Né à Hengshan (Shenxi) en 1902 ; son suicide fut annoncé en avril 1955. Fondateur de la base soviétique du Nord-Shenxi où les fuyards de la Longue Marche trouvèrent refuge en octobre 1935. Chef suprême du Nord-Est à partir de la guerre civile ; président du Comité d’État pour le plan et membre du B.P. en 1952. Éliminé en 1954 au terme du premier affrontement programmatique et factionnel au sommet du P.C.C. après la prise du pouvoir en 1949.

Gao Gang naquit à Hengshan, non loin de la Grande muraille, dans une des régions les plus déshéritées du Shenxi. La modeste fortune de ses parents — les petits propriétaires fonciers de la province n’étaient pas bien riches — lui assura une enfance à l’abri du besoin et de bonnes études, qu’il fit à Yulin en compagnie de son futur associé Liu Zhidan (劉志丹). L’école comptait un certain nombre d’enseignants communistes. Sous l’influence de ses maîtres, et suivant l’exemple de son ami Liu, le jeune Gao Gang fut tout naturellement acquis au marxisme. Il adhéra au Parti communiste en 1926. Cette même année, Feng Yuxiang, maître du Shenxi, faisait basculer la province dans le camp du G.M.D. et offrait ainsi au jeune révolutionnaire la chance inespérée de faire ses premières armes. Gao Gang s’inscrivit comme cadet à l’Académie militaire et politique Zhongshan, destinées par Feng à la formation des nouveaux cadres de son armée, la Guominjun. Comme l’Académie militaire de Huangpu (Whampoa), son modèle, l’Académie Zhongshan ne tarda pas à passer sous le contrôle des communistes et le cadet Gao Gang put y parfaire à loisir sa connaissance de la « théorie révolutionnaire » au contact d’instructeurs tels que Liu Zhidan ou Deng Xiaoping (鄧小平). Il devait en rester là car dès juillet 1927, après avoir rompu avec le G.M.D. de gauche, Feng Yuxiang chassait les communistes du Shenxi. L’expérience du Front uni, si traumatisante pour tant d’autres communistes chinois, laissait Gao Gang sans désillusions ni amertume, tandis que son petit groupe se repliait dans les campagnes pour y organiser des guérillas : comme pour Mao Tse-tung (毛澤東) dans les Jingganshan, mais loin des intrigues du Centre et des semonces du Komintern, c’était la découverte d’une évidence dictée par la situation et, déjà, l’apprentissage des vertus de l’indépendance.
De 1928 à 1935 Gao Gang, tantôt seul, tantôt avec Liu Zhidan, s’acharna à secouer la passivité résignée des paysans. Sans doute leur tâche fut-elle facilitée par la famine qui frappait de plein fouet les campagnes du Nord-Ouest mais sans doute le fut-elle encore davantage, surtout dans le cas de Liu Zhidan, par la coopération de la Société des aînés et des anciens (Gelaohui). Ils n’en durent pas moins disputer chaque pouce de terrain à des seigneurs de la guerre rudes et batailleurs et ne parvinrent pas vraiment à consolider leurs positions avant 1935 (sur les vicissitudes de la guérilla rurale dans le Shenxi, voir Liu Zhidan (劉志丹)). Après avoir établi un soviet dans le Shenxi septentrional, Gao Gang et Liu Zhidan parvinrent à enrayer les offensives nationalistes en 1934 et 1935 : la base soviétique du Shenxi faisait la preuve de sa solidité au moment même où, chassés du Centre et du Sud-Est, les premiers détachements des différentes « Longues Marches » s’en approchaient pour y trouver refuge. Jusqu’à leur arrivée, Gao Gang avait fait l’expérience d’une révolution remarquablement « simple » : si, parfois, des différends l’avaient opposé à Liu Zhidan ou aux autres responsables du Shenxi, ces démêlés n’avaient rien eu de comparable aux affrontements qui rendaient la situation de Mao Tse-tung si précaire à Ruijin. Seul un accident de l’Histoire — les victoires remportées au Sud par Chiang Kai-shek et la fuite éperdue des vaincus vers le Nord — devait faire du territoire de Gao Gang le nouveau centre de la révolution. Coup de théâtre bénéfique s’il en fut, qui fit en quelques années d’un obscur cadre local l’un des premiers dirigeants d’un parti victorieux en passe de conquérir la Chine tout entière.
La métamorphose ne commença guère avant le mouvement de rectification (zhengfeng) du Yan’an des années 1942-1944. Auparavant, Gao dut s’affirmer contre les nouveaux venus, si désireux de s’approprier la base rouge du Shenxi qu’ils avaient commencé pas destituer ses chefs. Mais Mao Tse-tung, dès son arrivée, eut l’habileté de les réintégrer tout en les supplantant. La mort de Liu Zhidan en 1936 fit de Gao Gang le seul héritier de leur action commune et, face aux « cadres venus de l’extérieur », le représentant incontestable des « cadres locaux », force nullement négligeable dont il sut se servir par la suite. Désormais proche du prince et attentif aux manœuvres du sérail, il eut soin de se tenir à l’écart de Wang Ming (王明) et de ses partisans, redoutables rivaux de Mao jusqu’en 1938, tout en progressant régulièrement au sein de la double hiérarchie du Nord- Ouest : celle du gouvernement sous Lin Boqu (林伯渠), et celle du Bureau du C.C. pour le Nord-Ouest. A la fin de la guerre sino-japonaise, Gao Gang était devenu le véritable maître du Nord-Ouest. Dès 1942, Mao Tse-tung lui avait rendu un hommage remarqué en soulignant la supériorité des « cadres locaux » sur ceux qui venaient « de l’extérieur » dans l’application de la « ligne de masse » : « J’ai beau être arrivé dans le nord du Shenxi depuis cinq ou six ans, ma connaissance des conditions locales et mes relations avec les gens d’ici ne sont pas comparables à celles de camarades comme Gao Gang » (1er février 1942 ; le tome III des Œuvres choisies supprime bien entendu toute mention de Gao Gang...).
Le meilleur signe de l’importance réelle de Gao Gang n’est pas sa nomination au C.C. par le VIIe congrès du P.C.C. (avril 1945), mais son envoi en Mandchourie en même temps que les cadres de premier plan — Chen Yun (陳雲), Peng Zhen (彭真), Li Fuchun (李富春) et Lin Biao (林彪) — chargés de « prendre possession » du Nord-Est. En 1949, la plupart de ces dirigeants ayant suivi la marche des armées de Lin Biao vers le Sud, Gao Gang devint seul maître à Mukden de la première des « nouvelles régions libérées », l’une des six grandes capitaineries mises en place au moment de la conquête de la Chine. Régnant sans partage sur l’administration, le Parti et l’armée, Gao Gang exerçait un proconsulat plus complet que ses pairs, fussent-ils des plus grands, tels Lin Biao ou Peng Dehuai (彭德懷). Faisant désormais partie du « Centre », il n’en conservait pas moins la maîtrise totale d’une « base » bien à lui : admirable fusion, dans le Nord-Est, des expériences contradictoires acquises au cours de ses longues années d’apprentissage et d’obscurité dans le Nord-Ouest.
Mais cette puissance reposait sur la « balkanisation » administrative et militaire de la Chine : la réunification, entreprise dès 1952 par Pékin, ne pouvait que l’amoindrir. C’est pourquoi Gao Gang semble avoir profité de ces projets de réorganisation pour obtenir une nouvelle répartition du pouvoir central à son profit. Pareille tentative eût été inconcevable si Gao Gang n’avait bénéficié d’importants appuis : Peng Dehuai, qui dut s’autocritiquer en 1954 et fut à nouveau lié à Gao après avoir lui-même organisé une « clique anti-parti » en 1959 ? Zhu De (朱德) ? Tan Zhenlin (譚震林) ? Peut-être aussi Tao Zhu (陶鑄). Une « théorie des deux partis » (celui des « bases révolutionnaires et de l’armée » opposé à celui des « zones blanches ») fut forgée pour l’occasion : orchestrant le vieux thème de la supériorité des partisans sur les bureaucrates, elle minait la légitimité des dirigeants « venus de l’extérieur », tels Liu Shaoqi (劉少奇) et Zhou Enlai (周恩來), dont on apprit plus tard que Gao Gang avait brigué les fonctions. Sa nomination à Pékin, en novembre 1952, à la tête du Comité d’État pour le Plan (nouvellement créé sur un pied d’égalité avec le Conseil d’État de Zhou Enlai), de même que son élévation au B.P., apparaissent ainsi moins comme des promotions que comme une tentative globale d’apaisement. Mais Gao Gang ne se laissa pas « absorber » par l’équipe dirigeante : au contraire, il fit du débat sur la planification une machine de guerre, revendiquant pour la Mandchourie, bastion industriel de la Chine, une part supérieure d’investissements, alors que la stratégie « maoïste », défendue par Deng Xiaoping (鄧小平) au sein du Comité, avantageait délibérément les régions moins développées du Nord et du Centre- Ouest.
Cet affrontement sur l’allocation des ressources au seuil du premier quinquennat semble avoir été déterminant : il expliquerait le ralliement de Rao Shushi (饒漱石) à la manœuvre de Gao Gang, car Rao dirigeait une région (l’Est) elle aussi désavantagée par la stratégie de « rééquilibrage ». Il témoigne d’une volonté de rupture plus évidente que l’autre fissure idéologique relevée par F. Schurmann : Gao Gang aurait pris le parti des « experts » contre l’intervention des secrétaires et des comités du Parti dans la gestion des entreprises (« one-man management »). La crise, jusqu’ici localisée au sommet de l’appareil et en Mandchourie, menaçait de s’étendre : l’équipe dirigeante réagit sans plus tarder. Gao Gang fut secrètement destitué au début de 1954. Officiellement, un avertissement transparent fut lancé par Liu Shaoqi en février 1954, suivi d’une condamnation en bonne et due forme en avril 1955 : on songe au déroulement de l’« affaire Lin Biao », d’autant plus que dans l’intervalle le coupable avait « commis une ultime trahison envers le Parti en mettant fin à ses jours » (Rapport de Deng Xiaoping au 5e plénum du VIIe C.C., avril 1955). Mais c’est surtout par ses dimensions régionales que le complot de la « clique Gao-Rao » annonce la Révolution culturelle. Car l’équipe mise en place en 1949 a fait bloc contre le nouveau venu de 1952 : si la destitution de Gao Gang correspond bien à ce rejet d’un intrus, elle témoigne moins de la division que de la cohésion des dirigeants, ce qui n’allait plus être le cas après le Grand Bond. On constate que les partisans loyaux de Mao Tse-tung et de Liu Shaoqi furent promus à la suite de l’« affaire ». Deng Xiaoping prit le siège de Gao Gang au B.P. et Li Fuchun fut chargé de la planification (le Comité, rebaptisé Commission, étant désormais subordonné au Conseil d’État).
Reste l’aspect international de la « conspiration ». S’il faut en croire Khrouchtchev, Gao Gang entretenait les meilleures relations avec Moscou, qu’il « renseignait » notamment sur les sentiments « anti-soviétiques » de la direction chinoise. Staline aurait dévoilé ces intelligences afin de gagner la confiance de Mao : machiavélisme très vraisemblable, qui aura certainement hâté la chute du proconsul de Moukden, en cimentant l’unité des dirigeants chinois...

SOURCES : Outre KC (à qui nous empruntons la citation intégrale de Mao Tse-tung en 1942, ainsi que celle du rapport de Deng Xiaoping au 5e plénum du C.C. en 1955) et BH, voir : Krushchev Remembers (1974). — Rice (1972). — Schurmann (1971). — Selden (1972) et in CQ, nos 28-29, octobre-décembre 1966, janvier-mars 1967. — Thornton (1973). — Teiwes (1970). — Voir également l’intervention de Liu Shaoqi au 4e plénum du C.C. (février 1954) in RMRB, 18 février 1954, et le rapport de Deng Xiaoping au 5’ plénum (avril 1955), ibid., 10 avril 1955 et MacFarquhar (1983).

Yves Chevrier

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