Né le 5 novembre 1909 dans le xian de Yixing (Jiangsu), disparu en 1966, à l’aube de la révolution culturelle (on ignore s’il s’est suicidé ou a été battu à mort par les gardes rouges) ; rédacteur en chef de Guancha (L’Observateur) pendant la guerre civile et du Guangming ribao (Clarté) lors des Cent Fleurs. Incarnation du libéral. Chu Anping a été à dix ans d’écart (1947-48 et 1957) l’un des critiques les plus influents de la dictature nationaliste, puis de la dictature communiste. Un des très rares « droitiers » non réhabilités en 1979.

Chu Anping étudie à l’Université Fudan de Shanghai, puis à la London School of Economics avant de revenir à Fudan comme professeur. Il est toutefois surtout connu comme journaliste — un journaliste auquel son appartenance au milieu universitaire assure la collaboration d’intellectuels renommés. Rédacteur du supplément littéraire du Zhongyang ribao (l’organe officiel du Guomindang) à partir de 1936, Chu Anping occupe ce poste pendant toute la guerre sino-japonaise. Quelques mois après la fin de la guerre, il lance à Chungking un hebdomadaire éphémère : Keguan zhoukan (L’Objectif). La sortie de cet hebdomadaire coïncide avec la migration des intellectuels, qui abandonnent vers la fin de l’année 1945 Chungking, la capitale de guerre, pour regagner Shanghai, Nankin, Pékin et les autres grandes villes de l’Est. Aussi est-ce de Shanghai que Chu Anping lance sa seconde tentative, préparée plus à loisir : le 1er septembre 1946 paraît son nouvel hebdomadaire, Guancha (L’Observateur).
Destiné à l’ensemble des intellectuels, Guancha n’est pas d’emblée un organe d’opposition systématique. Il entend se situer politiquement au centre et il ne subit guère de persécutions pendant la première année de son existence. Chu, qui a failli accepter un poste administratif au printemps 1946, conserve des amis parmi les hauts fonctionnaires du régime. C’est même, à partir du moment où la guerre civile tourne à l’avantage des communistes, un fonctionnaire du ministère de la Défense qui fournit aux lecteurs de Guancha les informations objectives sur le déroulement des opérations qu’il n’est plus possible de se procurer ailleurs. Ne serait-ce que pour cette raison, le nombre de lecteurs croît énormément... ainsi que les pressions officielles.
Le succès et les ennuis de Guancha ne sont cependant pas dus uniquement à la qualité de son information. Le « centrisme » de Chu Anping signifiait à ses yeux défense de la démocratie, de la liberté, de la raison et du progrès (tels sont les quatre principes auxquels il demande à ses collaborateurs de souscrire) et maintien d’une attitude critique à l’égard des deux partis antagonistes. Par la force des choses, l’hebdomadaire libéral devient surtout le révélateur de la désaffection croissante des intellectuels pour le régime nationaliste. Dans ses éditoriaux, Chu Anping ne cesse de dénoncer la corruption et la tyrannie du Guomindang. Conscient de la faiblesse et des défauts des organisations libérales telle que la Ligue Démocratique, il n’en maintient pas moins que les libéraux (et non chacun des antagonistes) représentent les seuls critiques véritables et du Guomindang et des communistes. Chu finit néanmoins par choisir son camp (ou le moindre mal) : en novembre 1948, il entre dans la clandestinité. Le 12 décembre, il s’envole de Shanghai pour Pékin et à la fin de janvier 1949 la radio communiste mentionne sa présence dans les zones libérées de Chine du Nord. Entre-temps, le 24 décembre 1948, la parution de Guancha a été interdite. Cette interdiction signifiera aux yeux des lecteurs de Guancha le glas du régime nationaliste, commente aussitôt un confrère, qui ajoute : « La mission de Guancha peut être considérée comme accomplie, l’ère du Professeur Chu Anping est désormais révolue. » Mao (毛澤東) allait en décider autrement, en déclenchant la campagne des Cent Fleurs.
Organe de la Ligue Démocratique (l’un des petits partis officiellement alliés au P.C.C. dans le cadre du Front uni), le Guangming ribao ne se distingue guère d’ordinaire de la presse du Parti. Mais pendant quelques semaines (mai et début juin 1957), il a presque joué le rôle d’un organe d’opposition. A cela deux raisons : 1) le relâchement de la censure et de l’autocensure pendant la campagne des Cent Fleurs ; 2) la nomination par Zhang Bojun, directeur du journal et l’un des dirigeants de la Ligue, d’un nouveau rédacteur en chef : Chu Anping. Cette nomination remonte au 1er avril 1957, c’est-à-dire à un moment où le mouvement de libéralisation amorcé par Mao est encore freiné par ses adversaires au sein du Parti, et ce n’est qu’à partir du mois suivant qu’elle peut donner tous ses fruits (ou ses fleurs). Le Guangming ribao publie des critiques véhémentes du régime, donne une certaine publicité au mouvement des étudiants de Pékin, envoie des reporters dans de grandes villes de province. Non contents de rapporter ce qu’ils ont vu et surtout entendu, ces reporters organisent des forums où les mécontents s’expriment. Le journal contribue ainsi à rompre l’isolement des contestataires, que le Parti a invités à parler en public certes, mais sur leur lieu de travail. Disséminant l’information, il permet aux uns et aux autres de commenter les opinions émises ailleurs et, le cas échéant, d’aller plus loin.
L’un de ceux qui vont le plus loin dans la critique est Chu Anping lui- même. Prenant la parole le 1er juin dans le cadre d’un forum de dirigeants « démocrates » (dirigeants de l’un ou l’autre des huit petits partis démocratiques associés au P.C.C.), il souligne d’abord que le gouvernement de coalition n’en est pas un. En 1949, conformément aux promesses de Mao, le gouvernement comptait deux non-communistes parmi les quatre vice- premiers ministres ; moins de huit ans plus tard, observe Chu, on ne compte plus un seul non-communiste parmi les douze vice-premiers ministres. Bonnes en 1949, ajoute Chu Anping, les relations entre le parti et les intellectuels se sont détériorées, et il en va de même pour les relations entre le parti et les masses. La raison de cette dégradation ? « L’Empire appartient au Parti » (dang tianxia) : par cette formule qui fit fortune, Chu entendait seulement souligner le monopole du pouvoir exercé par le P.C.C., l’impossibilité de décider quoi que ce soit sans « l’assentiment d’un membre du Parti », ainsi que la « disparité entre les capacités et les responsabilités de nombreux communistes ». Les défaillances individuelles ne sont pas la racine du mal, on s’est jusqu’ici trop contenté de critiquer « les petits bonzes » : le Parti étant rigoureusement hiérarchisé et discipliné, c’est aux « vieux bonzes » qu’il faut s’en prendre, conclut enfin Chu Anping, qui met directement en cause le « président Mao » et le « premier ministre Zhou Enlai (周恩來). »
Une semaine exactement après ce discours mémorable, Chu Anping démissionnait de son poste de rédacteur en chef du Guangming ribao. Le vent avait tourné, comme l’avait indiqué un éditorial paru le matin même (8 juin) dans le Renmin ribao (Quotidien du Peuple) et Chu en tirait aussitôt les conséquences. Quelques semaines plus tard, son fils l’attaquait publiquement, et il procédait lui-même à une autocritique, qu’il devait renouveler en juillet devant l’A.N.P. Il y expliquait que depuis la Libération, le peuple était devenu maître de l’Empire : rien donc de plus contraire aux faits que l’allégation selon laquelle le Parti aurait dominé l’Empire. Il reconnaissait que ses propos fallacieux avaient été exploités par Chiang Kai-shek et les Américains, qui s’étaient hâtés d’en conclure que de nombreux intellectuels chinois s’opposaient au Parti et au gouvernement. L’autocritique prompte et complète à laquelle s’est soumis Chu Anping ne l’a pas empêché d’être, aux côtés des deux dirigeants de la Ligue Démocratique Zhang Bojun (ministre des Transports) et Luo Longji (ministre de l’industrie forestière), l’un des premiers boucs émissaires du mouvement de critique imprudemment déclenché par Mao.
Cette autocritique n’en illustre pas moins la différence de ton et peut- être de perspectives entre la contestation des « démocrates », hommes d’âge et de responsabilités (si limitées et même illusoires qu’elles fussent), et celle des étudiants incarnés par Lin Xiling (林希翎) et Tan Tianrong (譚天榮). Le réquisitoire du 1er juin est lui-même d’une prudente audace : Chu Anping sait fort bien que la promotion d’une demi-douzaine de non-communistes au poste de vice-premier ministre ne servirait qu’à ravaler la façade démocratique du régime (le premier ministre en serait quitte pour transmettre à l’avance aux six vice-premiers ministres communistes les directives du B. P.). Mais il estime ne pouvoir en dire davantage, il se contente de suggérer. Même sa formule « L’Empire appartient au Parti » a été jugée trop peu explicite à en croire une fleur « vénéneuse » éclose quelques jours plus tard : est-ce par « crainte de se voir accuser de révisionnisme » que Chu Anping s’est abstenu de préciser la raison pour laquelle l’Empire appartient au Parti ? Cette raison, c’est tout simplement la « dictature du prolétariat... laquelle n’est autre chose que la dictature du Parti communiste » (Chen Xingui).
Reste que Chen Xingui lui-même aurait trouvé on ne peut plus explicite le pressentiment confié par Chu Anping à ses lecteurs dix années avant l’éclosion des Cent Fleurs : « au moins, avec le Guomindang au pouvoir, on peut toujours se battre pour la liberté ; si réduite soit elle c’est encore une question de plus ou de moins. Avec les communistes au pouvoir, la question deviendrait celle de l’existence ou de la non-existence de la liberté » (Guancha, 8 mars 1947).

ŒUVRE : « Shijie yu yiwu » (Le siècle et le devoir), roman de jeunesse très court, dans lequel Chu condamne l’invasion japonaise de la Mandchourie, paru dans Zaisheng (Renaissance), vol. 1, n° 10, 20 février 1933, p. 1-29. Zaisheng était la revue des national-socialistes chinois, qui n’ont rien à voir avec leurs homologues parvenus au pouvoir quelques semaines plut tôt à Berlin. — Yingren, Faren, Zhongguoren (Les Anglais, les Français et les Chinois), Shanghai 1948 (Guancha Congshu, collection publiée par l’hebdomadaire Guancha). — Yingguo bianfeng lu (Les coutumes de l’Angleterre), Shanghai, 1948, même collection. Sous prétexte de présenter les coutumes anglaises ou françaises, ces deux ouvrages déplorent l’arriération de la société chinoise : à l’instar de Chen Duxiu dans sa traduction-adaptation des Misérables, Chu Anping recourt au même procédé que Montesquieu dans les Lettres Persanes. — Nombreux articles dans Zhongyang ribao (1936), Guancha (1946-1948) : voir in Castelino (1983), p. 336-8, une liste de quinze articles : 2 publiés en septembre 1946, 7 en 1947 et 6 en 1948), Guancha ressuscité en septembre 1949 dans le camp communiste (articles qui suggèrent une apparente conversion au marxisme), Guangming ribao (1957).

SOURCES : Siwitt Aray (1973). — Barmé (1991) — Castelino (1978 et 1983). — Dai Qing (1989) — Fung (2000) — Merle Goldman (1967). — MacFarquhar (1960 et 1974). — Pepper (1978 et 1986).- Wong Young-tsu (1993).

Lucien Bianco

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