Né en 1893 ; mort en 1953. Dirigeant d’une mission envoyée par le Komintern auprès des premiers marxistes chinois en 1920 ; représentant permanent du C.E.I.C. auprès du C.C. du P.C.C. de 1923 à 1927.

Fils d’un modeste employé, Voitinsky avait émigré en Amérique du Nord en 1913. Revenu en Russie en 1918, il adhéra au Parti communiste et fut envoyé, dès 1919, en mission secrète à Vladivostok. Arrêté et déporté dans l’île de Sakhaline, il organisa un soulèvement de prisonniers qui parvint à prendre le contrôle de l’île en janvier 1920. Ayant regagné le continent, il s’en fut à Irkoutsk, cœur de la puissance soviétique en Sibérie orientale, et siège du Bureau extrême-oriental de l’I.C. Ce Bureau était dirigé par Shumiatsky, qui fit de lui son secrétaire et son remplaçant. C’est alors que Voitinsky fut chargé d’une mission exploratoire auprès des premiers marxistes chinois.
Lorsqu’elle arrive à Pékin au printemps 1920 (avril, mai ou même juin suivant certaines sources), la « mission Voitinsky » (dont Yang Mingzhai (楊明齋) faisait partie en qualité d’interprète) doit tout d’abord trouver les « révolutionnaires marxistes » qu’elle est venue contacter. Yurin, représentant du gouvernement soviétique, oriente les recherches en direction de l’Université. A Beida, c’est un professeur de russe, Russe lui-même et personnage étonnant mariant des opinions d’une blancheur immaculée à d’indubitables sympathies rouges, qui sert d’intermédiaire. Baoliwei (tel est le nom chinois de Serguei Polevoï, le professeur de russe) présente un certain Wu Tingkang (Voitinsky) à son collègue Li Dazhao (李大釗), dont il connaît l’inclination marxiste. Modeste et certainement méfiant, Li prend le parti d’adresser son visiteur à Chen Duxiu (陳獨秀), qui s’est replié à Shanghai au début de l’année. Il est possible que l’entrevue Li Dazhao-Voitinsky (alias Wu Tingkang) ne soit pas le premier contact officiel entre Moscou et l’avant-garde révolutionnaire du 4 mai : suivant le témoignage de Peng Shuzhi (彭述之), un certain Hehenefujin-Hohonovkine aurait précédé Voitinsky de quelques mois et, comme lui, 1’aurait tout d’abord contacté Li Dazhao par le truchement de Baoliwei. La répétition du scénario pékinois provient-elle d’une confusion imputable à nos sources ? Traduit-elle au contraire la volonté de renouer un contact resté sans suite après la première tentative ? Toujours est-il que la mission ; Voitinsky, contrairement à la démarche de Hohonovkine, a des suites immédiates.
Munis d’une lettre d’introduction auprès de Chen Duxiu, les envoyés du Komintern se rendent à Shanghai. Plusieurs rencontres ont lieu avec le futur secrétaire général du P.C.C. Voitinsky promet l’appui de l’internationale à tous ceux qui, dans les règles (normes organisationnelles et orientations idéologiques), se chargeront de constituer une « section » chinoise ; de l’I.C. Dans l’immédiat, il distribue conseils et subsides. Il n’est pas sûr : qu’il soit passé aux actes en suscitant l’organisation du premier « petit groupe » (xiaozu), embryon du P.C.C., constitué à Shanghai en mai ; 1920. Mais il encourage et oriente les activités de la petite avant-garde rassemblée dans ce groupe autour de Chen Duxiu, Shen Xuanlu (沈玄廬), Chen Wangdao (陳望道), Li Da (李達), Dai Jitao, Shao Lizi, etc., à la manière très’ éclectique du 4 mai. Sous son impulsion, le « Parti communiste » shanghaïen (ainsi les interlocuteurs de Voitinsky nomment-ils leur organisation) crée une agence de presse russo-chinoise, une école des langues étrangères (voir Yang Mingzhai (楊明齋)) et le premier Corps des Jeunesses socialistes (voir Zhang Tailei (張太雷)).
Voitinsky poursuit l’exploration du potentiel révolutionnaire chinois au-delà du petit cénacle shanghaien. En compagnie d’un « camarade Ch. » (Chen Duxiu probablement), il rencontre Sun Nairu (孫乃儒) à Shanghai à l’automne 1920. A l’inverse des intellectuels révolutionnaires, le « Père de la révolution » se montre intéressé mais distant : s’apprêtant à regagner Canton après avoir maté la fronde des militaristes du cru, il n’a que faire d’une alliance lointaine et platonique. De son côté, Voitinsky n’est pas loin de lui préférer Chen Jiongming, l’homme fort du Guangdong, qu’il rencontre au cours d’un périple dans le Sud (d’autant que Chen, qui fait montre de convictions fort progressistes, aime à s’entourer de révolutionnaires et fait appel, notamment, à Chen Duxiu...) Aussi la mission Voitinsky s’achève-t-elle (à l’automne 1920) de manière ambiguë. En posant le principe d’alliances tous azimuts à côté de la constitution du noyau communiste, elle inaugure une stratégie multiforme plus encline à courtiser tel ou tel seigneur de la guerre qu’à s’allier au nationalisme « bourgeois » d’un Sun Yat-sen suivant les préceptes édictés par Lénine lors du IIe congrès du Komintern. Il faut attendre 1922 et l’intervention décisive de Maring pour que l’instauration du Front uni avec le G.M.D. mette un terme aux ambiguïtés léguées par Voitinsky. Même s’il est abusif de rapporter la politique antérieure au Front à une « ligne » concertée (concertée à Irkoutsk, par les soins du Bureau dont Voitinsky a la charge, suivant Maring, qui a lancé le mythe d’une « ligne d’Irkoutsk »), il est certain que les impressions rapportées par Voitinsky de son premier voyage et des premiers contacts avec Sun ont contribué à retarder la gestation du Front uni.
L’action de Maring ayant contribué, entre autres, à la suppression du Bureau d’Irkoutsk au début de l’année 1923, Voitinsky fut nommé à la tête de la section orientale du Komintern à Moscou. Dès novembre, cependant, il remplaçait Maring comme représentant du Komintern auprès du P.C.C. Il semble que Borodine, représentant à Canton auprès du gouvernement nationaliste, ait également agi au nom du Komintern, mais qu’il ait été investi de pouvoirs plus étendus. Résidant à Shanghai, Voitinsky s’employa tout d’abord à dissiper le malaise suscité par l’autoritarisme de son prédécesseur, tout en veillant à l’application de la nouvelle stratégie d’alliance avec le G.M.D. sanctionnée par la déclaration Sun-Joffe du 26 janvier 1923 (voir Joffe) et entérinée par le IIIe congrès du P.C.C. en juin. Il dut s’opposer dès 1924 (puis plusieurs fois par la suite : voir Chen Duxiu (陳獨秀) et Peng Shuzhi (彭述之)) aux tentatives du C.C., dont la majorité persistait à demander une collaboration extérieure seulement avec le G.M.D. Puisant l’orthodoxie au cours de fréquents séjours à Moscou (il y représenta notamment les « peuples d’Orient » aux 5e et 6e plénum du C.E.I.C. (mars-avril 1925 ; février-mars 1926)), il fut rapidement supplanté par la toute-puissance borodinienne. Pourtant, lorsque Borodine dut affronter la résistance larvée de nombreux militants communistes qui refusaient de se soumettre à Chiang Kai-shek après le coup de force du 20 mars 1926 (voir Borodine), Moscou dépêcha Voitinsky tout exprès afin de replâtrer le Front en corrigeant ces tendances « séparatistes ».
A partir de l’été 1926, bien qu’ils fissent également bon marché du mouvement paysan déclenché par l’Expédition du Nord (Beifa), les deux hommes s’opposèrent âprement sur la manière de sauvegarder la collaboration avec le G.M.D. voulue par Moscou. Tandis que Voitinsky cherchait à maintenir Chiang Kai-shek dans le camp révolutionnaire, Borodine esquissait déjà le rapprochement avec la gauche nationaliste, Wang Jingwei (汪精衛) et Tang Shengzhi, duquel devait naître le gouvernement de Wuhan au début de l’année 1927. Le 7e plénum du C.E.I.C. (novembre 1926) ayant manifesté une certaine défiance à l’égard de Chiang, Voitinsky fut désavoué. Jugé trop timoré sur la question agraire et trop favorable à la droite, le projet de thèses qu’il avait préparé avec Bubnov et Raskolnikov fut rejeté (par Staline). Élaborée par Boukharine, Roy et Bubnov, la version définitive était beaucoup plus proche de la politique suivie sur le terrain par Borodine. A l’issue du plénum, Roy fut chargé de superviser le déroulement de la révolution chinoise et la gestion du Front. Voitinsky était définitivement supplanté par Borodine, plus habile, et par Roy, plus disert que lui.
De retour à Shanghai, il ne lui restait qu’à contempler les grandes manœuvres des deux camps. De son Q.G. de Nanchang, Chiang Kai-shek rassemblait la droite ; à Wuhan, Borodine orchestrait avec art et patience une savante campagne anti-Chiang. Roy n’était pas encore à pied d’œuvre. Au demeurant, le nouvel envoyé de Moscou, comme Boukharine, pensait tenir les ficelles du Front en se payant de mots. Persuadé que la politique de Borodine conduisait à la rupture, Voitinsky intervint sans succès à Wuhan et fit (en février 1927) une tentative désespérée auprès de Chiang Kai-shek à Nanchang. Il ne put empêcher la sanglante rupture du 12 avril, après laquelle il vint s’installer à Wuhan. Le C.C. du P.C.C., qu’il avait pressé de quitter Shanghai avant la catastrophe, l’y suivit peu de temps après. Désabusé par le « chaos wuhanais » d’avril à juin 1927, il laissa à Roy et à Borodine le soin de jouer les premiers rôles. Rappelé en même temps que Roy après l’incident du télégramme du 1er juin (voir Roy), afin de faire place à Lominadzé, Voitinsky ne devait plus prendre part aux affaires chinoises ni à celles du Komintern, Il est probable qu’il lui fut reproché d’avoir entretenu les « illusions droitières » du C.C., et de ne pas avoir averti Moscou de ce qui se tramait à Nanchang et à Shanghai. Il s’est occupé par la suite de recherche scientifique et d’éducation. S’il se peut qu’il ait été victime de la Grande Terreur stalinienne, comme la plupart des anciens sovetniki, il lui a survécu, contrairement à Borodine, Mif ou Lominadzé.

ŒUVRE : Nombreux articles dans L’Internationale communiste, l’Inprekorr et Problemy Kitaia. — Le récit de la rencontre avec Sun Yat-sen, imprimé pour la première fois dans la Pravda, no. 61, 15 mars 1925, est partiellement traduit in North et Eudin (1957) p. 218-219.

SOURCES : Outre Persits et Glunin in Ulyanovsky (1979), les esquisses biographiques de Lazitch et al. (1973) et North et Eudin (1957), voir : Chan in Chan et Etzold (1976). — Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), 1 (1971). — Chow Tse-tung (1960). — Isaacs in CQ no 45, janvier-mars 1971. — North et Eudin (1963) et la biographie de Hohonovkine (Hehenefujin) pour le témoignage de Peng Shuzhi

Yves Chevrier

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