Né en 1898 dans le xian de Xiangtan (Hunan) ; mort le novembre 1974. Commandant de l’Armée rouge aux côtés de Zhu De, s’est opposé à Mao par deux fois : au Jiangxi (début des années 1930), lors du Grand Bond en avant (plénum de Lushan, juillet 1959). Réhabilité en décembre 1978.

Cultivateurs modestes, sinon pauvres, opium, petite école confucéenne : tel est le milieu dont Peng se sépare très tôt à la suite d’une altercation avec l’un de ses maîtres. Cette crise le jette sur les routes dès 1909, à l’âge de onze ans, alors qu’un Mao Tse-tung (毛澤東), originaire du même xian que Peng et comme lui hostile à l’autorité paternelle, demeure lié à la cellule familiale où il se contente d’organiser un « front uni » avec le pôle maternel... Ses mémoires le montrent menant jusqu’en 1915 la vie errante et mouvementée des déracinés, pratiquant ici et là divers petits métiers avant de retourner à Xiangtan épouser une cousine. Retour fort bref : décidément rebelle aux conventions et sans doute exalté par les contacts qu’il a pu nouer dans le milieu toujours en fermentation des youmin (la « population flottante » des déracinés), il mène une troupe de paysans à l’assaut de la demeure d’un accapareur de riz en 1916. Ayant pris la fuite, il s’engage dans l’armée provinciale d’un Hunan en proie à l’émiettement militariste comme les autres provinces chinoises depuis la chute de l’Empire. Avec l’armée, Peng trouve sa vocation ainsi qu’un havre, lesquels, cependant, n’effaceront jamais chez l’adulte l’expérience la plus décisive de l’adolescent : l’inébranlable engagement révolutionnaire de Peng plonge ses racines dans la conscience aigüe et durable du sort misérable réservé au peuple paysan par ceux qui le dominent, aux rangs desquels il finira par inclure Mao lui-même... En 1918, il prend part à un complot contre le gouverneur provincial. Arrêté avant d’avoir pu fuir, il est libéré peu après et rejoint l’armée de Sun Yat-sen (孫逸仙) au Guangdong.
Comme celle de la plupart des révolutionnaires chinois nés avec le XXe siècle, l’évolution personnelle de Peng chevauche alors la fantastique accélération du mouvement des idées à l’époque du 4 mai 1919 voir Chen Duxiu (陳獨秀)). Tout en poursuivant brillamment sa formation militaire (il obtient un brevet d’officier), il s’ouvre aux idées nouvelles, dont il retient un solide credo réformiste et quelques rudiments marxistes. Aucun empressement dans ce domaine pourtant : l’adhésion au P.C.C. devra attendre le ralliement à la guérilla en 1928. Entre-temps, Peng adhère au G.M.D. et prend part à l’Expédition du Nord en 1926-1927. C’est après avoir soulevé un régiment de l’armée de Tang Shengzhi (seigneur de la guerre rallié aux Nationalistes) à Pingxiang le 22 juillet 1928 qu’il rejoint Mao et Zhu De (朱德) dans les Jinggangshan à la frontière du Hunan et du Jiangxi. Organisées en 5e Armée (l’armée de Zhu-Mao est la 4e), ses troupes sont chargées de tenir la base face à l’invasion déclenchée par les forces du Hunan, du Jiangxi et du Guangdong-Guangxi en janvier 1929, pendant que Zhu et Mao entament une mini-longue marche qui les conduira à la frontière du Jiangxi-Fujian où s’établira le principal des soviets du Jiangxi. Échappant de peu à l’anéantissement, la 5e Armée se scinde en cinq colonnes. Après avoir évacué les Monts Jinggang, celle que commande Peng reçoit l’ordre de réoccuper là base (que les assaillants n’ont pas pris la précaution de garnir de troupes). C’est en juin 1930 seulement que la 5e Armée se regroupe dans le S.-E. du Hubei sous l’appellation de 3e Groupe d’armées (les troupes de Zhu-Mao constituant le 1er Groupe). Ses 18 000 hommes aguerris, pour l’essentiel paysans du Hunan et du Hubei ou transfuges nationalistes originaires du Sud-Ouest, constituent une force égale en quantité et en qualité à celle de Mao. Bien que celui-ci exerce le commandement politique et Zhu De le militaire, Peng n’en conserve pas moins une large autonomie d’action et la haute main sur son armée. Ces circonstances — équilibre et autonomie des deux principales forces communistes opérant au sud du Hunan, du Jiangxi et du Fujian — n’allaient pas tarder à nourrir un antagonisme qui est l’un des aspects dominants de la période du Jiangxi (1928-1934).
Aux dires de Peng lui-même, qui en fit l’historique détaillé à la veille du 8e plénum du VIIIe C.C. à Lushan (juillet 1959 : infra), la rivalité entre les deux hommes se fait jour dès la fin de l’année 1929, c’est-à-dire au moment où Li Lisan (李立三) (voir ce nom) commence à préciser sa « ligne ». « Soldat professionnel et fougueux » (Hu Chi-hsi), Peng soutient en effet le plan d’attaque contre les villes clés du moyen Yangzi et lance deux assauts contre Changsha à l’été 1930, alors que le 1er Groupe de Zhu-Mao montre peu d’empressement non seulement à exécuter la stratégie de Li Lisan mais à secourir Peng, qui essuie de lourdes pertes. Du fait de cet affaiblissement ou parce qu’il souhaitait préserver l’unité, Peng s’oppose cependant aux officiers et à la troupe, qui veulent rompre avec Mao. De même, il soutient ce dernier lors de l’élimination des partisans de Li Lisan et bien que l’incident de Futian (voir Chen Yi (陳毅)) ébranle sérieusement le 3e Groupe d’armées, l’Armée rouge peut donc refaire son unité sous Zhu, Peng et Mao à la veille de la première campagne d’encerclement nationaliste : Mao a gagné la première manche.
Peng emporte la seconde en 1932. Après avoir enrayé trois offensives nationalistes, l’Armée rouge a perdu la moitié de ses effectifs à la fin de l’année 1931, mais cette fois c’est Mao qui est affaibli par la saignée. Au même moment, le ralliement d’un grand nombre de troupes régulières — quelque 17 000 hommes mutinés à Ningdu en décembre 1931 — fait pencher la balance (et les structures de l’armée) en faveur des professionnels. Ceux-ci estimaient en effet (voir Liu Bocheng (劉伯承)) qu’il fallait édifier une armée conventionnelle (au recrutement très élargi) afin d’interdire le territoire soviétique aux offensives adverses ; au nom d’une conception rigoureusement inverse, Mao avait édifié une armée réduite et mobile plus soucieuse de protéger son intégrité que celle de la « base » et des populations dans un cadre stratégique délibérément restreint. C’est à cette conception que s’en prend un article particulièrement mordant de Peng, écrit en décembre 1931 : « Nous nous opposons à ceux qui ne cherchent qu’à conserver leurs armées pour défendre leurs petits royaumes (...), ceux qui ne sont pas résolus à augmenter les effectifs de l’Armée rouge et à lutter pour une victoire préliminaire dans une ou plusieurs provinces. L’horizon de ces gens est aussi limité que celui d’une grenouille qui regarde le ciel du fond d’un puits. Leur idéologie est une idéologie paysanne à cent pour cent... » (cité in Hu Chi-hsi, op. cit., p. 52).
Il est probable cependant que Peng n’eût pas agi sans un troisième facteur, politique celui-là. L’arrivée au Jiangxi de Zhou Enlai (周恩來) et Xiang Ying (項英), représentants d’un B.P. dominé par les Vingt-huit Bolcheviks (voir Mif), relativise en effet la primauté de Mao, qui n’est plus du même coup l’incarnation du mouvement. Par surcroît, la nouvelle direction reprend à son compte les objectifs stratégiques de Li Lisan (attaque des villes clés de la vallée de la rivière Gan) et préconise, pour ce faire (mais aussi afin de « noyer » le noyau des vétérans maoïstes), le passage à une armée de conscription. La seconde phase de la rivalité Peng-Mao se fond donc dans la rivalité Mao-Zhou Enlai et se solde par une alliance déterminante entre le C.C. et le 3e Groupe d’armées, lors de la conférence de Ningdu (voir Luo Ming (羅明)) en août 1932. A la veille même de cette conférence, et sous prétexte de célébrer l’anniversaire du soulèvement de Pingxiang, les officiers de Peng s’étaient clairement prononcés contre Mao en appelant à soutenir la ligne du C.C. et l’I.C., à renforcer le système des commissaires politiques (biais grâce auquel Zhou Enlai put prendre le contrôle de l’armée) et à lutter contre la tendance du « guérilla-isme ».
Mais si Peng ne se dérobe pas aux engagements fondamentaux, puisqu’il pèse en faveur d’un changement de direction épousant l’évolution de la situation militaire telle qu’il la conçoit, il est non moins clair qu’il ne revendique pas le premier rôle pour lui-même et qu’il répugne au factionnalisme. C’est donc sans plus polémiquer avec un Mao sur le déclin qu’il sert Zhou Enlai et Braun Otto (en tant que vice-président du Comité militaire révolutionnaire et membre du C.C.), puis qu’il les abandonne, lorsque leur stratégie a fait long feu, pour se rallier à Mao lors de la conférence de Zunyi (janvier 1935), sans songer là non plus à prendre la tête du mouvement. Ce ralliement à Mao se confirme contre Zhang Guotao (張囯燾) dès 1935, puis durant toute l’épopée de la résistance anti-japonaise et de la guerre civile (1937-1945, 1946-1949). Après avoir pris le commandement de la lre Armée de front en 1935-1936 lors de l’arrivée de la Longue Marche dans le Shanbei en l’absence de Zhu De (qui a suivi Zhang Guotao), Peng est l’adjoint de Zhu à la tête des forces communistes jusqu’à la victoire de 1949. Une seule fausse note, mais grave, dans cette harmonie : l’offensive des « Cent Régiments » contre les lignes japonaises, qu’il inspire et dirige d’août à décembre 1940, provoque une riposte violente et systématique (les fameux « trois tout » : tuer, brûler, détruire) à la suite de laquelle, en 1941-1942, les territoires contrôlés par les guérillas communistes sont réduits de moitié dans certaines régions. En 1959, Peng reconnut lui-même que cette campagne (à laquelle Mao s’était opposé afin de ne pas exposer inutilement les « zones libérées ») était l’une de ses « quatre erreurs militaires ». Sans doute eût-il dû ajouter que la « grenouille », dont il avait critiqué l’idéologie « à cent pour cent paysanne » neuf ans plus tôt, avait eu raison de vouloir rester au fond de son puits ! Peng Dehuai (qui est également secrétaire du Bureau du C.C. pour la Chine du Nord de 1941 à 1943) n’en conserve pas moins sa place aux côtés de Zhu De pendant la Guerre civile. En avril 1945, le VIIe congrès du P.C.C. le confirme au B.P.
Après 1949 ses fonctions officielles sont multiples aussi bien dans la région du Nord-Ouest et au Xinjiang qu’à la Commission de planification économique (au sein de laquelle il aurait été en désaccord, suivant certaines sources, avec le plan d’industrialisation de l’intérieur préconisé par Mao : voir Gao Gang (高崗) et Rao Shushi (饒漱石)). Mais ses responsabilités sont surtout militaires et lui valent très vite de supplanter son ancien supérieur Zhu De. C’est lui qui commande les « volontaires chinois » envoyés en Corée jusqu’en 1953. Il devient second vice-président après Zhu du Conseil national de Défense présidé par Mao et ministre de la Défense en septembre 1954, en même temps que vice-président du Conseil des Affaires d’État sous Zhou Enlai. Il prend part aux négociations sino-soviétiques de 1954, représente la Chine à la signature du traité de Varsovie (mai 1955) et dirige une délégation militaire de haut niveau lors de la longue visite que Mao fait à Moscou en novembre 1957. Il entreprend de professionnaliser l’armée chinoise, notamment en créant une hiérarchie et des décorations militaires. Il devient d’ailleurs l’un des dix maréchaux élevés en cette occasion (septembre 1955). Les difficultés auxquelles il se heurte dans la coopération militaire avec l’Union soviétique l’incitent à justifier la nécessité d’une base industrielle puissante et autonome lors du démarrage du Grand Bond en avant (janvier 1958). Au printemps 1959, il effectue une tournée dans les capitales du pacte de Varsovie.
C’est au retour de ce voyage que Peng accomplit le geste politique dont la célébrité éclipse maintenant sa gloire militaire : la critique ouverte du Grand Bond en avant (déclenché dans l’hiver 1957-1958) et de Mao lors de la conférence de travail qui précède le 8e plénum du VIIIe C.C. à Lushan (Jiangxi) en juillet 1959. Plusieurs tournées en province (Gansu, Hunan, Jiangxi, Anhui) lui ont ouvert les yeux sur les effets pervers du Bond : statistiques exagérées par une base soucieuse de plaire au Centre en sorte que le problème alimentaire paraît résolu et que la main-d’œuvre est affectée aux petites fonderies rurales ; champs, récoltes laissés à l’abandon au profit de ces forges où les paysans fondent ustensiles ménagers (rendus inutiles par les réfectoires collectifs) et jusqu’aux socs de charrues, produisant un acier inutilisable (ils sonnent, dit Peng, du gong avec des concombres), etc. Mais Peng ne s’exprime pas d’emblée. Peut-être parce que Mao lui-même, après les avoir provoqués, dénonce les excès (dits « gauchistes » du Bond) au début de l’année 1959, sans doute aussi parce que la révolte du Tibet, au printemps, absorbe tout son temps. Toujours est-il que lors de la conférence de travail et du 7e plénum du VIIIe C.C. à Shanghai (mars-avril 1959), c’est à 1’« exercice solitaire du pouvoir » que Peng s’en prend. Attaque paradoxale puisque Mao vient d’abandonner, au profit de Liu Shaoqi (劉少奇), la présidence de la République. Il semble toutefois que Peng critique la manière dont la succession a été réglée, acte régalien (de la part de Mao) avantageant la bureaucratie du Parti (en la personne de Liu) au détriment des militaires, au nom desquels Zhu De avait fait un acte de candidature à peine déguisé. L’attaque indirecte contre Liu est d’autant plus logique que les hommes de l’appareil ont entièrement soutenu l’aventure du Bond. Mais elle témoigne surtout d’une sourde rivalité que Gao Gang (高崗) avait su exploiter en son temps : Peng avait dû s’autocritiquer après la chute de Gao en 1954. Par la suite, il dira que ses critiques de 1959 visaient plutôt Liu que Mao...
Reste qu’à Lushan, c’est bien Mao qui est en cause. En attaquant le chef charismatique, Peng a le sentiment très net de transgresser un tabou. Sans doute les sombres avertissements de Huang Kecheng (黃克誠), chef d’état-major de l’A.P.L., qu’il entend à son retour d’Europe, le décident- ils à franchir ce pas : le ravitaillement des provinces déficitaires (et qui toutes se proclament ou se proclamaient excédentaires quelques mois plus tôt) mobilise les transports militaires au point de compromettre la logistique des opérations au Tibet...
A Lushan, les délégués sont répartis en comités régionaux. Peng adresse ses premières critiques au sien — celui du Nord-Ouest, région qu’il avait « libérée » puis commandée jusqu’en 1954. Il critique également sa propre carrière militaire, sorte de purification nécessaire à l’affrontement qu’il pressent. C’est alors, semble-t-il, que s’opère le rapprochement avec Zhang Wentian (張聞天), principal des futurs coaccusés de Peng. Le fait que les deux hommes aient visité l’U.R.S.S. et l’Europe orientale en même temps, qu’ils s’y soient rencontrés, qu’ils aient entendu les critiques soviétiques à l’encontre du Bond et, peut-être mais à titre privé, exprimé leur propre scepticisme, a nourri les accusations de complot et de collusion avec l’étranger distillées après la condamnation de Lushan. Mais le Maréchal semble bien avoir agi pour son propre compte, sans plan préconçu et sans « collusion » avec l’U.R.S.S. Si complot il y eut, il date de Lushan et reste imputable à l’ex-secrétaire général du P.C.C., qui semble avoir utilisé la colère de Peng. Excédé du peu d’écho accordé à ses critiques, celui- ci décide de s’adresser directement à Mao — mais par écrit, afin d’épargner — au Parti plus qu’au Président et sans doute aussi à lui-même, Peng — la « confusion idéologique » (sixiang hunluan) et le choc émotionnel d’une attaque frontale en séance plénière. La « lettre d’opinion » (yijian shu) qu’il écrit dans la nuit du 12 au 13 juillet dresse un réquisitoire dont la virulence réside moins dans la condamnation du Bond (Peng reprend les critiques exprimées ici ou là, et par Mao lui-même, depuis six mois) que dans l’exposé méthodique des erreurs commises et dans le diagnostic implicite de ces erreurs : le « fanatisme petit-bourgeois » qu’y lit Peng (peut-être guidé dans la formulation par Zhang Wentian) est l’œuvre personnelle de Mao. Son crime ne fut pas d’opinion mais de lèse-majesté. Lors des différends antérieurs, Peng Dehuai avait pris le parti des téméraires contre un Mao patient et prudent qui ne voulait pas voir plus loin que le fond de son puits (encore cette prudence conduisait-elle à quelque désinvolture à l’égard des populations...). A travers celle de la « transition au communisme en un seul bond » (autre reproche que Peng fait au Grand Homme par Grand Bond interposé), la condamnation du modèle maoïste est d’un homme d’État soucieux d’enrayer une désastreuse marche à l’utopie : la grenouille est devenue bœuf, prudence et patience ont changé de camp...
Encore fallait-il que le crime fût connu. Pendant la Révolution culturelle, Peng s’est accusé d’avoir fait imprimer et distribuer sa lettre. Il semble au contraire que Mao lui-même ait pris la décision d’en faire une lettre ouverte, dès le 16, afin de crever : l’abcès. Surpris, Peng demande en vain l’annulation d’une mesure dont le machiavélisme apparaît bientôt. Tout en se donnant les gants de laisser faire les critiques, Mao attend que d’autres opposants se dévoilent (chose faite les 18 et 19 avec Huang Kecheng et Zhou Xiaozhou, premier secrétaire provincial du Hunan ; le 21 avec Zhang Wentian), ce qui lui donne le temps de préparer la contre- attaque. Entre-temps, Khrouchtchev lui apporte une aide précieuse en faisant diffuser (le 21) une condamnation explicite du Bond chinois prononcée à Poznan le 18 juillet. D’une habileté consommée (quel contraste avec la fougue naïve, l’innocence respectueuse de Peng !), la réplique maoïste est donnée le matin du 23. Tour à tour humble (Lénine aussi s’est trompé : j’ai vu les ratures de ses brouillons ; Marx aussi a été coupable d’impétuosité — et Lénine aussi, lui souffle-t-on dans la salle) ou olympien (les critiques qui nous sont faites ont déjà été examinées par le C.C., qui s’est prononcé en conséquence), Mao agite surtout la menace du chaos, arme suprême du charisme ébranlé. De façon conventionnelle : si le Parti se divise, la colère du peuple nous balaiera. D’une manière plus originale, qui préfigure celle de la Révolution culturelle : si vous ne me suivez pas, je refais la guérilla contre vous.
L’argument s’adresse explicitement aux chefs de l’armée, soupçonnés de pencher en faveur du prestigieux Maréchal (en d’autres circonstances, Mao affectera de croire que Peng a agi au nom d’un « club militaire » ayant débauché quelques politiciens...). Pour l’heure, le Parti, le gouvernement suivent. Une résolution du C.G. (votée en août lors du plénum qui fait suite à la conférence de travail) prive les quatre membres de « la clique antiparti dirigée par Peng Dehuai » (Peng, Zhang Wentian, Huang Kecheng et Zhou Xiaozhou) de leurs fonctions gouvernementales et administratives, tout en les maintenant qui au C.C., qui (Peng et Zhang) au B.P. Seul Zhu De s’est prononcé en faveur d’une absolution — ce pourquoi il doit s’autocritiquer. Quelque peu rétive également, l’Armée est reprise en mains après la nomination de Lin Biao (林彪) et de Luo Ruiqing (羅瑞卿), ex-ministre de l’intérieur, en remplacement de Peng et de Huang. Une campagne de dénonciation dans laquelle s’illustre Chen Boda (陳伯達), homme lige de Mao, s’acharne à prouver que Peng n’a jamais été marxiste et grossit ses liens avec Gao Gang. Malgré cet amalgame, la relative clémence du verdict montre que Peng jouissait d’un soutien plus large que Gao à propos d’un débat autrement plus important. En soutenant le Grand Bond puis Mao à Lushan, Zhou Enlai, Liu Shaoqi et Deng Xiaoping ont donné la main à l’émergence désastreuse de la stratégie maoïste ainsi qu’à l’abus de pouvoir qui permit d’exonérer Mao. Suivant l’expression de R. MacFarquhar, la « table ronde de Yan’an » était fissurée : Lushan prélude directement aux affrontements factionnels de la « lutte entre les deux lignes » dont Mao ne triomphera, pour un temps, qu’en abattant les colonnes du temple.
De 1959 à 1965, pendant que la coalition de Lushan vole en éclat, Peng vit en résidence surveillée dans la banlieue nord de Pékin. Malgré la réticence des gardes, les paysans du voisinage s’empressent autour de cet homme au crâne rasé qu’ils prennent pour un agronome parce qu’il lit beaucoup et fait des cultures expérimentales. Lorsqu’ils découvrent sa véritable identité, le succès est encore plus vif : une jeune femme lui amène son enfant malade afin qu’il lui impose les mains... Encore que d’une nature différente, la popularité de Peng n’est pas moindre dans toute la Chine à l’heure des « années noires » qui font suite au Bond : le héros de Lushan est identifié au célèbre mandarin Hai Rui, destitué pour avoir défendu le peuple contre l’Empereur, l’ironie voulant que Mao lui- même ait lancé avant Lushan (afin d’encourager la critique bien-pensante du Bond) le thème de Hai Rui, thème que ses adversaires (voir Wu Han (吳晗), Peng Zhen (彭真)) peuvent détourner ensuite contre lui grâce à Peng Dehuai. Nouveau coup d’éclat : parce qu’il sent le vent tourner, Peng adresse au 10e plénum du VIIIe C.C. réuni en septembre 1962 une lettre demandant la révision de son cas. Mais la faction anti-maoïste ne peut infliger ce désaveu à un Mao qui profite de l’occasion pour reprendre l’offensive en déclenchant le « mouvement d’éducation socialiste ». Par la suite, l’affaire Peng Dehuai plus que l’ex-ministre au crâne rasé (à la façon d’un moine) continue de hanter les prodromes de la Révolution culturelle. On sait que l’attaque en règle de la faction maoïste (voir Zhang Chunqiao (張春橋), Yao Wenyuan (姚文元), Jiang Qing (江青)) contre la pièce où Wu Han avait célébré par Hai Rui interposé le lèse-majesté de Lushan constitue le casus belli de la Grande Terreur maoïste à la fin de l’année 1965.
Il ne faudra rien moins que cette révolution et la démaoïsation qui l’a suivie pour que la voix de Peng Dehuai se fasse entendre à nouveau. Mais à titre symbolique puisque Peng est mort en détention le 29 novembre 1974 (il semble qu’il soit mort non de mauvais traitements, comme Liu Shaoqi, mais d’une absence de traitement). Arrêté à Chengdu (Sichuan) en novembre 1966, durement « interrogé » par les Gardes rouges qui lui avaient arraché une « confession », il avait été exhibé et torturé à Pékin au cours de deux « meetings de lutte » en juillet-août 1967. La démaoïsation a voulu des symboles aussi parlants que ce général raisonnable à la langue bien pendue : la réhabilitation dé Peng intervient en décembre 1978 (3e plénum du XIe C.C.) lorsque Deng Xiaoping renoue avec la stratégie économique de l’après-Grand Bond. L’hommage posthume est aussi une manière détournée de s’en prendre à Mao, alors même que Hua Guofeng (華囯鋒) et ses partisans néo-maoïstes contraignent encore la démaoïsation à ramper. En 1980, c’est à Huang Kecheng, ex-adjoint et co-disgracié de Peng, que Deng Xiaoping demande une première version de la résolution du C.C. (adoptée en juin 1981) condamnant l’action de Mao à partir du Grand Bond... Attention, supplémentaire, mais aussi nouvelle preuve d’un incomparable génie manœuvrier aux antipodes du talent évidemment plus fruste (et plus fougueux) de Peng : en politique, et même s’il a dû apprendre beaucoup du ratage de Lushan, Deng Xiaoping est plus grand général que Peng. Mais s’ils font leurs comptes d’outre-tombe, Peng Dehuai peut se targuer auprès de Mao d’avoir préparé et enlevé la plus belle manche...

ŒUVRE : De par ses fonctions militaires et gouvernementales, Peng Dehuai a laissé d’assez nombreux textes — rapports et discours pour la plupart sans originalité. Nous ne recensons ici que ceux, plus originaux, dans lesquels Peng a devancé les grandes évolutions politiques du mouvement communiste en s’opposant ouvertement à Mao. Pour la période du Jiangxi (liste complète in Hu Chi-hsi, 1982, p. 255), voir : « Kuoda hongjun » (Augmentons les effectifs de l’Armée rouge), Wuku (L’Arsenal), 7, 31 décembre 1931. — De Lushan à la Révolution culturelle, les principaux textes sont rassemblés in The Case of Peng Teh-huai (1968). Voir en particulier le discours réquisitoire prononcé à Lushan : « Peng Dehuai zai bajie bazhong quanhui shang de fayan » (Discours prononcé par Peng Dehuai au 8e plenum du VIII’ C.C. du P.C.C.). — L’autobiographie (Peng Dehuai zishu) a été publiée à titre posthume après la réhabilitation (Pékin, 1981).

SOURCES : Outre KC, Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), II (1972), Hsiao Tso-liang (1961) et Rue (1966), voir : Peng Dehuai (1981). — Hu Chi-hsi (1982) sur la rivalité Peng-Mao à l’époque du Jiangxi. — Sur Lushan et la suite, voir : P. Chang (1978). — MacFarquhar (1983) ainsi que les textes rassemblés in The Case of Peng Teh-huai (1968) et Mao Zhuxi dui Peng Huang Zhang Zhou fangdang jiduan de pipan (Critique de la clique antiparti de Peng (Dehuai), Huang (Kecheng), Zhang (Wentian), Zhou (Xiaozhou) par le Président Mao) (1968), qui donne le long discours prononcé par Mao le 23 juillet 1959 en réplique aux atta¬ques de Peng. Sur l’identification de Peng Dehuai avec Hai Rui, voir la biographie de Wu Han. — Conversation avec J. Domes, auteur d’une étude sur Peng à paraître en 1985.

Yves Chevrier et François Godement

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