Né le 22 août 1904 dans le xian de Guang’an (Sichuan), mort le 19 février 1997. Vétéran du P.C.C., deux fois exclu du pouvoir, où il se réinstalle en 1977. C’est le principal inspirateur de la ligne anti-maoïste et modernisatrice suivie depuis 1978.

Deng Xiaoping est le plus fameux des derniers survivants de la génération héroïque qui a présidé durant un demi-siècle aux destinées du mouvement communiste chinois. Comme un assez grand nombre d’autres dirigeants du P.C.C. (voir Zhou Enlai (周恩來)), Deng a fait ses premières armes en France, où il a séjourné pendant cinq ans (du 13 décembre 1920 au 7 janvier 1926). C’est en France qu’il a adhéré au P.C.C., en 1924 : il avait tout juste vingt ans et militait depuis deux ans déjà à la Ligue des Jeunesses socialistes. Ses camarades l’avaient surnommé « Docteur en ronéo », car c’est lui qui tirait les stencils de Chiguang (Lumière rouge), organe de la Ligue et de la section européenne du P.C.C. publié à Paris, ce qui ne l’empêchait pas d’écrire, comme ses aînés, dans le journal. Pendant les six derniers mois de son séjour en France (qui l’avait conduit de Marseille au Creusot, à Bayeux, Montargis et Châtillon-sur-Seine, ainsi que dans diverses localités de la banlieue parisienne), Deng est devenu l’un des principaux dirigeants de la section française du P.C.C. Entre octobre 1925 et janvier 1926, Deng, qui travaille aux usines Renault de Billancourt, préside plusieurs réunions de communistes chinois et prend la parole devant un auditoire de militants et de sympathisants à Issy-les-Moulineaux et Belleville. Le lendemain de son départ, la police perquisitionne dans la chambre d’hôtel de Billancourt qu’il partageait avec deux autres communistes chinois, dont Fu Zhong, successeur de Zhou Enlai au secrétariat de la section européenne du P.C.C. Elle y découvre un matériel rudimentaire d’imprimerie ainsi que des journaux, brochures et livres communistes ou G.M.D. C’est l’occupation (le 21 juin 1925) de la Légation chinoise rue de Babylone à Paris par une centaine de jeunes Chinois venus manifester leur soutien au mouvement anti-impérialiste du 30 mai 1925 (voir Liu Hua (劉華)), manifestation suivie de l’expulsion d’une moitié d’entre eux et de la fuite de l’autre moitié, qui a fait accéder à la direction du mouvement leur cadet Deng.
Après son départ précipité de France, Deng suit pendant quelques mois les cours de l’Université Sun Yat-sen à Moscou (voir Mif), avant de regagner une Chine en pleine effervescence révolutionnaire. Le Parti l’affecte à l’état-major de la Guominjun, l’armée du seigneur de la guerre Feng Yuxiang. Il n’y reste pas longtemps : en 1927, Feng choisit le camp de Chiang Kai-shek et expulse les communistes de son armée. Deng passe ensuite deux ans dans l’appareil clandestin du Parti à Shanghai, puis dans une éphémère base soviétique rurale (1929-1930) dans le Guangxi, aux confins de la frontière indochinoise. Il y retrouve les Français : ceux-ci bombardent la zone soviétique, qui abrite des rebelles vietnamiens, et un de leurs avions aurait même été abattu par les communistes chinois. Cet exploit supposé a beau être célébré comme il se doit en Chine populaire, il importe moins que le rôle — passé sous silence — de Deng dans la liquidation prématurée de cette base méridionale. Sur instructions du C.C. dominé par Li Lisan (李立三), Deng Xiaoping soustrait la 7e Armée rouge aux dirigeants locaux du P.C.C. et laisse sans défense le soviet du Guangxi. En octobre 1930 au plus tard, Deng et ce qui reste de la 7e Armée rouge rejoignent la base soviétique centrale (celle que dirige Mao Tse-tung (毛澤東) dans le Jiangxi) et devient chef d’état-major du IIIe Groupe d’armées, commandé par Peng Dehuai (彭德懷), puis rédacteur en chef d’un journal de l’Armée rouge. Il soutient la faction maoïste dans les conflits entre dirigeants du P.C.C., comme en témoignent les critiques vigoureuses qui lui sont adressées lors de la campagne contre la ligne Luo Ming (羅明) au début de l’année 1933. Zhou Enlai, au contraire, est de ceux qui se déchaînent aux côtés des Vingt-huit Bolcheviks (voir Mif) contre la « politique défaitiste » (traduisons : contre la tactique de guérilla) préconisée par Luo Ming, Deng et quelques autres (dont Mao Zetan, le propre frère de Mao). La stratégie « aventuriste » (selon l’historiographie maoïste) des Vingt-huit Bolcheviks échoue l’année suivante mais il est douteux qu’une autre stratégie eût permis de prolonger longtemps la survie de la République soviétique, Chiang Kai-shek ayant entre temps bénéficié d’appuis nouveaux et adopté lui-même, sur l’avis de conseillers militaires allemands, une stratégie plus appropriée. Deng évacue donc le Jiangxi avec le gros des troupes, participe à la Longue Marche (1934-1935) et devient dans le Nord-Ouest commissaire politique adjoint au 1er Groupe d’armées, commandé par son cadet Lin Biao (林彪). Il ne reste pas longtemps dans le Nord-Ouest : peu après la réorganisation des forces communistes consécutive à la guerre sino-japonaise et à l’adoption de la politique du Front uni, Deng devient commissaire politique de la 129e Division (l’une des trois grandes unités de la célèbre 8e Armée de route), qui opère plus à l’est, sur les confins montagneux du Shanxi et du Hebei. Cette division est commandée par le fameux « Dragon Borgne », le général Liu Bocheng (劉伯承), qui sera critiqué comme Deng lui-même au cours de la Révolution culturelle. Deng demeure l’un des principaux collaborateurs de Liu Bocheng tout au long de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre civile. Il est à ses côtés l’un des artisans de la grande victoire de Huaihai (1948-1949), qui écrase définitivement l’armée de Chiang Kai-shek.
Après la fondation de la R.P.C., Deng dirige d’abord avec Liu Bocheng et He Long (賀龍) (autre victime de la Révolution culturelle, réhabilité à titre posthume deux mois après la chute des Quatre) l’administration civile et militaire de la Chine du Sud-Ouest, ce qui lui fournit l’occasion de revenir dans son Sichuan natal. Pendant la Révolution culturelle, on accusera ce joueur de bridge enragé d’avoir pris l’habitude d’emmener trois partenaires dans l’avion lors de ses déplacements entre Pékin et le Sichuan. Quoi qu’il en soit, il est dès 1952 appelé dans la capitale, où il devient vice-premier ministre dans le gouvernement Zhou Enlai. C’est le début d’une ascension météorique, à peine moins rapide que celle des parvenus de la Révolution culturelle dont il critiquera plus tard les promotions-éclair (ceux qui montent « en fusée » ou « en hélicoptère »). Deng n’avait accédé au C.C. qu’en 1945, en même temps et au même titre que la plupart des dignitaires de l’Armée rouge. Chargé du secrétariat du C.C. au printemps 1954 (ce tire sera changé deux ans et demi plus tard en celui plus classique et plus important de Secrétaire général), Deng devient membre du B.P. un an plus tard, puis membre du comité permanent du B. P. dès la création de cet organisme en 1956. A l’origine, le comité permanent ne comptait que six membres, les six dirigeants suprêmes du pays. La carrière de Deng a vraisemblablement bénéficié de l’élimination de Gao Gang (高崗) et Rao Shushi (饒漱石) (il présente en mars 1955 l’un des deux rapports d’accusation contre Gao et Rao, quelques jours avant sa propre élévation au B.P.)... et de la faveur de celui qui causera plus tard sa chute : Mao Tse-tung. Selon MacFarquhar, Deng Xiaoping, qui avait, en tant que membre de la délégation chinoise au XXe congrès du P.C.U.S., entendu Krouchtchev dénoncer Staline en février 1956, aurait fait son possible pour disculper Mao en septembre, dans son important rapport au VIIIe congrès du P.C.C. : en Chine, le problème du culte de la personnalité ne se posait pas. Il aurait de même soutenu Mao et combattu à plusieurs reprises la position de Liu Shaoqi (劉少奇) lors des principaux débats de la période 1956-1957, du VIIIe congrès du P.C.C. aux Cent Fleurs. Mais, en dépit de la minutie méritoire de son argumentation, MacFarquhar ne convainc pas entièrement, tant sont ténus et discutables les indices sur lesquels il est contraint de s’appuyer pour analyser les premières divergences graves au sommet de l’appareil du Parti. Pendant la Révolution culturelle, Deng s’accusera au contraire d’avoir fait disparaître de la constitution du Parti (toujours dans le même rapport au VIIIe congrès) toute référence à la pensée Mao Tse-tung. Mais Peng Dehuai « reconnaîtra » être lui-même à l’origine de ce sacrilège, consommé ensuite dans le rapport de Deng. En tout état de cause, Deng n’aurait vraisemblablement pas pris une initiative aussi risquée s’il n’avait agi en accord avec et même sur directive du B.P.. Vaine à un double titre (futilité du débat et incapacité où nous sommes d’établir avec certitude les prises de position successives des protagonistes), la discussion qui précède permet néanmoins d’entrevoir le rôle de la rancune dans le déclenchement de la « grande révolution culturelle prolétarienne ».
« Deng Xiaoping... ne m’a jamais consulté au sujet de quoi que ce soit depuis 1959 », accusera Mao en octobre 1966. A partir et à cause de l’échec du Grand Bond en avant, Deng devient, en effet, un adversaire résolu de la ligne maoïste. De surcroît, l’obstination du Président à ne pas tirer la leçon des faits n’incite pas Deng à informer quelqu’un qui a choisi de se replier « en seconde ligne » et d’abandonner à d’autres (Liu Shaoqi, Zhou Enlai, Chen Yun (陳雲) et Deng lui-même) la direction quotidienne du Parti et du gouvernement. Moins circonspect qu’un Zhou Enlai, Deng attribue carrément aux erreurs humaines, non aux catastrophes naturelles, la responsabilité principale du désastre économique. C’est l’époque où il lance la fameuse formule que les Gardes rouges en 1966 et ses accusateurs officiels dix ans plus tard lui reprocheront avec acrimonie : « peu importe qu’un chat soit blanc ou noir : le bon chat est celui qui attrape les souris ». Qu’il ait ou non demandé, comme on l’en accusera pendant la Révolution culturelle, que le « vieux » (Mao) descende du trône, le secrétaire général Deng Xiaoping s’identifie au même titre que le président de la République Liu Shaoqi à la ligne politique (pragmatique et anti-égalitaire) maintenue, en dépit de Mao, pendant la première moitié des années soixante.
Rien d’étonnant donc à ce que Deng ait suivi le « Khrouchtchev chinois » (Liu) dans sa chute dès le début de la Révolution culturelle. L’étonnant est plutôt que cet homme, tant décrié en 1966-1967, puis relégué dans une « école du sept mai », ait pu revenir sur le devant de la scène politique dès avril 1973 et gouverner la Chine en 1975. Redevenu premier vice-premier ministre, vice-président du C.C. et membre du comité permanent du B.P. en janvier 1975, Deng Xiaoping heurte de front Mao et le groupe de Shanghai (voir Zhang Chunqiao (張春橋)) en multipliant initiatives et déclarations sacrilèges. Si la charte en seize points adoptée en août 1966 était censée résumer les idéaux de la Révolution culturelle, les trois documents que Deng Xiaoping fait préparer neuf ans plus tard élaborent un programme de restauration du régime condamné en 1966. Le plus important des trois, le « programme de travail pour le Parti et le pays tout entiers », affirme tout uniment que le développement a ses lois et ses contradictions propres, des contradictions qu’il n’est pas possible de résoudre en limitant son attention à la lutte des classes. Il s’en prend aux vues « métaphysiques » de « certains camarades » qui parlent toujours de politique, jamais d’économie : ils n’ont que le mot de révolution à la bouche et oublient la production. Le second rapport (« Quelques problèmes concernant l’accélération du développement industriel ») enfonce le clou : l’industrie a beaucoup pâti de la préoccupation excessive accordée à la politique, au détriment de la compétence et des techniques. Il dénonce les méfaits de l’égalitarisme, recommande de bien traiter les spécialistes, de développer les importations technologiques et d’acheter cet équipement à crédit : autant d’infractions aux tabous maoïstes. L’ouverture aux influences étrangères et l’élitisme sont tout aussi nets dans le troisième rapport, consacré à l’activité de l’Académie des Sciences, qui venait d’être rétablie (à la fin de 1974) après une longue interruption due à la Révolution culturelle. Préparé par Hu Yaobang (胡燿邦), ce rapport souligne lui aussi les effets néfastes de la lutte des classes qui a intimidé et inhibé les chercheurs. Son diagnostic sans illusions sur l’état de la recherche en Chine rejoint les conclusions d’une enquête sur l’enseignement supérieur commandée par Deng au ministre de l’Éducation Zhou Rongxin. Selon Zhou (qui paiera cher son insolence : il succombera quelques mois plus tard aux mauvais traitements), le niveau des Universités en 1975 ne dépasse pas celui des lycées en 1965. Renouant avec la pratique confucéenne des mémoires adressés à l’empereur, d’autres partisans de Deng écrivent à Mao pour lui demander de réduire l’importance de pratiques scolaires héritées de la Révolution culturelle. Le sens de toutes ces initiatives commandées ou inspirées par Deng Xiaoping est clair : ce qui ne va pas résulte pour une grande part de la Révolution culturelle et des billevesées maoïstes (le terme « métaphysique », qui revient souvent, caractérise l’une ou l’autre des chimères présidentielles) ; il est urgent de mettre fin au gâchis et de retrousser les manches sans s’émouvoir des objections-condamnations formulées par des rhéteurs attardés ou ambitieux.
Deng ne se contente pas de patronner la remise en cause du maoïsme, il exhorte et donne l’exemple : « les vieux cadres (ceux qui ont perdu leur poste pendant la Révolution culturelle et que Deng réhabilite à toute allure pendant l’été 1975)... n’ont pas à avoir peur de leur passé... Il se peut qu’on soit renversé une seconde fois. Tant pis, haut les cœurs ! Qu’est-ce que ça peut faire d’être renversé ? C’est même méritoire » (septembre 1975). Du printemps 1975 à janvier 1976, il accumule les déclarations provocantes (« si l’on t’accuse de “restauration”, cela signifie que tu as fait du bon travail ») et les formules à l’emporte-pièce qui dégonflent les baudruches maoïstes (« Les bons spécialistes... sont plus utiles à la Chine que les sectaires ») ou dénoncent l’effet délétère de la politisation et de la peur : aucun chercheur, aucun technicien... « n’ose pénétrer dans une salle de documentation, ils ont trop peur d’être qualifiés de “rats de bibliothèque”. Tout le monde a peur : les jeunes, les vieux plus encore. C’est précisément pour cette raison que notre technique est en retard ».
On peut épiloguer sans fin sur les mérites respectifs du style de Deng Xiaoping et de la tactique de Zhou Enlai. Celui-ci fait les choses sans le dire ; il suscite le malaise (précisément parce qu’il est à l’aise dans l’ambiguïté), mais grignote pas à pas les positions de l’adversaire. A dire ouvertement les choses, Deng risque de ne pas les faire... en raison de la réaction prévisible de l’adversaire provoqué et comme mis au défi. De fait, les programmes de 1975 sont demeurés à l’état de programme — du moins jusqu’en 1978 : pour passer de l’élaboration à l’application, il aura fallu un coup d’État, lui-même inconcevable sans l’aide de la nature, enfin venue à bout" de l’octogénaire coriace que les hommes ne pouvaient ou n’osaient déboulonner. Il n’est même pas certain que Deng aurait pris son mal (et celui de la Chine) en patience, si un dieu lui avait soufflé que Mao n’en avait plus que pour un an. D’abord en raison de sa personnalité (« l’arrogant Deng » : épithète homérique à peine moins fameuse que la souplesse légendaire de Zhou), ensuite parce que la conscience du retard de la Chine et de l’urgence d’y remédier aiguisait son impatience. Tant du fait de son caractère que d’une appréciation correcte de l’importance de l’enjeu dans la phase critique qui précédait l’ouverture de la double succession de Mao et de Zhou, il a pu estimer que c’était le moment ou jamais d’en découdre avec ses adversaires : du vivant de Zhou et avant que les créatures de Mao aient pu s’emparer des commandes. Deng ne s’est pas contenté de parler, il a affaibli ses adversaires en épurant les cadres « de gauche » (partisans ou bénéficiaires de la Révolution culturelle) avec le même entrain — la même hâte — qu’il mettait à rappeler les « exilés », adversaires irréductibles de cette révolution qui les avait humiliés et chassés. Acculé, le groupe de Shanghai a contre-attaqué, avec cette fois la bénédiction de Mao (ce n’avait pas toujours été le cas au cours de la période antérieure). Après avoir misé en 1973 sur le bon usage des capacités administratives de Deng, à l’évidence supérieures aux siennes propres et à celles de ses fidèles, Mao paraît avoir mieux mesuré en 1975 le risque politique de continuer à employer l’excellent gestionnaire qui se révélait à l’épreuve un « révisionniste » (ou pis, un « contre- révolutionnaire ») non repenti : décidément, le petit Deng ne s’était pas amendé depuis qu’il lui avait fallu, près de dix ans plus tôt, se séparer de lui. Le danger d’une restauration capitaliste, quand lui-même ne serait plus là pour l’écarter, c’est Deng qui l’incarnait.
Selon une tactique éprouvée, Mao lance en novembre 1975 une campagne contre Zhou Rongxin qui vise le patron et protecteur du ministre de l’Éducation : le premier vice-premier ministre Deng Xiaoping. Ce dernier ne succède pas deux mois plus tard au premier ministre décédé (voir Zhou Enlai), dont il exerçait les fonctions depuis près d’un an. A la fin de janvier 1976, l’obscur Hua Guofeng (華囯鋒) est nommé premier ministre par intérim et Deng, disparu de la scène publique au lendemain des funérailles de Zhou, fait en février et mars l’objet d’une attaque en règle : le temps est révolu où on cherchait à l’atteindre par Zhou Rongxin interposé. La disparition de Zhou Enlai a rendu à la fois plus aisée et plus urgente une campagne anti-Deng justifiant sa mise à l’écart, elle-même précipitée par la vacance du poste de premier ministre : le laisser succéder à Zhou, c’était l’installer en première ligne pour succéder, le moment venu, à Mao lui-même. Par un effet de boomerang, Mao et le groupe de Shanghai nuisent à leur cause en rendant publiques les boutades et prises de position de « l’archi-droitier », du « capitaliste non repenti » Deng Xiaoping : le peuple comprend enfin ou plutôt apprend (car Deng avait, selon la coutume, réservé ses déclarations de 1975 à des auditoires filtrés) que la ligne politique qui a sa préférence était précisément celle du dirigeant attaqué. Ostensiblement destinées à célébrer la mémoire du premier ministre défunt, les manifestations pékinoises du 5 avril, qui tournent à l’émeute, honoraient surtout en Zhou Enlai le protecteur de Deng Xiaoping et l’inspirateur de la « politique des quatre modernisations » énergiquement défendue par Deng : on n’eût pu mieux s’y prendre pour réclamer le retour de Deng — ou protester contre son éviction. Pour sa première intervention autonome en un quart de siècle, pour son coup d’essai en quelque sorte, le peuple chinois (ou du moins les habitants de la capitale) manifestait d’emblée une remarquable maîtrise des règles d’un jeu jusqu’alors réservé aux oligarques. Ceux-ci ont bien reçu le message, puisqu’ils ont dès le 7 avril et sur proposition du président Mao, destitué Deng Xiaoping rendu responsable de l’« incident contre-révolutionnaire du 5 avril », et nommé Hua Guofeng premier ministre en titre. Tandis que se déchaînait la répression contre les Pékinois qui venaient de renouveler, à vingt ans de distance, le défi des citoyens de Varsovie et de Budapest, le Quotidien du Peuple du 10 avril 1976 clouait au pilori « l’impénitent Deng » dont « la bourgeoisie croyait pouvoir faire l’équivalent du Hongrois Imre Nagy ».
Afin d’échapper au sort de Nagy, Deng se cache pendant les mois qui suivent, sans renoncer pour autant au combat. Réfugié à Canton, où il est protégé par le commandant de la région militaire Xu Shiyou (許世友), il aurait participé à un complot contre le groupe de Shanghai et déclaré en juillet : « Si nous nous laissons massacrer, nous laissons le Parti et l’État se décomposer... et l’Histoire fera un bond de cent ans en arrière ». Le succès du coup d’État d’octobre 1976 (voir Hua Guofeng) et l’élimination de la veuve de Mao et de ses partisans posent d’emblée la question du retour de Deng Xiaoping, une question que l’intéressé se charge de soulever lui-même en adressant une lettre au C.C. demandant la révision de son cas : c’était rappeler — le parallèle n’a pas échappé aux vétérans — la démarche de Peng Dehuai en 1962. Peu pressé de se susciter un rival, Hua Guofeng finit néanmoins par céder aux pressions insistantes des Xu Shiyou, Wei Guoqing (韋囯清) et autres redoutables feudataires. Un compromis élaboré non sans peine en mars 1977 prévoit que Deng recouvrera tous ses postes (ce sera chose faite en juillet), mais devra s’engager par écrit à soutenir le président Hua et reconnaître avoir commis des erreurs en 1975. Qu’à cela ne tienne : Deng fait acte de contrition et d’allégeance (peu lui chaut, après les couleuvres avalées pendant la Révolution culturelle). Une fois dans la place, le nabot ronge, grignote et pour finir dévore le colosse aux pieds d’argile : avec sa détermination coutumière, mais en plus des qualités de manœuvrier qu’on ne lui connaissait pas.
Compte tenu des ultimes négociations et délais, la seconde disgrâce de Deng n’a donc duré qu’un an et demi : de janvier 1976 à juillet 1977. Il ne lui faut pas plus de temps pour vaincre son adversaire, terrassé avant que l’année 1978 s’achève (voir Hua Guofeng pour les étapes et la progression de l’offensive de Deng). Sans doute, à l’issue des deux importantes réunions de novembre-décembre 1978 (conférence de travail, suivie du 3e plénum du XIe C.C.), Hua Guofeng demeure-t-il officiellement à la tête du Parti et du gouvernement. Mais il a déjà perdu la bataille et ne cherche désormais qu’à se cramponner dans la place, au prix d’humiliantes autocritiques : à son tour d’avaler des couleuvres (voir à nouveau dans la biographie de Hua Guofeng le cheminement inexorable de sa déchéance jusqu’à son exclusion du B.P. à la suite du XIIe congrès du P.C.C. tenu en septembre 1982). A l’exception de la présidence de la commission militaire du C.C., Deng s’est bien gardé de prendre pour lui chacun des postes successivement ravis à Hua Guofeng. Il les a répartis entre ses lieutenants (voir Hu Yaobang, Zhao Ziyang (趙紫陽)), de même qu’il a garni le B.P. et le comité permanent du B.P. de ses partisans, ainsi que de vétérans victimes de l’arbitraire maoïste (voir Chen Yun, Peng Zhen (彭真)). Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il gouverne sans opposition : naguère sa protectrice, la très conservatrice A.P.L. (traduisons : les chefs de l’armée, dont Xu Shiyou lui-même !) sert de point de ralliement à tous ceux qu’effraie l’audace sacrilège ou réformatrice de Deng. La démaoïsation est effective — quoique implicite — bien avant que la « Résolution sur quelques questions concernant l’histoire du Parti », adoptée lors du 6e plénum du XIe C.C. (juin 1981), fasse le point officiel des mérites et démérites du Président défunt. Bien que son titre reprenne à dessein celui de la résolution historique de 1945 qui réglait leur compte aux adversaires de Mao, la résolution de 1981 appelle surtout la comparaison avec le rapport secret prononcé par Khrouchtchev un quart de siècle plus tôt. Elle est à la fois beaucoup mieux argumentée — sans être, bien sûr, un modèle d’analyse objective ! — et beaucoup moins sévère que les critiques adressées à Staline par son successeur. Mais si Mao n’a jusqu’ici pas été condamné dans des termes comparables à ceux qui avaient flétri Staline — plus que le stalinisme —, l’abandon de sa politique est allé beaucoup plus loin. Sans nul doute importants, les changements introduits par Khrouchtchev durant les années 50 n’altéraient pas l’essence du stalinisme au même titre ou au même degré que Deng a répudié ce qui faisait l’originalité du maoïsme. La politique qu’il poursuit depuis 1978 représente dans de nombreux domaines le contre-pied de celle de son prédécesseur, dont il bafoue allègrement les recommandations ou les pratiques (les unes et les autres ne coïncidaient pas toujours) : développer le pays en comptant sur ses propres forces, en privilégiant les incitations non matérielles à produire, en mobilisant les masses (tout en limitant l’initiative individuelle de chaque agent économique), en réduisant les avantages consentis aux techniciens et aux spécialistes ; accorder, en matière d’éducation, la priorité à l’endoctrinement politique au détriment des connaissances, ne pas tolérer le moindre écart en matière culturelle ou idéologique, etc. Mao avait raison de se méfier de Deng et de redouter qu’il ne rétablisse le régime désavoué par la Révolution culturelle, et pas complètement tort d’identifier ce rétablissement à une restauration du capitalisme. Comme pour confirmer le bien-fondé des craintes de Mao, la « restauration » denguiste est allée plus loin que le simple retour au régime antérieur. Non contente de rejeter l’utopie maoïste en tout état de cause suspecte aux yeux des marxistes de stricte observance, elle abat des pans entiers ou des piliers de l’orthodoxie elle- même : témoin, la quasi-décollectivisation de l’agriculture induite par les « systèmes de responsabilité » (voir Wan Li (萬里)). Cette réforme du système est autrement délicate que la répudiation du maoïsme, beaucoup plus difficile à mener à bien que n’a pu l’être la victoire désormais acquise sur les rivaux et adversaires de Deng. De ce point de vue, certes, Deng Xiaoping peut être rapproché de son prédécesseur en déboulonnage d’idole : bien qu’il ait une tout autre envergure que Khrouchtchev, il cherche lui aussi à perpétuer le système en l’adaptant. En U.R.S.S., la durée a été obtenue au prix de la stagnation et de la sclérose. Le pari de Deng, pari fort malaisé, consiste à faire avancer la Chine en s’accommodant du système (le modifier, oui ; en changer, non), à moderniser le pays, non le régime politique. Ce n’est pas qu’il tienne beaucoup à des convictions marxistes mises à rude épreuve depuis qu’il les a embrassées en France voici soixante ans, mais en homme pratique, instruit par les embardées du Grand Timonier, il mesure les risques de déstabilisation qu’entraînerait un relâchement du contrôle poussé un peu loin (il dirait : trop loin). Il n’a pas pour autant renoncé au nationalisme de sa jeunesse, enfoui sous la parure internationaliste et prolétarienne (à l’origine une arme plus encore qu’un habit, simple découpe aujourd’hui). Deng est tout bonnement un modernisateur autoritaire (il exclut pour longtemps toute démocratisation véritable, même s’il y a eu recours l’espace d’un instant pour donner l’estocade à ses adversaires) qui a la malchance d’accéder bien tard — trop tard ? — au pouvoir. En tout cas, cet octogénaire moins marqué par l’âge que par le régime qu’il a contribué à faire naître (« tard » se réfère moins à la biographie d’un individu qu’à l’épuisement — au gaspillage — du capital initial de la révolution victorieuse) était le dirigeant désigné — ne serait-ce que par son refus du rêve — pour remplacer l’aventure (la relance, autrement dit la crise révolutionnaire) par l’entreprise (l’amorce de transformations révolutionnaires).
Cette notice biographique a été rédigée du vivant de Deng, à l’heure où ni Hu Yaobang ni a fortiori Zhao Ziyang n’avaient été limogés. C’est précisément la mort de Hu antérieurement écarté qui a non pas causé mais déclenché le mouvement étudiant réprimé dans le sang sur l’ordre de Deng dans la nuit du 3 au 4 juin 1989. L’histoire retiendra, derrière cette décision de Deng, sa responsabilité dans le maintien et la survie d’un régime dictatorial – et non plus totalitaire, comme du vivant de Mao. En retenant également une autre initiative de l’octogénaire (la relance du développement économique à la faveur de son voyage dans le sud du pays au début de l’année 1992), on souhaite mettre en valeur l’importance historique de son rôle de modernisateur autoritaire. Si 80 millions de Chinois vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, contre 880 millions lors du retour au pouvoir de Deng en 1978 — alors que la population chinoise était moins nombreuse —, c’est grâce à l’impulsion donnée par Deng. Peu de responsables politiques ont autant que lui transformé leur pays, leur peuple et partant l’équilibre du monde.

ŒUVRE : Deng Xiaoping n’a pas écrit d’ouvrage théorique. Comme Zhou Enlai, il est l’auteur de nombreux rapports et articles publiés dans la presse du Parti, dans des volumes collectifs (voir par ex. Gelder, 1946, p. 200-4 et Dix glorieuses années, 1960, p. 98-113) ou sous la forme de brochures : voir par ex. Guanyu xiugai dang de zhangcheng de baogao (Rapport sur la modification des statuts du parti), présenté au VIIIe congrès du P.C.C., 1956 et Guanyu zhengfeng yundong de baogao (Rapport sur le mouvement de rectification) présenté au 3e plenum du VIIIe C.C., le 23 septembre 1957 (ce rapport a été traduit en anglais sous le titre : Report on the Rectification Campaign, Pékin : Éditions en langues étrangères, 1957). L’autocritique prononcée par Deng au cours d’une réunion de travail du C.C., le 23 octobre 1966, est traduite in Chi Hsin, Teng Hsiao-ping, a political biography (1978), p. 54-64. Deng s’adresse parfois à la presse occidentale, y compris pour mentionner des questions de politique intérieure : voir notamment l’interview accordée à Time (5 février 1979) à la veille de son voyage aux États-Unis. — Un volume d’Œuvres choisies (Deng Xiaoping wenxuan (1975-1982)) publié à Pékin en juillet 1983 réunit 47 documents (pour la plu¬part des discours prononcés entre 1975 et 1982), dont 39 inédits. Comme ceux de Mao, ces textes ont été soigneusement édités. Une traduction en français est en cours.
Les œuvres de Deng (essentiellement des rapports et des discours) ont été maintes fois rééditées depuis son retour au pouvoir. Contentons-nous de citer parmi beaucoup d’autres Selected Works of Deng Xiaoping, vol. 3 (1982-1992) et On Reform (1993).

SOURCES : outre KC et BH, voir une médiocre biographie (Chi Hsin, 1978) qui a cependant le mérite de rassembler une documentation intéressante (tel l’un des premiers « dazibao » dénonçant Deng en novembre 1966 ou le réquisitoire en dix points prononcé par Jiang Qing au printemps 1967). Voir aussi : Bianco, « Succession de crises : crise de succession », in Aubert et al (1976). — Cadart/Cheng (1977). — Carlson (1940). — P.H. Chang (1978) et in Problems of Communism XXV-4 (juillet 1976) et XXX-1 (janvier-février 1981). — China News Analysis, n° 1142 (8 décembre 1978). — Deng Xiaoping ziliao huibian (Recueil de matériaux sur Deng Xiaoping), recueil des numéros 321 à 336 de la revue Zhanwang (1975- 1976). — Deng Xiaoping ziliao xuanji (Deng Xiaoping : choix de documents), Hong Kong : Xin Zhongguo tushu gongsi, 1977. — Dittmer in CQ n° 93 (mars 1983). — Domes in CQ n° 71 (septembre 1977). — Gardner in Howe (1981). — Gittings in CQ n° 67 (septembre 1976). — Merle Golman (1981). — Hu Chi-hsi (1982). — Lary in CQ n° 49 (janvier-mars 1972). — Liu Sheng-shi in Issues and Studies, vol. XIII, n° 12 (décembre 1977). — MacFar- quhar I (1974) et II (1983). — Mandarès et al (1974). — Rice in CQ n° 67 (septembre 1976). — Sidane (1980). — Snow (1957). — Starr in CQ n° 67 (septembre 1976). — Nora Wang in CQ n° 92 (décembre 1982). — Zweig in CQ n” 73 (mars 1978). — Pour l’action de Deng Xiaoping depuis 1978, outre la collection des CQ (voir en particulier la rubrique « Quarterly Chronicle and Documentation » et le commentaire de Tang Tsou sur les Œuvres choisies, n° 98, juin 1984), on pourra consulter parmi bien d’autres périodiques les collections de : Antenne française de sinologie de Hong Kong, Bulletin mensuel ; Far Eastern Economic Review (voir en particulier le numéro spécial du début octobre : « Focus on China »). Sur le séjour en France, des précisions complémentaires (par exemple : Deng Xiaoping a travaillé pendant la plus grande partie de l’année 1922 à Chalette-sur-Loing, dans la banlieue de Montargis) ont été fournies par Geneviève Barman et Nicole Dulioust, qui préparent un ouvrage sur les étudiants-ouvriers chinois en France.
Une bibliographie aussi détaillée que celle esquissée lors de la rédaction de cette notice prendrait des pages et des pages, si nombreuses sont les sources et études traitant de Deng parues au cours des trente-cinq dernières années. Bornons-nous à citer Dillon (2014), Marti (2003), Pantsov et Levine (2015), Salisbury (1992) ; Vogel (2011) et Yang (1998).

Lucien Bianco

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