... Très vite, malgré son grand âge, Chen retrouve un rôle décisif, et qui ne se confond pas exactement, dans le style et peut-être dans certaines orientations, avec celui de Deng Xiaoping. Ainsi, après avoir été notamment le principal inspirateur des « rééquilibrages » de l’économie décidés en 1979-1980, il semble avoir été écarté de la gestion économique lorsque le « cours nouveau » a dérapé : de 1981 à 1983, son influence a été contrebalancée par celle, plus conformiste, de personnages comme Li Xiannian (李先念). Toutefois le XIIe congrès du P.C.C. lui a conservé son rang dans la hiérarchie : les vice-présidences du C.C. ayant été supprimées, Chen Yun est demeuré l’un des six membres du comité permanent du B.P. Figure éminemment tutélaire, il reste l’une des plus hautes personnalités d’un régime réconcilié avec les exigences de la modernisation, jusques et y compris celles qui légitiment des réformes aussi peu orthodoxes que celles dont il s’était fait le champion dans les années 1950.

ŒUVRE : Zenyang zuo yige gongchandangyuan (Comment être un membre du P.C.C.), 30 mai 1939, in Zhengfeng wenxiari (Documents sur la rectification), Kalgan, 1946 ; le texte de cette conférence est traduit in Compton (op. cit.), p. 88-107. — Pour les nombreux rapports et comptes rendus, voir la presse du Parti et surtout l’importante collection de textes souvent inédits publiée en deux volumes à Pékin : Chen Yun tongzhi wengao xuanbian, 1956-1962 (Manuscrits choisis du Camarade Chen Yun, 1956-1962), Pékin, 1981 et Chen Yun wengao xuanbian, 1949-1956 (Manuscrits choisis de Chen Yun, 1949-1956), Pékin, 1982. — Voir en parallèle l’étude de Deng Liqun (1981) et la traduction du premier de ces volumes in Lardy et Lieberthal (1983).

SOURCES : Outre KC, WWCC et China Directory (1983), voir : Compton (1966). — Harrison (1972). — MacFarquhar (1974) et (1983) ainsi que Deng Liqun (1981), Pairault (1980) et Lardy/Lieberthal (1983).

Jean-Luc Domenach

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