Né en 1878 à San Francisco (U.S.A.) ; assassiné le 20 août 1925 à Canton. Lieutenant de Sun Yat-sen, ministre des Finances du « Gouvernement national » de Canton, artisan de l’alliance entre communistes et nationalistes, chef de l’aile gauche du G.M.D. Son assassinat fut le premier signe tangible de la lutte ouverte entre la gauche et la droite du G.M.D. après la mort de Sun Yat-sen.

Fils d’un riche homme d’affaires installé à San Francisco, Liao Zhongkai fit ses études aux États-Unis puis, après son mariage avec une riche héritière chinoise (voir He Xiangning (何香凝)), à l’Université Waseda au Japon. Il y fit la rencontre de Sun Yat-sen (孫逸仙) et adhéra au Tongmenghui (Ligue jurée) dès 1905, traduisant pour Sun des passages du Progrès et pauvreté d’Henry George. Ses nombreuses activités politiques clandestines ne le détournèrent pas du travail intellectuel ; le Minbao (organe du Tongmenghui) ayant ouvert une polémique avec Liang Qichao sur le socialisme (voir Zhu Zhixin (朱執信)), Liao Zhongkai y publia en 1907 la traduction d’un chapitre du Handbook of Socialism de W.D. Porter Bliss. Au lendemain de la Révolution de 1911, il fut chargé des Finances dans le gouvernement du Guangdong dont Hu Hanmin avait proclamé l’indépendance, mais l’échec de la « seconde Révolution », en 1913, le chassa de Chine et c’est en réfugié qu’il s’installa de nouveau au Japon.
C’est alors qu’il devint l’un des collaborateurs les plus proches et les plus écoutés de Sun Yat-sen. Trésorier du parti de Sun, il s’occupa des Finances dans les gouvernements épisodiques que Sun s’obstinait à mettre sur pied dans le Sud. Le socialisme assez vague et quelque peu teinté d’anarchisme qu’il professait jusqu’alors se raffermit sous l’influence du mouvement du 4 mai. Mais s’il entreprit à partir de 1919 une lecture plus systématique et plus radicale du réformisme de Sun, il s’en tint à l’esprit du triple-démisme sans adopter le marxisme, comme venaient de le faire Hu Hanmin et Dai Jitao. Cependant, la faiblesse chronique du G.M.D. — en juin 1922, Sun fut chassé de Canton par les partisans de Chen Jiongming et Liao fut emprisonné pendant deux mois — l’avait persuadé très tôt de la nécessité d’une alliance avec les Soviets et d’un rapprochement avec les communistes chinois. Alliance purement politique au demeurant, impliquant la soumission du P.C.C. au G.M.D. et la subordination de son idéologie à l’impératif national : telle devait être, jusqu’en 1927, la position officielle de la gauche nationaliste dont Liao Zhongkai prit la tête (avec Wang Jingwei (汪精衛)) contre une droite hostile au P.C.C., sinon à Moscou. Suivant l’esprit du « ronggong » (tolérance des communistes), Liao fut un allié loyal en même temps qu’un rival très actif.
Au cours d’une mission secrète au Japon, Liao Zhongkai avait négocié avec A.A. Joffe les ultimes détails de l’alliance, officialisée par la Déclaration Sun-Joffe (26 janvier 1923). Puis il fut l’un des principaux artisans de la réorganisation du G.M.D. sur le modèle soviétique. Le premier congrès du parti « reconstruit » (janvier 1924) fit de lui l’un des hommes les plus puissants et les plus titrés de Canton : membre du C.E.C. du G.M.D., il était aussi ministre des Finances de Sun, gouverneur de la Banque centrale et gouverneur du Guangdong. Moins prestigieuses, d’autres fonctions témoignaient de son intérêt pour les aspects révolutionnaires et militaires du mouvement : il était en effet directeur des départements ouvrier et paysan du G.M.D. et représentant du Parti à l’Académie militaire de Huangpu (Whampoa), fondée en mai 1924 (voir Blücher). Il soutint les efforts syndicaux du P.C.C., qu’il connaissait bien car Feng Jupo (馮菊坡), son secrétaire, dirigeait le Secrétariat du travail à Canton. En mai 1924, il présida à la création de la Conférence des délégués ouvriers de Canton, qui rassemblait les syndicats favorables au Front uni (voir Liu Ersong (劉爾崧)). Au « nongminbu » (Département paysan du G.M.D.), il favorisa l’organisation et la mobilisation des paysans par quelques agitateurs communistes isolés au sein de leur propre parti (voir Peng Pai (澎湃), Luo Qiyuan (羅綺園)). Mais Huangpu lui échappa bientôt au profit de Chiang Kai-shek et de Zhou Enlai (周恩來), actif représentant du P.C.C. Il n’en contribua pas moins à la victoire des cadets sur le « corps des marchands » (hostiles au G.M.D.) en octobre 1924. L’année suivante, il organisa (de concert avec Blücher) les expéditions de l’Est, qui mirent un terme à l’influence de Chen Jiongming à l’est du Guangdong tout en consolidant l’emprise du G.M.D. sur la ville de Canton. Le mouvement du 30 mai 1925 couronna ses patients efforts car, de Shanghai à Canton, les ouvriers en grève scandèrent des slogans nationalistes et c’est au nom du G.M.D. qu’on boycotta les marchandises britanniques dans les villages de la Rivière des Perles.
Sun Yat-sen mourut en mars 1925. Ses lieutenants firent tout d’abord mine de s’entendre sur une direction collégiale ; en réalité, deux factions hostiles se partagèrent les portefeuilles du « gouvernement national » nommé en juillet. Liao Zhongkai (détenteur des Finances) faisait figure de candidat le mieux placé à gauche, en raison de ses bonnes relations avec l’allié communiste et les syndicats. La droite ouvrit le conflit en le faisant assassiner (20 août 1925). Bien que les meurtriers n’aient jamais été démasqués, une commission d’enquête officielle (à laquelle participait Chiang Kai-shek) mit en cause un cousin de Hu Hanmin. Ce cousin prit la fuite mais Hu, l’un des principaux chefs de la droite, dut s’éloigner de Canton. Si les meurtriers appartenaient bien à la vieille droite, leur calcul fut déjoué car la gauche, fermement soutenue par le P.C.C., domina le IIe congrès du G.M.D. en janvier 1926, tandis que l’accroissement de l’influence communiste entraînait, dès mars, l’intervention de Chiang Kai-shek qui devint dès lors maître du jeu (voir Borodine).
Liao Zhongkai eût-il mieux résisté que Wang Jingwei à l’ascension de Chiang et à l’évolution conservatrice du G.M.D. ? Les historiens communistes ont feint de le croire. Mais s’il est vrai que Liao incarne — bien mieux qu’un Wang Jingwei ou qu’un Chen Gongbo (陳公博) — la propension « sociale » du sunyatsénisme, son « annexion » par le P.C.C. repose sur un malentendu. Tout comme Sun Yat-sen, il concevait l’importance des syndicats ouvriers et du mouvement paysan, qu’il voulait affranchir des structures traditionnelles, guildes et clans, lesquelles, à Canton et dans les campagnes environnantes, faisaient le jeu de Chen Jiongming. Il est certain aussi qu’à cette fin il fit appel aux militants communistes ou, ce qui revient au même, qu’il leur laissa les coudées franches. Mais c’était là calcul tactique, visant à systématiser les initiatives dispersées du G.M.D. ou même, en matière rurale, à combler un vide organisationnel, tout en faisant échec aux marchands cantonais et au mauvais vouloir des propriétaires fonciers. La métamorphose en tribun du traducteur d’Henry George, du technicien de la finance et de l’homme du sérail, n’impliquait aucune concession sur le fond. Liao insistait sur l’unité et la coopération des classes en rejetant toute idée d’une lutte sans merci. S’il prit le parti du « peuple », c’était afin de ne pas abandonner une force essentielle aux communistes. Ce calcul, du reste, ne lui était pas propre : un Gan Naiguang (甘乃光) devait l’exposer très clairement à propos de la paysannerie en 1926-1927 ; dans l’autre camp, l’attitude de Boukharine et des boukhariniens chinois à l’égard du G.M.D. en matière paysanne (voir Qu Qiubai (瞿秋白)) s’en inspire également. En d’autres termes, loin de tendre le cou, la gauche nationaliste voulait retourner à son profit la stratégie du Komintern en disputant à un allié de circonstance le soutien des classes populaires. Étranger à la droite, ce moyen n’en servait pas moins des fins identiques à celles de la droite ou, à tout prendre, profondément étrangères, sinon hostiles, à celles du P.C.C. et de l’I.C. Un incident rapporté par Peng Shuzhi (彭述之) témoigne bien de cette hostilité. En juillet 1925, soit à l’apogée de la collaboration P.C.C./G.M.D., Wu Yuzhang (吳玉章) — vétéran du Tongmenghui dont Liao ignore l’appartenance communiste — communique au C.C. une lettre qu’il a reçue de Liao : celui-ci s’inquiète du noyautage communiste et se montre pessimiste pour l’avenir de la collaboration. En 1927, la plupart des représentants de la gauche nationaliste firent passer les fins avant le moyen, devenu trop envahissant. II semble difficile d’admettre que Liao Zhongkai, sans aller jusqu’aux extrêmes (cas de Gan Naiguang, qui devait présider allègrement à l’écrasement de la Commune de Canton en décembre 1927), eût agi différemment.

ŒUVRE : La traduction d’un chapitre du Handbook of Socialism de W.D. Porter Bliss parut dans le n° 7 du Minbao (Le Peuple), 5 septembre 1907, sous le titre : « Shehui zhuyishi dagang » (Esquisse d’une histoire du socialisme). Liao signait sous le pseudonyme de Yuanshi. Comme l’indique Li Yuning (op. cit., p. 60), cet article appartient à la polémique sur le socialisme ouverte dans les colonnes du Minbao. — Liao fit paraître d’autres traductions ainsi que de nombreux articles de doctrine ou de politique. Retenons les textes d’exégèse de la pensée de Sun Yat-sen parus dans Jianshe Zazhi (Reconstruction), revue publiée à Shanghai par les partisans de Sun à l’époque du 4 mai 1919. Ils sont rassemblés in Liao Zhongkai ji (Œuvres de Liao Zhongkai), Pékin, 1963 (la R.P.C. s’attachant à entretenir le souvenir d’un « bon » nationaliste...). Ce recueil inclut notamment plusieurs articles et discours consacrés au mouvement paysan en 1924-1925. Liao et son épouse He Xiangning étaient aussi de fins lettrés, qui ont laissé des poèmes dans le style des Tang (shi) et des Song (zi). On en trouvera un recueil, une traduction et des commentaires in Ma Wen-yee : Soaring : Poems of Liao Chung-kai and Ho Hsiang-ning, Hong Kong, 1980.

SOURCES : Outre BH, voir : Chan (1970). — Li Yu-ning (Li Yuning) (1971). — Tang Leang-li (1930). — Wilbur (1976). — Sur le rôle de Liao dans l’organisation du mouvement paysan, voir Hofheinz (1977) et Price (1976). — Sur son rôle à Huangpu (Whampoa), voir Landis in Chan et Etzold (1976). — Sur son attitude à l’égard du P.C.C. et du communisme, voir l’interview de Peng Shuzhi (notes communiquées par L. Bianco), Chan in Chan et Etzold (1976), McDonald (1978) sur celle de la gauche nationaliste en général.

Yves Chevrier

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