L’un des principaux dirigeants de l’émeute antifiscale d’octobre 1932 à Yangzhong (Jiangsu).

Dai Zhongxuan est le meneur paysan, qui prend le relais à l’heure où le mouvement se radicalise. Il critique les méthodes de lutte envisagées par les dirigeants initiaux du mouvement, membres de la gentry locale, tout en en tirant parti. Le 2 octobre 1932, Dai Shifu (戴實夫) avait proposé que chaque famille délègue un représentant à une grande manifestation antifiscale devant les bureaux de la sous-préfecture : chacun porterait une botte de paille, qui lui permettrait de dormir sur place jusqu’à ce que l’exemption des impôts supplémentaires réclamée par les manifestants ait été accordée. La proposition de Dai Shifu n’est pas retenue, mais la paille servira à incendier, sous la conduite de Dai Zhongxuan et de quelques autres, les maisons des familles les plus puissantes, les plus influentes ou les plus riches de la région. Dai Zhongxuan entraîne ensuite une dizaine de milliers de paysans à l’assaut de la sous-préfecture, qu’on ne réussit pas à brûler : les forces de l’ordre ont eu le temps de se mobiliser. Dai est arrêté, un paysan est tué (4 octobre 1932). Lors de son procès, Dai frappe son accusateur. Il est condamné à trois ans et demi de prison, fait appel ainsi que douze de ses compagnons de combat jugés en même temps que lui. Le tribunal de Suzhou annulera la sentence du tribunal de Zhenjiang et acquittera tous les accusés, faute de preuve... cependant que le sous- préfet de Yangzhong se suicidera pour n’avoir pu prévenir ni contenir la révolte.
Si la mansuétude du pouvoir en cette affaire n’est pas caractéristique — mais pas non plus exceptionnelle — de la répression des mouvements paysans, deux autres traits de l’affaire de Yangzhong sont eux assez significatifs, voire fréquents, pour mériter d’être relevés. Le premier concerne le contenu social de l’agitation paysanne traditionnelle. Il est vrai que le conflit social le plus manifeste dans les campagnes, celui qui opposait le propriétaire foncier vivant de la rente à ses fermiers, suscitait beaucoup moins d’émeutes violentes que la perception de l’impôt ou bien d’autres initiatives ou pratiques des autorités : en dehors des émeutes fiscales proprement dites, de loin les plus fréquentes, de très nombreuses révoltes s’en prenaient directement à l’administration ou aux représentants, civils ou militaires, de la puissance publique. Et on a pu observer le très large front uni, qui incluait à l’occasion dans ces émeutes fiscales des membres de la classe privilégiée elle-même (voir Dai Shifu), leur confiant même la direction du mouvement : comme si une paysannerie non autonome ne pouvait guère fournir que la masse de manœuvre d’une action décidée par d’autres. Il n’empêche qu’une fois la violence déclenchée, les paysans soulevés brûlent indistinctement les maisons des principaux représentants de l’administration, cible normale d’une révolte fiscale (celles qui sont habitées par le directeur de la perception des impôts, par le chef d’un des districts du xian, par le responsable de la section locale du G.M.D., par le capitaine de la milice chargée de maintenir l’ordre, etc.) et celles des très riches non directement liés à l’administration, comme le plus grand propriétaire foncier du xian de Yangzhong. Au moment du combat, la différence s’estompe entre l’oppresseur qui s’appuie sur ses fonctions officielles et l’exploiteur fort d’une puissance économique consolidée par toutes sortes de liens avec les représentants locaux du pouvoir. N’appartiennent- ils pas l’un et l’autre à une même et solidaire élite, celle qu’un observateur perspicace (Graham Peck) a définie : « la minorité qui contrôle le grain » ?
Le second trait est à la fois plus net que cette conscience sociale diffuse et beaucoup plus commun. Il s’agit du caractère improvisé qui eût suffi à lui seul (même si la partie avait été égale) à imposer des limites strictes à l’efficacité et à la durée de ces « fureurs » populaires. Ce n’est qu’après avoir, dix heures durant, brûlé sept maisons particulières distantes les unes des autres que la foule des manifestants s’est portée contre la sous- préfecture : la nouvelle des désordres avait eu le temps de se répandre et toutes précautions nécessaires avaient été prises par les autorités. Le lendemain de l’arrestation de Dai Zhongxuan, plusieurs milliers d’hommes reviennent pour tenter de réussir ce qui avait échoué la veille : ils ne parviennent même pas à la sous-préfecture et cette fois-ci quatre paysans (et non plus un seul) sont tués par les soldats. L’objectif lui-même (brûler la sous-préfecture et non pas l’occuper pour s’en faire une base) témoigne plus en faveur de la haine qui animait les incendiaires que de la stratégie des rebelles.

SOURCES : Dai Wen (1957), p. 11, 23, 28, 31, 34, 37 et passim.

Lucien Bianco

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