Né le 6 octobre 1888 ou le 19 octobre 1889 dans le xian de Leting au Hebei ; exécuté le 28 avril 1927 à Pékin. L’une des figures les plus marquantes du mouvement du 4 mai 1919 (il est alors bibliothécaire en chef et professeur à l’Université de Pékin) ; l’un des pères du marxisme chinois et l’un des fondateurs du P.C.C.

Li Dazhao
Li Dazhao n’est pas le premier marxiste chinois dans l’absolu : Zhu Zhixin (朱執信) l’a précédé dans cette voie, encore qu’épisodiquement, dès 1906. Il n’est pas non plus le meilleur connaisseur du marxisme parmi les premiers marxistes chinois : en attendant les communistes formés à Paris (tel Cai Hesen (蔡和森)) ou à Moscou (tel Qu Qiubai (瞿秋白)), cet honneur revient à des intellectuels nationalistes — Dai Jitao et Hu Hanmin —, qui ne seront pas communistes. Mais Li Dazhao est bien le premier des intellectuels occidentalistes du 4 mai (les « nouveaux intellectuels ») à s’être converti à l’« isme » (au système) de Marx et à avoir vu dans la révolution bolchevique un modèle à suivre pour la révolution chinoise. Il est aussi plus ou moins que cela. Car s’il fraie la voie à la radicalisation de l’intelligentsia, la coloration durablement populisante de son œuvre le laisse en marge du premier marxisme chinois (celui des années 1920), moderniste et tourné vers les classes urbaines. En revanche, elle anticipe (ou plutôt semble anticiper, car elle reconduit en fait l’un des traits dominants de l’idéologie révolutionnaire chinoise d’avant le 4 mai plus qu’elle n’« annonce » le maoïsme...) le second marxisme chinois, celui de la révolution rurale et du maoïsme. Par là, le martyre de 1927 aidant, il est devenu l’un des « héros fondateurs » privilégiés du régime.
Comme Chen Duxiu (陳獨秀) et tant d’autres parmi les premiers communistes chinois, Li est un intellectuel issu de l’« élite qui contrôle le grain ». Après la mort de ses parents, son grand-père, commerçant enrichi devenu propriétaire foncier, décide qu’il sera magistrat : on lui donne des livres, les Classiques, des maîtres et une femme, la fille d’un voisin, simple paysanne, qui sera son unique épouse et la mère de ses six enfants. Mais les temps changent : de 1907 à 1913 c’est à Tientsin qu’il complète ses études secondaires, recevant une éducation plus moderne que traditionnelle dans un collège de modèle japonais. La révolution de 1911 l’amène pour la première fois à s’occuper de politique : entre les révolutionnaires de Sun Yat-sen (孫逸仙) et les réformistes libéraux ralliés autour de Liang Qichao, ses premiers pas demeurent hésitants. Il ne semble pas qu’il ait adhéré au Tongmenghui. Bien au contraire, lorsqu’il repousse la tentation anarchiste, c’est le jeune Parti progressiste (Jinbudang) de Liang Qichao qu’il rallie. Le financier Tang Hualong, l’un des fondateurs de ce parti, l’aide à organiser un voyage au Japon. Il y séjourne comme étudiant à l’Université Waseda de 1913 à 1916. Tokyo est alors un foyer nationaliste et révolutionnaire très actif dominé par les partisans de Sun Yat-sen, au contact desquels Li adopte des positions de plus en plus radicales. Un tel climat favorise surtout l’épanouissement de son idéal patriotique, qui déjà l’oppose à Chen Duxiu lors d’une controverse littéraire célèbre (1915). Ce nationalisme exacerbé, qui devient comme la pierre de touche de sa pensée politique, est d’emblée ce qui singularise Li Dazhao dans la foule encore mal différenciée des « étudiants d’outre-mer » (liuxuesheng) et des intellectuels modernistes. Il rentre en Chine lorsque le Jinbudang s’oppose à la restauration de l’Empire au profit de Yuan Shikai (été 1916). Mais il ne tarde pas à se séparer d’amis qu’il juge désormais trop conservateurs.
Durant les deux années qui suivent (1917-1918), dans la période qui précède immédiatement l’explosion du 4 mai, les milieux intellectuels sont le théâtre d’un bouillonnement révolutionnaire au cœur duquel Li Dazhao va se trouver placé. Dans le même temps son évolution personnelle l’oriente vers le marxisme auquel il proclame son adhésion en novembre 1918.
C’est, tout d’abord, en 1917, à l’écoute des « salves de la révolution d’Octobre », l’abandon définitif des espérances réformistes, le rejet du parlementarisme et l’acceptation de la révolution. Révolutionnaire, Li n’en néglige pas pour autant ce qui s’impose alors à tous les intellectuels de gauche comme la tâche la plus urgente : la critique, au nom de la démocratie et de la science occidentales, de la tradition confucéenne. Cette préoccupation l’amène à se rapprocher du groupe de Xin Qingnian (La Jeunesse) (voir Chen Duxiu (陳獨秀)) plutôt que des nationalistes ou que des anarchistes. Dès janvier 1918 il entre au comité de rédaction de la revue et, en février, Cai Yuanpei le nomme bibliothécaire en chef de l’Université de Pékin (où il enseigne par la suite l’histoire et l’économie politique). Aux côtés de ses collègues professeurs, essayistes, écrivains et journalistes (Chen Duxiu, Hu Shi, Lu Xun (魯迅), Li, qui est également le « phare » de la société Jeune Chine (Shaonian Zhongguo xuehui), devient rapidement l’une des figures les plus connues de l’Aufklärung chinois. Mais s’il participe d’enthousiasme à la mise à bas de « la boutique de Confucius », il est loin d’adhérer pleinement au credo de la « Nouvelle culture » défendu par les « nouveaux intellectuels » : leur cosmopolitisme répugne à son patriotisme, leur abstention politique volontaire à sa soif d’action immédiate, leur darwinisme social à ses inspirations populistes et volontaristes. « Vieillie », « inférieure » ou « cannibale », la civilisation chinoise est rejetée sans appel ; Li refuse de répudier ainsi l’Est pour l’Ouest : s’il condamne la tradition au nom du modernisme, c’est pour mieux proclamer la valeur du passé et réinterpréter l’histoire nationale à la lumière de la révolution. Contre le positivisme de ses amis il réhabilite, à côté de la Jeunesse et du Progrès, le Peuple et la Nation dans l’Histoire : c’est, d’une manière préfigurant la téléologie maoïste, substituer à la tradition mandarinale une tradition populiste en sauvegardant du même coup une bonne part de l’héritage national.
Ces divergences qui opposent Li à l’iconoclasme sans nuances des « nouveaux intellectuels », il faut sans doute les expliquer par sa formation intellectuelle. Un Chen Duxiu, son aîné, appartient encore aux générations d’intellectuels éduqués dans la tradition et qui, pour s’affranchir de « l’oppression confucéenne », ont poussé jusqu’à l’aliénation le rejet de la culture chinoise au profit des valeurs nouvelles du libéralisme. De même, Chen n’accède au marxisme qu’au prix du rejet de ces valeurs, au terme d’un processus qui inclut au lieu de précéder l’événement du 4 mai. En revanche, le grand-père de Li envoie son petit-fils à l’école l’année même où sont abolis les examens impériaux (1905). Le jeune Li échappe ainsi à la tutelle d’une idéologie discréditée. Maître Kong (Confucius) n’effarouche jamais son modernisme et très vite il en vient à le considérer « objectivement ». Sa démarche ne rejette pas, mais interprète, assimile. Si bien que son nationalisme se fortifie dans la confrontation. Et le conduit au marxisme.
Beaucoup pensent alors que Marx n’a pas écrit pour la Chine sous- développée (voir Sun Yat-sen (孫逸仙), Zhu Zhixin (朱執信)) : pour d’autres — les plus modernistes —, il ne convient pas de suivre l’exemple d’un pays, la Russie, en retard sur le paradigme occidental. Avant Octobre et le 4 mai, l’empire des Tsars suscite aussi peu d’intérêt que Marx. C’est à peine si quelques partisans de Liang Qichao y trouvent l’exemple (comme au Japon) d’une modernisation respectueuse de la tradition et de l’ordre établi, quelques révolutionnaires celui du terrorisme individuel. Mais les débats théoriques qui opposent populistes et sociaux-démocrates russes sont ignorés (Zhu Zhixin ne s’était intéressé qu’aux sociaux-démocrates allemands) ; Lénine est inconnu, Marx à peine et fort mal traduit. Li Dazhao le lit (en japonais) depuis 1916, sous l’influence du socialiste Kawakami Hajime, sans paraître influencé. Son système pré-marxiste, théorie cyclique de la mort et du retour, n’emprunte rien au Capital, mais à Bergson, à Emerson, au bouddhisme et aux classiques chinois. Pourtant, structuré comme une « dialectique de la renaissance » (M. Meisner), ce système facilite l’assimilation conceptuelle du marxisme. Toutefois, depuis Octobre, Li ne se satisfait plus de son idéalisme poétique : cette insatisfaction seconde fortement l’impulsion nationaliste dans la découverte de Marx. A vrai dire, c’est le léninisme, par le biais d’Octobre que Li Dazhao découvre tout d’abord. Sans s’attarder aux aspects purement techniques (l’organisation) ou même sociologiques du bolchevisme (la classe ouvrière), il va droit à ce qui est pour lui l’essentiel : les perspectives de libération nationale qu’ouvre pour les « peuples coloniaux et semi-coloniaux » — notre Tiers monde — la révolution russe. En 1918 Li revient de manière obsédante sur cette découverte capitale : le retard de la Chine est un bien ; dans le léninisme, la révolution s’intègre au nationalisme. En octobre 1918 il n’hésite plus à adopter la lettre d’une doctrine dont le sens accorde si bien ses deux préoccupations majeures.
Une version économique du darwinisme : tel est, suivant l’analyse d’A. Dirlik, le marxisme que Li Dazhao « met en pratique » à partir de 1919. Sa compréhension du système, étroite et déterministe, souffre — a-t-on dit — de ce qu’il n’est encore qu’un « marxiste en théorie » et un pionnier. Mais elle n’a rien d’original et c’est l’influence — durable — d’un héritage intellectuel commun au tout premier marxisme chinois qu’elle trahit. De Li Dazhao à Dai Jitao, en effet, ce marxisme procède d’un même moule où les influences mécanistes se sont ajoutées les unes aux autres : tradition chinoise volontiers déterministe, imprégnation darwinienne de la renaissance intellectuelle depuis Yan Fu et Liang Qichao, et surtout relais japonais, qui ont retenu de Marx, suivant la formule de E.R.A. Seligman, une « interprétation économique de l’histoire » : tel est d’ailleurs le titre que Li Dazhao donne au premier article qu’il écrit (en janvier 1920) non plus sur le marxisme, mais en tant que marxiste (il s’agissait d’« interpréter » les événements du 4 mai...). S’il est vrai, comme on l’a prétendu en Occident, que Mao a quelque peu desserré le carcan mécaniste de la Loi (le marxisme soviétique), on voit que sur ce plan-là au moins le prétendu Saint Jean-Baptiste du maoïsme n’annonce en rien le Nouveau Testament.
Tout en cultivant le nouveau système (dans Xin Qingnian et dans Jianshe zazhi (Reconstruction), revue fondée par le noyau marxisant du G.M.D. en 1919 (voir Zhu Zhixin (朱執信)), Li Dazhao n’omet pas d’agir en son nom : l’évolution de la situation en Chine s’y prête et l’union de la pensée et de l’action, vieux thème confucéen, est à ses yeux l’une des vertus premières du marxisme. Dès la fin de l’année 1918 il a fondé la Société d’études marxistes à Beida. Avides d’information, des étudiants (voir Zhang Guotao (張囯燾), Qu Qiubai (瞿秋白), Zhang Tailei (張太雷), He Mengxiong (何夢雄), Luo Zhanglong (羅章龍), Liu Renjing (劉仁靜), Ou Shengbai (歐勝白)) s’y rassemblent. Mao Tse-tung (毛澤東), dont c’est le premier séjour pékinois, devient alors, sous les ordres de Li, sous-bibliothécaire. Il participe également aux réunions de la société, qui se tiennent, clandestinement, dans le bureau de Li. Ce bureau est vite surnommé, d’après le titre d’un roman fameux, le « pavillon rouge ». Ce même hiver, Li prend une part active à la radicalisation du mouvement intellectuel. Avec Chen Duxiu et Zhang Shenfu (張申府), il crée (en décembre 1918) une nouvelle revue, Meizhou Pinglun (La Semaine critique), qui rompt avec l’apolitisme de Xin Qingnian en passant en revue l’actualité politique chinoise et internationale. A l’heure même du 4 mai, en 1919, il participe à la mise sur pied d’un numéro de La Jeunesse entièrement consacré au marxisme. Contre Hu Shi qui, sous couleur de rejeter tout « modèle » ou tout système, s’en prend à la vogue grandissante du marxisme et du socialisme en préconisant une approche pragmatique, problème par problème, de la crise chinoise, Li Dazhao maintient que ces « problèmes » (wenti) ne pourront être résolus que dans le cadre d’un bouleversement global inspiré par un « isme » (zhuyi) ou idéologie (socialisme, marxisme) s’adressant à l’ensemble de la crise. Tout en vidant cette fameuse « querelle des ismes », ligne de partage entre libéralisme et communisme, réforme et révolution, Li dépêche ses étudiants en province (certains, comme Deng Zhongxia (鄧中夏) à Shanghai, y prennent part aux grèves et manifestations ouvrières) ou bien (cas de Qu Qiubai quelque temps après) à Moscou. Il leur a également recommandé (dès février 1919), ainsi qu’à toute la jeunesse, de se « rendre aux villages ». Mais cette tendance populiste, sur laquelle nous revenons plus loin, ne s’affirme guère alors face à la pente naturelle de la conversion marxiste. Devenu l’un des leaders les plus écoutés de la gauche intellectuelle, Li a tôt fait de se trouver, sans l’avoir vraiment cherché, au centre d’une petite organisation dont les orientations sont celles d’un parti communiste : le « groupe de Pékin ».
En l920-1921, de tels petits groupes (xiaozu) s’organisent dans la plupart des grandes villes chinoises en prélude à la fondation du P.C,C. (juillet 1921). Le départ de Chen Duxiu pour Shanghai (d’où il annonce sa conversion au marxisme au début de l’année 1920) laisse à Li le soin de diriger celui de la capitale. Avant même sa création formelle en novembre 1920, ce groupe fonctionne autour de la Société pékinoise pour l’étude du marxisme qui rassemble, depuis mars 1920, les membres de la Société pour l’étude du socialisme, elle-même héritière du Pavillon rouge. Lorsque la mission Voitinsky arrive à Pékin (printemps 1920), le groupe s’est déjà tourné vers l’action ouvrière, pierre de touche, tout autant que la rigueur organisationnelle, du passage au communisme (l’agitation du 4 mai se caractérisant au contraire par des associations ouvertes et par des programmes destinés à l’ensemble des classes populaires, y compris la paysannerie). Les membres du Pavillon rouge, tels Deng Zhongxia et Zhang Guotao, ont commencé à organiser les cheminots du chemin de fer Pékin-Hankou (le Jing-Han) et les dockers de Tientsin dès la fin de l’année 1919, jetant les bases du syndicalisme révolutionnaire en Chine du Nord. Le 1er mai 1920, Li conduit une manifestation de cheminots dans la banlieue de Pékin. Entre le xiaozu de Pékin et celui de Shanghai (fondé dès mai 1920 par Chen Duxiu), les contacts se multiplient. Il est convenu de préparer l’établissement d’un Parti national ou pan-chinois (quanguo) en fédérant les divers petits groupes. Li n’assiste pas plus que Chen au congrès de Shanghai (juillet 1921) qui, sous l’impulsion de Maring, opère cette fédération : c’est Zhang Guotao et Liu Renjing qui l’y représentent en tant que délégués de Pékin. Bien que Chen Duxiu devienne (l’année suivante) secrétaire général d’une organisation qui se veut centralisée à la manière léninienne, la branche septentrionale du P.C.C. conservera (et défendra : voir Cai Hesen (蔡和森)) longtemps encore une autonomie presque totale, due pour partie à son isolement géographique (le mouvement communiste s’étant développé pour l’essentiel au Centre et au Sud), pour partie à une règle tacite : nan Chen, bei Li (Chen (dirige) le Sud, Li le Nord).
Élu au C.C. par le IIe congrès du Parti (Shanghai, juillet 1922), Li se montre un ferme partisan du Front uni avec le G.M.D., ce qui le range dans le camp (très minoritaire) de Maring, artisan de l’alliance, contre une large majorité du C.C. Très lié à Sun Yat-sen (孫逸仙), il est le premier communiste à s’inscrire au G.M.D. en 1922 (en vertu de la règle dé « double appartenance »), avant que la réorganisation de 1924 ne le porte aux plus hautes instances du parti nationaliste. Craignant par-dessus tout l’isolement (hantise des partisans du Front, de Maring lui-même à Deng Zhongxia), il pousse le refus du sectarisme jusqu’à songer à inclure-le seigneur de la guerre Wu Peifu avec lequel il entretient de bonnes relations (voir Bao Huiseng (包惠僧)) avant le « massacre du 7 février 1923 » (voir Yang Defu (楊德甫)). Par la suite, il est (avec Qu Qiubai) l’un des rares dirigeants dont le soutien au Front ne vacille point. Mais en Chine du Nord l’alliance s’avère impuissante à faire « décoller » le P.C.C. comme elle le fait si bien en Chine du Sud. Les communistes qui n’y disposent d’aucune base territoriale ni d’aucune armée y sont en butte à l’hostilité des seigneurs de la guerre et de l’allié lui-même, dominé par le très anti-rouge « groupe des collines de l’Ouest ». En 1925, Feng Yuxiang, un instant maître de Pékin, se montre plus favorable, mais le mouvement du 30 mai (voir Liu Hua (劉華)) se fait à peine sentir au nord du Yangzi. En 1926, alors que dans le Sud les effectifs et les structures du P.C.C. n’ont plus rien à voir avec ceux et : celles de l’époque héroïque, Li constate avec désespoir que l’organisation pékinoise est demeurée identique à ce qu’était le groupe de Pékin : un professeur entouré de ses anciens étudiants.
C’est vers la paysannerie qu’il se tourne, ou plutôt se retourne, afin de rompre l’isolement. Dans « Les Piques rouges du Shandong, du Henan et du Shenxi » (article paru durant l’été 1926), il donne une analyse hardie du mouvement paysan qui le rapproche des positions défendues par les « spécialistes » du Sud (voir Peng Pai (澎湃), Mao Tse-tung (毛澤東), Luo Qiyuan (羅綺園), Fang Zhimin (方志敏)). Pourtant, le fait de suggérer un « front uni » avec une organisation rurale non communiste n’a rien d’original : le Komintern et son bras paysan (le Krestintern) s’en recommandent à la même date, de même que le C.C., puisque aussi bien les communistes chinois, depuis que Maring leur a enseigné la dialectique des alliances de classe, ont appris que la smychka (alliance) entre les ouvriers et les paysans fait partie de l’orthodoxie léninienne (voir Chen Duxiu (陳獨秀)). C’est la perspective nationaliste et volontariste de Li qui singularise son analyse et décale l’orthodoxie. La conscience révolutionnaire n’est plus l’attribut d’une classe ou d’un parti, mais de la nation tout entière : la Chine de Li Dazhao est une « nation prolétaire ». Par là, l’appel de 1926 renoue plus avec celui de 1919 qu’il ne fait écho à la stratégie officielle ou même au mouvement paysan du Sud. La volte- face de l’intellectuel déçu par la défaillance en Chine du Nord du prolétariat et de la « bourgeoisie nationale » est bien une résurgence populiste.
Il n’y a pas eu en Chine de populisme structuré comme en Russie, mais une situation assez semblable à celle des dernières décennies tsaristes, qui s’est tout d’abord prêtée à l’éclosion d’un populisme latent dans le mouvement révolutionnaire (chez Sun Yat-sen et les anarchistes) puis à son immersion sous la vague moderniste. Intervenu à la fin du XIXe siècle en Russie, ce renversement bénéfique à l’implantation du marxisme est l’œuvre du 4 mai en Chine. Mais le 4 mai lui-même reste encore très proche de la tradition antérieure. Beaucoup des adeptes du Pavillon rouge fréquentent des sociétés anarchisantes qui mettent en action l’idéal du « Nouveau village » sans doute emprunté à une formule japonaise (Atarashi mura) (voir Deng Zhongxia (鄧中夏), Zhang Guotao (張囯燾), He Mengxiong (何夢雄)). En 1918, Li Dazhao lui-même avait vu dans la « victoire du bolchevisme » une révolution sociale de type anarchiste et s’était recommandé d’une formule kropotkinienne : l’entraide mutuelle (huzhu). La pente de la conversion marxiste finit cependant par l’emporter : l’organisation et l’orientation sociologique se resserrent (voir l’exemple de Yun Daiying (惲代英)). Se défiant désormais des « masses » et du « peuple » en général (voir Chen Duxiu, Ou Shengbai (歐勝白)), les communistes jettent un véritable tabou sur la paysannerie — jusqu’à ce que l’alliance avec le G.M.D. et le mentor moscovite les fassent changer d’avis sur cet article comme sur celui de la bourgeoisie. Bien qu’elle contraigne ses auteurs à toutes sortes de contorsions et de contradictions théoriques (dans la définition des classes : voir Cai Hesen), cette fermeture n’en est pas moins réelle, voulue, volontariste. En laissant parler le vieux fonds enseveli par le 4 mai, Li Dazhao est l’exception qui confirme la règle. Sa formation, son attitude modérée à l’époque même de la critique anti-confucéenne, son respect de la tradition nationale, expliquent cette résistance populisante. Faut-il aller jusqu’à envisager une filiation populiste ? Des contacts (lors du séjour que Li fait au Japon entre 1913 et 1916) avec le groupe anti-moderniste et agrarien du Nôhon-shugi, des lectures, ont pu l’influencer bien davantage tout comme l’anarchisme. Grâce à ces relais qu’on peut aussi invoquer dans le cas de Peng Pai, d’autres, marxistes ou non, échappent au vertige moderniste ou du moins le nuancent assez pour ne pas perdre de vue la véritable réalité chinoise. C’est ainsi que (sur ce plan-là au moins) Zhu Zhixin et Dai Jitao plient Marx à la réalité au lieu d’interpréter la réalité à la lumière de Marx. Et que le conservateur néo-confucéen Liang Shuming (梁漱溟) — collègue et ami de Li —, sans contacts japonais cette fois mais par fidélité aux traditions chinoises, dénonce l’aveuglement anti-rural de l’intelligentsia moderniste.
Trop Chernov pour être Plekhanov, mais trop narodnik pour être vraiment Lénine, Li Dazhao serait-il l’arché-Mao ? Son « pré-maoïsme » est de tradition officielle et même (avec M. Meisner) savante. De fait, l’approche populisante et l’isolement semblent faire barrage au modèle révolutionnaire véhiculé par l’internationale (modèle que Li connaît bien puisqu’il a assisté au Ve congrès de l’I.C. en 1924). Alors qu’en Chine du Sud le Parti se laisse prendre aux apparences trompeuses de ce modèle, Li fait-il dans la solitude de Pékin l’expérience intellectuelle de ce que le communisme chinois sera dans sa « phase paysanne », après 1927 ? Gardons-nous cependant de l’illusion engendrée par une mort précoce : si la carrière de Li Dazhao s’achève bien dans l’inaction l’année même où Mao commence à agir en dehors du modèle (Li a dû se réfugier à l’ambassade d’U.R.S.S., mise à sac par les sbires de Zhang Zuolin qui le fait étrangler deux semaines après les massacres de Shanghai), le populisme sous-jacent à son marxisme ne saurait passer pour un pré-maoïsme. Il le rattache au passé, à la rupture mal cicatrisée de 1917-1919, alors que c’est celle de 1927 qui fait Mao, avec netteté (bien plus que d’assez fortes attaches avec la face cachée, populisante, du 4 mai). Au reste tout — itinéraire, aptitudes, comportement — sépare les deux hommes. Jusques et y compris des intuitions qu’on dirait communes : celles de Li sont foudroyantes, celles de Mao lentes à mûrir. Ont-ils lu le même Lénine ? Celui de Li n’est pas le professionnel maniaque de la tactique et de l’organisation : ces sujets ennuient notre bibliothécaire, qui évite les congrès, abandonne à Zhang Guotao la besogne technique. L’ex sous-bibliothécaire, en revanche, s’il voit une Chine peu dissemblable de celle de Li Dazhao, la voit dans ce cadre-là, donc différemment. Concluons par la constante originalité, par la singularité de Li Dazhao. Il passe, à juste titre, pour le plus conservateur des iconoclastes du 4 mai : c’est qu’il « sent » mieux qu’eux la Chine, dont il ne s’est jamais séparé intellectuellement. Quelques années d’action ouvrière ne suffisent pas à faire de lui un banal révolutionnaire « authentique » : il suffit que l’action se refuse pour qu’il retrouve son personnage d’intellectuel et « sa » Chine, celle de toujours mais habillée de révolution par ses soins. La traversée du désert — quel Paradoxe ! — lui évite de sombrer comme un Chen Duxiu tout en lui fournissant une occasion de « deviner » la paysannerie qui n’est pourtant Que la réitération d’une assez vieille lune. En tranchant, par hasard, sur cette présomption, le martyre puis la postérité semblent assigner un sens à sa destinée. Non pas hérault mais héros intellectuel de la révolution chinoise : face à Mao Tse-tung, l’instituteur, il demeure en effet l’Intellectuel malgré lui, l’envers bien plus que le devancier de ce « héros total » qu’il avait rêvé pour la Chine.

ŒUVRE : Les Œuvres choisies (Li Dazhao xuanji), Pékin, 1959, rassemblent l’essentiel d’une œuvre abondante. Textes les plus significatifs : « Qing chun » (Le printemps), Xin Qingnian (La Nouvelle jeunesse), 2. 1, 1er septembre 1916 (traduction anglaise in Chinese Literature, mai 1959). — « Bolshevism de shengli » (La victoire du bolchevisme), ibid., 5. 5, 15 octobre 1918. — « Wode Makesizhuyi guan » (Mon point de vue marxiste), ibid., 6.5, mai 1919. — « Qingnian yu nongcun » (La jeunesse et les villages), Chen Bao (Le Matin), février 1919 (traduction française et commentaire in Bergère et Tchang Fou-jouei, op. cit., p. 35-46). — « Yu jingji shang jieshi Zhongguo jifidai sixiang biandong de yuanyin » (Explication économique des changements dans la pensée moderne chinoise), Xin Qingnian, 1er janvier 1920. — « Lu-Yu-Shen deng sheng de Hongqianghui » (Les Piques rouges du Shandong, du Henan, du Shenxi et autres provinces), Zhengzhi shenghuo (La Vie politique), 1926 ; traduction française partielle in Chesneaux, op. cit., p. 251 -252. — Quatre articles, couvrant la période 1915-1924 et illustrant les divers aspects du nationalisme de Li Dazhào, sont traduits in Schram et Carrère d’Encausse, op. cit., p. : 283-289, 298-299, 304-310, 312- 314.

SOURCES : Outre KC, BH et Meisner (1967), voir : Bergère et Tchang Fou-jouei (1977). Cadart/Cheng (1983). — — Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), I (1971). — Chesneaux (Sociétés secrètes, 1965). — Chevrier in Extrême-Orient, Extrême-Occident, no 2, ,1983. — Dirlik (1978). — Glunin in Ulyanovsky (1979). — Hana (1978). — Hüang Suhg-k’ang (1965). — D.C. Price (1974). — Schram (1966). — Schram et Carrère d’Encausse (1965). — Schwartz (1958).

Yves Chevrier

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