Né le 22 octobre 1896 à Haifeng (Guangdong) ; fusillé dans la banlieue de Shanghai le 30 août 1929. Pionnier du mouvement paysan.

Peng Pai
Fondé en 1924 à Canton par le G.M.D., auquel les communistes adhéraient alors à titre individuel, l’institut des cadres du mouvement paysan a grandi très vite : la promotion initiale avait formé 33 cadres ; deux ans plus tard, la sixième promotion en comptait neuf à dix fois plus : 318 diplômés. On ne retient d’ordinaire que le nom du dernier directeur cantonais (une ultime promotion a été formée à Wuhan en 1927) de l’institut : Mao Tse-tung (毛澤東). Heureux quand on ne fait pas de lui l’unique directeur, voire le fondateur de l’institut, reléguant dans l’oubli ses prédécesseurs, y compris le premier d’entre eux : Peng Pai. C’est un symbole : la gloire d’un cadet plus précoce risquait de porter ombrage à celle de Mao et il aura fallu attendre le commencement de la démaoïsation pour que le véritable pionnier du mouvement paysan obtienne en Chine un hommage moins réticent.
Il faut dire que la carrière révolutionnaire de Peng Pai a été fort brève : elle tient tout entière dans une décennie (celle des années 20). Elle n’en comporte pas moins trois phases bien distinctes. De 1922 à 1924, Peng Pai fonde dans et autour de son xian (district) natal les premières Associations paysannes animées par un communiste : cette étape initiale est la plus intéressante. De 1924 à 1927, Peng est un responsable provincial, puis national du G.M.D. et du P.C.C., spécialisé dans les questions paysannes : étape itinérante et quasi officielle d’un dirigeant désormais reconnu. Il s’enracine à nouveau dans son pays natal pour y diriger les fameux « Soviets de Hailufeng » : cette phase ultime dure moins de quatre mois, de novembre 1927 à février 1928. Les dix-huit mois qui séparent l’écrasement des Soviets de Hailufeng de l’exécution de Peng Pai ne représentent guère qu’un épilogue mal connu.
Il y a plus à dire sur les années de formation : n’ont-elles pas, après tout, occupé un quart de siècle (1896-1921) d’une existence tranchée avant le tiers de siècle ? « Nous étions trente dans ma famille (une « grande famille » de propriétaires fonciers, qui regroupait plusieurs couples et plusieurs générations) et chacun d’entre nous disposait de cinquante esclaves » : façon de parler. Cette précision, donnée par Peng Pai dans ses souvenirs sur « Le mouvement paysan à Haifeng », signifie seulement que plusieurs centaines de fermiers (1 500 personnes, en effet, en comptant femmes et enfants) cultivaient la terre des Peng, l’une des plus riches familles du xian côtier de Haifeng, à mi-chemin entre Canton et Shantou (Swatow), dans l’est de la province du Guangdong. Au total, ces fermiers livraient bon an mal an quelque soixante tonnes de riz à la famille Peng : de quoi permettre à celle-ci d’envoyer Hanyu (c’est le prénom du futur Peng Pai) à l’école, où il reçut d’abord une éducation traditionnelle, de le marier dès l’âge de seize ans (il fit sensation en déliant aussitôt les pieds bandés de son épouse et en lui prenant la main en public) et enfin de lui payer, avec l’aide d’une bourse obtenue d’un condottiere local, des études à l’étranger. De 1918 à 1921, Peng étudia l’économie et la science politique à l’Université Waseda de Tokyo, où il fut influencé par les idées et l’action d’un groupe de réformateurs agraires socialisants. A son retour en Chine en 1921, Peng s’en tint d’abord à la mobilisation des intellectuels. Rentré à Haifeng, il attira aussitôt l’attention en publiant un « Appel à mes compatriotes », dans lequel il ne préconisait rien de moins que l’abolition de l’État et de la propriété. Il n’en fut pas moins nommé directeur du Bureau de l’éducation du xian à la rentrée 1921 par le même seigneur de la guerre quelque peu réformateur qui avait naguère aidé à financer son départ pour le Japon : Chen Jiongming, originaire lui aussi du xian de Haifeng, et à cette date gouverneur du Guangdong. « A l’époque, je rêvais encore de promouvoir la révolution sociale au moyen de l’éducation », se moquera Peng plus tard. L’illusion fut, en tout cas, de courte durée. Un incident inouï à Haifeng (l’organisation par Peng d’un défilé d’écoliers brandissant le drapeau rouge pour célébrer le 1er mai) inquiéta les notables locaux, qui obtinrent de Chen Jiongming le renvoi de son directeur de l’éducation. Révoqué le 9 mai 1922, Peng Pai se jeta aussitôt dans une toute autre aventure.
Il lança d’abord un hebdomadaire, dans lequel il appelait les paysans à se saisir du pouvoir. Un éditorial de Peng sur ce thème enragea sa mère, qui parlait de tuer de ses propres mains ce fils indigne. Peng Pai en conclut qu’il avait visé juste : ce qui indignait les siens (son frère aîné aussi menaçait de le tuer) devait réjouir les fermiers des Peng. D’autres membres de sa famille se contentèrent de croire ou de faire croire qu’il avait l’esprit dérangé. C’est ce que conclurent ses amis eux-mêmes et jusqu’à ses compagnons de combat, lorsqu’il leur révéla son intention d’aller organiser et mobiliser les paysans. Les villageois leur paraissaient trop ignorants, traditionalistes, superstitieux, soumis enfin pour être capables de participer à un combat politique d’avant-garde. De fait, les premières expériences de Peng furent rien moins que réconfortantes : les chiens aboyaient devant l’intrus, les villageois se détournaient apeurés. Un paysan finit par lui demander s’il venait lever l’impôt et l’assura qu’il n’y avait pas eu de représentation théâtrale au village (les représentations donnaient lieu à la perception d’une taxe). Ailleurs, on crut qu’il venait réclamer des dettes arriérées. Quand Peng répliqua que c’était aux propriétaires fonciers à rembourser le trop perçu (« les fermages que vous leur avez versés représentent beaucoup plus que la valeur de leurs fonds »), il ne réussit qu’à alarmer ses interlocuteurs.
Très vite Peng dut renoncer à se rendre dans les villages. Se postant près d’un temple situé à un carrefour, il tenta de haranguer les paysans qui revenaient du marché. Ce moyen attira davantage d’auditeurs, en majorité muets, jusqu’au jour où un fermier de sa famille le traita de hâbleur : « je pourrai commencer à te croire le jour où les Peng cesseront de me réclamer l’arriéré des fermages. — Ce qui importe, rétorqua un jeune fermier, ce n’est pas d’aplanir les différends qui opposent chacun d’entre nous à tel ou tel propriétaire foncier, mais de nous unir ». « Enfin un camarade ! », se dit Peng Pai, qui revit le soir même ce premier compagnon de lutte, Zhang Ma’an, et quatre de ses amis. Ils lui conseillèrent de ne pas s’aventurer dans un village sans être introduit par un ou deux villageois du cru, d’attendre chaque jour la fin des travaux des champs pour s’adresser aux paysans, de ne pas s’en prendre à la religion et surtout de former une association paysanne en prenant bien soin de distribuer des cartes de membres aux adhérents : les avantages assurés par l’adhésion favoriseraient le recrutement. Peng Pai suivit à la lettre ces recommandations, auxquelles il adjoignit bientôt un ou deux tours à sa façon. Il apprit aux enfants un chant qu’il avait composé, leur fit entendre un phonographe importé, montra des marionnettes, se fit prestidigitateur et magicien : comme Melquiades à Macondo (Cent ans de solitude). Des centaines de villageois prirent goût au spectacle et absorbèrent en plus la potion politique préparée par Peng Pai. Il n’en fallut pas moins un bon mois de patients plaidoyers pour recruter une trentaine d’adhérents à la première Association paysanne, établie par Peng à Chishan, dans ce même village où sa propagande avait d’abord échoué.
Six mois plus tard (1er janvier 1923), Peng Pai réunissait déjà un congrès de la Fédération des associations paysannes du xian de Haifeng : soixante délégués représentant vingt mille membres ! Qu’est-ce qui explique ce soudain essor, après un démarrage aussi laborieux ? En premier lieu, les services assurés par l’Association : soins médicaux, éducation pratique, arbitrage des conflits, etc. Une pharmacie et une petite clinique gérées par l’Association devinrent si fréquentées qu’il fallut contrôler les cartes de membres, qui passaient de main en main. On ouvrit aussi une école en lui affectant le produit d’un champ loué, cultivé par les parents des écoliers. Ces derniers aidaient eux-mêmes au sarclage et à la moisson. Le fermage acquitté, il restait encore de quoi nourrir et entretenir le maître, un maître qui apprenait à lire, à écrire les noms des outils et des produits agricoles, à vérifier les opérations simples effectuées jusque-là sans contrôle par le propriétaire foncier ou le marchand de grains, à gérer une association paysanne, etc. Avant peu, dix écoles semblables furent ouvertes et les adultes purent y suivre des cours du soir. Organisé par l’Association, le Bureau de conciliation s’employait à régler les conflits relatifs aux mariages, aux dettes, à la propriété des terres et au fermage, etc. Non contente d’arbitrer, l’Association assurait en outre à ses membres une protection particulière, un peu à la manière des sociétés secrètes. A la suite de la noyade accidentelle d’une fillette de six ans, fiancée au fils d’un membre de l’Association paysanne (les fiancées-enfants étaient élevées au domicile de leur futur conjoint), les parents de la fillette et les membres de leur clan (en tout trente à quarante personnes) avaient envahi Chishan et menaçaient de venger la défunte. Peng Pai se porta aussitôt sur les lieux, entouré des membres de l’Association, et commença à inscrire sur un carnet les noms des assaillants afin de les intimider. C’en fut assez pour les dissuader d’agir et l’incident renforça l’autorité de l’Association. Cette autorité une fois assise et reconnue, la possession d’une carte de membre suffit à détourner les agents des propriétaires ou les employés de l’administration d’exercer leurs vexations coutumières.
Faire la preuve de sa force, en convaincre les paysans eux-mêmes, ainsi que leurs adversaires : voilà qui était plus décisif encore que les services rendus par l’Association. Celle-ci put bientôt entreprendre de disputer aux notables le contrôle des transactions commerciales. Elle installa sur le marché public sa propre balance, afin d’empêcher les marchands de grains de tricher en pesant la récolte. Et surtout, l’Association ouvrit un bureau à Haifeng, sur lequel elle fit flotter son propre drapeau : un drapeau rouge et noir qui signifiait la fin des luttes entre les Rouges et les Noirs (entre Têtes Rondes et Têtes Pointues, eût dit Brecht), qui empoisonnaient depuis longtemps la chronique locale de Haifeng. A ces conflits « horizontaux » qui opposaient deux groupes hétérogènes de riches et de pauvres (ou plutôt deux camps de pauvres manipulés par leurs riches) Peng Pai comptait bien substituer un autre combat : la révolte d’une classe contre une autre.
L’étonnant est que la riposte des propriétaires fonciers ait été aussi tardive. Il est vrai que plusieurs dirigeants de l’Association paysanne étaient fils de bonnes familles (une fois la preuve faite que son entreprise n’était pas vaine, les étudiants amis de Peng avaient fini par le rejoindre), que Peng lui-même bénéficiait du prestige du liuxuesheng (étudiant formé à l’étranger) et que l’Association réservait à l’usage interne certains mots d’ordre (comme la réduction des fermages) qui ne devaient être divulgués et appliqués qu’au cours d’une étape ultérieure. Enfin les velléités réformatrices de Chen Jiongming et sa rivalité avec le Guomindang (qui l’incitait à ménager Peng Pai) le détournaient d’assurer aux propriétaires fonciers la protection sans défaillance sur laquelle ils eussent, en toute autre région de Chine, pu normalement compter. Vint finalement le jour où un fermier qui avait refusé une augmentation de fermage et cinq autres fermiers solidaires de lui furent acquittés en justice — une justice qui semblait avoir pris bonne note de l’influence acquise par l’Association paysanne. Les propriétaires jugèrent qu’il était grand temps de créer leur propre association. Ils firent appel, intimidèrent et corrompirent le juge, qui renversa son verdict et arrêta les six fermiers. Le lendemain, six mille membres de l’Association paysanne marchèrent sur le tribunal et, par la bouche de Peng Pai, exigèrent du juge la libération des fermiers, assortie d’excuses. Soulagé de s’en tirer à si bon compte, le magistrat accorda tout ce qu’on lui demandait. A dater de ce jour, l’Association paysanne crût à pas de géant, enregistrant des centaines d’adhésions par jour.
A dater de ce jour également, la lutte ouverte entre les paysans organisés et leurs exploiteurs de toujours devint inévitable. Un typhon ayant ravagé la région et détruit les récoltes au cours de l’été 1923, l’Association paysanne demanda une baisse de 70% du montant de la rente foncière et interdit à ses membres de louer le champ d’un fermier évincé par son propriétaire un propriétaire qui renvoyait son fermier se condamnait du même coup à ne pas trouver de remplaçant. D’ordinaire, en Chine à cette époque, bien loin de témoigner une quelconque solidarité de classe, les fermiers se sentaient rivaux les uns des autres ; ils entraient dans une compétition acharnée pour arracher un bout de champ à louer : si rares étaient les terres disponibles et si nombreux les postulants ! En présence d’une menace inédite, les propriétaires fonciers de Haifeng firent appel à la police et à la troupe, appelées en renfort d’une brigade côtière. Un raid sur le bureau de l’Association entraîna l’arrestation de vingt-cinq dirigeants (16 août 1923). Peng Pai n’eut que le temps de s’enfuir et d’aller demander à Chen Jiongming la libération des prisonniers et la réduction du fermage : c’était encore le temps des discussions. Chen tergiversa, offrit même à Peng un poste dans son propre état-major et ne prit, en tout cas, pas position contre lui. Sept mois plus tard, on n’en est plus là : de retour à Haifeng, Chen se laisse convaincre par les notables locaux de dissoudre une Association paysanne dont ils assurent qu’elle est liée à ses ennemis du gouvernement révolutionnaire de Canton. En décrétant le 17 mars 1924 la dissolution de l’Association paysanne, le sous-préfet de Haifeng ne fait que porter le coup de grâce à une organisation qui ne s’est pas remise du coup du 16 août et de la répression qui a suivi. Toute résistance étant, en l’absence d’appuis extérieurs, vouée à l’échec, Peng Pai fuit à nouveau : en direction de Canton, où il emmène l’un de ses principaux adjoints, Li Laogong (李勞工). Sur place, d’autres dirigeants ont pour mission d’organiser un mouvement clandestin. C’est la fin d’une étape, quasi légale et somme toute modérée.
Destin habituel des pionniers : sur le moment même, l’expérience de Peng Pai à Haifeng était demeurée en marge du mouvement révolutionnaire auquel elle allait montrer la voie. La direction du Parti ne s’y était guère intéressée et l’avait encore moins aidée. Une fois chassé de Haifeng au contraire, Peng Pai prend place dans la hiérarchie officielle, où l’on fait tout naturellement de lui l’un des spécialistes attitrés du mouvement paysan. Dès lors, ses succès et ses échecs sont avant tout fonction dès interventions extérieures, autrement dit du soutien politique et surtout militaire accordé par le gouvernement provincial du Guangdong (aux mains du Guomindang), puis par son propre parti, une fois consommée la rupture entre G.M.D. et P.C.C. Cette corrélation ne contredit au demeurant pas la leçon qu’on pouvait tirer de son expérience de Haifeng, arrêtée net du jour où ses adversaires firent appel à des forces extérieures.
A peine s’est-il réfugié à Canton, Peng Pai se voit confier le secrétariat du Département paysan du G.M.D., fondé le mois précédent (février 1924). C’est le Département paysan qui préconise et obtient la création d’un Institut des cadres du mouvement paysan, approuvée le 30 juin 1924 par le C.E.C. du G.M.D. Et c’est tout naturellement Peng Pai qui supervise, dès le 3 juillet, les études de la première promotion de cadres. Chaque dimanche, il conduit ses disciples dans les villages des environs de Canton, où il leur apprend à enquêter, à faire de la propagande, à organiser des associations paysannes, toutes choses qu’un Yun Daiying (惲代英) préconise à la même époque (sans bien connaître l’exemple de Peng) dans les colonnes de Zhongguo qingnian (La jeunesse chinoise). Il n’en néglige pas pour autant la préparation militaire, qui accapare à elle seule le tiers des séances d’instruction. Une bonne partie des instructeurs et des conférenciers occasionnels, ainsi que tous les successeurs de Peng à la direction de l’institut, sont des communistes. Beaucoup de diplômés — dont Mao Zemin (毛澤民), le frère cadet de Mao Tse-tung — seront pendant la Beifa chargés de soulever les paysans et certains d’entre eux s’emploieront à faire redémarrer le mouvement paysan au Hunan. Au total cependant, le rôle des cadres paysans formés à l’institut a été largement éclipsé par celui des cadets de l’Académie militaire de Huangpu (voir Blücher).
L’emprise du P.C.C. sur le Département paysan du G.M.D. n’a pas été moindre que son contrôle sur l’institut des cadres du mouvement paysan. Peng Pai lui-même a beau avoir été remplacé au secrétariat (en novembre | 1924) par un autre communiste, Luo Qiyuan (羅綺園), il n’en est pas moins demeuré après cette date le principal animateur du mouvement paysan f dans la base révolutionnaire du Guangdong. Il va d’un bout à l’autre de la province prêter main-forte aux tentatives de mobilisation des masses paysannes par de jeunes intellectuels révolutionnaires : par exemple en 1924 à Guangning dans les confins occidentaux (voir Zhou Qijian) ou en 1926 à Hua, en plein centre. Ce qui ne l’empêche pas de revenir dans l’est, à Haifeng, dès que les circonstances politiques le permettent. A la faveur des deux Expéditions de l’Est qui mettent fin à la domination de Chen Jiongming sur le Guangdong oriental (voir Blücher), Peng Pai revient dans son pays natal tout juste un an après en avoir été chassé (mars 1925), puis à nouveau en octobre 1925, où il jure de venger soixante-dix militants paysans (dont Li Laogong) massacrés dans l’intervalle entre les deux expéditions. Il passe le plus clair de l’année 1926 à Haifeng, où il est devenu secrétaire du comité du P.C.C., et y impose une politique agraire beaucoup plus radicale que celle que le G.M.D. est prêt à appliquer (et applique dans le reste du Guangdong). Plusieurs mois après le départ de la Beifa, Peng Pai quitte sa bourgade et sa province natales pour rejoindre le gros des forces révolutionnaires stationnées en Chine centrale et emmène avec lui quelques centaines de paysans, qui vont grossir l’armée de He Long (賀龍) à Wuhan. La bourgade qu’il quitte est grâce à lui devenue fameuse dans les rangs des révolutionnaires, où on l’appelle désormais moins souvent Haifeng que « la petite Moscou ».
De même que le premier départ — la fuite — de Peng Pai de Haifeng pour Canton en mars 1924 lui avait assuré une place dans la hiérarchie provinciale du G.M.D., son arrivée à Wuhan (et 1’éviction de la direction Chen Duxiu (陳獨秀)- Peng Shuzhi (彭述之)) intègrent le leader d’un mouvement paysan régional à la direction nationale de son parti. Peng participe au Ve congrès du P.C.C. (Wuhan, avril-mai 1927) et réclame vainement, en compagnie de Mao Tse-tung et de Luo Qiyuan, une politique de confiscation des terres plus rigoureuse. Au même moment, il devient (toujours avec Mao) membre du comité exécutif provisoire d’une éphémère Association paysanne pan-chinoise, qui réunit des communistes et des dirigeants de l’aile gauche du Guomindang. Peng Pai participe ensuite à la préparation du soulèvement de Nanchang (1er août 1927). Il est l’un des vingt-cinq membres du comité révolutionnaire établi après le succès initial de la révolte... et l’un des fuyards (beaucoup plus nombreux) qui prennent quelques jours plus tard la direction du Sud (voir Ye Ting (葉挺), He Long (賀龍)).
Pour Peng Pai du moins, la déroute s’achève par un retour au bercail. Cette première « longue marche » le conduit, en effet, avec la plupart des rescapés de Nanchang, jusque dans la région de Shantou, à l’extrémité orientale de la province du Guangdong : tout près, en somme, de Haifeng où il souhaite entraîner ses compagnons et consolider grâce à eux le mouvement local. Peng Pai est demeuré moins d’un an hors de sa province, mais durant ces mois fatidiques, la révolution victorieuse a été confisquée et les communistes pourchassés ou massacrés. Ce renversement de la situation à l’échelle nationale condamne d’avance la tentative de gouvernement local qu’il va conduire dans la région de ses premiers exploits.
Dans le Guangdong, la rupture entre le G.M.D et le P.C.C. avait suivi de quelques jours celle qu’avait déclenchée Chiang Kai-shek en Chine centrale : dès avril 1927, Haifeng était comme le reste de la province aux mains des anticommunistes. Ce qui n’avait pas empêché les anciens camarades de Peng Pai, dirigés par l’un de ses frères gagnés à la révolution, Peng Hanyuan, de s’emparer à deux reprises (en mai et septembre 1927) de Haifeng et du xian voisin de Lufeng. A chaque fois, ils avaient dû décamper au bout de huit à dix jours (voir Lin Daowen (林道文)). Ils font une troisième tentative le 1er novembre 1927, renforcés cette fois d’un millier de soldats épuisés : les débris de l’armée révolutionnaire de Nanchang, encore battue et décimée à Chaozhou et Shantou à peine un mois auparavant (le 30 septembre). Même pas tous les débris, puisque Zhu De (朱德) et Lin Biao (林彪) ont emmené vers le nord une partie des rescapés (ils feront leur jonction avec Mao Tse-tung au cours de l’hiver) et que la plupart des chefs, Peng Pai compris, se sont réfugiés à Hong Kong. L’écrasement de la Commune de Canton en décembre permettra bien d’acheminer de nouveaux renforts dans la région de Haifeng (un autre millier d’hommes, qui fuient la répression à Canton), mais scellera du même coup le sort du gouvernement dissident de Hailufeng ( = Haifeng + Lufeng) : la contre-révolution victorieuse dans tout le reste de la province avait désormais les mains libres pour lancer une expédition contre les deux derniers xian (sur un peu moins d’une centaine) qui narguaient encore son autorité.
Absent de Haifeng, Peng Pai n’avait pas participé à la fondation du gouvernement insurrectionnel, mais dès son retour vers la mi-novembre, il en prend la tête. Pendant les cent jours qui suivent, jusqu’à l’écrasement des « Soviets de Hailufeng » (c’est sous ce nom que l’épisode est généralement mentionné), Peng confère au premier régime communiste établi en Extrême-Orient un caractère à la fois didactique et terroriste. Il inaugure sa dictature par un discours plus long qu’aucun de ceux que Fidel Castro ait jamais prononcés. Deux jours durant, il donne en modèle les paysans insurgés du Hunan aussi bien que les hauts faits accomplis en Russie par « Monsieur Lénine, étudiant avancé du professeur Marx ». Liant (à l’instar dudit disciple de Marx) soviets et électrification, Peng Pai décrit à son auditoire le jour proche où chaque village disposera de l’électricité et de l’eau courante et possédera école et bibliothèque. Commencé par un message d’encouragement aux troupes communistes qui partent délivrer une bourgade tombée aux mains des ennemis, le discours de Peng n’est pas achevé que les troupes sont de retour, victorieuses. Elles ramènent trente prisonniers, aussitôt mis à mort après qu’un comité présidé par Peng a consulté la foule. Dans les semaines qui suivent, les Soviets de Hailufeng débattent de la question agraire et décrètent la confiscation des terres des propriétaires fonciers. Une fois les actes de propriété brûlés en public, toute personne qui vend ou loue une terre (ou ne révèle pas un contrat foncier dont elle a connaissance) encourt la mort, de même que sont, dans les derniers temps, passibles de mort les propagateurs de rumeurs relatives à l’invasion imminente dé Hailufeng par des troupes anticommunistes en provenance de Shantou et de Canton. Comme ces rumeurs sont fondées, les désertions se multiplient, en dépit des sentinelles postées aux confins du xian pour intercepter les fuyards. Mais ce ne sont pas les excès du régime soviétique et les adversaires qu’il s’est du même coup suscités qui l’ont perdu : o’« st tout simplement lé déséquilibre du rapport des forces, qui rend aisées la prise de Lufeng et l’occupation de Haifeng par près de dix mille assaillants bien armés à la fin de février 1928 et l’expulsion en mars des soldats communistes réfugiés dans les montagnes environnantes. Expulsion pour les uns, extermination pour d’autres (plus de quatre cents guérilleros restent sur le terrain) : ces montagnes n’offrent pas les ressources de la forteresse naturelle des Jinggangshan, où Mao Tse-tung s’est retranché plusieurs semaines avant l’établissement du gouvernement insurrectionnel de Hailufeng. S’il n’a pas découvert la voie paysanne, Mao semble avoir le premier admis la nécessité d’une stratégie de la survie et donc du choix d’un « sanctuaire » géographique où préserver armée paysanne et pouvoir communiste.
Le désastre de Hailufeng n’empêche pas Peng Pai d’être élu (probablement in absentia) membre du C.C. et du B.P. au VIe congrès du P.C.C., convoqué à Moscou en juin 1928. Il est en outre chargé de diriger un nouveau Comité des affaires paysannes, rattaché au C.C. Réfugié à Shanghai, il milite dans la clandestinité et participe aux réunions du comité provincial du Jiangsu jusqu’au jour où il est trahi par Bai Xin, un de ses anciens associés de Hailufeng. Arrêté ainsi que quatre autres communistes le 24 août 1929, Peng Pai est exécuté le 30 ou le 31 à Longhua, dans la banlieue de Shanghai. Armés de grenades et de mitrailleuses, des agents secrets : communistes avaient tenté en vain de le libérer (lë lieu de l’exécution avait été changé au dernier moment). Ils réussirent du moins à venger Peng en abattant Bai Xin deux semaines plus tard dans une rue de Shanghai.

ŒUVRE : Haifeng nongmin yundong (« Le mouvement paysan à Haifeng »), Canton 1926. Originellement publié dans Zhongguo nongmin (« Le paysan chinois »), réédité (avec quelques modifications) sous forme de livre, le récit de Peng Pai est aisément accessible dans Di yici guonei geming zhanzheng shiqide nongmin yundong (Le mouvement paysan pendant la période de la première guerre civile révolutionnaire), Pékin, Renmin chubanshe, 1953, p. 40-138. Il a été traduit en anglais par Donald Holoch : Peng Pai, Report on the Haifeng Movement, 125 p., Cornell University Press, Ithaca (N.Y.), 1973. — En outre, Peng Pai a écrit entre 1921 et 1927 d’assez nombreux articles dans : Hongqi zhoukan (Le Drapeau Rouge, hebdomadaire) ; Litou zhoubao (Le Soc, hebdomadaire) ; Xiangdao zhoubao (Le Guide, hebdomadaire) ; Xin Haifeng (Le Nouvel Haifeng, mensuel éphémère créé en 1921 par Peng Pai et quelques autres jeunes révolutionnaires locaux). Voir détails in Galbiati (1981), vol. 1, p. 205-12 et vol. 3, p. 36-8 de la bibliographie.

SOURCES : Outre KC, BH et Peng Pai (1926, cf. œuvre), voir surtout : Galbiati (1981), qui renouvelle la connaissance de la vie et de l’action de Peng Pai... et comporte une bibliographie de 52 pages à la fin du troisième volume. La thèse monumentale de Galbiati dispense pratiquement de recourir à toute autre source, mais elle est peu accessible et compte près de 1 500 pages. Retenons donc quelques titres parmi la masse des études antérieures : Bai Shi, in Xueshu yanjiu n° 3, 1980. — Berkley, in Modern China, I, 2 avril 1975. — Chen Xiaobai (1932). — Hofheinz (1977). — Hou Feng (1978). — Marks, in Modern China, III-I, janvier 1977. — Shinkishi Eto in CQ, n° 8, octobre-décembre 1961, n° 9, janvier-mars 1962. — Slawinski (1975). — Wales (1952). — Wales/Kim San (1941). — Yu Yanguang, in Lishi yanjiu, n° 2, 1958 et in Jinan daxue xuebao, n° 2, 1980. — Zhong Yimou (1957). A l’exception de Slawinski, tous ces auteurs sont cités dans la thèse de Galbiati. Depuis quelques années, des équipes de recherche sur l’activité de Peng Pai ont été constituées à Canton et à Haifeng, où l’on entretient désormais avec soin la mémoire du pionnier, souvent appelé le « roi du mouvement paysan ».

Lucien Bianco

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