Cadre « gauchiste » du Sichuan. Sa femme et lui ont été démis de leurs fonctions à trois reprises : en 1962, en 1970 et en 1977.

L’histoire de Liu Jieting et de sa femme Zhang Xiting, parfois connue sous le nom d’« affaire de Yibin », jette une lumière crue sur l’acharnement et la brutalité des affrontements factionnels en Chine populaire. En 1962, Liu et Zhang, tous deux secrétaires du comité du Parti de Yibin (ville située à 190 kilomètres au sud de Chengdu), alliés à Yan He, un cadre de la région spéciale de Yibin, refusent d’accepter la réhabilitation politique, décidée par le comité provincial, de certains cadres locaux dont ils avaient critiqué le « droitisme » en 1959-1960. Par mesure de rétorsion, ils sont suspendus de leurs fonctions. Ils envoient au C.C. du P.C.C. une lettre de protestation, mais celle-ci est remise à Li Jingquan (李井泉), premier secrétaire du comité du Parti du Sichuan et chef du Bureau du Sud-Ouest du C.C., qui les fait emprisonner. Comme les deux époux ne cèdent pas devant les mauvais traitements, Li demande leur expulsion du Parti, qui est approuvée en février 1965 par Deng Xiaoping (鄧小平), Peng Zhen (彭真) et Luo Ruiqing (羅瑞卿), et ils sont placés en résidence surveillée.
Cependant, Liu profite du déclenchement de la Révolution culturelle pour s’échapper (juin 1966). Il se rend une première fois à Pékin et ne parvient pas à franchir les barrières dressées par les hommes de Li Jingquan et à se faire entendre du C.C. Sans doute aussi afin d’éviter le sort de Yan He, qui est pris et torturé par des affidés du premier secrétaire, sa femme et lui retournent à Pékin à la fin août, mais ils ne sont reçus que le 17 octobre par Wang Li (王力), l’un des animateurs du Groupe central de la Révolution culturelle, qui leur fait ensuite rencontrer Guan Feng et Zhou Enlai (周恩來) lui-même. Tout en les réconfortant de bonnes paroles, ceux-ci, par crainte d’attaquer de front Li Jingquan, ne donnent aucune publicité à l’affaire et les renvoient « faire la révolution » au Sichuan (décembre 1966). En février-mars 1967, pendant les cinquante jours de « terreur blanche » que font régner les partisans de Li Jingquan au Sichuan, Liu et Zhang sont pris en chasse, leur maison est mise à sac, et ils doivent à nouveau se réfugier à Pékin. Leur cas n’est en principe tranché qu’à partir d’avril, quand le Centre se décide enfin à limoger Li Jingquan. Le 4 avril, une circulaire du C.C. réhabilite Liu Jieting et sa femme. L’« affaire de Yibin » devient l’un des principaux chefs d’accusation publiés contre Li Jingquan. Devenus soudain célèbres, les deux époux et leurs partisans se trouvent désormais à l’avant-garde de la Révolution culturelle au Sichuan. En mai, sur les instances de Pékin, ils fondent avec deux militaires, Zhang Guohua et Huang Xingchu, le comité préparatoire à la fondation du comité révolutionnaire provincial et, nouvel épisode de la vendetta, soumettent Li Jingquan à un « meeting de lutte » mouvementé en septembre. Cependant, leur situation reste difficile car ils sont la cible d’organisations « conservatrices » puissamment armées et leurs collègues militaires ne les soutiennent guère. Les troubles s’étendent et se multiplient dans la province. Le Centre ne se décide qu’en février 1968 à régler la question du Sichuan et à réaffirmer son appui aux deux époux. Ceux-ci deviennent en mai 1968 vice-présidents d’un comité révolutionnaire provincial dans lequel cependant la « gauche » se trouve désormais minoritaire. La situation générale évolue d’ailleurs vers la normale : aussi, bien qu’ils obtiennent une place dans le IXe C.C. en avril 1969 (Liu comme membre de plein droit et Zhang comme suppléante) et appliquent apparemment la ligne officielle de reconstruction du Parti, les époux rebelles disparaissent une deuxième fois de la scène publique en 1970.
On aimerait savoir le sort qu’ils subirent par la suite. Toujours est-il qu’à la faveur du mouvement de critique de Deng Xiaoping, au début de 1976, ils crurent pouvoir relever la tête. Avec l’appui de la « Bande des quatre » (voir Jiang Qing (江青)), ils auraient reconstitué leur faction et déclenché de nombreux incidents armés dans les dix-huit districts de la région spéciale de Yibin, traitant par le mépris les appels à la discipline que leur adressa Hua Guofeng (華囯鋒) lors d’une inspection au Sichuan en juin 1976. Les troubles auraient gravement désorganisé l’économie locale jusqu’à ce qu’un mouvement de critique, déclenché au printemps 1977 par la nouvelle direction aux mains des « réalistes » et conclu en juillet 1978, ramène le calme en éliminant une troisième fois les époux rebelles. Ils ont été soumis à des meetings d’accusation dans toute la province au cours de l’automne 1977, tandis que leur vieil ennemi, Li Jingquan, a fait sa réapparition à Pékin dans l’entourage de Deng Xiaoping...

SOURCES : Elmore (1969). — Geronimi (1973). — Mathews in Vogel (1971). — Zhongyang Ribao, 10 août 1977.

Jean-Luc Domenach

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