Né en 1883 à Shangrao, Jiangxi. Fondateur du Parti socialiste chinois.

Jiang Kanghu est l’un des plus importants propagateurs des idées socialistes en Chine au début du XXe siècle. Sa recherche d’une définition originale du socialisme chinois, indépendante à la fois de Sun Yat-sen (孫逸仙) et du courant anarchiste, n’a toutefois pas réussi à engendrer un mouvement politique cohérent capable de s’imposer face à la solution communiste. Les contradictions du personnage, ses incontestables erreurs politiques, le net retour au conservatisme qui caractérisa la fin de sa carrière, compromirent, à travers l’échec de sa propre tentative, l’avenir de la social-démocratie chinoise.
Issu d’un lignage de hauts fonctionnaires et destiné depuis sa naissance à la carrière des examens, Jiang Kanghu se lassa très vite de la routine bureaucratique. Trois séjours au Japon, entre 1900 et 1907, lui permirent de découvrir l’œuvre des principaux philosophes et économistes occidentaux, celle en particulier d’Henry George dont la théorie sur l’appropriation par l’État de la plus-value du sol eut une si grande influence sur les premiers révolutionnaires chinois et notamment Sun Yat-sen. Au cours d’un long voyage en Europe il rencontra les représentants des principaux courants socialistes alors présents aux congrès de la Seconde Internationale (Bruxelles 1909, Copenhague 1910). Ses premiers articles parurent en France sous le pseudonyme de Xu Ancheng dans une revue chinoise anarchisante, Xin Shiji (Le Siècle nouveau) (voir Li Shizeng (李石曾) et Wu Zhihui (吳稚輝)). Ils condamnaient vigoureusement la famille traditionnelle et la propriété privée, opposant aux « Trois principes » de Sun Yat-sen la formule des « Trois négations » : de la famille, de la patrie et de la religion. Ces premiers écrits dénotaient une forte influence anarchiste. Elle devait rapidement s’estomper pour faire place à une forme de socialisme syncrétique dans lequel on retrouvait, pêle-mêle, des pensées aussi diverses que celles de Marx, Sorel, Kautsky, George et les fabiens.
A son retour, au début de 1911, il entreprit une série de conférences sur des thèmes socialistes qui constituaient sans doute une des premières manifestations de ce genre en Chine. Il dut chercher refuge dans la Concession internationale de Shanghai pour échapper aux menaces que faisait peser sur lui la dynastie mandchoue. C’est là qu’en 1912 il fonda un Parti socialiste chinois (Zhongguo shehuidang) qui se donna aussitôt une plateforme d’action en huit points dont certains étaient de nature à inquiéter Sun Yat-sen : abolition de la propriété privée, nationalisation des industries, limitation des armements, par exemple. Sun Yat-sen, qui semble avoir éprouvé des sentiments très mitigés à l’égard de Jiang Kanghu, lui apporta néanmoins sa caution, fidèle en cela à l’esprit de 1912. L’année suivante Yuan Shikai, malgré des liens personnels avec Jiang, interdit le nouveau parti. Condamné à la clandestinité, celui-ci commença à se désagréger, sous l’influence en particulier des anarchistes, dirigés par Liu Sifu (劉思復), hostiles au compromis — trente députés avaient été élus à la première assemblée nationale sur le programme socialiste — et au rapprochement avec le G.M.D.
A la suite de ce premier échec, Jiang partit pour les États-Unis où il enseigna, jusqu’en 1920, à Berkeley. L’influence de la société américaine et les désillusions nées de sa première expérience atténuèrent considérablement le radicalisme de ses premières années. Après le mouvement du 4 mai 1919, le socialisme de Jiang Kanghu ressemblait davantage au travaillisme britannique et n’offrait guère de terrain d’entente avec le programme communiste, ce qui déçut de jeunes militants, comme Zhang Guotao (張囯燾), un moment influencé par Jiang. Un voyage en U.R.S.S. lui donna l’occasion de rencontrer les dirigeants bolcheviques lors du IIIe congrès du Komintern (juin-juillet 1921), auquel il assista en tant que représentant socialiste de la Chine, ainsi qu’à l’occasion du congrès des Travailleurs de l’Orient (janvier 1922). Il leur suggéra une expérience socialiste chinoise en Mongolie extérieure. Mais il semble compter surtout sur le bon vouloir de seigneurs de la guerre (tel Yan Xishan, maître du Shanxi), qui comptent parmi ses amis. Ce qui déçoit Peng Shuzhi (彭述之), qui le rencontre à Moscou en 1922. Après un séjour d’un an, les Soviétiques l’invitent à rentrer en Chine. Jiang y retourne convaincu que le modèle léniniste était inapplicable en Chine. En 1923 il définit une « Nouvelle démocratie » reposant sur un système parlementaire et une législation sociale très élaborés : l’évolution de son programme, depuis 1912, avait été considérable. Il voulut remettre sur pied un Parti social- démocrate chinois (Zhongguo shehui minzhudang). Cette nouvelle tentative échoua lamentablement en 1925 à la suite d’un scandale par lequel Jiang compromettait définitivement son avenir politique dans une tentative de restauration de la dynastie mandchoue. Il repartit en exil, au Canada puis à Hong Kong et devait, au cours des années suivantes, opérer une totale reconversion à la tradition confucéenne. En 1940 il rejoignit le gouvernement pro-japonais de Wang Jingwei (汪精衛) au terme d’une évolution intellectuelle qui n’est pas unique en son genre (voir Chen Gongbo (陳公博) et Zhou Fohai (周佛海), par exemple).
Exilé au Japon en 1945, il a totalement disparu depuis cette date. Son influence est aujourd’hui nulle mais il ne fait aucun doute que, par son action au cours des deux premières décennies de ce siècle, Jiang Kanghu a contribué à introduire en Chine un certain nombre d’idées socialistes, voire un certain vocabulaire, dont s’inspirèrent par la suite les communistes.

SOURCES : Outre BH, voir : Cadart/Cheng (1983). — Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), I (1971). — Scalapino et Yu (1961). — Wu Xiangxiang in Zhongguo jinshi zazhi (Revue d’histoire moderne chinoise), 1965.

Jacques Manent et Yves Chevrier

Version imprimable de cet article Version imprimable