Né en 1920 dans le Shanxi. Cadre provincial du Hunan promu à Pékin en 1971 ; successeur éphémère de Zhou Enlai (février 1976- septembre 1980) et de Mao Tse-tung (octobre 1976-juin 1981), il est remplacé par Zhao Ziyang et Hu Yaobang à la tête du gouvernement et du Parti. Le XIIe congrès du P.C.C. l’a rétrogradé au rang de simple membre du C.C. (septembre 1982).

Le légataire des grands morts de 1976 était presque aussi inconnu — et inattendu — en Chine qu’à l’étranger. Sans doute faisait-il partie de la « génération des successeurs » mainte fois saluée par Mao. Pourtant, sa longue carrière provinciale, gage de cette appartenance, était aussi la cause d’une obscurité que n’avait pu dissiper le rôle important mais discret qu’il avait joué à Pékin après 1971. Son élévation surprit d’autant plus que Zhou Enlai (周恩來) avait savamment préparé celle de Deng Xiaoping (鄧小平) et que le camp opposé, conduit par Jiang Qing (江青), ne manquait pas de candidats mieux placés. Il aura fallu bien des révolutions de palais et une usure précoce du régime pour que cet intrus parvienne à s’imposer à chacun des deux camps au bon moment. Peu importe avec qui ou avec l’aide de qui. Il suffit que dans un premier temps il l’ait fait contre Deng Xiaoping pour que l’instrument de sa fortune, véritable tare originelle, soit devenu celui d’un rapide déclin.
Su Zhu (Hua Guofeng, Avant-garde de la Chine, est un nom de guerre emprunté aux avant-gardes anti-japonaises pour le salut de la Chine, Zhonghua kangri jiuguo xianfengdui, organisation de résistance contrôlée par le P.C.C. à laquelle il adhère en 1937 ou durant l’été 1938) est né en 1920 non loin de Taiyuan (province du Shanxi) dans le xian montagneux de Jiaocheng. Orphelin d’une famille paysanne pauvre (version officielle) ou fils naturel de propriétaire foncier (suivant d’autres sources), c’est dans cette région qu’il fait la résistance (1937-1945), la guerre civile (1946-1949), ses classes et ses premières preuves dans le P.C.C. (auquel il adhère en 1938 ou 1940). De 1945 à 1947 il est secrétaire du comité clandestin du Parti dans le xian de Jiaodong (l’un des deux xian qui remplacent alors celui de Jiaocheng) ; jusqu’en 1949 il occupe les mêmes fonctions dans le xian de Yangqu. Dès avril cependant, Hua quitte le Shanxi avec des milliers de cadres du Nord envoyés au Sud afin de « prendre possession » de la Chine conquise par l’A.P.L. C’est au Hunan qu’il retrouve ses fonctions de secrétaire de xian et, sur le plan militaire, de commissaire politique de xian : tout d’abord à Xiangyin pendant deux ans (août 1949- juillet 1951) puis à Xiangtan jusqu’en août 1952. En octobre, il est promu au district spécial du même nom, qui comprend neuf xian (dont Xiangyin, Changsha et Xiangtan). Xiangtan serait un district tout à fait banal du Hunan s’il n’avait donné naissance à de nombreux dirigeants communistes et tout spécialement à Mao. Ne croyons pas la propagande des années 1977-78 qui verra dans ses affectations la main providentielle et prévoyante de Mao. Pour devenir le « président clairvoyant », Hua devra aussi mériter ses galons de zélote, et ce n’est qu’à l’époque de 1’« affaire Lin Biao » (infra), entre autres parce qu’il est alors l’un des Berias du régime, qu’il a gagné à la loterie de la succession. Du reste, le transfert au Hunan, ou plutôt la dureté expéditive avec laquelle il prend possession de son fief, lui vaut dans l’immédiat une mauvaise affaire (il aurait autorisé en décembre 1950 l’exécution d’un paysan qui s’était plaint d’abus commis par des cadres « corrompus »). Si le maoïsme est un caractère que Hua devra acquérir, cette dureté semble innée au contraire, et récurrente. Elle s’exerce en 1955 au cours du mouvement de répression des contre-révolutionnaires (il aurait expédié plus de cent procès en l’espace de quatre jours), contre les droitiers de 1957, les Gardes rouges en 1968 (ceux du Shengwulian, organisation anarcho-maoïste de Changsha (voir Yang Xiguang (楊曦光)), lui décerneront le titre infamant de « boucher du Shengwulian »), contre les criminels — de droit commun ou non — pendant la campagne de remise en ordre du pays en 1977, sans oublier la dissidence musulmane au Yunnan-Guizhou-Sichuan, réduite en 1975 à coups de canons et de razzias, qui auraient fait quelque dix mille victimes.
Les années qui suivent ce faux-pas vite pardonné sont un parcours sans faute dans la formation du cadre et dans l’affinage du zélote. En 1954, il devance l’appel à la collectivisation des campagnes lancé par Mao en 1955 ; en 1957, il pourfend, lors du mouvement antidroitier, la « clique des salons littéraires et artistiques de Changsha ». C’est qu’entre-temps, après avoir été nommé dans la capitale provinciale, il a gravi les échelons de la basse et moyenne nomenklatura et élargi ses compétences. En 1958, il suit le Grand Bond à l’unisson du Centre, laissant l’avant-garde aux illuminés du Henan, du Hubei et du Guangdong. Chargé des finances et du commerce (de céréales en particulier), il entre en relations avec Li Xiannian (李先念), son supérieur national, qui est aussi un compatriote du Shanxi. Ces liens durables seront sans doute plus précieux par la suite (on parlera d’un « clan du Shanxi » après 1976) que le profil de généraliste qu’il est en train de se forger. Mais c’est l’amitié de Mao qu’il cultive. Alors que Zhou Xiaozhou, secrétaire provincial du P.C.C. au Hunan, facilite la tournée d’inspection que Peng Dehuai (彭德懷) fait dans cette province en avril 1959 (Peng rassemble alors les matériaux qui lui permettront de faire le procès du Grand Bond et de Mao devant le plénum de Lushan en juillet), Hua aurait au contraire guidé la visite que Mao fait en juin, montrant certaines « réussites » dont le Président put faire état contre ses adversaires en juillet. Il est l’hôte de Mao à Shaoshan (village natal du « Soleil Rouge » à Xiangtan) en même temps qu’un autre fidèle, Ke Qingshi (柯慶施), et entre au secrétariat provincial du Parti lorsque Zhou Xiaozhou est destitué à l’automne. Ne nous étonnons pas de le voir reprendre son poste au district spécial de Xiangtan à partir du début de l’année 1961 : tout en conservant leurs titres, de nombreux cadres vont « s’accroupir » (dundian) au cœur des campagnes afin d’enrayer la crise de subsistance qui fait suite au Grand Bond. La préférence de Hua va aux solutions intermédiaires visant à rendre viable l’économie des équipes de production (degré inférieur des communes populaires mises en place en 1958) plutôt qu’aux mesures radicales de décollectivisation, comme les contrats familiaux (baochan daochu) recommandés par Tao Zhu (陶鑄) (et généralisés bien plus tard (en 1979-80) contre Hua, devenu Président, avec la bénédiction de Deng Xiaoping...). Dans la « lutte entre les deux lignes » qui se fait jour au sortir des lendemains « noirs » du Grand Bond, Hua opte pour celle de Mao (voir Liu Shaoqi (劉少奇)). La contre-offensive maoïste du 10e plénum du VIIIe C.C. (octobre 1962) lui permet de jeter son fief dans le « mouvement d’éducation socialiste » et d’y « relancer la lutte des classes ». Dès 1964, il fait attribuer à l’une des unités modèles qu’il patronne le label de « premier drapeau rouge du Hunan dans le mouvement d’étude de la brigade de Dazhai », fief de Chen Yonggui (陳永貴) dont Mao fait la quintessence de sa politique rurale contre celle de Liu.
Quoiqu’il regagne Changsha durant l’été 1964 (il y devient rapidement second vice-gouverneur, en fait gouverneur de facto, ses « supérieurs » n’étant pas membres du Parti), il conserve la haute-main sur un certain nombre de grands projets locaux et veille tout spécialement à l’exploitation du filon maoïste, rendu profitable par le développement du culte de la personnalité à la veille de la Révolution culturelle. Cherchant à attacher son nom à des travaux hydrauliques, il fait au Président l’hommage du projet de canal de Shaoshan, qui prévoit l’irrigation d’un million de mu répartis sur six xian. Mis en route en juillet 1965, le chantier est achevé dix mois plus tard avec deux ans d’avance sur les prévisions. Cent mille paysans, commandés de façon toute militaire par Hua en personne, y ont travaillé. A Shaoshan également, Hua conduit lui-même les travaux d’embellissement du mémorial, devenu musée en 1964. Au cours de la Révolution culturelle, l’œuvre pie atteindra à la dimension industrielle : une voie ferrée reliera directement Changsha au Bethléem maoïste après 1967 ; une usine de badges produisant trente millions d’unités par an sera achevée en 1968 ; enfin, un statut spécial sera accordé à l’arrondissement de Shaoshan, dont le personnel « administratif » gonflera démesurément. Hua Guofeng aura trouvé dans l’intendance du culte la meilleure solution au dilemme insoluble de ces années de délire : « faire la révolution en développant la production ».
Pour l’heure, cependant, l’évergétisme n’avantage guère le Gardien du Temple. D’autres (voir Liu Zihou) témoignent d’un zèle comparable. Ce zèle précisément, et le nombre même de la piétaille maoïste, condamnent encore Hua Guofeng à une semi-obscurité. A la veille de la Révolution culturelle, après une ascension rapide dans les années 1950, sa carrière s’essouffle, ce qui confirme sa banalité en même temps qu’un certain engorgement institutionnel. Dès lors, la prise du pouvoir au Hunan (1968-1970), la promotion à Pékin (1971) et la double investiture de 1976, n’accomplissent-elles pas la finalité même du maoïsme en « débloquant » l’appareil par l’élévation des « meilleurs », suivant la prophétie de 1958 : « Tôt ou tard, des camarades travaillant dans les provinces viendront au Centre... » ? Il semble pourtant que la percée de Hua Guofeng doive fort peu au mécanisme successoral voulu par la Révolution culturelle, mais presque tout à la lutte des factions qu’elle met en branle. Au reste, si les fins dernières du Prophète l’avaient emporté, des hommes comme Wang Hongwen (王洪文) eussent occupé la place de Hua et s’y fussent sans doute maintenus plus longtemps.
Au Hunan plus qu’ailleurs encore, la Révolution culturelle est une affaire de « fusils ». Dans un premier temps, Hua réussit à se maintenir au pouvoir en se « rebellant » contre ses pairs du comité provincial (l’équipe « liuïste » du premier secrétaire par intérim, Wang Tingchun, qui a remplacé Zhang Pinghua (張平化) en juillet 1966). Mais au printemps 1967 d’autres militaires (que ceux auxquels il s’est allié en 1966) se mettent de la partie, lui ravissant la position qu’il était en passe de conquérir : la première au Hunan. Grâce à l’intervention de Mao, semble-t-il, il parvient à se faire inclure dans le groupe préparatoire du comité révolutionnaire hunanais (septembre 1967), mais il n’est guère plus que l’otage des hommes en vert. La seule tâche d’importance qu’ils lui confient est le rétablissement de l’ordre contre les anarcho-maoïstes du Shengwulian (supra), chose faite en 1968. Il n’est qu’au troisième rang du comité révolutionnaire établi en avril, mais le départ (en août) d’un de ses deux rivaux galonnés, et sa nomination au C.C. par le IXe congrès du Parti en avril 1969 (nomination qui lui permet de dépasser l’autre rival, promu seulement comme membre suppléant dudit C.C.) lui ouvrent, en 1970, les portes du pouvoir provincial à Changsha avant d’entrebâiller celles du pouvoir suprême à Pékin.
Dans la lutte sourde qui oppose alors le Parti au « fusil » (c’est-à-dire Zhou Enlai, bientôt rejoint par Mao, à Lin Biao), le Hunan donne leur première victoire provinciale aux « civils » : Hua Guofeng y constitue le premier comité provincial du P.C.C. (décembre 1970). Quoiqu’il doive défendre pendant deux ans encore « sa » province et « son » comité contre la convoitise d’un général linbiaoïste (dont il ne défera qu’en 1972 en conduisant lui-même au Hunan la purge anti-Lin Biao), ce coup d’éclat lui vaut l’attention du Centre. Mais si Zhou Enlai peut se féliciter d’une alliance locale et de circonstance, Mao a bientôt la preuve d’une fidélité plus éclatante encore. Lorsque la nomination de Lin Biao à la présidence de la République est soumise à un plénum du C.C. réuni pendant l’été 1970 à Lushan (comme en 1959), l’assistance, surprise par la netteté de l’affrontement, ne sait quel parti prendre. Hua seul aurait devancé le souhait de Mao (qui ne s’était pas encore exprimé) en rejetant la proposition. Désormais proche et protégé du Timonier, il est associé de très près au dénouement de 1’« affaire Lin Biao », l’alliance de Mao et Zhou expliquant que le premier obtienne le transfert de son acolyte dans les services du second, qui a la sagesse de l’accueillir. Intervenu au printemps 1971, ce transfert sanctionne les activités de police dans lesquelles Hua va faire ses preuves et sa carrière nationales. Lorsque Mao bat le rappel de ses partisans au cours d’une tournée en province (été 1971), Hua et Wang Dongxing (汪東興) le chef de la garde personnelle du Président, sont envoyés en éclaireurs (selon la version officielle du projet de coup d’État de Lin Biao, il n’existait pas moins de trois plans d’assassinat du Timonier pendant cette tournée). Après la disparition du maréchal-dauphin, s’il ne fait pas partie de la commission ad hoc du B.P. chargée d’enquêter sur 1’« affaire » (puisqu’il ne siège pas encore à cet organisme), Hua en constitue l’exécutif aux côtés de Wang Hongwen et sous Kang Sheng (康生). Ce qui le place, dans la sphère ténébreuse de la Sécurité publique, au même rang que Wang Dongxing, l’autre Cerbère. Bras droit de Mao, il est l’un des piliers souterrains du régime.
Dans le monde policé mais guère pacifique du gouvernement, ses attributions (longtemps tenues secrètes), au rang probable de vice-premier ministre, prolongent celles qu’il exerçait au Hunan : l’agriculture, l’industrie rurale sont ses domaines d’élection en dehors de la police politique, terrain qu’il n’abandonne nullement et dont la mort de Xie Fuzhi (謝富治) lui donne le ministère en 1973. La même année, le Xe congrès du P.C.C. le porte au B.P. ; deux ans plus tard, la Ve A.N.P. confirme ses postes et titres gouvernementaux. Son poids réel échappe d’autant plus aux observateurs qu’il s’efforce de n’entrer dans aucune des deux factions (celle de Mao, dite du Palais, ou des « radicaux », que nous dirons « ultra » ; celle, « modérée », de Zhou Enlai) dont les ténors (Jiang Qing, Zhang Chunqiao (張春橋), Wang Hongwen, Yao Wenyuan (姚文元) pour la première, Deng Xiaoping pour la seconde) se disputent le pouvoir et la vedette. Uniquement personnelles, ses attaches à Mao ne l’ont pas incité à s’inféoder aux premiers, ce qui lui permet de coexister « pacifiquement » avec leurs adversaires « pragmatiques » en donnant à Zhou l’occasion de plaire à l’Empereur sans céder un pouce de terrain au « Palais ». Tout en soignant son irréprochable pédigrée maoïste, Hua semble s’être prêté de bonne grâce à ce jeu. En septembre-octobre 1975, une violente altercation oppose Jiang Qing à Deng Xiaoping lors d’une conférence nationale sur l’agriculture. Aucun accommodement n’étant possible, c’est à l’outsider Hua qu’est laissé le soin de présenter le rapport de synthèse qui est diffusé dans tout le pays... Les situations de blocage factionnel engendrent les papes de transition. Celle qui fait de Hua un papabile en 1976 l’a condamné dés 1978. L’année de la succession, il parvient à se maintenir au-dessus des factions par un savant jeu de bascule qui le porte au sommet. Nommé premier ministre par intérim le 3 février 1976 (Zhou est mort le 8 janvier, Deng Xiaoping et Zhang Chunqiao se sont neutralisés réciproquement), il semble tout d’abord pencher du côté ultra, lequel sait prendre des gages en le compromettant dans une vigoureuse campagne anti-Deng qui culmine après les manifestations antimaoïstes du 5 avril à Tian’anmen (voir Deng Xiaoping (鄧小平)). Le 7, Deng est limogé, Hua devient premier ministre en titre et successeur désigné de Mao (par le titre, nouveau, de premier vice-président du Parti). Mais la « coalition » victorieuse éclate dès juin-juillet, date des premières attaques anti-Hua lancées par les ultras contre un premier ministre d’autant plus distant qu’il se sait la victime probable d’un conflit maintenant inéluctable avec les « modérés ». Lorsque la seconde succession est ouverte (Mao meurt le 9 septembre), Hua sait choisir son camp. Deux coups d’État se préparent simultanément. Hua Guofeng, qui s’appuie sur une coalition disparate (il bénéficie du soutien indispensable de Chen Xilian (陳錫聯), commandant de la région militaire de Pékin, de Wang Dongxing, chef de la garde prétorienne, mais aussi de Li Xiannan et de Ye Jianying, lequel a mis dans la confidence Wei Guoqing (韋囯清) et Xu Shiyou (許世友), les protecteurs à Canton de Deng Xiaoping), devance celui de Jiang Qing et des trois « shanghaïens », qui sont arrêtés le 6 octobre. Hua Guofeng est intronisé président du Parti ; Wu De (吳德), le maire de Pékin, fait savoir aux « masses » et au monde que telle était la volonté du Timonier : « Ni ban shi, wo fang xin » (avec toi aux affaires j’ai l’esprit en repos) aurait dit le Défunt à son dauphin. Les Quatre, bien entendu, tenaient en réserve un autre Testament.
Dans un second temps — celui de la transition (1977-1981) — le « président clairvoyant », privé du soutien de Mao (tout comme Deng l’avait été de celui de Zhou en 1976), perd la partie en perdant la capacité à se maintenir au centre qui faisait la force de Mao et qui l’a fait roi. Il tente certes d’appliquer une ligne intermédiaire reflétant la composition hétérogène du camp vainqueur (continuité dans le discours, dans la politique de mobilisation rurale, retour partiel à une gestion plus pragmatique de l’industrie, ouverture sur l’étranger). Mais deux facteurs ruinent d’emblée cette tentative. La disparition du pôle ultra fait de Hua Guofeng le chef de file d’un immense « marais » maoïste ; ses alliés d’octobre 1976, d’autre part, refusent le compromis qu’il propose. Le retour de Deng Xiaoping est exigé dès le début de l’année 1977 par certains militaires (comme Xu Shiyou). Dès juillet (3e plénum du Xe C.C.), Hua doit partager le pouvoir avec lui. Or les politiques de plus en plus antimaoïstes préconisées par Deng sous couleur d’hostilité aux Quatre équivalent bientôt à une démaoïsation généralisée que Hua ne peut récuser en principe (comme Deng, avant Deng même, il a imputé aux Quatre les tares et méfaits de l’« ancien régime ») ni approuver dans ses effets. Contraint à l’immobilisme par identification à l’héritage, il est acculé, dans tous les domaines, à la résistance contre le mouvement. Idéologiquement, ce « néo-maoïsme » qu’il incarne avec obstination (et qui n’a rien de modéré hormis l’alliance avec les modérés en octobre 1976) se présente comme un intégrisme. Dès février 1977, Hua fait savoir par le RMRB que « tout ce que Mao a dit doit être obéi, (que) tout ce qu’il a décidé doit être maintenu ». Telle sera la rengaine des « béni-oui-oui » (fanshipai) contre le pragmatisme de plus en plus affiché des anti-maoïstes, pragmatisme dont le principe est exposé dans une lettre que Deng Xiaoping envoie le 10 avril au C.C. Le rusé s’y prononce pour l’organisation d’une campagne nationale pour l’étude « globale et précise » de la « pensée-mao-tse-tung », la rouerie de la « globalité » permettant toutes sortes d’interprétations et de glissements sémantico-idéologiques. Pendant des mois, Deng Xiaoping se contente d’ouvrir dans le front intégriste des petites brèches que Hua s’épuise à colmater : les Quatre ont été les suppôts d’une déviation de droite (Hua tient pour leur gauchisme), les intellectuels doivent se consacrer exclusivement à leurs recherches (Hua réplique, en mars 1978, qu’eux et tous les autres doivent faire passer la politique en premier), etc. L’attaque se précise à partir de juin 1978 et pendant l’automne. Le 2 juin, Deng se rallie ouvertement à un slogan préconisé par des économistes et des intellectuels antimaoïstes qui viennent d’être réhabilités : shishi qiu shi (la vérité doit être cherchée dans les faits). Cette formule (déjà brandie par des lettrés non conformistes de la fin des Ming contre l’immobilisme du néo-confucianisme officiel) autorise toutes les hardiesses adaptatives et bientôt iconoclastes. Durant l’automne, Deng abandonne le programme économique de Hua pour se rallier aux réformes de gestion et au rééquilibrage de la croissance préconisés (à la faveur de l’ouverture intellectuelle de 1978) par des spécialistes (voir Sun Yefang (孫冶方)) et d’ores et déjà expérimentées (pour les premières) dans le Sichuan de Zhao Ziyang (趙紫陽). Dès 1977, Deng avait donné son aval, par Wan Li (萬里) interposé, à une politique de décollectivisation progressive des campagnes directement opposée à la « dazhaïsation » voulue par Hua. Le 3e plénum du XIe C.C. (18 au 22 décembre 1978), préparé par une interminable « conférence de travail » (10 novembre-13 décembre), consacre cette « nouvelle politique économique » en même temps que la première défaite du néo-maoïsme, dont les représentants au B.P. (Hua Guofeng et la « petite bande des Quatre » composée de. Wang Dongxing et des responsables de Pékin : Wu De, Chen Xilian et Ji Dengkui (紀登奎)) doivent faire leur autocritique.
Acte de naissance du « cours nouveau » (et par là début d’une autre transition : celle qui ouvre la Chine de l’après-Mao à l’après-maoïsme), ce 3e plénum marque un tournant dans la tactique anti-Hua de Deng : l’escamotage succède à l’isolement. Avec la même lenteur prudente cependant. Car Hua ne se soumet (il accepte en février 1980 l’éviction de ses quatre alliés du B.P. et son remplacement à la tête du gouvernement par Zhao Ziyang en septembre) qu’afin de durer, dans l’intention probable d’asseoir sa revanche sur le mécontentement suscité par la démaoïsation et sur les difficultés initiales du « cours nouveau ». L’inertie d’un Ye Jianying et la grogne de secteurs importants de l’A.P.L. illustrent la réalité du premier. C’est d’ailleurs à une réunion de travail du Département politique de l’armée placée sous la direction de Wei Guoqing que Hua réserve, en avril 1980, cette condamnation de la N.E.P. chinoise : « Nous n’arriverons à aucun bon résultat si nous mettons trop l’accent sur les méthodes économiques et les gratifications matérielles, si le travail politique est négligé et si les efforts pour élever la conscience idéologique du peuple sont relâchés. » Le recentrage de l’économie industrielle à partir de la fin de l’année 1980 traduit l’urgence des secondes. Deng n’en parvient pas moins à ses fins en juin 1981 (6e plénum du XIe C.C.) — Hua abandonne à Hu Yaobang (胡燿邦) la présidence du Parti —, mais la décision, prise dès la fin de l’année 1980, a dû attendre plusieurs mois. On ne sait si Hua, spéculant sur le recentrage économique (qui donne l’avantage à Li Xiannian sur Chen Yun (陳雲)), escomptait qu’une bouderie à la Mao suffirait à retourner la situation, ou bien si d’ultimes tractations portant sur son rôle dans la répression des manifestations de Tian’anmen et sur l’évaluation du bilan historique du Timonier, tractations évidemment liées aux nombreuses omissions contenues dans l’acte d’accusation dressé contre les Quatre lors du procès qui se termine en janvier 1981, ont nécessité ce délai.
L’épilogue se joue au début de l’automne 1982. Hua rejoint la fronde de Wei Guoqing (韋囯清) et Geng Biao (耿飈), anciens appuis et clients de Deng devenus hostiles à la politique de modernisation (et de mise au pas) du « fusil » qu’il mène en tant que président de la Commission militaire du B.C. (l’escamoteur ayant jugé prudent de ne pas déléguer cette dépouille cruciale de l’escamoté). Le 11 septembre, celui-ci exprime son désaccord avec le « critère (officiel) de la vérité » qui ainsi, d’une façon tout à fait caractéristique des mœurs politiques chinoises, aura été jusqu’au bout l’appât obligeant les anti-pragmatistes à se découvrir. Réfuté par Hu Qiaomu le 24 septembre (ce même Hu Qiaomu qui avait ouvert la voie au revirement de Deng en critiquant le programme économique de Hua à l’été 1978), l’obstiné passe outre lors du XIIe congrès du Parti, qui l’exclut du B.P. Un an plus tard, à l’époque du 2e plénum du XIIe C.C. (octobre 1983), la rumeur de Pékin le dit inflexible (« Je n’ai rien fait de mal, je n’ai fait qu’agir conformément aux instructions du Président Mao, je n’ai donc pas à m’autocritiquer » aurait-il déclaré, tel Jiang Qing à ses juges, lors du plénum), cardiaque, souffrant d’un cancer (comme Zhang Chunqiao...), et suicidaire (comme Gao Gang...) (Zhengming, n° 75, 1er janvier 1984, p. 6). Le pari de la « modernisation socialiste » n’est pas encore gagné ; celui de l’escamotage en douceur de Hua Guofeng, condition du premier, a été tenu. Comment ce mort en sursis pourrait-il mettre à profit son retrait en « deuxième ligne » afin d’organiser, à l’instar du Mao des années 1960, un « état-major du prolétariat » menaçant le Pouvoir ? Mao Tse-tung avait longtemps provoqué une question, qui est le privilège irritant des grands : réussira-t-il ? Il n’a pas fallu longtemps pour répondre au banal « durera-t-il ? » que l’élévation fortuite de Hua Guofeng nous avait inspiré.

ŒUVRE : L’abondante production de Hua Guofeng est bien connue pour deux périodes : 1) de 1952 à 1959 ; 2) à partir de 1976. Pour la première période, Oksenberg et Sai-cheung Yeung (article cité) ont fait le recensement des articles parus dans le journal provincial du Hunan, Xin Hunan bao. Citons : « L’expérience du xiang de Dingjia, à Xiangtan, dans la mobilisation des masses pour dénoncer les dissimulations et les malversations dans l’enquête de contrôle sur la réforme agraire » (9 février 1952, premier article connu de Hua). — « Nous devons nous appuyer résolument sur les paysans pauvres dans le mouvement pour les coopératives » (28 août 1955, en écho au fameux appel de Mao, le 31 juillet). — « Enquêter à fond sur la situation des différentes couches sociales à la campagne », Xuexi (Études), n° 11, 1955. — « Appliquons résolument la ligne de masse et accélérons la construction économique de notre province », Xin Hunan bao, 11 juillet 1958. — « Sachons distinguer entre les vrais et les faux Hai Rui », Xuexi daobao (journal théorique du comité du P.C.C. pour le Hunan), 1er décembre 1959, exprime la loyauté de Hua à Mao à la suite de l’affaire Peng Dehuai, identifié au fameux mandarin dès cette époque en attendant la pièce frondeuse de Wu Han. — Les sources font défaut pour la période qui suit le Grand Bond, mais c’est là un phénomène général qui n’indique en rien un « silence » de Hua. Signalons seulement : « Il est précieux de stimuler l’enthousiasme » (article vantant le Grand Bond), Xin Hunan bao, 2 avril 1963, reproduit in RMRB, 26 avril 1977, et Beijing Information, 16 mai 1977. — Pour le « Rapport sur la production agricole du Guangdong » qu’il rédige en octobre 1963 à la suite d’une enquête dans cette province, voir Hongqi, n° 10, 1977. — Le discours prononcé par Hua à la conférence nationale sur l’agriculture le 15 octobre 1975 se trouve in RMRB, 21 octobre 1975 (traduction partielle in Beijing Information, n° 44, 3 novembre 1975). — Le discours du 25 février 1976 dans lequel Hua donne les consignes pour la campagne de critique de Deng est reproduit in Issues and Studies, juin 1978. — Éloge funèbre de Mao prononcé le 18 septembre 1976, in La Chine, n° 11, 1976. — L’allocution de Hua à la seconde conférence sur l’agriculture (25 décembre 1976), in Beijing Information, n° 1, 3 janvier 1977. — « Poursuivons jusqu’au bout la Révolution sous la dictature du prolétariat » (à propos du mouvement d’étude du tome V des Œuvres choisies du Timonier), ibid., n° 19, 9 mai 1977. — Discours à la conférence pour s’inspirer de Daqing dans l’industrie (9 mai 1977), ibid., n° 21, 23 mai 1977. — Rapport politique au XIe congrès du P.C.C., prononcé le 12 août 1977, ibid., n° 35, 29 août 1977. — Allocution à la cérémonie marquant le 1er anniversaire du décès de Mao, ibid., n° 37-38, 15 septembre 1977. — Allocution prononcée le 1er octobre 1977 à l’occasion de la réception donnée pour une délégation du Kampuchéa conduite par Pol Pot, ibid., n° 41, 10 octobre 1977. — Discours prononcé à l’inauguration de l’école du Parti, ibid., n° 43, 24 octobre 1977. — Rapport sur les activités du gouvernement à la 1e session de la 5e A.N.P. (26 février 1978), ibid., n° 10, 13 mars 1978. — Discours à la conférence sur le travail politique dans l’armée (29 mai 1978), ibid., n° 24, 19 juin 1978. — Discours à la conférence nationale pour s’inspirer de Daqing et Dazhai dans les finances et le commerce (7 juillet 1978), ibid., n° 30, 31 juillet 1978. — Allocution à l’adresse du Shah d’Iran lors de sa visite officielle dans ce pays (on entendra dire que cette visite lui a été suggérée par des conseillers mal intentionnés...), ibid., n° 36, 11 septembre 1978 (extraits). — Discours prononcé à l’occasion du 60’ anniversaire du mouvement du 4 mai, ibid., n° 19, 14 mai 1979. — Rapport sur les activités du gouvernement à la 2e session de la 5e A.N.P. (18 juin 1979), ibid., n° 27, 9 juillet 1979. — Pour le discours au ton très « maoïsant » qu’il prononce à la conférence sur le travail politique dans l’armée de 1980, voir RMRB, 8 mai 1980, Xinhua she, 7 & 8 mai 1980. — Le rapport à la 3’ session de la 5e A.N.P. dans lequel il demande à être relevé de ses fonctions de premier ministre se trouve in Beijing Information, n° 38, 22 septembre 1980. — Pour l’interview de Hua par des journalistes yougoslaves, voir Zhongguo xinwen she, 10 août 1980.

SOURCES : Pour la biographie générale, voir l’importante et minutieuse série d’articles, signés Cheng Rushi, in Mingbao, 1er juin au 15 août 1979 ; Li Tianmin, « Hua Guofeng zai zhonggong de xingqi » (L’ascension au P.C.C. de Hua Guofeng), série de neuf articles, très bien documentés, in Zhongguoren yuekan, n° 15, avril 1980, à n° 23, décembre 1980 ; Ding Wang, Hua Guofeng zhuan (Biographie de Hua Guofeng), 1976 ; Ding Wang, Hua Guofeng pingzhuan (Biographie critique de Hua Guofeng), Tokyo, 1978 ; Ting Wang (1980) ; Zhu Wenlin, Zhongyang ribao, 20 juin 1976 ; Zhengming, juillet 1978 (p. 31), septembre 1978 (p. 13), octobre 1978 (p. 17) ; Xingdao ribao, 8 février 1976 (« Hua Guofeng qiren » — Hua Guofeng, l’homme) ; Issues and Studies, vol. VII, n° 6, juin 1971, vol. XII, n° 3, mars 1976, vol. XIII, n° 5, mai 1977 & n° 12, décembre 1977 ; Asiaweek, vol. V, n° 44, 9 novembre 1979. — Sur la période du Hunan, voir : Hong Fei, « Hua Guofeng zai Hunan er san shi » (Deux-trois éléments sur Hua Guofeng au Hunan), Qishi niandai, n° 89, juin 1977 ; pour cette période, l’étude fondamentale est Oksenberg et Sai-cheung Yeung, in CQ, n° 69, mars 1977. — Sur la répression des Gardes rouges anarchistes du Hunan, voir Mandarás et al. (1974). — Sur les libelles contre Hua répandus en 1974, voir : Mingbao, 17 juin 1974 ; RMRB, 2 & 4 août 1974 ; Guangming ribao, 7 août 1974 ; RMRB, 10 & 29 novembre 1976 ; Guangming ribao, 27 novembre 1976 et 4 mars 1977. — Sur la répression de la rébellion musulmane de 1975, voir : Guanchajia, décembre 1978 ; Huanghe, n° 4, septembre 1977. — Sur les tentatives pour étendre la critique de Deng Xiaoping à Hua, voir par exemple : RMRB, 22 juin 1976 ; Guangming ribao, 4 octobre 1976. — Sur le rôle de Hua Guofeng pendant la Révolution culturelle, voir :Jin Huang, « Hunan wenge qinli ji » (Mon expérience de la Révolution culturelle au Hunan), Qishi niandai, juillet 1978. — Sur la prise du pouvoir, voir : P. H. Chang (1978) ; Domes in CQ, n° 71, septembre 1977 ; Onate, ibid., n° 75, septembre 1978 ; Rice, ibid., n° 67, septembre 1976 ; Schram, ibid., n° 69, mars 1977 ; Starr, ibid., n° 67, septembre 1976 ; Qi Xin, in Qishi niandai, avril 1978 ; Xin wanbao, 23 novembre 1976 ; Zhao Cong, in Mingbao yuekan, novembre 1976. — Sur sa perte, voir : Zafanolli (1981) ; Mingbao, 15 janvier 1979, Dongxiang, n° 4, janvier 1979 et Qishi niandai, février 1979, donnent de bons comptes rendus sur le 3’ plénum. — Sur la politique économique de Hua et la signification réformiste de son éviction, voir Chevrier, in Revue d’études comparatives Est-Ouest, n° 2, 1983. — Sur les révocations successives de Hua, voir : les articles très bien informés de Luo Bing, in Zhengming, janvier, février, juin et décembre 1981, septembre, octobre et décembre 1982, et également Xu Xing, ibid., octobre 1982, et Qiu Ting, ibid., novembre 1982 ; Zafanolli, in Politique étrangère, n° 1, 1981, sur la signification politique du procès de la « Bande des Quatre » ; l’offensive dengiste de 1978 est bien décrite in Garside (1981). — En 1976-1977, Pékin a publié de nombreux récits sur la vie de Hua Guofeng. Plus soucieux de justifier la canonisation que de la vérité historique, ces récits sont d’un intérêt très inégal. Citons : Hua Zhuxi zai Hunan (Le Président Hua au Hunan), Pékin, 1977 ; Renmin yingming de lingxiu (Le dirigeant clairvoyant du peuple), Shanghai, 1977 ; Hua Guofeng tongzhi shi Mao Zhuxi geming luxian de zhuoyue jichengzhe (Le camarade Hua Guofeng est le brillant continuateur de la ligne révolutionnaire du Président Mao), Pékin, 1977 ; Hua Zhuxi guanhuai qingshaonian (Le Président Hua est plein de sollicitude envers les enfants), Pékin, 1977 ; Xu Mingde, Hua Zhuxi, dangnian zai Jiaocheng (En ces jours, le Président Hua était à Jiaocheng), Pékin, 1977. — Sur les années de jeunesse au Shanxi, voir : Guangming ribao, 28 novembre 1976, Beijing Information, n° 15, 11 avril 1977, China Reconstructs, septembre 1977, Geming wenwu (Reliques révolutionnaires), n° 3, 1978, Zhoumo bao (Week-end), Hong Kong, 1er janvier 1977. — Sur les années au Hunan, voir : Xinhua she, 29 novembre 1976, RMRB, 29 janvier 1977, Beijing Information, n° 9, 28 février 1977 ; RMRB, 17 septembre 1977 ; Geming wenwu, n° 1, 1978. — Sur son rôle après la Révolution culturelle, voir Beijing ribao, 23 novembre 1976, RMRB, 7 décembre 1976, Guangming ribao, 12-13 décembre 1976, Renmin xiju (Théâtre populaire), 25 janvier 1977, Guangming ribao, 21 janvier 1977, Kaogu (Archéologie), 25 mars 1977, Wenhuibao (Hong Kong), 26 août 1977. — Voir aussi l’autobiographie sommaire donnée le 11 septembre 1979 à Félix Greene (Xinhuashe, 11 octobre 1979).

Yves Chevrier et Wotjtek Zafanolli

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