Né le 26 novembre 1895 dans le xian de Shaoyang, fu de Baoqing, province du Hunan ; mort le 28 novembre 1983 en Californie. L’un des principaux dirigeants du P.C.C. pendant la seconde révolution chinoise (1925-1927), Peng rompt avec le parti communiste en même temps que Chen Duxiu, avant d’animer avec lui, puis sans lui, le mouvement trotskyste chinois.

Trois étapes dans la carrière de Peng Shuzhi :
-  1895-1924 : la formation en Chine, puis dans le Saint des Saints moscovite ;
-  1924-1927 : le partage soudain et éphémère des responsabilités suprêmes ;
-  depuis 1927 : l’opposition, puis la scission trotskyste.
Peng Shuzhi appartenait à l’une des trois familles de Tongluocun (village isolé et arriéré du xian de Shaoyang, au sud-ouest du Hunan) qui possédaient assez de champs pour en louer une partie à des fermiers. Bien qu’ils eussent fait des études, le père, les oncles, le grand-père de Peng (qui vivaient tous sous le même toit au sein d’une dajiating dominée par la grand-mère) cultivaient eux-mêmes leurs terres, en s’aidant de journaliers pour les labours et la moisson. De sept à douze ans, Peng Shuzhi suit à l’école villageoise les leçons d’un maître médiocre, qui fait ânonner des « Classiques » à peine moins hermétiques à lui-même qu’à ses élèves. A quatorze ans, Peng a la révélation des menées impérialistes en Chine en découvrant, grâce à un jeune oncle qui étudie dans une école « moderne » de Changsha (capitale provinciale du Hunan), une brochure révolutionnaire de Chen Tianhua. L’annonce de la révolution de 1911 le rend plus impatient que jamais de suivre lui aussi les cours d’une école « moderne ». C’est le moment que choisit sa famille pour lui faire épouser sa cousine, qui lui avait été promise à son insu depuis sa plus tendre enfance. Il délaisse le laideron qui en souffre, désole la famille, fait jaser le village et découvre enfin (au début de 1912) une école moderne qu’un propriétaire terrien à l’esprit ouvert vient de fonder dans un village voisin. On y conseilla à Peng d’aller étudier dans un lycée moderne de Changsha. Son père s’oppose à un projet coûteux (il a six autres enfants à f nourrir) dont il perçoit mal l’intérêt. Sa mère, illettrée au grand cœur, lui offre le montant de ses économies personnelles : juste de quoi se rendre à Changsha, ce que Peng fait à l’automne 1912, tournant le dos à son village et se libérant du même coup des contraintes de la famille et de la tradition.
A Changsha, Peng suit pendant deux ans les cours d’un lycée réservé aux originaires de Shaoyang en résidence dans la capitale provinciale (Zhusheng Shaoyang Zhongxue). En février 1914, des inspecteurs fourrent le nez dans des dissertations contenant des remarques hostiles au président de la République, Yuan Shikai : il n’en faut pas davantage pour que le professeur de chinois de Peng, le poète Li Dongtian, ancien membre du Tongmenhui lié au révolutionnaire hunanais Cai E, soit arrêté et exécuté, et le directeur de l’école condamné à dix ans de prison. D’août 1914 à juin 1916, Peng achève sa scolarité dans un lycée de Baoqing. Pendant l’été 1915, il participe à une campagne d’agitation patriotique qui tente de dresser la population du Hunan occidental contre les « vingt et une demandes » japonaises. Faute d’argent, Peng ne peut réaliser son rêve d’aller étudier à l’Université de Pékin ; il enseigne pendant trois ans (début 1917 à fin 1919) dans une école moderne proche de son village natal. Ce qu’il perçoit du tourbillon du 4 mai l’incite à se rapprocher des foyers urbains du mouvement et il quitte à jamais sa région natale en février 1920. Il dévore à Changsha tous les périodiques qu’il peut trouver, puis gagne Wuhan en mars. C’est de son séjour à Wuhan que Peng date sa conversion de l’anarchisme au communisme. Empêché par la guerre civile (entre Wu Peifu et Duan Qirui) de poursuivre son chemin jusqu’à Pékin, il passe cinq mois à Tongcheng (Guizhou) chez un beau-frère, marchand de laque. Lorsque Peng Shuzhi est invité par He Minfan (賀民範), qui a eu vent de son existence et de ses idées par un ancien collègue de Peng, Luo Yunqing, à aller étudier à Moscou, c’est le beau-frère qui réunit les fonds nécessaires au voyage. Peng quitte Tongcheng en août 1920, rencontre He Minfan à Changsha en septembre et suit à partir d’octobre à Shanghai les cours de russe de l’« École des Langues Étrangères » dirigée par Yang Mingzhai (楊明齋). Il connaît bientôt la majorité des animateurs du mouvement communiste naissant. Lui-même membre de la « Ligue des Jeunesses socialistes », il demande quelques s semaines plus tard l’admission de son cadet Liu Shaoqi (劉少奇) dans le « Cercle d’études marxistes », créé peu auparavant.
Vers la fin de février 1921, Peng s’embarque pour Moscou via Nagasaki (il admire au passage l’efficacité et la propreté japonaises) et Vladivostock. Il passe le printemps et le début de l’été 1921 en Sibérie orientale ; d’abord à Khabarovsk, où il rédige le journal du syndicat des travailleurs chinois locaux, puis à l’état-major de l’Armée rouge d’Extrême-Orient, en tant qu’instructeur politique des volontaires chinois, pour la plupart des Honghuzi (membres de la Société Secrète des « Barbes Rouges »). Il gagne enfin Moscou en août 1921, ne voyant le long du Transsibérien que foules en haillons et colporteurs qui cherchent à troquer leurs denrées contre des allumettes ou des étoffes. L’Université communiste des travailleurs de l’Orient (Dongfang laodong gongchanzhuyi daxue ; en abrégé : Dongda) avait ouvert ses portes en mars 1921, au carrefour de la Tverskaïa et du boulevard Pouchkine. Bien que son but initial fût la formation de cadres appartenant aux minorités nationales de la partie orientale de la future U.R.S.S., l’Université accueillait également des jeunes communistes venus de divers pays d’Orient et d’Extrême-Orient. Parmi ces derniers, les Chinois étaient les plus nombreux : vingt-cinq environ à la fin de l’année 1921. Une vingtaine rentrent en Chine dès juillet 1922, les uns parce que la disette les avait beaucoup affaiblis, les autres parce qu’ils étaient impatients de militer au pays. Non seulement Peng est un des six qui restent (avec Bao Pu (抱朴), Jiang Guangci (蔣光慈), Luo Yinong (羅亦農), Ren Bishi (任弼時) et Wang Yifei), mais il accomplit même une troisième année comme instructeur. Le cours qu’il enseigne en 1923-1924 sera publié en 1925 à Shanghai (par un de ses élèves qui s’en attribue la paternité) sous le titre Shehui xingshi fazhan shi (Histoire du développement des structures sociales). Au moment où Peng enseigne à l’Université des travailleurs de l’Orient, la représentation chinoise s’est beaucoup étoffée : des renforts venus de France, de Belgique et d’Allemagne ont porté les effectifs à 70 ou 80 et Moscou est devenue la plaque tournante des communistes chinois séjournant en Europe. Élu secrétaire de la section moscovite du P.C.C. et de la Ligue des Jeunesses socialistes chinoises peu après son arrivée à Moscou, Peng le demeure jusqu’à son départ en juillet 1924. A ce titre, il participe à divers congrès, notamment le congrès des travailleurs de l’Orient en janvier 1922 (ce qui lui vaut une tournée à Petrograd, où il est logé au Smolny et entend Alexandra Kollontai) et le Ve congrès de l’internationale Communiste en juin-juillet 1924. Durant ce congrès, il est dérouté par l’obscurité voulue et verbeuse d’un Zinoviev soucieux de dégager sa responsabilité dans l’échec de la révolution allemande de l’automne 1923 et écœuré par les simagrées d’une Ruth Fischer accablant Heinrich Brandler et provoquant Trotsky contraint au silence par une mesure disciplinaire. Peng assiste de temps à autre aux réunions du parti russe, où l’on discute encore sans contrainte. Il commence à percevoir un malaise (et même à observer des échanges d’insultes et de coups) durant trois séances de « débat » en décembre 1923 et janvier 1924 ; mais le futur dirigeant trotskyste saisit mal, faute d’informations, le sens des attaques de Trotsky contre « la vieille garde ». Néanmoins, lorsque à quelques semaines d’intervalle (en février-mars 1924) Staline, puis Trotsky viennent parler à l’Université des travailleurs de l’Orient, il est, comme ses camarades chinois, frappé par le contraste entre les deux personnalités et sidéré d’entendre, au moment où le discours de Staline l’endort, des Soviétiques opposer le fluctuant Trotsky au remarquable Staline qui n’a, comme Lénine, « jamais commis d’erreur ».
Peng Shuzhi eût souhaité passer un an en Europe occidentale après son séjour à Moscou, mais Chen Duxiu réclame ses services à Shanghai, où la direction du Parti est très peu étoffée. Il rentre donc en Chine quelques semaines après le Ve congrès de l’I.C. En chemin, il découvre Pékin, avant de regagner Shanghai au début d’août 1924. Très vite, il se fait un nom et une place parmi les dirigeants communistes, grâce aux articles qu’il publie dans les deux principaux organes du Parti : Xiangdao (Le Guide) et Xin Qingnian (La Nouvelle Jeunesse). Il y défend le rôle dirigeant du prolétariat à une époque où le Komintern subordonne et le prolétariat et le P.C.C. à la bourgeoisie chinoise et au G.M.D. (cf. parmi d’autres articles : « Qui dirige la révolution nationale en Chine ? », Xin Qingnian, 20 décembre 1924). En application de ses idées, il recommande à la direction du P.C.C. une plus grande indépendance à l’égard du G.M.D. et une relance du mouvement ouvrier shanghaïen. Sur sa suggestion, le P.C.C. crée à Xiaoshadu, dans la Concession internationale, une école du soir pour adultes, bientôt renforcée par un Club ouvrier. Dès l’origine, un des militants les plus actifs du Club de Xiaoshadu est Gu Zhenghong, dont le meurtre par un contremaître japonais déclenchera quelques mois plus tard le mouvement du 30 mai 1925. Une première vague de grèves, annonciatrice du 30 mai (voir Liu Hua (劉華)), paralyse les filatures japonaises dès février 1925 : elle doit beaucoup aux initiatives du Club ouvrier de Xiaoshadu.
A cette date, six mois après son retour de Moscou, Peng appartient en titre (et non plus seulement de facto) à la direction du P.C.C. : réuni à Shanghai du 21 au 24 janvier 1925, le IVe congrès l’a élu au C.C. et à son comité permanent. Ancêtre du B.P., le comité permanent du C.C. compte à cette date cinq membres. A l’exception de Peng, tous sont des vétérans du IIIe, voire du second ou du premier C.C. : Chen Duxiu, Cai Hesen (蔡和森), Qu Qiubai (瞿秋白) et Zhang Guotao (張囯燾). A l’issue du IVe congrès du P.C.C., Peng participe au IIIe congrès de la Ligue de la Jeunesse socialiste, dont il fait changer le nom en Ligue de la Jeunesse communiste ; il fait élire Zhang Tailei (張太雷) et Ren Bishi (任弼時) à la tête de la Ligue, en remplacement de Liu Renjing (劉仁靜). A peine les deux congrès ont-ils consacré son ascension, Peng connaît une brève éclipse : une broncho-pneumonie et le réveil d’une tuberculose contractée à Moscou le clouent à l’hôpital de la fin mars au début septembre 1925. Il ne participe donc pas au mouvement du 30 mai (il assiste néanmoins à une importante réunion du comité permanent du C.C. dans l’après-midi du 31 mai). Sitôt guéri, Peng devient pratiquement et demeure jusqu’au printemps 1927 le n° 2 du P.C.C., qu’il dirige en étroite union avec Chen Duxiu, mais sous la tutelle du Komintern. Ce dernier les empêche de contrecarrer efficacement les menées du G.M.D. contre le partenaire-parasite, qui profite d’autant plus en période révolutionnaire qu’il est plus enclin à animer les mouvements de masse. ,
Face aux pressions et aux ordres de l’I.C., relayés en Chine par Borodine, la direction du P.C.C. n’est pas unie. Qu Qiubai soutient la politique de l’I.C. ; Zhang Guotao, qui s’était jadis rebiffé contre la diktat de Maring, ne résiste guère à Borodine. Les désaccords politiques sont aggravés par les mésententes et rivalités personnelles. Avant son union avec Chen Bilan (陳碧蘭) à la fin de l’année 1925, Peng Shuzhi a eu une brève liaison avec Xiang Jingyu (向警予). Au début de l’année 1926, Xiang révèle au C.C. cette liaison (dont elle a fait part à son mari Cai Hesen) et demande à être éloignée de Shanghai, ce qui lui est accordé : Cai et Xiang passeront le plus clair de l’année 1926 à Moscou. Première femme membre du C.C. et principale dirigeante du mouvement féminin, Xiang ne recouvrera plus de responsabilité importante jusqu’à son exécution en 1928. Qu Qiubai utilise cette affaire pour demander à Chen Duxiu (ou plutôt pour faire demander par Zhang Guotao, qui soutient sa proposition) d’éloigner Peng du C.C. : à leurs yeux, ce lettré tout juste bon à écrire des articles et énoncer des théories a besoin de se colleter avec les tâches pratiques et de se former sur le terrain. Lui-même beaucoup plus intellectuel qu’homme d’action, Qu jalouse la faveur réservée par Chen (auquel il reproche de diriger le Parti en patriarche) à un nouveau venu, frais émoulu d’une université moscovite. Quant à Zhang, il soutiendra dans ses Mémoires (I, 412) que les « praticiens » comme lui ont frayé la voie à la sinisation du marxisme effectuée plus tard par Mao Tse-tung (毛澤東)... et que Peng Shuzhi était le précurseur de Wang Ming (王明) et des « Vingt-huit Bolcheviks », passés directement des études à Moscou aux responsabilités suprêmes à Shanghai. C’est oublier que Wang Ming, imposé par Pavel Mif, a été l’exécutant docile des volontés de Staline, alors que Peng Shuzhi, choisi par Chen Duxiu, s’est fait l’avocat de la résistance à la stratégie concoctée à Moscou. Si justifié qu’ait été, à bien des égards et dans de nombreux cas, le mépris des vétérans pour les retours d’U.R.S.S. enclins à compenser leur manque d’expérience par la récitation de la doctrine, il reflétait aussi l’isolement et le provincialisme du mouvement communiste chinois, son souci trop exclusif des questions d’ordre pratique et sa méconnaissance de la théorie. Cette priorité accordée aux tâches concrètes et aux problèmes spécifiquement chinois rendra plus aisée la stalinisation ultérieure d’un P.C.C. indifférent à l’enjeu des problèmes débattus à Moscou et mal préparé à apprécier la portée des critiques formulées par Trotsky. Réhabiliter l’activité théorique de Peng Shuzhi et souligner la lucidité dont témoignent nombre de ses contributions à Xin Qingnian et Xiangdao (dont il est devenu rédacteur en chef à la suite de Cai Hesen) n’implique évidemment pas que l’on souscrive à toutes ses analyses, qui pèchent parfois par l’application mécanique d’un dogme, comme celui de la mission historique de la classe ouvrière, ou par une référence trop constante au schéma de 1917 (Shanghai devient Petrograd et les conciliateurs à l’égard du G.M.D. des mencheviks).
Le conflit entre ce que Peng appellera plus tard « la ligne menchevik de Staline » et la direction du P.C. chinois se fait pressentir dès le premier plénum du IVe C.C. (octobre 1925) : Chen Duxiu ne peut y faire aboutir, en raison des objections du représentant du Komintern et de l’opposition de ses collègues du C.C., sa proposition de collaborer de l’extérieur avec le G.M.D. en mettant fin à l’adhésion individuelle des membres du P.C.C. au G.M.D. Ce conflit devient particulièrement aigu lorsque les progrès de la seconde révolution rendent critique, puis funeste la coopération naguère bénéfique avec le G.M.D., c’est-à-dire durant l’année 1926 et la première moitié de 1927. Au cours des premiers mois de 1926, Peng Shuzhi rencontre Borodine à deux reprises : d’abord en février à Pékin au cours d’une réunion extraordinaire convoquée par le comité permanent du B.C. à la suite de la disparition de Chen Duxiu, ensuite et surtout à Canton au début de mai. La première occasion est plus comique que tragique : entré à l’hôpital, Chen ne veut pas que des visites de ses camarades compromettent sa sécurité. Il envoie un télégramme à Li Dazhao, qui rassure les autres participants : outre Karakhan présent à Pékin, Borodine et Zhang Guotao venus de Canton, Peng et Qu Qiubai qui ont donné l’alarme de Shanghai. La seconde est autrement sérieuse puisqu’elle est consécutive au coup de force de Chiang Kai-shek contre les communistes de Canton (20 mars 1926, voir Borodine). Borodine, qui avait présenté à Pékin un bilan très optimiste de la situation dans le camp révolutionnaire sudiste au lendemain du second congrès du G.M.D., noircit au contraire le tableau quelque trois mois plus tard, à seule fin de décourager les communistes de toute entreprise risquant de gêner sa recherche d’un compromis avec Chiang Kai-shek. Peng Shuzhi, envoyé en mission par le comité permanent du C.C., se trouve extrêmement isolé parmi les dirigeants communistes présents à Canton, disposés ou résignés à suivre l’indispensable Borodine et donc à capituler devant Chiang. Arrivé à Canton le 30 avril, Peng rencontre Zhang Guotao le 1er mai et Borodine le 2 : l’un et l’autre lui conseillent d’aller voir Chiang Kai-shek ! Le 3 mai, Peng réunit une commission spéciale de sept membres instituée par le C.C. vers la mi-avril, après la réception d’un rapport détaillé sur le coup du 20 mars. Cette commission comprend, outre Borodine, trois représentants du C.C. (deux membres du comité permanent, Zhang Guotao et Peng, plus Tan Pingshan (譚平山)) et trois représentants du comité régional des 2 Guang (les deux provinces méridionales du Guangdong et du Guangxi) : Chen Zanxian (陳贊賢), Zhou Enlai (周恩來) et Zhang Tailei, alors interprète de Borodine. Peng expose la résolution adoptée par le C.C. à la mi-avril, qui recommande de consolider la gauche du G.M.D. et plus encore les forces contrôlées par les communistes : régiment indépendant de Ye Ting (葉挺), milices ouvrières et paysannes. Au nom du C.C., il demande vainement à Borodine, maître des ressources de l’I.C. en Chine, cinq mille fusils à répartir entre Ye Ting et les milices. Borodine écarte en fait toute discussion de la résolution du C.C., sans susciter la moindre réaction des cinq autres membres de la commission spéciale. Au cours des semaines qui suivent, d’autres responsables communistes, dont Zhao Shiyan (趙世炎) venu de Pékin, puis une conférence des cadres du Guangdong. approuvent la position de Borodine.
Le 20 mars 1926 à Canton annonce et prépare le 12 avril 1927 à Shanghai : la passivité imposée par l’I.C. aux communistes a rendu plus aisé leur massacre par les forces du général victorieux au printemps suivant. Lorsque Peng quitte Canton au début de juin 1926, la ville bruit des préparatifs de l’Expédition du Nord, une expédition que Peng et Chen Duxiu considèrent avec scepticisme et appréhension, à la différence de Borodine et de la plupart des dirigeants du P.C.C. L’expédition à peine lancée, Chen et Peng renouvellent, dans une résolution présentée au second plénum du IV’ C.C. réuni le 12 juillet 1926, la proposition de collaborer de l’extérieur et non plus de l’intérieur avec le G.M.D., autrement dit de rendre au P.C.C. sa liberté d’action. Combattue par le représentant du Komintern à Shanghai, la résolution Chen-Peng est rejetée par une majorité du C.C conduite par Qu Qiubai, mais néanmoins transmise pour discussion à Moscou, où elle est derechef rejetée et même critiquée par Boukharine dans la Pravda. A partir de cette date, Chen et Peng paraissent s’être soumis à la volonté réitérée du Komintern, dont ils appliquent à contrecœur, mais appliquent tout de même la stratégie. Au demeurant, leur emprise sur les événements faiblit : l’Histoire déserte Shanghai et s’identifie de façon provisoire, mais prémonitoire aux progrès de la Beifa sur le terrain. (Dans la formule chinoise de la révolution, il est loisible de faire de 1926-1927 la répétition générale de 1949, à condition de réduire la seconde (1926-1927) et la troisième (1946-1949) révolutions à leur essence : la conquête du cœur — bas Yangzi — par des armées venues du sud ou déferlant du nord). Au printemps 1927, l’histoire et la tragédie réinvestissent Shanghai pour quelques semaines : préparation des trois insurrections ouvrières (dans lesquelles les communistes jouent un rôle déterminant), victoire de la dernière et massacre du 12 avril. Qu Qiubai s’affaire à réaliser l’alliance du « prolétariat » (entendez : P.C.C.) avec la « petite bourgeoisie » contre la grande au futur conseil municipal de Shanghai. Chen et Peng tiennent ces élections municipales pour une question secondaire et moins urgente que le problème militaire : si Chiang Kai-shek écrase les communistes, la « petite bourgeoisie » ne soutiendra pas ces derniers ! L’ordre de l’I.C. de cacher ou d’enterrer les armes des ouvriers afin d’éviter une bataille avec les forces de Chiang déchaîne chez Luo Yinong (羅亦農) une colère comparable à celle de Mao quelque dix ans plus tard quand parviendra à Bao’an la sommation de Staline de faire libérer Chiang prisonnier à Xi’an (voir Zhou Enlai (周恩來)). Cet ordre accable Chen Duxiu, qui s’exécute. A cette date, Peng vient de quitter Shanghai (fin mars) pour Nankin, après avoir lancé dans Xiangdao plusieurs avertissements contre « les forces antirévolutionnaires représentées par Chiang Kai-shek » et le danger de voir s’établir une dictature militaire. Les deux armées nationalistes basées à Nankin appartenaient encore à la gauche du G.M.D. et leurs commissaires politiques étaient communistes. Ces derniers et les conseillers militaires soviétiques des deux armées sont prêts à combattre Chiang pour peu que Peng leur en donne l’ordre, mais Peng, après leur avoir dit que le C.C. préconise la résistance armée au coup anticommuniste préparé par Chiang, s’abstient de donner un ordre contraire à la politique de Moscou (voir dans Zhang Guotao, I, 583-4, une version plus défavorable à Peng de l’épisode nankinois). Le 10 avril, Peng gagne Wuhan où se trouvent déjà la plupart des dirigeants du P.C.C. et des émissaires de l’I.C. Le fait que Peng et, à peu près à la même date, Chen rejoignent les autres à Wuhan est symbolique : l’ère de leur codirection du parti est révolue.
Dans une brochure publiée en mars, Qu Qiubai vient tout juste d’attaquer Peng Shuzhi, dont un article paru dans Xiangdao du 21 janvier, à l’occasion du troisième anniversaire de la mort de Lénine, affirmait que le léninisme était applicable en Chine dans son intégralité et que la révolution chinoise sauterait directement de l’étape « nationale » (anti-impérialiste) à l’étape prolétarienne. Cette référence à la théorie de la révolution permanente est dénoncée comme du « pur trotskysme » par Qu, qui reproche en outre à Peng de sous-estimer la force et la capacité politique de la bourgeoisie et de la paysannerie (le fameux Rapport de Mao sur le mouvement paysan dans le Hunan est publié par l’entremise et avec une introduction de Qu Qiubai, après le refus de Peng Shuzhi de le publier intégralement dans Xiangdao). La direction du Département de la propagande du C.C., que Peng avait héritée de Cai Hesen, est vers la même époque partiellement restituée à Cai, rentré de Moscou à temps pour se joindre aux critiques que Qu Qiubai et Zhang Guotao formulent à rencontre de Peng, avec la bénédiction des émissaires de l’I.C., au cours de réunions auxquelles participent Roy, Borodine et Voitinsky. Ces réunions préparent le Ve congrès du P.C.C., tenu à Wuhan à partir du 27 avril. Peng, qui ne retrouve pas son siège au nouveau comité permanent du C.C., est la principale victime du Ve congrès (Chen, visé à travers lui, n’est encore que critiqué et contraint à s’autocritiquer), après avoir été le grand bénéficiaire du IVe congrès. La réunion extraordinaire du 7 août 1927 sanctionnera la chute et de Chen et de Peng, ainsi que l’ascension de Qu Qiubai. A cette date, Peng se trouve dans la région de Pékin à titre de secrétaire (selon lui) ou de membre (selon Li Weihan (李維漢)) du comité régional de Chine du Nord. Faut-il voir dans l’envoi de Peng en Chine du Nord l’affectation sur le terrain de Confucius (c’est le surnom que lui donnaient ses adversaires dans le Parti) vainement réclamée l’année précédente par Qu Qiubai et Zhang Guotao ? Chargé par la nouvelle direction (Qu applique la nouvelle ligne « aventuriste » de l’I.C. passée d’un extrême à l’autre) de déclencher une insurrection dans la région de Pékin et Tientsin, le comité du Nord se serait divisé. A un Peng réticent se serait opposé Cai Hesen, lequel finit par préparer pour de bon une insurrection en octobre 1927. Bien que le projet n’ait pu aboutir, il n’en entraîna pas moins l’exécution d’une soixantaine de cadres communistes.
Peng Shuzhi regagne Shanghai en décembre 1927, quelques jours après l’échec de la Commune de Canton. Il y retrouve Chen Duxiu, qui a critiqué la nouvelle ligne aventuriste dans deux lettres adressées au C.C. en août et septembre. Une fois de plus, les deux hommes font la même analyse et la direction du P.C.C. transmet leurs critiques à Moscou, à la suite de quoi Zhou Enlai apporte au domicile de Chen Duxiu un télégramme de Staline et Boukharine l’invitant à se rendre avec Peng à Moscou pour y participer au VIe congrès de l’I.C. Chen hésite à refuser l’invitation, mais s’y décide une fois convaincu par Peng qu’ils n’auront d’autre choix que d’approuver la politique présente et passée de l’I.C. ou d’être empêchés de retourner en Chine. Au printemps 1929, Peng entend parler de l’opposition de gauche en U.R.S.S. par des étudiants chinois rentrés de Moscou qui lui remettent deux essais récents de Trotsky : « Bilan et perspectives de la révolution chinoise » (juin 1928) et « La question chinoise après le VIe congrès (de l’I.C.) » (octobre 1928). Peng communique ces documents à Chen Duxiu et tous deux décident d’organiser une Opposition de gauche (de gauche parce qu’elle se réclame de Trotsky et critique l’« opportunisme de droite » imposé jusqu’à la mi-1927, mais de droite par rapport à la ligne de l’I.C. en 1929) à l’intérieur du P.C.C. Chacun d’eux adresse une lettre au C.C. demandant l’ouverture d’une discussion sur les causes de la défaite de 1927, l’abandon de la ligne aventuriste et la publication des écrits de Trotsky relatifs à la révolution chinoise. En l’espace de deux mois, ils rassemblent une cinquantaine de militants communistes sous la bannière de l’Opposition de gauche et se donnent une direction provisoire de trois membres (Chen, Peng et Yin Kuan). Le 15 novembre 1929, le B.P. expulse Chen et Peng du P.C.C. En réponse aux calomnies du B.P., Chen adresse le 10 décembre sa fameuse lettre ouverte aux membres du P.C.C. Quelques jours plus tard, le 15 décembre, est publié l’Appel des 81 ou Manifeste de l’Opposition de gauche, signé par les deux exclus et 79 autres militants communistes (dont Chen Bilan, Yin Kuan, Zheng Chaolin (鄭超麟), He Zishen, etc.), aussitôt exclus à leur tour.
Désormais et pour un bon demi-siècle, l’activité de Peng aura pour cadre le mouvement trotskyste. Il fonde avec Chen Duxiu et quelques autres l’Association prolétarienne (Wuchanzhe she), qui édite Le Prolétaire (Wuchanzhe). Très vite, elle recrute des adhérents et des sympathisants (tout révolutionnaires qu’ils sont — ou précisément parce qu’ils sont des révolutionnaires professionnels : léninisme oblige —, beaucoup s’abstiennent de rejoindre les rangs de l’Opposition afin de pouvoir continuer à nourrir leur famille) parmi les membres du P.C.C. Certaines sections de l’est de Shanghai et de Zhabei sont truffées de partisans de l’Opposition. D’autres communistes, qui demeurent fidèles à la majorité, souhaitent la réintégration de Chen et Peng : on compte Liu Shaoqi (劉少奇) au nombre de ces « conciliateurs ». La direction du P.C.C. s’inquiète de ces « troubles internes », qui suscitent une chasse aux trotskystes tant en Chine qu’à l’Université Sun Yat-sen de Moscou (voir Mif), où un traître livre au G.P.U. la liste des étudiants trotskystes chinois (deux cents sont arrêtés la même nuit et le traître se pend avant l’aube devant les lits vides de ses camarades). C’est la fin de l’Université Sun Yat-sen, fermée par Staline quand il découvre que la moitié des étudiants était gagnée à l’Opposition. La liste comprend aussi les noms d’une trentaine de trotskystes rentrés en Chine, où ils pratiquent l’« entrisme » au sein du P.C.C. : découverts, ils doivent dénoncer par écrit l’Opposition ou quitter le parti. Au printemps 1930, Hongqi (Le Drapeau rouge) publie dans chaque numéro des notifications d’exclusion (dont celle de Wu Jixian, rédacteur en chef de l’organe théorique du P.C.C., Le Bolchevik) et, plus rarement, quelques abjurations.
Les jeunes Oppositionnels rentrés de Moscou, où ils ont bu le trotskysme quasiment à la source (en moins d’un mois, ce que Trotsky écrivait à Alma-Ata circulait de main en main à Moscou), ont tendance à se méfier de Chen Duxiu et de Peng Shuzhi, identifiés à l’« opportunisme de droite » responsable de la défaite de 1927 (à trente-cinq ans, Peng fait figure de vétéran et de vétéran suspect). Ils se rassemblent au sein d’un groupe trotskyste hostile à l’Association prolétarienne : Women de hua (Notre Parole), actif surtout à Shanghai et Hong Kong et animé par Ou Fang, Chen Yimou et Song Jingxiu, qui mourront tous en prison. Liu Renjing, lui aussi un vétéran comme Peng Shuzhi puisqu’il a été l’un des treize délégués au premier congrès du P.C.C., anime un troisième groupe (Shiyue she : L’Association d’Octobre, ou les Octobristes) en s’autorisant du prestige que lui confère un pèlerinage à Prinkipo, où il a rencontré Trotsky. Si l’on tient compte d’un dernier groupe moins important (Zhantou she : l’Association militante), ce sont quatre factions rivales qui se déchirent — ou se méprisent — pendant toute l’année 1930 et le début de l’année 1931, jusqu’au moment où une lettre de Trotsky reçue le 8 janvier 1931 les presse de s’unir. Suivent d’âpres négociations-altercations, qui finissent par aboutir à la tenue d’une conférence pour l’unification de l’Opposition de gauche chinoise (1er au 3 mai 1931) : le mouvement trotskyste est enfin uni et il le demeurera, tant bien que mal, pendant dix ans. Peng Shuzhi, qui ne semble pas avoir été l’un des avocats les plus ardents de l’unification, est élu membre ou membre suppléant de la nouvelle direction, laquelle compte deux autres membres de l’ancienne Association prolétarienne (Chen Duxiu et Zheng Chaolin). L’unification n’est pas plutôt réalisée que la police arrête (dans la nuit du 21 au 22 mai) presque tous les dirigeants nouvellement élus (mais ni Chen ni Peng, qui réussit à s’enfuir quelques heures avant l’arrivée de la police). Chen Duxiu parvient à reconstituer au cours de l’été une direction provisoire de la Ligue communiste de Chine (c’est le nom officiel de l’Opposition de gauche unifiée). Membre de cette direction provisoire, Peng écrit de nombreux articles pour divers organes clandestins, puis officiels de la Ligue. Affaiblie par de nouvelles arrestations dès la fin de l’été 1931, la Ligue n’en étend pas moins son influence parmi les intellectuels et les ouvriers de Shanghai et de quelques grandes villes au printemps 1932, en partie à la faveur de l’indignation suscitée par l’attentisme gouvernemental face aux agressions perpétrées par les Japonais en Mandchourie et à Shanghai même. Cette influence ne survivra pour ainsi dire pas à un nouveau coup de filet : l’arrestation de dix dirigeants trotskystes, dont Chen Duxiu et Peng Shuzhi — qui avait cependant déménagé une vingtaine de fois en quatre ans — le 15 octobre 1932.
L’intervention de Song Qingling (宋慶齡) et d’intellectuels aussi fameux que Cai Yuanpei et Hu Shi parvient à éviter que l’ancien leader du mouvement du 4 mai et ses compagnons ne soient déférés devant le tribunal militaire, qui les eût peut-être condamnés à mort. Au terme d’un procès civil qui dure deux ans et fait longtemps la une des journaux, Chen et Peng sont condamnés à treize ans de prison (sentence réduite à huit ans en appel) et chacun de leurs huit compagnons à cinq ans. En fin de compte, Chen et Peng seront eux aussi libérés au bout de cinq années (le 13 août 1937), à la faveur d’une amnistie accordée dans les premières semaines de la guerre sino-japonaise : c’est l’union sacrée contre l’envahisseur. Grâce au régime libéral de la « prison modèle » de Nankin, Peng Shuzhi lit ou relit en captivité, parmi bien d’autres auteurs, Marx, Engels, Lénine et Trotsky. Il écrit aussi, mais un désaccord relatif à quelques-uns de ses articles entraîne une brouille avec Chen Duxiu pendant leur seconde année de captivité (les deux hommes ne se réconcilieront jamais et leurs relations deviendront même franchement mauvaises). L’année de la brouille avec Chen est aussi celle de la mort de Peng Daozhi, frère cadet de Peng détenu dans la même prison que son aîné.
Sitôt libéré, Peng se réfugie dans la Concession internationale de Shanghai et y reconstitue un mouvement trotskyste désormais dominé par lui. Chen Duxiu, qui s’installe à Wuhan, puis dans le Sichuan, refuse d’être engagé par les décisions et déclarations du mouvement. Il soutient sans restrictions la guerre de résistance menée par le régime ; mais entre la position de Chen et celle d’un Zheng Chaolin qui refuse d’emblée tout soutien au régime et à une guerre dans laquelle il voit le prélude d’un conflit mondial, la grande majorité des trotskystes chinois sont d’accord avec Peng pour soutenir la résistance chinoise tout en critiquant le régime et la façon dont elle est menée. « Soutenir » est un grand mot, car l’activité des quelques dizaines de trotskystes, des intellectuels pour la plupart, consiste surtout dans la publication de leurs organes clandestins ou légaux, de brochures militantes, d’œuvres de Trotsky ou de Victor Serge traduites en chinois par leurs soins, etc. Il y a bien eu quelques tentatives plus ou moins durables (en particulier dans le Guangdong et le Shandong) de guérilla animée par des militants trotskystes, mais ce fut indépendamment et à l’insu du centre shanghaïen (voir Chen Zhongxi et Wang Changyao). Ces détachements de guérilleros trotskystes finirent par succomber aux coups de l’envahisseur ou — dans le cas du Shandong — à l’offensive combinée des Japonais et... des communistes chinois. L’hostilité du P.C.C. s’exerce aux dépens de Peng Shuzhi lui-même, accusé par les communistes de recevoir des fonds des Japonais en échange de ses bons et loyaux services. Quelques jours après le meurtre par la résistance d’un collaborateur notoire (Li Guojie, petit-fils de Li Hongzhang), le journal procommuniste Yibao assura que Li avait été vu en compagnie de Peng. Ainsi désigné aux balles de patriotes manipulés, Peng en fut quitte pour vivre quelque temps hors de chez lui et confier sa défense à un avocat étranger (un Juif allemand qui avait fui le nazisme), les avocats chinois redoutant de se mêler de cette affaire. Le Yibao publia une rétractation, mais la propagande communiste ne cessa pas pour autant ses attaques contre les « traîtres trotskystes ».
La période durant laquelle Peng dirige activement le mouvement trotskyste unifié correspond en gros à la première moitié de la guerre sino- japonaise (1937-1941). Dix ans après l’unification, le mouvement se scinde à nouveau en 1941 ; et l’occupation des Concessions française et internationale de Shanghai par les Japonais au lendemain de Pearl Harbour rend beaucoup plus difficile et dangereuse la poursuite des activités et publications trotskystes. La guerre européenne et la désagrégation progressive du Front uni en Chine accusent les divergences entre trotskystes ou ex-trotskystes. Chen Duxiu prend parti pour les démocraties contre l’Axe ; en outre, le pacte germano-soviétique, venant après les procès de Moscou, achève de le convaincre que l’U.R.S.S. n’est pas l’État des ouvriers et ne mérite pas d’être défendue à tout prix en vertu d’un statut privilégié. Pour Peng, le danger ne provient pas de Chen, qui s’est mis de lui-même en dehors du mouvement, mais de la tendance opposée, qu’anime Wang Fanxi. Pour Wang et quelques autres (dont Zheng Chaolin), le conflit prévisible entre le Japon et les États-Unis impliquera la Chine dans une guerre impérialiste : le soutien à la résistance devra dès lors s’effacer au profit d’un défaitisme révolutionnaire inspiré de la position de Lénine pendant la Première Guerre mondiale. Peng critique vivement ces deux positions (l’« opportunisme » de Chen et le « sectarisme » de Wang) dans un long article intitulé « Sur la lutte contre deux lignes déviationnistes » : pour lui, la guerre de résistance chinoise demeurera progressiste, même après l’entrée en guerre des États-Unis. Il réunit en août 1941 une « seconde conférence (ou convention) nationale de la Ligue communiste de Chine », qui soutient son point de vue et élit une nouvelle direction de cinq membres (dont Chen Bilan) à sa dévotion. La minorité pro-Wang demande une colonne dans l’organe de la Ligue, Douzheng (Combat), et, devant le refus de Peng, sort son propre bulletin. Peu après l’entrée en guerre des États-Unis, la minorité quitte définitivement la Ligue : le mouvement trotskyste restera divisé jusqu’à la victoire des communistes et même au-delà. Quand Chen Duxiu meurt en mai 1942, Peng le critique et attaque les articles élogieux que lui consacrent Wang Fanxi et Zheng Chaolin au nom de la minorité — une minorité cependant beaucoup plus hostile que Peng lui-même aux thèses de Chen sur la guerre de résistance. Le mouvement affaibli que Peng dirige désormais ne fait que végéter jusqu’à la fin de la guerre : il n’est même plus possible, comme avant Pearl Harbour, d’avoir recours à des prête-noms américains ou anglais pour publier des organes trotskystes. Les arrestations reprennent de plus belle, les communications sont interrompues entre Shanghai et la poignée de militants dispersés dans les autres villes. Peng, qui avait vécu de traductions dans les années précédant son arrestation, enseigne désormais sous un pseudonyme dans une université de Shanghai.
La défaite du Japon rétablit le contact avec les trotskystes isolés et des garanties légales — plus ou moins bien observées — d’activité. Peng et ses amis de la Ligue communiste lancent un nouvel organe trotskyste : Qiuzhen (Recherche de la vérité). Qiuzhen, qui tire trois à cinq mille numéros chaque mois de mai 1946 à l’automne 1948, acquiert une assez grande influence parmi les étudiants et se double d’un autre mensuel de caractère plus populaire, édité par Chen Bilan : Qingnian yu Funü (Les Jeunes et les Femmes), plus tard rebaptisé Xinsheng (La Voix nouvelle). Des cellules trotskystes se constituent ou se reconstituent dans les universités et quelques usines. La Ligue revendique trois cent cinquante membres au moment où elle change son nom en celui de Parti communiste révolutionnaire de Chine (P.C.R.), à l’occasion de sa Troisième Convention nationale, réunie en août 1948. Les minoritaires en font autant quelques mois plus tard : leur centaine d’adhérents crée en avril 1949 un Parti internationaliste des Ouvriers chinois. Ces fondations parallèles de partis rivaux et minuscules ont quelque chose de dérisoire à la veille de la victoire communiste, dont Peng nie l’éventualité lors de la séance d’inauguration du P.C.R. C’est pourtant cette éventualité qui contraint presque aussitôt le P.C.R. à décider le transfert de son B.P. (dont Peng Shuzhi et Chen Bilan) à Hong Kong. Les autres militants devront pratiquer sur place l’« entrisme » dans le P.C.C. et les organisations de masse, mais ils n’en ont guère eu le loisir : entre l’occupation de Shanghai par l’A.P.L. en mai 1949 et la fin de l’année 1952, la plupart des trotskystes restés sur le continent ont été arrêtés ou fusillés.
Arrivé à Hong Kong à la fin de l’année 1948, Peng lui-même n’y demeure pas longtemps en sécurité. Après avoir échappé de justesse à la police de la colonie, il fuit au Vietnam en janvier 1950, puis après la mort d’un autre membre du B.P. du P.C.R., Liu Jialiang, dans une prison communiste vietnamienne, il gagne l’Europe avec sa famille pendant l’été 1951. Commence un long exil en Occident (Angleterre, France, États- Unis), au cours duquel Peng Shuzhi a lutté et polémiqué à l’intérieur du mouvement trotskyste contre ceux qui étaient tentés d’idéaliser le P.C.C. et la R.P.C. La faiblesse et les divisions du mouvement trotskyste, puis la défaite l’ont contraint à devenir ce que ses rivaux et adversaires au sein de la direction du P.C.C. lui reprochaient dès 1926 d’être par vocation : un homme de plume. Mais je puis témoigner qu’il est demeuré un militant, moins soucieux lorsque nous l’interviewions de se remémorer des souvenirs vieux d’un demi-siècle que de discuter des perspectives actuelles de la révolution anti-bureaucratique (à l’Est), anticapitaliste ou anti-impérialiste (à l’Ouest et au Sud).

ŒUVRE : Peng a collaboré à de très nombreux périodiques communistes puis trotskystes ; depuis 1951, il a en outre donné de nombreuses interviews. Retenons, parmi les organes du P.C.C., Xiangdao (dont Peng est le collaborateur le plus régulier de l’automne 1924 au printemps 1925, puis de l’automne 1925 au printemps 1927) et Xin Qingnian. Parmi les organes successifs des différents groupes et groupuscules trotskystes auxquels il a appartenu, mentionnons au moins : Wuchanzhe (avant l’unification de 1931) et Huohua (l’Étincelle) au lendemain de l’unification ; puis, après sa sortie de prison : Dongxiang (Tendances) et Dou- zheng pendant la guerre, Qiuzhen après la guerre. Rappelons en outre la brochure publiée en 1927 : Zhongguo geming zhi jiben wenti (Problèmes fondamentaux de la révolution chinoise). Échelonnées sur un bon quart de siècle (1951-1977), la plupart des études et interviews relatives à la Chine populaire ont été rassemblées dans : P’eng Shu-tse, The Chinese Communist Party in Power (1980). Retenons en particulier : « Report on the Chinese Situation », texte édité du rapport présenté par Peng au IIIe congrès mondial de la IV’ Internationale (août septembre 1951) ; « A Criticism of the Various Views Supporting the Rural People’s Communes : What Our Attitude Should Be » (août-septembre 1959) ; « On the Nature of the C.C.P. and Its Regime — Political Revolution or Democratic Reform ? » (avril 1960) ; « Two Interviews on the « Cultural Revolution » (juin 1966 et janvier 1967). Peng a en outre rédigé une longue introduction (p. 31-97) au volume édité par Les Evans et Russell Block : Leon Trotsky on China (1976). Rappelons enfin la publication par les soins de Claude Cadart et Cheng Yingxiang du premier volume de ses Mémoires (deux autres volumes doivent suivre) : L’Envol du communisme en Chine (1983), ainsi que la publication de recueils d’œuvres de Peng en chinois (Peng Shuzhi xuanji (Œuvres choisies de Peng Shuzhi) (1982 et 1983)) et en japonais (Nakajima, éditeur et traducteur (1980)). Une polémique posthume a opposé Peng à Zheng Chaolin : voir Zhongbao, n° 49 (février 1984), p. 62-67 ; voir aussi Zhongbao, nos 55 (août 1984), p. 64-69, et 56 (sept. 1984), p. 66-69, ainsi que les textes de Zheng mentionnés in Sources.

SOURCES : Outre BH : Cadart/Cheng (1983) et interview de Peng Shuzhi (les interviews auxquelles j’ai participé ne couvraient pas les années postérieures à 1926). — Voir aussi : Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), I (1971). — Chen Pi-lan (Chen Bilan), in International Socialist Review, nov. 1977. — Evans et Block (1976). — Li et Peng (1974). — Peng Shuzhi in Mingbao yuekan, III-6 (juin 1968). — P’eng Shu-tse (Peng Shuzhi) (1980). — Peng Shu- tse et Peng Pi-lan (Chen Bilan), I, II, III (1972). — Peng, Frank, Hansen, Novack (1967). — Schwartz (1958). — Wang Fan-hsi (Fanxi) (1980). — Zheng Chaolin in Zhongbao, nos 49, 51, 52, 57 et 58 (février, avril, mai, octobre et novembre 1984).

Lucien Bianco

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