Née octobre 1935 dans une famille chrétienne du Zhejiang, morte le 22 septembre 2009 à Paris ; héroïne du mouvement des Cent Fleurs. A quitté la Chine le 2 juillet 1983.

La famille de Cheng Haiguo est originaire du xian de Wenling, dans le sud-est du Zhejiang. Elle-même est née à Shanghai, comme son prénom l’indique : Haiguo = « fruit de (Shang)hai ». Elle n’a pas quatorze ans lorsqu’elle entre dans l’A.P.L., quelques mois après la fondation de la R.P.C. Elle quitte l’A.P.L. en 1953 pour entreprendre des études de droit à l’Université populaire de Pékin (Renmin daxue). En 1955, elle publie sous le pseudonyme de Lin Xiling un bref essai sur Balzac et Tolstoï, qui déclenche une vive polémique et la fait connaître. Elle écrit en 1956 quelques articles pour Le Quotidien du Peuple et Zhongguo qingnian bao (Le Journal de la Jeunesse chinoise) qui l’a envoyé faire un reportage sur la vie des jeunes dans le Nord-Ouest. Cao Zhixiong, secrétaire personnel de Hu Yaobang (胡燿邦), lui communique le texte du rapport de Khrouchtchev devant le XXe congrès du P.C.U.S., dont la lecture est théoriquement réservée aux cadres de haut rang. Elle en conclut qu’elle a eu bien tort de pleurer Staline en mars 1953, que les faits dévoilés par Khrouchtchev ne doivent pas être tenus secrets et qu’il est urgent de réformer le système.
Étudiante de quatrième année au moment des Cent Fleurs, Lin Xiling tient des propos plus audacieux que ceux de la plupart des autres critiques du régime. En l’espace de quelques semaines, elle devient un symbole à l’échelle nationale, un peu comme Daniel Cohn-Bendit onze ans plus tard en France. Elle prend la parole à six reprises : quatre fois dans sa propre Université de Renda (abréviation de Renmin daxue), deux fois à Beida (l’Université de Pékin). Chaque fois, elle attire un très grand nombre d’auditeurs, transportés d’entendre proclamer ce qu’ils n’osent murmurer. Des notes prises par quelques-uns de ces auditeurs nous livrent la teneur de ses interventions aux deux débats de Beida (23 et 30 mai 1957). Lin Xiling y prend la défense de Hu Feng (胡風), l’écrivain contestataire arrêté en 1955, et affirme que son principal tort est d’avoir eu raison trop tôt, puisque avec les Cent Fleurs la politique culturelle du Parti a repris bon nombre des suggestions de Hu Feng. Elle Se reproche d’avoir elle-même attaqué Hu Feng dans deux articles (« c’était vraiment puéril et honteux de ma part ») et le justifie d’avoir critiqué les Causeries de Mao sur l’art et la littérature : « les paroles du Président Mao ne sont pas lettres d’évangile. Pourquoi ne s’y opposerait-on pas ? ».
Lin juge Khrouchtchev stupide de prétendre que son rapport secret au XXe congrès était un faux fabriqué par la C.I.A. (à critiquer publiquement Khrouchtchev en Chine dès 1957, c’est elle pour le coup qui a raison trop tôt). Elle refuse de trouver dans l’individu Staline l’explication du stalinisme : un phénomène de cette nature « n’aurait pas pu se produire en France », il ne peut surgir que dans des pays comme la Russie ou la Chine qui n’ont pas de tradition démocratique ; « le socialisme tel qu’il existe chez nous n’est pas le véritable socialisme... il y manque la démocratie ». Elle juge le problème trop grave pour qu’on puisse le résoudre à l’aide de « méthodes réformistes » du style de la campagne de rectification (les Cent Fleurs) et de « menues concessions faites au peuple... ». Les Cent Fleurs sont un mouvement réservé à l’élite, laquelle est constituée « de gens âgés, qui ont trop d’expérience et trop peu d’audace » pour révéler en public le fond de leur pensée : « demandons (plutôt) l’avis des masses ! ». Et cependant ces Cent Fleurs, à ses yeux fort insuffisantes, Lin Xiling révèle qu’elles ont éclos contre la volonté de nombreux dirigeants, dont certains ont même manifesté leur désaccord en quittant la salle au moment où Mao prononçait son discours « sur les contradictions parmi le peuple » qui servit de justification théorique au mouvement des Cent Fleurs.
Lin Xiling réclame une réforme fondamentale du système politique (que Mao lui-même n’est pas prêt à accorder). Elle multiplie les critiques : à rencontre de la bureaucratie, du dogmatisme, de la torpeur intellectuelle des membres du Parti, de l’opportunisme de nombre d’entre eux, de leurs privilèges, mais aussi de l’absence de garanties judiciaires, de l’exécution de nombreux innocents, etc. Elle encourage ses auditeurs à ne pas accepter le réel tel qu’il est, à ne pas s’en contenter : « le fondement philosophique (d’une telle attitude), c’est le retour à Hegel », et de ce point de vue « il y a des Hegels parmi les dirigeants du Parti ».
A ceux qui objectent que tous ces discours la conduiront en prison, Lin Xiling répond qu’elle accepte cette éventualité, mais que l’important n’est pas là. Elle ne sera cependant emprisonnée qu’un an plus tard, dans la nuit du 21 au 22 juillet 1958, parce qu’à la différence de la plupart des « droitiers » de 1957, elle refuse de « baisser la tête », autrement dit de désavouer les idées qu’elle a exprimées pendant les Cent Fleurs. D’abord emprisonnée pour cinq jours, elle est, en raison de son obstination, gardée quinze jours, bientôt transformés en quinze ans, au terme d’une condamnation en bonne et due forme prononcée l’année suivante. La « grande droitière » critiquée pendant tout l’été 1957 est devenue, ce qui est beaucoup plus grave, un « élément contre-révolutionnaire » en raison de sa « mauvaise attitude » : le degré de coopération et de repentir affiché par le prisonnier importe beaucoup plus que la nature du crime. Parfois torturée, parfois contrainte à vivre chevilles enchaînées et menottes aux poings derrière son dos, elle souffre du froid et de l’asthme dans sa cellule non chauffée pendant le rude hiver pékinois. Elle est ensuite transférée dans une prison du Zhejiang et battue par les prisonniers de droit commun. Libérée en 1973 quelques mois avant l’expiration de sa peine, Lin Xiling travaille comme ouvrière dans une usine rurale du xian de Wuyi, une région accidentée et isolée proche de Jinhua, dans le centre du Zhejiang. Elle y épouse un technicien beaucoup plus jeune qu’elle, dont elle aura deux fils nés en 1974 et 1978. Son statut de droitière et son franc-parler effraient sa mère et son mari, qui contrôlent les lettres qu’elle écrit. En 1977, pendant sa seconde grossesse, des activistes locaux la battent ainsi que son bambin de trois ans qu’ils appellent « petit droitier ». Elle se rend à Pékin en 1975 et 1979 et demande, sans l’obtenir, sa réhabilitation. Des personnages connus appuient cette demande, mais elle demeure la seule des cinq cents et quelques « droitiers » de Renda condamnés en 1957 à n’avoir pu bénéficier d’un « renversement de verdict ». Parmi les réhabilités de 1979, mentionnons au moins Cao Zhixiong, qui se préparait à épouser Lin Xiling à la veille des Cent Fleurs et avait été catalogué droitier, exclu du Parti et « renvoyé à la base » en raison de ses liens avec Lin. En 1980, Lin Xiling écrit une très longue lettre à Deng Xiaoping (鄧小平), dans laquelle elle réitère sa demande de réhabilitation, tout en affirmant qu’elle n’a pas changé depuis l’époque des Cent Fleurs, qu’elle a développé plutôt qu’altéré ses conceptions de 1957 et que l’entreprise de Luo Ruiqing (羅瑞卿), le ministre de la Sécurité Publique qui se faisait fort de la briser, a complètement échoué. Si elle n’est pas réhabilitée, son sort s’adoucit : elle entre en 1982 dans un institut culturel du Zhejiang qui rassemble quelques écrivains, elle est chargée l’année suivante d’enseigner le droit dans un établissement d’enseignement supérieur de Canton. Elle n’occupe pas ce nouveau poste : à peine arrivée à Canton, elle reçoit l’autorisation de quitter la Chine pour Hong Kong, où sa mère et son fils aîné se trouvent déjà depuis 1979. Elle gagne Hong Kong le 2 juillet 1983, puis Paris, où elle réside depuis le 6 octobre 1983.

ŒUVRE : « Shilun Ba’erzhake he Tuo’ersitai de shijieguan he chuangzuo » (Discussion de la conception du monde et de la création chez Balzac et Tolstoï), Wenyi bao (1er novembre 1955, p. 32-35). — Reportages et enquêtes dans Zhongguo qingnian bao, novembre 1956 et Renmin ribao, 9 décembre 1956. — Texte partiel des interventions des 23 et 30 mai 1957 à Beida dans une brochure publiée le 14 juin 1957 (quelques jours après que le Parti eut mis fin à l’expérience des Cent Fleurs) par Beijingshi xuesheng lianhehui (l’« Union des étudiants de Pékin », un organe du pouvoir) et intitulé : Kan ! Zheshi shenme yanlun ? (« Regardez ! quelle sorte de discours est-ce là ? »). (Traduction anglaise in Doolin (1964). — Poèmes écrits en prison, aux mains de la police chinoise. — Texte de la lettre à Deng Xiaoping (écrite en juin 1980) in Guangjiaojing (16 septembre 1983, p. 26-37) et in Lin Xiling (1984) — Lin Xiling zixuanji.

SOURCES :a) antérieures à l’été 1983 : Aray (1973). — Doolin (1964). — Merle Goldman (1967). — René Goldman in CQ n° 12 (octobre-décembre 1962). — MacFarquhar (1960 et 1974). — Minzhu yu fazhi, n° 1 (décembre 1980). — Peyraube et Leung in Index on Censorship, vol. IX, n° 1 (1980). — Zhengming (nov. 1979, p. 36-40).
b) A Hong Kong, Lin Xiling a donné plusieurs interviews et des articles parfois copieux lui ont été consacrés. Presque tout ce que nous savons de ses années de captivité provient de cette nouvelle manne, dont on retiendra seulement : Asiaweek (16 sept. 1983, p. 34-42). — Baixing (1er août 1983, p. 17-19 ; 16 août 1983, p. 17-22 ; 1er septembre 1983, p. 17-19 ; 16 septembre 1983, p. 34-35). — Jingbao (août 1983, p. 28-31 ; septembre 1983, p. 24-33). — Qishi mandai (septembre 1983, p. 52-65). Voir aussi de nombreux articles dans les quotidiens (huit dans la seconde quinzaine d’août pour le seul Mingbao) — Marie Holzman (1998).

Lucien Bianco

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