Né en 1907 à Huihongshan dans le x/an de Huanggang (Hubei) ; mort accidentellement, selon Pékin, le 13 septembre 1971 à Ondor Haan (République populaire de Mongolie). Après avoir joué un rôle considérable dans la survie puis la victoire militaires du P.C.C., ce brillant soldat est passé à la politique et, pour avoir puissamment aidé Mao Tse-tung à conduire la Révolution culturelle, est devenu son dauphin officiel en 1969 avant d’être éliminé deux ans plus tard.

En 1969, la question : qui est Lin Biao ? pouvait paraître simple. N’était-il pas normal qu’au terme d’une carrière longue et brillante le chef des forces armées chinoises reçût la succession du Grand Timonier en échange d’une fidélité jamais démentie ? Mais il y a eu l’« affaire Lin Biao » : la soudaine disparition du « plus proche compagnon d’armes », entourée d’un silence embarrassé que suivit un torrent d’injures. Il fallait désormais choisir entre des images contradictoires et poser la question gênante : comment le même homme a-t-il pu être présenté successivement comme un officier brillant et fidèle, puis un « archi-renégat » ?
La première partie de la carrière de Lin Biao, jusqu’en 1949, ne fournit guère de réponses à cette question, car elle est l’histoire à la fois représentative et exceptionnelle d’un soldat de la révolution. Comme nombre de communistes « historiques », Lin Biao (de son vrai nom Lin Yuyong) est issu d’un milieu de petite bourgeoisie rurale et a été mis, pendant ses études secondaires à Wuchang (1921-1923, 1924-1925) en contact avec les influences occidentales par l’intermédiaire d’un groupe d’intellectuels radicaux (parmi lesquels ses cousins Lin Yunan (林育南) et Lin Yuying (林毓英), ainsi que Yun Daiying (惲代英) et Dong Biwu (董必武)). Ensuite, son histoire s’accélère au rythme même de la révolution chinoise. Il rejoint les Jeunesses communistes en 1925 (et bientôt le Parti), milite dans le mouvement étudiant, entre à l’académie militaire de Huangpu (Whampoa) (voir Blücher), prend sans tarder une part brillante à l’Expédition du Nord, sous les ordres de Ye Ting (葉挺), concourt à l’insurrection de Nanchang dont Pékin fait dater la naissance de l’A.P.L. (premier août 1927, voir Ye Ting) et, après une infructueuse retraite vers le Guangdong, rejoint, sous Zhu De (朱德), les maigres troupes de Mao Tse-tung (毛澤東) dans les Jinggangshan (avril 1928).
Lin Biao n’a que vingt ans et pourtant son destin est scellé. Ce jeune officier va rapidement gravir les échelons et s’imposer comme l’un des praticiens les plus doués de la guérilla, dans l’esprit même préconisé par Mao Tse-tung : c’est justement parce que la ligne stratégique est défensive que la tactique, destinée à préparer le renversement du rapport des forces, doit être offensive. Les troupes de Lin se distinguent dans la résistance aux campagnes d’encerclement nationalistes ; elles seront parmi les moins éprouvées lorsque la cinquième campagne, contraignant les communistes à la retraite, provoque la Longue Marche (octobre 1934). Auparavant il a été élu en 1931 (et réélu en 1934) membre du C.E.C. de la République soviétique ; il est également le numéro quatre de la Commission militaire révolutionnaire.
Nul doute que, dès cette époque, Mao apprécie sa valeur militaire et sa fidélité politique. Que Pékin cite aujourd’hui la « Lettre au camarade Lin Biao » du 5 janvier 1930 (devenue, sous forme expurgée, « Une étincelle peut mettre le feu à la plaine » dans les très officielles Œuvres choisies) pour faire valoir le « pessimisme de droite » de Lin n’est pas convaincant : c’est avec une affection toute paternelle que Mao, dans ce texte, démontre à Lin la possibilité et la nécessité d’établir une base de pouvoir dans le Jiangxi. Au surplus, s’il s’adresse à Lin, c’est qu’il pense pouvoir compter sur son dévouement contre ses adversaires de la « ligne Li Lisan » (voir ce nom)). Par la suite, Lin Biao ne s’est pas joint davantage aux adversaires de Mao quand celui-ci était en minorité ; au contraire, il a pris son parti contre Otto Braun en 1934 et lors de la décisive réunion de Zunyi (janvier 1935) avant de refuser, contrairement à d’autres, de suivre Zhang Guotao (張囯燾). Pendant toute la Longue Marche, Lin Biao joue un rôle essentiel : il dirige l’avant-garde des troupes jusqu’au Shenxi.
Étrangement, ce personnage déjà légendaire s’efface quelque peu en 1936. Peut-être imbu d’une gloire trop précoce, Lin Biao se serait opposé en décembre 1935 à une rapide reprise des opérations militaires, puis à une réorganisation des forces communistes ; cette attitude lui aurait valu de perdre son commandement opérationnel pour recevoir, en juin 1936, la direction de Kangda, la fameuse université politico-militaire de résistance au Japon qui devait former plus de cent mille cadres jusqu’en 1945 (voir Luo Ruiqing (羅瑞卿)). Mais la pénitence — si pénitence il y eut — dure peu. A peine de retour à la tête d’une division, Lin Biao remporte en septembre 1937 (avec, il est vrai, le concours de forces du seigneur de la guerre du Shanxi Yan Xishan) la fameuse bataille de Pingxingguan : celle-ci retarde à peine l’avance japonaise mais, habilement utilisée par la propagande communiste, démontre au pays que l’envahisseur peut être vaincu.
A la suite d’une blessure reçue au début de 1938, une première parenthèse s’ouvre dans sa carrière : Lin va se soigner en U.R.S.S. jusqu’en 1942 (il restera d’ailleurs de santé fragile). C’est l’époque des grandes purges staliniennes et des premières défaites face aux troupes allemandes : rien d’étonnant, donc, que dès son retour à Yan’an Lin se soit empressé d’appeler à être « loyal envers notre pays, loyal envers notre Parti, loyal envers notre grand dirigeant » à un moment où, justement, Mao se débarrassait de la tendance moscovite (voir Wang Ming (王明)) dans le P.C.C. Il ne conserve pourtant que des activités d’importance secondaire (à Kangda, à l’École centrale du Parti et dans d’infructueuses négociations avec le G.M.D. à Xi’an, puis Chungking en 1942-1943) jusqu’au VIIe congrès du P.C.C. qui l’élit au C.C. (juin 1945).
C’est après la capitulation japonaise que Lin Biao va de nouveau entrer dans la légende. Il est disponible, on le sait capable de conduire une guerre conventionnelle quand la situation le permettra : il part en août diriger les forces communistes de Mandchourie. C’est là, grâce à son action, que se décide le sort de la guerre civile. Après avoir mis à profit le retrait soviétique pour occuper du terrain, il a la sagesse de céder les grandes villes à des unités nationalistes encore supérieures (cela, dit-on, contre l’avis de Peng Zhen (彭真), auquel il prend en juin 1946 la direction politique du bureau régional). Puis, la guérilla et les premières offensives ayant affaibli l’ennemi, il passe à l’attaque dans l’hiver 1947-1948, prend les principales places et, laissant à Gao Gang (高崗) la direction de la région, dévale vers le Sud, donnant ainsi le signal de la grande offensive communiste. Ses troupes prendront Pékin en janvier et Canton en octobre 1949. Lin Biao a su préparer patiemment et exécuter rapidement une deuxième Longue Marche, celle-là victorieuse.
Malgré la gloire qui entoure ces nouveaux faits d’armes, il n’exercera pourtant qu’une activité limitée pendant la première décennie du nouveau régime. S’il prend en 1949 la direction de la région du Centre puis du Centre-sud (la plus importante, avec six provinces et 175 millions d’habitants), s’il a même assez d’autorité pour y imposer, en accord avec le C.C., une politique axée sur les campagnes, il en laisse bientôt la direction effective à Deng Zihui (鄧子恢) et Ye Jianying (葉劍英). Ses apparitions s’espacent, d’autant qu’il n’exerce pas régulièrement ses autres fonctions (il est vice- président du Conseil militaire révolutionnaire du gouvernement de 1951 à et ensuite vice-premier ministre). Quoique élu au B.P. du P.C.C. en avril 1955 (et réélu, au septième rang de la hiérarchie, par le VIIIe congrès de septembre 1956), le plus jeune maréchal de Chine (1955) paraît avoir pris une retraite précoce. Son éclipse s’explique en partie par sa mauvaise santé, des désaccords stratégiques avec Peng Dehuai (彭德懷) au début de la guerre de Corée, peut-être aussi d’anciens liens avec Gao Gang. En fait, bien que rien ne soit établi, il paraît plus probable que si Lin Biao reste à l’écart, c’est que pendant cette période de construction économique, d’organisation politique et de collaboration militaire avec l’U.R.S.S., on lui préfère dans le Parti des hommes comme Chen Yun (陳雲) et Deng Xiaoping (鄧小平) et dans l’armée son vieux supérieur et rival, Peng Dehuai.
Que l’atmosphère politique change, et Lin Biao revient au premier plan. En mai 1958, à l’issue de la deuxième session du VIIIe congrès, il est élu vice-président du C.C. et membre du comité permanent du B.P. La Chine tout entière est mobilisée, on revient au vocabulaire de la guérilla : Peng Dehuai est disgracié et, tout naturellement, le héros de la Longue Marche, le pédagogue de Yan’an lui succède à la tête du ministère de la Défense nationale et de l’importante Commission des affaires militaires du C.C. (septembre 1959). Ce « come back » fait partie d’une manœuvre défensive de Mao contre les reproches de ses pairs et la fronde des intellectuels. Lin commence par tenir l’armée à l’écart du « mauvais vent » libéral des années 1960-1962 en améliorant sa valeur combattante (elle se jouera des troupes indiennes dans l’automne 1962) et surtout en renforçant sa formation idéologique. Quand vient l’heure de la contre-offensive maoïste, on diffuse dans le pays le bon exemple moral de l’A.P.L. et même certaines de ses institutions (comme le département politique). Des milliers d’apprentis-Lei Feng (雷鋒) ânonnent les Citations du Président compilées par Lin. En 1965, celui-ci renforce son pouvoir militaire en abolissant les grades, puis en se débarrassant de Luo Ruiqing (羅瑞卿), son chef d’état-major ; il se donne même une nouvelle stature en préconisant d’étendre à la politique étrangère le principe de base de la guérilla : la conquête des villes à partir des campagnes (Vive la guerre victorieuse du peuple).
Avec la Révolution culturelle, l’alliance entre le « grand Timonier » et le maréchal-ministre devient publique et opérationnelle. La Sécurité et les troupes régulières intimident l’appareil du Parti, « soutiennent la gauche », renforcent les nouveaux comités révolutionnaires et finalement font taire les derniers agités. Certes, la collaboration entre Mao et Lin recouvre bien des arrière-pensées. Méfiant ou prudent, Mao diversifie ses alliances. Lin, peut-être sincèrement partisan de Mao mais en tout cas de plus en plus convaincu de sa propre dimension politique, travaille en fait pour lui-même quand il se fait le grand prêtre de « l’étude et l’application vivantes de la pensée-mao tse-tung » et de l’obéissance inconditionnelle au « grand génie de la classe prolétarienne », au « phare de l’humanité ». Il cherche à engager durablement la Chine sur la voie d’un maoïsme militaire et nationaliste, à mi-chemin des excès d’hier comme du « révisionnisme » d’avant-hier. Sans doute croit-il toucher au but quand le IXe congrès du P.C.C. (avril 1969) adopte cette ligne, introduit dans les statuts du Parti la position d’héritier qu’il occupe en fait depuis juillet 1966 et installe au B.P. ses plus proches collaborateurs (Huang Yongsheng (黃永勝), Wu Faxian, Li Zuopeng) et même sa femme, Ye Qun, pourtant entrée depuis peu en politique.
Ce tacticien militaire autrefois célèbre pour sa prudence commet bientôt une double erreur : il surestime sa propre force alors que, privé de tout charisme et ne dirigeant qu’une faction minoritaire, il dépend largement de Mao ; il sous-estime celle de ses adversaires, Zhou Enlai (周恩來), le groupe de Shanghai devenu « Bande des Quatre » (Jiang Qing (江青), Wang Hongwen (王洪文), Yao Wenyuan (姚文元) et Zhang Chunqiao (張春橋)) et aussi certains généraux comme Li Desheng (李德生) et Chen Xilian (陳錫聯). Or ceux-ci convainquent Mao (lequel commence à trouver encombrant le culte dont il s’est entouré, et d’abord le prédicateur lui-même) de faire évoluer temporairement le régime dans un sens à la fois plus « civil » et plus modéré, ce qui permettra aussi de renouer avec l’Occident pour mieux résister à la pression soviétique. Le conflit aurait éclaté lors du second plénum du IXe C.C. à Lushan (août 1970), à propos de l’existence et de l’attribution du poste de président de la République. Mis en minorité à cette occasion puis critiqué par le B.P. (décembre 1970) et par la « conférence des 99 » (avril 1971), atteint par les attaques contre Chen Boda (陳伯達) (bien que les deux hommes n’aient probablement collaboré que de façon épisodique), progressivement isolé par des mutations de personnel dans l’A.P.L. et constatant qu’il était de moins en moins capable d’empêcher une évolution politique déjà entamée, Lin s’est peut-être jugé acculé à préparer un coup de force. Est-ce à dire que celui-ci s’est déroulé dans l’esprit du « projet 571 », authentifié par Pékin ? Qu’après avoir échoué le 8 septembre 1971 dans leur tentative, les principaux conjurés se sont enfuis vers l’U.R.S.S. dans un avion qui s’écrasa en Mongolie ? Les nombreuses rumeurs qui circulent sur le continent, même après le procès de ses partisans (hiver 1980-1981), entretiennent le doute. Pour certains, Lin aurait été assassiné sur ordre de Jiang Qing. Il faudrait, pour établir les faits, autre chose que des révélations parcellaires ou des affirmations péremptoires, les unes et les autres destinées à justifier la « critique » d’un Lin Biao considéré d’abord comme « gauchiste » (1971-1972), puis comme adepte « droitier » du confucianisme (1973-1976) et finalement « gaucho- droitier » (1976-1980). Dans l’état actuel des connaissances, la « trahison » de Lin Biao émane d’un très bon général doublé d’un piètre politique. Encore faut-il remarquer que le même homme s’était montré capable de discipline aux heures difficiles de la Longue Marche et dans la première décennie du régime. Il a donc bien fallu que celui-ci s’affaiblisse et se divise, que son chef perde en crédibilité, que la critique des armes soit appelée au renfort des armes de la critique, pour que Lin Biao se trouve en position de croire au succès d’un coup de force. La « trahison » de Lin Biao est donc avant tout un effet de l’affaiblissement politique du régime à l’issue de la Révolution culturelle.

ŒUVRE : Sans avoir une grande valeur intellectuelle, la production de Lin Biao est plus abondante qu’on ne l’imagine (79 articles, discours et interviews) et mal connue. Les écrits de la première période sont traduits dans Robinson (1971) et quelques autres ultérieurs par Fan (1972) ainsi que dans Issues and Studies (février 1972, mars 1972, mars 1973). Les Éditions en langues étrangères ont, à l’époque, publié Vive la victorieuse guerre du peuple et le Rapport au IXe congrès, dont on lui conteste depuis la paternité. En chinois, il existe une compilation incomplète, Lin Biao zhuanji (Recueil spécial d’œuvres de Lin Biao), du Centre d’étude des questions chinoises de Hong Kong, édité en 1970 par les Presses de l’alliance libre (Zilian chubanshe, 354 pages), qui comprend aussi des témoignages sur Lin Biao. — Le seul écrit connu de la période du Jiangxi, identifié par Hu Chi-hsi (1982), révèle un stratège habile et lucide, dont les conceptions — un résumé du maoïsme de la guérilla — annoncent la Longue Marche et seront reprises par Mao lui-même dans les résolutions de la conférence de Zunyi (janvier 1935).

SOURCES : Outre KC et BH, voir : Robinson (1971) et Robinson in Scalapino (1972). — Ont également été consultés : la version originale de la « Lettre au camarade Lin Biao » dans les Œuvres de Mao Tse-tung (Mo Takuto shû), éditées par Takeuchi Minoru, II. — Une biographie officieuse de Lin Biao datant de juin 1969 et traduite in Current Background n° 894. — Huang Chen-hsia (1968). — Des souvenirs de ses anciens subordonnés Li Zuopeng, Yan Zhongchuan et Zhou Zhiping (ce dernier critiqué par le Hongqi (Drapeau rouge) d’avril 1974) in Current Background n° 896. — Powell in CQ n° 34. — Et enfin sur l’affaire Lin Biao et son contexte intérieur, Audrey (1974). — Bastid et Domenach in France-Asie, n° 3, 1974. — Bridgham in CQ, n° 55, juillet-septembre 1973. — Kau (1975) ainsi que le récit saisissant mais quelque peu fantaisiste de Yao Mingle (1983). — Sur la période du Jiangxi, Hu Chi-hsi (1982).

Jean-Luc Domenach

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