Né en 1902 au Shanxi. Cet ancien militant des « zones blanches » est devenu après 1949 le maire de Pékin et l’un des hommes forts du régime avant d’être la première grande victime de la Révolution culturelle. Réhabilité en 1979 au poste de vice-président de l’A.N.P. et membre du B.P. Élu en juin 1983 président du comité permanent de l’A.N.P.

On peut toujours spéculer contre le cours de l’Histoire : sans l’ouragan de la Révolution culturelle, ce bureaucrate efficace et puissant serait probablement devenu, aux côtés de Liu Shaoqi (劉少奇), l’un des tout premiers dirigeants de la Chine dès les années 70. Et cela, malgré des débuts théoriquement peu propices à une ascension rapide : Peng Zhen est un homme de Chine du Nord, un agitateur ouvrier ; contrairement à la majorité des « grands » du communisme chinois, formés dans les bases rurales du Centre-Sud, c’est un militant des « zones blanches ».
Issu d’une famille de paysans pauvres du Shanxi, Peng adhère au P.C.C. en 1923, fait ses premières armes dans le mouvement étudiant de Taiyuan (1925-1927) puis anime le mouvement ouvrier de Chine du Nord (1927-1930). Plusieurs fois arrêté, il reste presque constamment en prison jusqu’à sa libération en 1935. Il milite ensuite dans les groupes issus du mouvement antijaponais du 9 décembre 1935 (voir Li Chang (李昌)) et devient, sous l’autorité de Liu Shaoqi, un important dirigeant du Bureau du Parti pour la Chine du Nord puis, après 1937, de la région-frontière Shanxi-Chahar-Hebei.
C’est à Yan’an, où il dirige l’École centrale du Parti (1941) puis le Département de l’organisation (1943), que commence vraiment l’ascension politique de Peng Zhen. Grâce à ses postes dans l’appareil, il joue un rôle notable dans le mouvement de rectification (zhengfeng). A-t-il profité de l’alliance politique nouée vers cette époque entre Mao Tse-tung (毛澤東) et Liu Shaoqi ? Il est, en tout cas, élu au B.P. à l’issue du VIIe congrès du P.C.C. (juin 1945). On l’envoie ensuite occuper des fonctions dirigeantes dans la Mandchourie qu’évacuent les Soviétiques (avec lesquels il aurait entretenu de mauvais rapports). Pendant les années de guerre civile, il exerce d’importantes responsabilités politiques dans les zones libérées de Chine septentrionale.
En 1949, Peng Zhen reçoit diverses fonctions dans le nouveau gouvernement (il est notamment vice-président du Comité des affaires politiques et légales) et dans les organisations de masse (il préside le comité des syndicats de Pékin). Mais il devient surtout secrétaire du Parti (1949) puis maire (1951) de la capitale chinoise. Solidement épaulé par des hommes comme Liu Ren (劉仁), il saura faire de Pékin sa base politique jusqu’à la Révolution culturelle. Au cours de la première décennie du régime, Peng Zhen s’attire la réputation de ce que nous appellerions un « maire à poigne » : les campagnes de répression des « Trois Antis » et des « Cinq Antis » (1951-1952) puis de collectivisation (1955-1956) et enfin de communisation (1958-1959) sont particulièrement vigoureuses à Pékin. D’après R. MacFarquhar, Peng Zhen aurait compté parmi les dirigeants de l’appareil central les plus durs et les moins favorables à la campagne de libéralisation lancée en 1956 par Mao Tse-tung.
En tout cas, l’ascension de Peng Zhen (comme d’ailleurs celle de Liu Shaoqi) s’accélère à partir du milieu des années 50. En septembre 1954, il devient secrétaire général du comité permanent de l’A.N.P. A l’issue du VIIIe congrès du P.C.C., il est non seulement réélu au B.P. mais devient deuxième secrétaire du secrétariat nouvellement établi dans le C.C., juste derrière Deng Xiaoping (鄧小平). Désormais, le maire de Pékin participe manifestement à l’élaboration et à l’application des décisions de politique générale, tout particulièrement en ce qui concerne les relations avec le camp socialiste. Après un premier voyage en Europe de l’Est (novembre 1956-janvier 1957) au cours duquel il prône, en toute orthodoxie, le resserrement des liens à l’intérieur du bloc soviétique, Peng Zhen se montre un partenaire coriace pour les Soviétiques : en juin 1960, au congrès du Parti roumain, il se permet de polémiquer avec Khrouchtchev en personne ; il participe aussi aux délégations qui se rendent à Moscou pour le congrès des 81 P.C. (novembre 1960), pour le XXIIe congrès du P.C.U.S. (octobre 1961) et pour d’ultimes discussions bilatérales en juillet 1963. Une fois la rupture consommée, Peng Zhen multiplie les contacts avec les partis, notamment asiatiques, qui n’acceptent plus l’hégémonie soviétique. C’est ainsi qu’il défendra la ligne dure du P.C.C. lors du congrès du Parti communiste indonésien de mai 1965, peu avant que celui-ci soit décimé. Une exception dans ce comportement lui sera vivement reprochée pendant la Révolution culturelle : au début de l’année 1966, il aurait accepté de signer avec les représentants du P.C. japonais un communiqué très modéré si Mao Tse-tung en personne n’était venu de Shanghai pour exiger de Miyamoto une condamnation explicite du révisionnisme, qui lui fut d’ailleurs refusée.
Maire de Pékin, membre du noyau central du Parti, porte-parole de sa ligne internationale, au demeurant moins âgé que la plupart de ses collègues du B.P., Peng Zheng fait figure, au début des années soixante, d’« homme qui monte ». La presse le décrit parfois comme un « proche compagnon d’armes » de Mao Tse-tung. Il existe aussi une certaine ressemblance physique entre les deux hommes : « grand, solide, ouvert, [Peng Zhen] évoque un peu par sa robustesse et sa calvitie un Mao Tse-tung plus jeune » (J. Guillermaz). A-t-il songé à la succession ou bien un certain scepticisme lui est-il venu sur le tard ? Nul doute, en tout cas, que le maire de Pékin a encouragé, après l’échec du Grand Bond en avant, une véritable fronde contre le Grand Timonier défaillant. Il protège alors un groupe de journalistes et d’écrivains comme Deng Tuo (鄧拓), Liao Mosha et Wu Han (吳晗) qui, sous des pseudonymes divers, écorchent la réputation du Président, raillent ses erreurs et tournent en dérision ses ambitions (1961-1962). Au cours de la Révolution culturelle, on accusera même Peng Zhen d’avoir fait préparer, en 1961, un dossier complet des erreurs commises par Mao Tse-tung. Le maire de Pékin était donc l’un des plus puissants et aussi l’un des plus audacieux des hauts responsables du Parti qui, au début des années 60, tentèrent de secouer la tutelle maoïste.
Aussi a-t-il été l’une des premières cibles de l’offensive que Mao lança dans l’automne 1965. Comme tout un chacun, il comprit que, derrière Wu Han et Deng Tuo on visait la mairie de Pékin. Il répondit d’abord en manœuvrier consommé : en prenant (ou acceptant) lui-même la direction d’un premier « Groupe de la Révolution culturelle », il s’efforça crânement de borner le nouveau mouvement à un débat purement académique. Les « thèses de février » (1966) faillirent bien stopper la Révolution culturelle, et il semble que Mao lui-même ait hésité un moment devant cet adversaire si habile. Mao réussi néanmoins, à l’aide de l’armée et de la Sécurité, à isoler la mairie de Pékin et à imposer la circulaire du 16 mai qui faisait passer la Révolution culturelle au plan politique. L’élimination de Peng Zhen et de son groupe devint publique le 3 juin 1966. Lui-même sera arrêté le 4 décembre et jugé en public le 12 décembre. En même temps qu’elle affaiblissait considérablement le camp anti-maoïste, la défaite de Peng Zhen avait livré les rues de la capitale aux Gardes rouges et à la liturgie maoïste des grands défilés.
Après de longues années de réclusion et d’exil rural, pendant lesquelles la presse officielle l’injuriait copieusement, Peng Zhen ne fut réhabilité qu’à la fin de 1978. Il semble avoir attendu, pour accepter de nouvelles responsabilités, que Deng Xiaoping consolide son pouvoir et impose un jugement négatif sur la Révolution culturelle. Réélu au C.C. et au B.P. en septembre 1979, Peng Zhen est devenu l’un des vice-présidents de l’A.N.P. les plus actifs et donc l’un des plus hauts responsables de la R.P.C. Il s’est particulièrement consacré à l’important travail législatif que le Parlement chinois a accompli depuis afin d’institutionnaliser le régime et de rendre impossible une nouvelle Révolution culturelle. La première session de la VIe A.N.P. a reconnu en juin 1983 le rôle de Peng Zhen en le portant à la présidence de son comité permanent. Ce poste, que Ye Jianying (葉劍英) abandonnait, perdait certes de son importance puisque la présidence de la République était restaurée et attribuée à Li Xiannian (李先念). Peng Zhen figure néanmoins parmi les très importants dirigeants de l’État et du Parti communiste chinois (il a été réélu au B.P. à l’issue du XIIe congrès du P.C.C. en septembre 1982).

SOURCES : Outre KC et WWCC, Fejtô (1973) et MacFarquhar (1974), voir les nombreux ouvrages sur la Révolution culturelle cités dans la bibliographie générale de cet ouvrage notamment ceux de Illiez (1973) et Leys (1971).

Jean-Luc Domenach

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