Né le 10 octobre 1893 à Pékin. Lettré confucéen qui prit la défense de la tradition à l’époque du 4 mai 1919, puis celle des paysans après son ralliement au nouveau régime en 1950. Entre-temps, il avait été l’inspirateur réformiste de la « reconstruction rurale » (xiangcun jianshe) et de la « troisième force ». Dénoncé par Mao Tse-tung en 1953, il fut violemment attaqué au cours d’une campagne de dénonciation en 1955.

Liang Shuming fut élevé à Pékin dans une famille de lettrés. Incapable de supporter le prix de la modernisation de la Chine, son père finira par se suicider en 1918. Liang Shuming lui-même avait été victime de l’intériorisation du drame collectif dont témoigne ce suicide. Mais à la différence de Liang Ji, mort en signe de protestation contre le déclin des institutions impériales, il s’était engagé aux côtés des révolutionnaires nationalistes et c’était la défaite des partisans de Sun Yat-sen (孫逸仙), en 1913, qui l’avait plongé dans le désespoir. Plusieurs tentatives de suicide le mirent sur la voie de l’auto guérison. Abandonnant tout intérêt pour la politique, il se convertit au bouddhisme dont la métaphysique altière finit par le réconcilier avec le monde. Acceptant désormais la non-transcendance des phénomènes, mais leur validité transcendantale, il parvint à déduire, au sens quasi kantien, la valeur pratique des codes moraux (li jiao) du confucianisme. En possession d’une « raison pratique » désormais inébranlable, il rentra dans le monde en 1916 pour se lancer avec fougue dans la bataille culturelle suscitée par Chen Duxiu (陳獨秀) et les « nouveaux intellectuels ». Cai Yuanpei n’hésita pas à offrir l’une des chaires de Beida à cet intellectuel brillant dont le traditionalisme devait se renforcer à mesure que la génération iconoclaste du 4 mai adoptait des positions de plus en plus radicales.
La tradition que défend Liang Shuming n’est pas la momie vilipendée par Chen Duxiu. Liang ne craint pas de la confronter aux autres cultures : l’épreuve lui permet d’affirmer la supériorité d’une « essence » chinoise, confondue avec un confucianisme élargi. Ce syncrétisme néo-confucéen n’est nullement anti-moderniste car, meilleur à ses yeux que le matérialisme occidental, il met la Chine en position de dépasser l’Occident. Transcendance et dépassement : muni de ces clés spirituelles, Liang résiste néanmoins au vertige moderniste qui déferle avec le 4 mai, tout comme il a relevé le défi anti-confucéen. Il n’a que faire de l’industrialisation et de l’urbanisation, surtout si l’État doit en prendre la charge, ce qui fait de lui l’adversaire d’une modernisation bismarckienne tout autant que le critique des conceptions modernistes. L’entraide et l’éducation, voilà ce qui modernisera la Chine (dans le bon sens) et la hissera au-dessus des nations. Au plus fort de la guerre sino-japonaise (1937-1945), il continuera de penser que le salut de la Chine réside dans la solidarité spirituelle et non dans le développement des industries ou l’achat d’armements. Ses « modèles » sont l’Inde de Gandhi ou le Danemark des coopératives... Quant au marxisme et au libéralisme qui se disputent l’intelligentsia moderniste après le 4 mai, il les récuse et proclame du même coup la « vérité » rurale de la Chine. Son conservatisme culturel lui ouvre les yeux sur la nature de la crise chinoise, alors que les nouvelles élites urbaines, avides de progrès, détournent leur regard des campagnes misérables et arriérées. Pour Liang, démocratie et communisme ne s’adressent qu’à des minorités insignifiantes (la bourgeoisie et le prolétariat). Lui parle au nom de l’immense masse paysanne. La Chine qu’il décrit est une société agraire sans classes, fondée sur de puissants liens de solidarité entre une élite fonctionnelle (la « gentry ») et le corps indifférencié des paysans. C’est ce tissu social qu’il convient de ravauder, en partant de la base, puisque Liang n’a que dédain pour le réformisme étatique (il attendra la réforme agraire, décrétée par le nouveau régime après 1949, pour en apprécier les bienfaits). Sans doute compte-t-il sur la tolérance ou la bienveillance du Pouvoir ; mais il croit surtout à la contagion morale du bon exemple. Ce n’est d’ailleurs pas là le seul trait confucéen de ce « théoricien conservateur à préoccupations sociales » (L. Bianco) : la « reconstruction » qu’il propose n’est pas subversion, mais restauration ; la réforme doit assurer la pérennité de l’ordre confucéen. Telle est la philosophie de la « reconstruction rurale » (xiangcun jianshe), mouvement d’allure populiste mais fondamentalement conservateur dont Liang est l’un des principaux initiateurs (sur le populisme de gauche, voir Zhu Zhixin (朱執信), Li Dazhao (李大釗) ; sur les fondements sociologiques de la reconstruction rurale, voir Fei Xiaotong (費孝通)).
Insensible aux critiques que Chen Duxiu adressait à ses « chimères petite-bourgeoises », Liang Shuming avait précisé son programme dès 1923, puis était allé « enquêter sur le terrain » dans le Shandong en 1924. En mai 1927, après que l’exécution de son ami Li Dazhao eut déclenché l’exode des intellectuels pékinois, il quitta Beida et se rendit au Guangdong où Li Jishen l’avait invité. Il y assista à des incidents sanglants entre les milices villageoises traditionnelles (mintuan) aux ordres des notables et des paysans organisés par les communistes. Comprenant que l’adversaire était en passe de découvrir la clé du problème, il n’eut plus qu’un souci : lui couper l’herbe sous le pied. Mais tout en prenant une signification politique nouvelle, « sa » reconstruction rurale demeurait semblable au projet initial et dépendante du pouvoir. Des tentatives d’installation au Guangdong (1927-1928) puis au Henan (1929-octobre 1930) échouèrent avec la rébellion des militaristes qui les avaient soutenues. Finalement, le nouveau gouverneur du Shandong mit un xian (Zouping) à la disposition de Liang. L’Institut de recherche pour la Reconstruction rurale y fut fondé en 1931. La coopération et l’éducation, suivant l’enseignement de Dewey, étaient placées au cœur de la tentative. Les diplômés de l’institut fournissaient l’encadrement des Écoles paysannes (xiangnong xuexiao), grâce auxquelles plusieurs milliers de paysans purent s’initier aux techniques modernes de l’agronomie et de la comptabilité. Un circuit de coopératives d’achat et de vente fut mis sur pied. Toutefois, l’isolement et le réformisme bénin de l’entreprise la condamnaient à l’échec. La « gentry » locale fit main basse sur les Écoles ; dans le xian voisin, les services de la reconstruction rurale furent enrôlés dans la répression du banditisme et de l’agitation agraire. Si bien qu’en 1937 l’invasion japonaise mit fin à une expérience qui n’avait duré qu’en raison de son innocuité.
L’échec de Liang Shuming n’est pas celui du « collectivisme confucéen » (G. Alitto) qu’il avait essayé de mettre en pratique ; il sanctionne, comme avec Owen naguère, l’impuissance d’une utopie. Les réformateurs ruraux ont été trop respectueux du pouvoir établi, trop attentifs aux symptômes, pour s’en prendre aux racines de la crise agraire et mobiliser la paysannerie. Cette apathie qu’il n’a pas su vaincre, Liang Shuming l’impute aux paysans. J’ai échoué, dit-il à Mao Tse-tung qu’il rencontre à Yan’an en 1938, parce que les paysans préfèrent la passivité résignée à l’action. « Vous avez tort », lui répond son interlocuteur, « les paysans veulent agir ! » Et, de fait, l’invasion japonaise allait donner au P.C.C. les moyens d’avoir raison contre le constat tronqué mais réaliste de Liang Shuming. Toutefois, il ne semble pas que l’entretien ait abordé le problème des techniques de mobilisation : si bien que le visionnaire optimiste ne sut pas convaincre notre réaliste frustré... Étrange rencontre, au demeurant, que celle du rebelle paysan et du lettré gourmé dans sa longue robe. Ils ont le même âge ; chacun se croit la providence de la Chine, mais Mao écoute avec une étonnante humilité celui qu’il nomme respectueusement « Liang laoshi » (Maître Liang). Et bien qu’ils n’en tirent pas la même leçon, leur enracinement rural les rapproche dans une commune identité : il n’est pas impossible que Mao ait aimé contempler sa force dans ce pâle reflet.
L’année suivante, Liang Shuming visitait les zones de guérilla du Shandong en compagnie de cadres communistes. Ce qu’il vit, ce fut moins la réussite de ces cadres auprès des paysans (là où il avait échoué), mais la misère des villages et la rivalité latente entre responsables clandestins du P.C.C. et du G.M.D. Dès lors, il fut persuadé, que sa mission « nationale » (sauver la Chine) passait par le sauvetage du Front uni. Surmontant le solide mépris qu’il avait de la politique et des politiciens (mépris qui du reste ne l’avait pas empêché de prendre la tête d’un rassemblement conservateur et réformiste, le Xiangjianpai ou Groupe de la reconstruction rurale), il s’engagea aux côtés des petits partis qui tentaient de faire entendre raison aux frères ennemis. L’« incident de la 4e Armée nouvelle » (voir Ye Ting (葉挺)), en janvier 1941, précipita l’organisation de cette « troisième force ». Liang Shuming intégra son groupe à la Ligue chinoise des groupes politiques démocrates (Zhongguo minzhu zhengtuan datongmeng) fondée en mai 1941. Il fut chargé de publier l’organe de la Ligue à Hong Kong, afin de le soustraire à la censure du G.M.D. Car le Guangming bao (Clarté) s’en prenait plus volontiers à Chiang Kai-shék qu’au P.C.C. La chute de Hong Kong en décembre 1941 l’ayant forcé à fermer le journal, il s’en fut au Guangxi où, après s’être remarié, il affecta de s’installer dans la retraite du Sage. Mais la fondation de la Ligue démocratique de Chine (Zhongguo minzhu tongmeng) en septembre 1944 motiva sa rentrée politique. Élu secrétaire général de la Ligue en avril 1946, il démissionna en novembre afin de protester contre l’assassinat de deux collègues dont il rendit le G.M.D. responsable. Tout en ne ménageant pas ses critiques aux Nationalistes, il essayait de maintenir la balance égale avec les communistes, ce qui le sépara de la majorité de la Ligue, de plus en plus proche des positions du P.C.C. Après une ultime tentative de conciliation (qualifiée d’« hypocrite » par Zhou Enlai (周恩來)), il se retira de la Ligue et, croyait-il, de la vie politique. De sa retraite sichuanaise, où il travaillait à son Essence de la culture chinoise, faite, selon lui, de la recherche de l’harmonie et du triomphe du compromis (conviction qu’il devait réaffirmer en 1957...), il vit son rêve de concorde brisé par la guerre civile.
Le vieux sage confucéen devait céder, comme bien d’autres, à l’illusion unanimiste de 1949, d’autant que la coloration nationaliste et réformiste de la « nouvelle démocratie », le programme de salut public du P.C.C., allait au-devant de bien des intransigeances. Mao Tse-tung, qu’il revit régulièrement, le chargea d’inspecter le déroulement de la réforme agraire dans le Nord et le Nord-Est. Alors qu’il avait refusé de siéger à la C.P.C.P.C. en 1949, l’enthousiasme des paysans emporta sa conviction. Il se rallia publiquement en 1950. Comme celui d’un Fei Xiaotong, ce ralliement à un programme n’impliquait aucune allégeance idéologique et présupposait même l’exercice d’un libre droit de critique. Volontiers censeur du Mandat céleste, Liang Shuming osa crier l’évidence en septembre 1953 : le nouveau régime continuait d’exploiter la paysannerie. Si l’on compare, dit-il tranquillement, le salaire des ouvriers à ce que gagnent les paysans, tout se passe comme si les uns vivaient au neuvième cercle de l’Empyrée tandis que les autres croupissent au neuvième cercle de l’Enfer. L’aréopage médusé (il s’agissait d’une conférence conjointe du Conseil du gouvernement central et du comité permanent de la C.P.C.P.C., auquel Liang appartenait) vit alors un Mao Tse-tung hors de lui s’emparer du micro : « Vous êtes répugnant ! Vous me dégoûtez ! Qu’avez-vous fait pour le peuple dans toute votre vie ?... » La version publiée du long discours qui suivit a été dûment expurgée du véritable torrent d’injures qui stupéfia l’assistance. Assurément, le pâle et confortable reflet de 1938 s’était érigé en censeur intime et menaçant : la violence du psychodrame, en effet, nous invite à penser que Liang avait traduit les réserves encore inavouées de Mao à l’encontre du modèle soviétique. Dès 1956, à peine achevée la collectivisation, Mao concoctait un modèle de croissance tenant compte du sous-développement chinois mais visant aussi à mettre villes et campagnes sur le même pied d’égalité. Si bien que lorsque Peng Dehuai (彭德懷) prit à nouveau la défense des paysans (en 1959), le défi n’était plus le même : c’est parce qu’il dénonçait l’échec de cette stratégie (inspiratrice du Grand Bond en avant) et parce qu’il représentait un danger politique réel bien plus qu’une remise en cause du lien privilégié entre Mao et la paysannerie que Peng fut mis à l’écart.
En 1953, le tranquille transgresseur de tabou ne fut pas expulsé de la C.P.C.P.C. Son heure vint en 1955 lorsque le P.C.C., ayant décidé de mettre les intellectuels au pas, s’en prit à Hu Shi et Hu Feng (胡風). Au cours d’une campagne particulièrement vigoureuse et méthodique, Liang Shuming fut accusé de complicité avec Hu Shi (alors que tout le séparait du philosophe libéral et moderniste) et sa pensée dénoncée comme « féodale et réactionnaire ». Il fit amende honorable, du bout des lèvres, en février 1956 (après avoir pris part à la dénonciation de Hu Feng...) S’étant prudemment tu lors des Cent Fleurs, il fut épargné par le mouvement anti-droitier, bien que son nom, associé à la « sociologie idéaliste », ait servi à exorciser les partisans d’une interprétation non marxiste de la société rurale (voir Fei Xiaotong (費孝通)). Il vit maintenant à Pékin, où la Révolution culturelle l’a oublié, mais non les adversaires de Confucius (à l’époque de la campagne de critique contre Lin Biao (林彪) et Confucius (1974)) : le « dernier des Confucéens » (G. Alitto) — en qui nous voyons l’équivalent chinois des conservateurs agrariens d’Europe Centrale — leur refusa la dénonciation du Maître qu’ils eurent le bon goût de lui demander...

ŒUVRE : Alitto (op. cit.) donne la liste exhaustive d’une production abondante et variée. Mentionnons ici l’essentiel : Dongxi wenhua ji qi zhexue (Les Cultures de l’Orient et de l’Occident et leurs philosophies), Shanghai, 1922. — Xiangcun jianshe lilun (Théorie de la reconstruction rurale), Zouping, Shandong, 1937. — « Liang nian lai wo yu naxie zhuanbian » (Le changement qu’on m’a aidé à opérer ces deux dernières années), Guangming ribao (Clarté), 2 novembre 1951. — « Liang Shuming de fayan » (Le Discours de Liang Shuming), ibid., 7 février 1956.

SOURCES : La biographie de BH, les monographies de Van Slyke (in Journal of Asian Studies, XVIII, 4 août 1959) et de Wen-shun Chi (in CQ, n° 41, janvier-mars 1970), sont utilement complétées et corrigées par Alitto (1978) et in Furth(l916). — Sur la « reconstruction rurale » et son contexte réformiste, voir Bianco (1967). — Sur la « troisième force », voir Pepper (1978). — Sur la campagne anti-Liang Shuming en 1955, voir Liang Shuming sixiang pipan (Critique de la pensée de Liang Shuming), recueil en deux volumes, Pékin, 1955. — Voir le discours (expurgé) de Mao Tse-tung en 1953 in Xuanji (Œuvres choisies), vol. V, p. 107-115 (Pékin, 1977).

Yves Chevrier

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