Né à Wuxi (Jiangsu) en 1908 ; mort en 1983. Économiste réputé, qualifié en 1966 de « Liberman chinois » lors de son élimination. Réhabilité en 1978 ; théoricien de la réforme économique inaugurée à l’automne 1978. Conseiller auprès de l’institut des sciences économiques de l’Académie des sciences sociales et membre de la Commission des conseillers du C.C.

Sun Yefang est un théoricien économique marxiste, chef de file des économistes universitaires en Chine, par opposition aux gestionnaires du plan et de l’industrie. Ayant adhéré au P.C.C. en 1925, il part pour Moscou. Diplômé de l’Université Sun Yat-sen en 1927 (voir Mif), il y poursuivit pendant trois ans encore des études avancées d’économie politique. Ce premier séjour le familiarise avec le débat économique soviétique. Il reviendra à nouveau à Moscou au début des années 1950.
Responsable du 1er ministère des Machines-outils pour la Chine de l’Est en 1954, il se trouve placé au cœur du dispositif du 1er Plan (1953-1957). Mais sa carrière prend une autre tournure : en 1956, c’est-à-dire lors de l’ouverture « libérale » des Cent Fleurs en Chine et de l’introduction des premières réformes économiques en Union Soviétique, il écrit des articles critiquant l’absence de comptabilité des coûts réels dans l’économie industrielle et prônant comme index objectif de la performance économique des entreprises l’adoption de la « loi de la valeur », considérée à partir de la mesure des temps de travail et des valeurs d’usage (c’est-à-dire de l’utilité relative aux coûts de production).
Transféré en 1957 à l’institut de recherche économique de l’Académie des Sciences, il devient également directeur adjoint du Bureau des statistiques et participe en tant que membre suppléant aux travaux de la Commission économique de l’État. Cette promotion est de courte durée : le mouvement anti-droitier et le lancement du Grand Bond en avant entraînent l’épuration des économistes qui, tel Sun Yefang, ont critiqué le conformisme officiel. Sun s’en tient à son point de vue ; résistant à de nombreuses séances d’accusation (d’après RMRB, 28 juillet 1980, p. 3), il est démis de ses fonctions à l’institut de recherche économique et bientôt envoyé à la campagne où il est affecté à des tâches manuelles.
Ce séjour pénible aurait renforcé ses convictions : il critique sur le terrain l’expérience catastrophique des petits hauts-fourneaux, prend position sur la nécessaire comptabilité des investissements, à une époque où les chiffres ne servent plus qu’à la propagande. En 1961-1962, il retrouve ses fonctions dans la réorganisation de l’économie qui fait suite à la catastrophe mais il est interdit de publication jusqu’en 1978. Hormis un article publié en 1963, ses écrits demeurent à l’état de rapports confidentiels (cas du fameux « Le profit comme objectif dans le système de gestion de l’économie socialiste planifiée », datant également de 1963).
Son plaidoyer pour une gestion déconcentrée de l’économie, introduisant comme en Union Soviétique à la même époque le rôle pilote des profits au niveau de l’entreprise, fait de Sun une cible prioritaire de la Révolution culturelle. Dès l’été 1966, il est dénoncé comme le « suppôt invétéré du principal responsable ayant emprunté la voie capitaliste », autrement dit Liu Shaoqi (劉少奇). Ses écrits circulent à nouveau, mais sous forme (très altérée) de « matériaux pour la critique ». Torturé en 1967, il est finalement arrêté en avril 1968.
Au cours des sept années suivantes, malgré un régime sévère et une détérioration continue de sa santé, il refuse de faire son autocritique et compose mentalement un ouvrage théorique sur les problèmes des économies socialistes. Libéré en avril 1975, il lance alors à ses derniers geôliers : « Je n’ai pas changé d’avis ! ».
Réhabilité en septembre 1978 au poste de conseiller de l’institut d’économie de l’Académie des sciences sociales, il retrouve immédiatement la notoriété. Ses opinions anciennes sont publiées et commentées d’autant plus favorablement qu’elles concordent avec le tournant pragmatique de Deng Xiaoping (鄧小平) à l’automne 1978 : la politique économique hybride résultant de l’alliance avec la faction néo-maoïste de Hua Guofeng (華囯鋒) est abandonnée au profit d’une stratégie nettement plus réformiste. La publication en octobre 1978 dans le RMRB d’un article sur le « profit socialiste » paru peu de temps auparavant dans Jingji yanjiu (article dans lequel Sun critiquait le « gauchisme » du rapport de 1963 : les entreprises, écrivait-il alors, devraient verser à l’État la totalité de leurs bénéfices) est l’un des signes avant-coureurs du « cours nouveau » officialisé par le 3e plénum du XIe C.C. (décembre 1978). Alors que la réforme de la gestion des entreprises, tout d’abord expérimentée dans le Sichuan de Zhao Ziyang (趙紫陽), s’étend progressivement sous l’égide de Chen Yun (陳雲) en 1979-1980, les conceptions de Sun Yefang (dont les articles et rapports inédits écrits de 1956 à 1978 sont publiés en recueil en 1979) sont aimablement critiquées par de plus ardents (et plus jeunes) réformistes. Ceux-ci reprochent plusieurs inconséquences à la manière dont sa définition de la « loi de la valeur » exclut les mécanismes du marché. Si le profit est le seul objectif que l’État devrait assigner aux entreprises, et le seul critère permettant de mesurer leur performance, comment une juste compétition peut-elle intervenir en l’absence de ces mécanismes ? Comment réformer les prix sans admettre le rôle de l’offre et de la demande des entreprises et des particuliers — du marché, donc — dans leur formation ? Et comment la gestion autonome des entreprises (y compris celle des fonds d’amortissement) peut-elle aller de pair avec le renforcement des contrôles centraux sur l’investissement ? Ces contradictions de Sun Yefang reflètent celles de la politique officielle, dont il justifie un autre pilier : la suppression de l’écart (du « ciseau ») entre prix ruraux et prix urbains. Ayant repris du service actif au Bureau gouvernemental des statistiques, il suit de près la modernisation de l’appareil statistique chinois. Ses derniers articles le montrent, fidèle à lui-même, préconisant une « refonte technique des entreprises » (l’un des axes majeurs de la stratégie économique en cours) mais l’ouverture aux capitaux et aux technologies en provenance de l’étranger — fer de lance de la « refonte technique » suivant la politique officielle — n’est tout simplement pas mentionnée... D’autres économistes influents — tel Ma Hong — semblent épouser plus étroitement les méandres du « cours nouveau »... Sun Yefang aura incarné jusqu’à la fin (il meurt peu de temps après avoir été élevé à la dignité de « conseiller du C.C. ») l’espoir qu’une économie planifiée peut fonctionner mieux en se réformant davantage. Il reste que sa critique du système, comme celle des économistes réformistes soviétiques auxquels il fait écho, demeure confinée à l’économie pure — alors qu’il continue d’accorder un rôle économique important à l’État et qu’il a pu constater, par l’enlisement des réformes chinoises de 1979-1980, que les obstacles tiennent à la structure et aux pesanteurs du pouvoir tout autant qu’à celles des circuits économiques. Sun Yefang ne s’est pas prononcé sur un problème qui met en cause le système dans son ensemble en même temps que l’idéal réformiste qu’il a professé toute sa vie.

ŒUVRE : Dès sa disparition, Sun Yefang a suscité un véritable engouement « savant » : une centaine d’articles et de monographies pour la seule année 1983, rehaussée par ailleurs i d’un volume d’essais critiques publié à Shanghai en juillet 1983 et d’un colloque organisé à Wuxi du 16 au 23 septembre — en attendant la publication des œuvres complètes... Plus modestement, deux volumes parus du vivant de Sun Yefang sous le titre identique de Shehui shuyi de shaokan lilun wenti (Problèmes théoriques de l’économie socialiste), Pékin, 1979 et 1982, rassemblent l’essentiel des écrits publiés et inédits (respectivement) des années 1956-1978 et 1979-1982. Le premier volume est partiellement traduit in K.K. Fung, éd., Social Needs versus Economic Efficiency in China : Sun Yefang’s Critique of Socialist Economics, Armon (état de New York), 1982.

SOURCES : Outre Social Sciences in China, no. 4, 1984, qui donne un bilan critique de la littérature et du colloque cités ci-dessus, voir : ibid., no. 1, 1980. — Jingjiyanjiu, nos 1, 2, 7, 8, 10, 11 et 12, 1983. RMRB, 23 octobre 1978, 28 juillet 1980. — Sur le contexte économico-politique des réformes de la démaoïsation, Chevrier in Revue d’études comparatives Est-Ouest, n° 2, 1983. |

Yves Chevrier et François Godement

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