Né vers 1893 à Canton ; mort dans les Nouveaux Territoires de Hong Kong en 1973. Dirigeant anarchiste ; polémique contre Chen Duxiu et les partisans du communisme lors d’une célèbre « controverse sur le socialisme » au lendemain du 4 mai 1919.

Étudiant à l’École normale supérieure de Guangdong, Ou Shengbai (Ou Sinpak en cantonais) se convertit à l’anarchisme au contact du groupe de La Voix du Peuple (La Voco de la Popolo) fondé par Liu Sifu (劉思復). En 1916, il quitte Canton pour Pékin afin d’étudier la philosophie à Beida (l’Université de Pékin, qui n’allait pas tarder à devenir le foyer intellectuel du mouvement du 4 mai). L’année suivante, il organise une Société pour la réalité et publie un Bulletin de la liberté. Avec le concours du recteur de l’Université (Cai Yuanpei) et de quelques professeurs, son groupe met sur pied un Syndicat de l’éducation (Jiaoyu gonghui) destiné à rassembler professeurs, étudiants, écrivains et « toutes personnes employées à des activités scolaires et universitaires ». Parallèlement, Ou Shengbai fréquente la Société d’études marxistes animée par Li Dazhao (李大釗). Ce rapprochement avec le premier noyau marxiste chinois témoigne autant de l’hétérogénéité du courant anarchiste (qui l’emportait largement parmi les intellectuels radicaux avant le 4 mai) que des incertitudes et de l’ouverture idéologique du marxisme à l’état naissant. Mais il n’était aucunement l’annonce d’une entente durable. Car si le 4 mai est l’ère des synthèses idéologiques et de l’éclectisme triomphant, l’après- quatre mai sonne l’heure des schismes et des premières scléroses. L’anarchisme allait y perdre sa primauté au bénéfice du nouvel « isme » qui sut se faire une force du dogmatisme et du sectarisme récusés par les tenants de Bakounine et de Reclus. Dans cette querelle décisive, Ou Shengbai fut l’adversaire malheureux de Chen Duxiu (陳獨秀).
Avant de s’affronter sur le terrain idéologique, les deux hommes ont collaboré étroitement. Membre d’une Société pour l’éducation présidée à Canton par Wang Jingwei (汪精衛) et proche du petit groupe des marxistes du Guangdong (Chen Gongbo (陳公博) et Tan Pingshan (譚平山)), Ou Shengbai (qui s’installe à Canton après avoir obtenu son diplôme en 1920 et enseigne à l’Université Lingnan) est l’une des figures de proue du courant radical dans la grande métropole du Sud. Et lorsque Chen Duxiu quitte Shanghai pour Canton, c’est Ou qui introduit le chef du communisme chinois auprès des révolutionnaires cantonais. Mais la querelle éclate dès qu’il s’agit d’organiser un parti fortement structuré sur le modèle bolchevik. Ou Shengbai cesse de collaborer à Guangdong Qunbao (Les Masses cantonaises), l’organe des communistes de Canton, avant la fondation du P.C.C. en juillet 1921 ; la polémique est lancée dans les colonnes de Xin Qingnian (La Jeunesse) dès août.
Aussi inévitable que la querelle Marx/Bakounine, cette polémique ne touche pas au seul rôle du Parti ou au seul problème de la dictature prolétarienne. Elle déborde rapidement sur la conception de la révolution, Chen Duxiu reprochant aux anarchistes de refuser la perspective du développement industriel tout en faisant une confiance aveugle et dénuée de fondement aux « masses » qui sont petite-bourgeoises et paysannes, « apathiques » et « corrompues » (Chen dixit). Bref, le marxiste reproche rituellement à l’anarchiste son pessimisme économique (refus du développement) et son optimisme social (le « peuple », les « masses » (et non les seuls ouvriers) sont révolutionnaires). Tenant le discours de l’ordre et du progrès (organisation du Parti, État dictatorial, révolution industrielle, classe (prolétarienne) élue), il a tôt fait de rejeter son adversaire du côté de l’utopie. D’autant que l’urgence révolutionnaire et patriotique accentuée par le 4 mai faisait sonner puissamment ces classiques griefs anti-libertaires aux oreilles de l’avant-garde radicale. Depuis la disparition de Liu Sifu, le mouvement anarchiste, incapable de s’organiser, était sur le déclin. Cette polémique et la constitution du P.C.C. le marginalisèrent définitivement.
Après avoir rompu avec le xiaozu cantonais (comme nombre d’anarchistes qui trouvent le P.C.C. unifié moins accueillant et moins tolérant que les « petits groupes » antérieurs), Ou Shengbai part pour la France à l’été 1921. Il étudie à l’Université franco-chinoise de Lyon, mais ces activités sont mal connues. Par la suite, il rentre à Canton où il anime la revue Minzhong (La Cloche du Peuple) autour de laquelle les anarchistes cantonais tentent de restructurer le mouvement. Ce groupuscule ne survit pas au raidissement contre-révolutionnaire du G.M.D. en 1927. Ou Shengbai se cantonne prudemment à l’enseignement et à la diffusion de l’espéranto. Ayant fondé le Kantona Esperanto Instituto avec Huang Junsheng (Wong Kenn) dès juillet 1926, il est l’un des trois directeurs de l’Association des espérantistes de Canton (Kantona Esp-Asocio) fondée en 1919. Après 1949, il a vécu en reclus dans une petite ferme des Nouveaux Territoires où il est mort en 1973.

ŒUVRE : Nombreux articles dans les revues anarchistes. Mentionnons en particulier ceux que suscite la controverse de 1921 avec Chen Duxiu, rassemblés in Shihui zhuyi taolunji (Discussions sur le socialisme), Canton, 1922.

SOURCES : Scalapino et Yu (1961) et informations recueillies à Hong Kong.

Choi Ak-kin et Yves Chevrier

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