Né en 1899 en Ukraine ; disparu au moment de la « Grande Terreur » (1937). Directeur de l’Université Sun Yat-sen à Moscou (1927-1930), principal expert de Staline pour les questions chinoises, envoyé en Chine avec les « Vingt-huit Bolcheviks » pour mettre fin à la « ligne Li Lisan » (1930-1931), directeur du Département d’Extrême-Orient du Komintern.

D’origine juive ukrainienne, Pavel Mif — Mifu en chinois, mais de son vrai nom Firman ou Fortus — fut komsomol après Octobre et commissaire politique à la fin de la Guerre civile. Il fut alors choisi pour se spécialiser dans les problèmes de l’Extrême-Orient à l’École des cadres bolcheviks. En 1925, il devint sous-directeur de l’Université Sun Yat-sen, fondée par le Komintern et présidée par Karl Radek. L’Université, gérée par le Komintern et le G.M.D., était destinée à former les cadres de la gauche nationaliste. A l’origine, elle comptait moins d’étudiants communistes que l’Université communiste des travailleurs de l’Orient (voir Peng Shuzhi (彭述之)). Mais dès 1926, la plupart des membres du G.M.D. rentrèrent en Chine après d’intenses querelles avec les communistes. Ils furent remplacés soit par des étudiants provenant de l’Université d’Orient (Dongda), soit par de nouveaux venus envoyés par le P.C.C. (le nombre de ces derniers grossira après la perte des villes en 1927). Si bien qu’en 1927, l’Université Sun Yat-sen devint le principal centre de formation des cadres du P.C.C. en U.R.S.S.
Le monde clos de l’Université était favorable aux affrontements idéologiques. Les étudiants ne se contentaient pas de reproduire les querelles internes au C.C. chinois car, depuis l’été 1926, la branche moscovite du P.C.C. ayant été dissoute, ils appartenaient aussi au P.C.U.S. Leur microcosme suivait avec passion l’évolution de la situation chinoise et la lutte ouverte entre le duumvirat Staline-Boukharine et l’Opposition. Les grands ténors ne dédaignaient par leur audience : ils eurent la primeur de plusieurs des principales déclarations de Staline en 1927. Grâce aux allées et venues ou à la correspondance de ses étudiants, Radek put disposer d’informations infirmant les proclamations optimistes du Komintern (notamment sur les bonnes dispositions du G.M.D. de gauche à l’égard du P.C.C.). Il en fit part à Trotsky, qui put s’en servir contre Staline. Et la « plate-forme » de l’Opposition unifiée (mai-juin 1927 : Trotsky-Radek-Zinoviev) dut beaucoup à ce réseau de communication clandestin, car les oppositionnels étaient coupés des sources d’information officielles. Mais du coup, l’Université devint un repaire d’opposants — que Staline entreprit de réduire dès l’été 1927. Radek, destitué, fut remplacé (ad intérim) par Agoor, l’un de ses adjoints, mais sans grand résultat. C’est alors que Mif, promu à la direction, fut chargé de rétablir l’ordre idéologique.
Le nouveau directeur venait de rentrer de Wuhan où, en compagnie de Chen Shaoyu (dit Wang Ming (王明), son secrétaire-interprète, il avait assisté aux débats du Ve congrès du P.C.C. La contradiction manifeste entre les conceptions stratégiques de Moscou et la paralysie des exécutants chinois n’avait nullement entamé sa dévotion stalienne. Pour le compte de son maître, il organisa la chasse aux trotskystes dans son Université et, dès le XVe congrès du P.C.U.S. (décembre 1927), sous couleur de s’en prendre à l’« extrême-gauche » (incarnée par Lominadzé et Neumann), il entreprit de saper les thèses boukhariniennes. Les VIes congrès du Komintern et du P.C.C. (Moscou, été 1928) révélèrent un théoricien sans imagination mais d’une grande habileté tactique, qui évita d’attaquer directement un Boukharine encore capable de mordre. La dénonciation des « droitiers » en 1929 le dispensa de ces prudences, et c’est lui qui ordonna la « dékoulakisation » de la politique agraire du P.C.C. en juin (voir Cai Hesen (蔡和森) et Li Lisan (李立三)).
L’épuration de l’Université Sun Yat-sen était chose moins aisée. Les trotskystes, organisés clandestinement depuis août 1928 (voir Liang Gangao ()), résistaient de concert avec le groupe dit de « Seconde ligne » (rassemblant les adversaires non trotskystes de l’ingérence soviétique et kominternienne dans les affaires intérieures du P.C.C.). Pour faire pièce aux opposants, Mif avait rassemblé une faction de fidèles staliniens, bons slavisants et bons marxistes, autour de Wang Ming, Qin Bangxian (秦邦憲) (alias Bo-Gu) et Zhang Wentian (張聞天) (dit Luo Fu). Avec l’aide de Wang Ming, il fit passer les étudiants de Dongda sous sa coupe et crut mettre la main sur la direction du P.C.C. en y portant Xiang Zhongfa (向忠發) à l’été 1928. Mais les incartades de Li Lisan, de facto maître du C.C. à Shanghai, l’obligèrent à dépêcher ses protégés en Chine. Les premiers de ces « Vingt-huit Bolcheviks » furent renvoyés en Chine dès février 1930 (voir Li Lisan (李立三)). Au même moment, des commissaires renseignés par un traître (voir Peng Shuzhi (彭述之)) investissaient l’Université Sun Yat-sen. La « purge » dura trois mois ; les organisations oppositionnelles furent démantelées, leurs militants dispersés (soit dans des prisons, soit dans des camps de travail). L’Université ferma ses portes à l’automne et Mif, son œuvre accomplie, partit pour la Chine où son arrivée permit aux « retours d’U.R.S.S. » de prendre le pouvoir.
Il semble bien en effet que Mif n’atteigne Shanghai qu’en novembre 1930. Ce retard explique, malgré le cuisant échec de l’été, la condamnation tardive de la « ligne Li Lisan ». En effet, les envoyés de Moscou (Zhou Enlai (周恩來), Qu Qiubai (瞿秋白), Cai Hesen (蔡和森), Wang Ming et ses comparses), plutôt que d’écarter Li Lisan, s’étaient employés à dénoncer ses adversaires de la « fraction ouvrière » (voir He Mengxiong (何夢雄) et Luo Zhanglong (羅章龍)) afin de s’emparer, chacun pour soi, de la succession. Un véritable coup de force, digne des méthodes les plus brutales de Maring, trancha le nœud gordien. Mif réunit hâtivement le 4e plénum du (VIe) C.C. (janvier 1931). Il prit soin d’en exercer la présidence et, sous prétexte de sécurité, le fit « garder » par les « services spéciaux » (tewu) (voir Gu Shunzhang (顧順章)). Il n’y eut pas de débats. Ignorant qu’ils se rendaient au « plénum » décisif qu’ils avaient demandé contre Li Lisan, les dirigeants de la « fraction ouvrière », venus en petit nombre et pris au dépourvu, furent évincés sans difficulté. Peu de temps après ce déni de justice (qui devait entraîner la sécession de Luo Zhanglong et, dans des circonstances particulièrement troubles, l’arrestation de He Mengxiong et d’un grand nombre de ses partisans), Mif prit le chemin du retour. Il laissait derrière lui un B.P. entièrement dominé par ses bons élèves, « faction internationaliste » dont l’influence, victorieuse de Mao entre 1932 et 1935, ne devait disparaître qu’au début des années 1940, engloutie dans le « mouvement de rectification ».
Mission accomplie, Mif n’intervint plus directement dans les affaires du P.C.C. Les commentaires officieux qu’il continuait d’en donner de loin en loin dans les colonnes de l’Internationale communiste sont l’occasion d’un curieux paradoxe : dans un article publié en avril 1933, il défendit la tactique et la stratégie de guérilla (mobilité, priorité de l’armée sur la base territoriale) alors que Zhou Enlai et le C.C. avaient rejeté ces méthodes dès août 1932 pour la conduite de la 4e contre-campagne (voir Luo Ming (羅明)). Ce Mif « en retard d’une campagne » (Hu Chi-hsi) ou peut-être tout simplement mal informé montre à quel point l’orthodoxie stalinienne n’a ni ignoré ni combattu aveuglément la stratégie maoïste. L’accueil poli mais réservé de Ruijin montre aussi que les avis de l’ex-faiseur de rois et directeur du Département d’Extrême-Orient du Komintern ne pesaient plus d’un grand poids, bien que ses « bons élèves » fussent au pouvoir... De fait, Otto Braun, son successeur ne s’imposera à Ruijin, en 1934, que dans la mesure où ses conceptions stratégiques, opposées à celles de Mif, convergeaient avec celles de Zhou Enlai. Installé dans un rôle d’observateur et d’historien, Mif publia des ouvrages tendant à justifier la « ligne » chinoise de Staline. Cette apologétique ne lui fut d’aucun secours contre la Terreur. Arrêté en 1937, il disparut dans le grand holocauste. Une courte notice biographique parue en 1970 dans un ouvrage publié sous les auspices de l’Académie des sciences est le signe d’une réhabilitation au moins partielle, au même titre que celle de ses prédécesseurs Voitinsky et Borodine.

ŒUVRE : La plupart des articles écrits à partir de 1926 pour L’Internationale communiste ont été rassemblés dans les publications des années 1930. Notons toutefois l’important Jinji shiqizhong de Zhongguo gongchandang (Une période difficile pour le P.C.C.), Moscou, 1928. — Zhongguo geming (La révolution chinoise), Moscou et Léningrad, 1933. Ces deux ouvrages sont traduits du russe. — Strategiia i taktika Kominterna v Natsionalno-Kolonialnoi Revoliutsii na primere Kitaia (Stratégie et tactique du Komintern pour la Révolution nationale et coloniale, particulièrement en Chine), recueil de documents établi par Mif et annoté par G. Kara-Murza, Moscou, 1934. — Pour une Chine libre et forte. Quinze années de lutte héroïque du Parti communiste chinois, Paris, Bureau d’édition, 1936. — Notons l’intérêt de Mif pour les débats théoriques qui divisent les experts du Komintern : place de la révolution paysanne dans la révolution chinoise, nature de la société chinoise et possibilité d’un « saut » par-dessus l’étape capitaliste (du développement aussi bien que de la révolution), place de la paysannerie dans la société chinoise. Voir : « Die Bauernbewegung in China », Kommunistische Internationale, n°14, 1926 ; « Die Bauernfrage in China », ibid., nos 10-11, 1926 et « La question agraire au VIe congrès du P.C.C. » in L’Internationale communiste, n° 43 (1928). — « Kitaiskaia revoliutsiia i nekapitalisticheskii put ravitiia » (La révolution chinoise et la voie de développement non-capitaliste) in Problemy Kitaia, n° 8-9 (1931). — « La question paysanne en Chine » in L’Internationale communiste, n° 28 (1929). — L’article (d’avril 1933) défendant paradoxalement la tactique et la stratégie de guérilla a été traduit dans Douzheng (Combat) : « Zhongguo geming weiji de xin jieduan » (Nouvelle phase de la crise révolutionnaire en Chine), Douzheng , 23, 22 août 1933, accompagné d’une diplomatique rebuffade...

SOURCES : Biographies in Lazitch et Drachkovitch (1973) et par A.M. Grigoriev in Vidnye Soveskie Kommunisty (Moscou, 1970). — Voir également Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), II (1972). — Grigoriev in Ulyanovsky (1979). — Harrison (1972). — Hu Chi-hsi (1982). — Lerner (1970). — North et Eudin (1957). — Price (1976). — Thornton (1969). — Yueh Sheng (Sheng Zhongliang) (1971). — Voir également les témoignages de Peng Shuzhi (in Cadart/Cheng, 1983), et Wang Fanxi (Wang Fan-hsi, 1980).

Yves Chevrier

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