Né en 1898 dans le Caucase ; il se suicide en 1934 (ou 1936). Principal représentant du Komintern en Chine entre la rupture du premier Front uni (juillet 1927) et la Commune de Canton (décembre) ; théoricien « gauchiste » de la révolution chinoise.

C’est un Georgien de vingt-huit ans, Besso Lominadzé, qui fut envoyé à Wuhan (où il arriva le 23 juillet 1927) afin de remplir le vide laissé par le rappel de Roy et de Borodine (encore qu’une source soviétique récente fasse arriver Lominadzé pour le Ve congrès du P.C.C. en avril . Le nouvel homme de Moscou avait gagné la confiance de Staline dans l’appareil des Jeunesses communistes internationales où il s’était montré un adversaire acharné de Zinoviev et Trotsky. Muni de « pleins pouvoir pour rectifier les erreurs passées et diriger le travail du Parti en Chine », l’« inspecteur général du tsar » (la formule est de Zhang Guotao (張囯燾)) exigea d’emblée la punition des dirigeants désavoués. C’était la solution que Borodine avait suggérée à Qu Qiubai (瞿秋白) avant de quitter la Chine. Avec l’appui de Lominadzé, les opposants à Chen Duxiu (陳獨秀) et Peng Shuzhi (彭述之) prirent en mains les affaires du Parti. Avant de se dis¬perser, ce groupe (où figuraient, outre Lominadzé et Qu, Zhang Guotao, Zhou Enlai (周恩來), Li Lisan (李立三), Zhang Tailei (張太雷) et Li Weihan (李維漢)) décida de replier la direction du parti sur Shanghai et de convoquer une conférence extraordinaire. Celle-ci eut lieu à Wuhan le 26 juillet. Son principal objet fut l’examen des plans de soulèvements militaires, notamment dans l’armée de Zhang Fakui stationnée à Nanchang. Un télégramme du Komintern (portant la signature de Boukharine, mais de la main de Staline sans doute) enjoignait au P.C.C. de renoncer à l’insurrection « si le succès n’était pas garanti ». Soutenu par Galen, son collègue militaire (voir Blücher), Lominadzé n’imposa pas l’annulation du soulèvement (comme Zhang Guotao l’a prétendu), mais dépêcha Zhang Guotao à Nanchang afin de conseiller prudence et modération aux responsables du Comité de front. Il semble bien que Zhang Guotao, hostile dès longtemps au principe d’un pronunciamento, ait outrepassé les instructions de Lominadzé, car il demanda le report de l’insurrection dès son arrivée dans le Jiangxi. A son tour, le Comité de front désobéit et le « putsch » eut lieu le 1er août. Staline enfin, avide de succès sur le théâtre d’opérations chinois, donna son approbation et lorsque l’échec devint indubitable à partir du 5, il ne resta plus à la presse du Komintern qu’à transformer la désastreuse retraite sur Shantou en marche victorieuse des « partisans ouvriers et paysans » (voir Ye Ting (葉挺) et He Long (賀龍)).
Ayant réglé l’affaire de Nanchang pour la plus grande gloire de Moscou, Lominadzé entreprit d’épurer la direction chinoise afin : 1) de sauver le prestige du Komintern, en limitant la responsabilité des échecs du printemps et de l’été aux dirigeants déchus ; 2) de frayer le chemin du pouvoir au nouvel élu, Qu Qiubai. Ce fut chose faite dès la conférence extraordinaire du 7 août. Il semble que la procédure expéditive adoptée pour la destitution de Chen Duxiu ait été le fait de Lominadzé, qui l’imposa à Qu et à Cai Hesen (蔡和森) : sans se soucier de l’absence de nombreux dirigeants, Lominadzé obtint le quorum nécessaire en « élargissant » une réunion de cadres du Hubei (Harrison, op. cit., p. 124). La conférence eut lieu à Hankou et non à Jiujiang. Après avoir participé à la préparation des soulèvements de l’automne, Lominadzé rentra à Moscou pour le XVe congrès du P.C.U.S., laissant Neumann présider aux journées de la Commune de Canton (décembre 1927). Ayant rejeté la responsabilité du sanglant échec sur ce dernier, il put garder la faveur de Staline bien qu’il ait continué à défendre la ligne « gauchiste » abandonnée par le Komintern dès le début de l’année suivante.
En effet, le revirement stratégique provoqué par la rupture du Front uni à Wuhan n’avait été pour Moscou qu’une volte-face à la faveur de laquelle Staline et Boukharine purent désamorcer la « bombe chinoise » de l’opposition trotskyste. Satisfaits d’avoir pu jeter quelques coups d’éclat en pâture à leur « opinion », ils s’empressèrent de condamner la ligne « gauchiste aventuriste » et « putschiste » de Qu Qiubai pour en revenir à une stratégie plus attentiste et plus conforme au schéma traditionnel d’une révolution bourgeoise-démocratique aux étapes bien tranchées. Pour Lominadzé la Chine échappait à ce schéma car, soumise au « mode de production asiatique », elle était privée de bourgeoisie révolutionnaire (fût-elle « nationale »), tant l’État avait entravé l’essor du capitalisme avant de désintégrer le corps politique en raison de son morcellement entre seigneurs de la guerre rivaux. La révolution y serait donc celle du prolétariat et de la paysannerie mais surtout l’œuvre de soulèvements armés ininterrompus palliant sans délais et de manière permanente la déficience des « conditions objectives ». Lominadzé fut ainsi l’un des premiers à ressusciter la notion marxienne de « mode de production asiatique », encore qu’à mauvais escient. Elle lui permit de marquer très clairement ses distances avec Trotsky pour lequel, au contraire, le capitalisme avait déjà pénétré les campagnes chinoises (et c’est un fait que malgré l’atmosphère extrêmement tendue du XVe congrès, nul ne lui fit le grief de s’inspirer de Trotsky).
Les mêmes idées furent défendues par Neumann et par Qu Qiubai, autres porte-parole de l’« extrême gauche », devant le VIe congrès du Komintern à l’été 1928, mais sans référence à la notion de mode de production asiatique. Neumann rattacha sa théorie des « insurrections armées » (qu’il devait exposer dans un ouvrage publié en 1931) à une conception léninienne assez hétérodoxe apparue en 1919-1920 suivant laquelle la révolution des sociétés les plus arriérées pouvait « sauter » par¬dessus l’« étape capitaliste ». Fidèle à sa formation intellectuelle, Qu Qiubai (瞿秋白) coula une notion semblable dans un langage boukharinien. Rabroué par Boukharine et par Mif dès le XVe congrès du P.C.U.S. (non, la révolution chinoise ne serait pas permanente !), réfuté par les thèses du 9e plenum du C.E.I.C. en février 1928 (non, elle ne serait pas immédiate), alerté par la destitution de Qu Qiubai, Lominadzé se tint coi et fit son autocritique. Avec raison, puisque le VIe congrès de l’I.C. mit un terme au « défi de l’extrême gauche » (R. Thornton) en redéfinissant l’orthodoxie (voir Li Lisan).
Reste que ce défit trahit un désarroi théorique que les rassurantes dissertations staliniennes étaient bien impuissantes à calmer. L’« opportunisme » qu’on reprochait aux dirigeants du P.C.C., le comportement erratique qu’il avait bien fallu constater de la part de la bourgeoisie chinoise, ne révélaient-ils pas l’évanescence de la modernisation des structures socio-étatiques et, au-delà de cette évanescence chinoise, le conformisme étroit du modèle russe qui avait inspiré la stratégie de l’I.C. ? Lominadzé n’était pas homme à creuser plus avant cette idée. D’autres s’en chargeront en renouant avec les interrogations de Marx sur la spécificité « asiatique » avant que Staline n’interrompe ces dangereuses spéculations en 1931. Toujours bien en cour, le Georgien n’intervint plus dans les affaires chinoises sauf, peut-être, pour conseiller l’envoi de Qu Qiubai et de Zhou Enlai à Shanghai afin de restreindre Li Lisan en 1930. Responsable de l’exécution du premier plan quinquennal dans le Caucase, il finit par s’opposer aux méthodes de la collectivisation et fit circuler au sein du C.C. soviétique une pétition demandant la déposition du secrétaire général. Accusé d’avoir organisé un « bloc droitier de gauche », il fut exclu du C.C. du P.C.U.S. en décembre 1930, muté au commissariat au Commerce puis à Magnitogorsk. La marche à la « grande terreur » faisait de lui une victime toute désignée. Un suicide sans doute préventif lui évita d’être arrêté par le N.K.V.D. en 1934 (ou 1936, suivant les sources).

ŒUVRE : Les interventions de Lominadzé devant le XVe congrès du P.C.U.S. sont publiées in La Correspondance Internationale, VIII, n° 1, 5 janvier 1928. — Son autocritique lors du VIe congrès du Komintern in ibid., n° 53, 23 août 1928.

SOURCES : Outre Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), I (1971) et II (1972). — Chevrier in Extrême Orient-Extrême Occident, n° 2, 1983. — Harrison (1972). — Hsiao Tso-liang (1970). — Li Weihan in Social Sciences in China, n° 3, 1983 et Thornton (1969), voir : Daniels (1960) et, sur la fin de Lominadzé, Medvedev (1971) ainsi que les témoignages de Joseph Berger (1974), p. 174-178, et N. Mandelstam (1970), p. 179 sq. — Biographie sommaire in Lazitch et Drachkovitch (1973). — Grigoriev (m Ulyanovsky, 1979) date l’arrivée en Chine de Lominadzé d’avril 1927.

Yves Chevrier

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