Né à Dongping dans le Shandong en 1916. Haut fonctionnaire, protégé et ami de Deng Xiaoping, ce spécialiste des problèmes d’aménagement urbain accède aux plus hautes responsabilités politiques, et connaît la notoriété, en se faisant l’artisan du démantèlement des communes populaires, lequel, au début des années 1980, marque la fin de la stratégie maoïste du développement rural fondée sur la mobilisation d’une paysannerie collectivisée et prélude à l’avènement de ce qui semble être une véritable N.E.P. dans les campagnes chinoises.

Wan Li entre au P.C.C. en 1936. Sa carrière est d’abord celle d’un bureaucrate. Il gravit les échelons de l’appareil local du Parti dans la zone libérée du Jiluyu (Hebei-Shandong-Henan) avant d’être nommé, au début de l’année 1949, directeur du Bureau de la construction de la municipalité de Nankin. Le bureaucrate se double dès lors d’un technocrate qui, pendant les quinze premières années de la construction du socialisme en Chine, va œuvrer à l’industrialisation, à l’urbanisation du pays. Successivement directeur du département industriel pour la région Sud-Ouest (1950), vice-ministre, à Pékin, pour les Travaux du bâtiment (1953), ministre de la Construction urbaine (1955), il devient vice maire de Pékin en 1958 et acquiert à ce titre une stature de dirigeant national, recevant les délégations étrangères et ayant droit aux honneurs de la presse. Le titre du rapport qu’il présente, le 2 octobre 1956, au VIIIe congrès du parti résume bien la philosophie de toute cette première partie de sa carrière : « La construction urbaine doit être ajustée à l’industrialisation. »
Bureaucrate, technocrate, Wan Li est également un politique. C’est un fidèle de Deng Xiaoping (鄧小平) qu’il suit tout au long de ses promotions : il est dans le Sud-Ouest quand Deng en est premier secrétaire, il monte à Pékin quand Deng devient vice-premier ministre... Au début des années 1960, il fait partie des intimes de celui qui est alors secrétaire général du C.C. ; ne lui reprochera-t-on pas pendant la Révolution culturelle d’avoir été compagnon de bridge de Deng Xiaoping ? Et précisément, pendant la Révolution culturelle, il suit son patron dans la disgrâce. Jeté en prison en décembre 1966, il est soumis ensuite aux affres des « réunions de lutte ». ! Quand Deng Xiaoping refait surface, Wan Li revient au gouvernement comme ministre des Chemins de fer (1975). Il suit de nouveau Deng dans sa brève éclipse de 1976 avant de réapparaître comme vice-ministre de l’industrie légère au début de 1977.
Commence alors la seconde partie de sa carrière où il va jouer un rôle, décisif dans ce qui apparaît maintenant comme une révolution silencieuse ayant affecté la vie de centaines de millions de paysans en Chine. La première phase de cette révolution s’inscrit dans la lutte sans merci pour le pouvoir qui oppose Deng Xiaoping à 1’« héritier » de Mao Tse-tung (毛澤東), Hua Guofeng (華囯鋒). A l’instigation de Deng Xiaoping, Wan Li est nommé, en juin 1977, premier secrétaire d’une province déshéritée, l’Anhui. Là, il définit un programme rural qui s’oppose point par point à la politique menée à l’échelon national par Hua Guofeng sous l’étendard de Dazhai, fleuron de la mobilisation rurale maoïste (voir Chen Yonggui (陳永貴)) : il défend les droits des équipes de production agricole (une trentaine de familles) ! alors que Hua Guofeng veut élever le niveau de collectivisation à l’échelon des brigades (plus de trois cents familles, un village) ; il défend les lopins privés et les marchés libres alors que Hua Guofeng veut les supprimer... Ce « programme en six points », rendu public dans la presse nationale en mars 1978, s’impose peu à peu à travers toute la Chine et sa ratification en décembre 1978, lors du 3e plénum du XIe C.C., marque une défaite pour Hua Guofeng et permet une avancée décisive pour Deng Xiaoping, vers le pouvoir total.
Par-delà l’éviction de Hua Guofeng, c’est toutefois un objectif autrement ambitieux qui est poursuivi par Wan Li, et, derrière lui, par un certain nombre de dirigeants pragmatistes, réformateurs, patronnés par Deng Xiaoping. La « nouvelle politique économique rurale » ne vise, en effet, rien de moins que de promouvoir une « voie spécifiquement chinoise du développement de l’agriculture socialiste », une voie nouvelle qui, en fait, tourne le dos à vingt-cinq ans de collectivisation agricole et remet à l’honneur les exploitations familiales individuelles. Dès l’hiver 1978, les premiers « forfaits familiaux » de production sont conclus dans l’Anhui pour remédier aux difficultés d’une grave sécheresse. L’année suivante, ces contrats s’étendent à toute la province, préfigurant la vague qui va ensuite déferler dans les campagnes chinoises. Et c’est précisément pour coordonner cette extension des forfaits familiaux à tout le pays que Wan Li est rappelé à Pékin, au début de l’année 1980.
Nommé secrétaire au C.C. (février 1980), puis vice-premier ministre (juin 1980), il devient le maître d’œuvre de la politique rurale du Parti, et c’est sous son impulsion qu’est promulgué, en septembre 1980, le fameux « document n° 75 » du C.C. légalisant pour la première fois les contrats familiaux. Dès lors, c’est un véritable raz de marée qui va emporter les anciennes structures collectives des campagnes : les « forfaits familiaux d’exploitation », qui font des familles paysannes de véritables fermiers sur les terres collectives, sont appliqués par 40 % des équipes dès la fin de 1981, 80 % à la fin de l’année 1982 ... Sur la base de ces exploitations individuelles dans le cadre des « systèmes de responsabilité », un nouveau mode de développement apparaît en effet, avec l’émergence d’une minorité de paysans riches, ceux des « familles spécialisées » commercialisant la majeure partie de leur production, avec la formation d’une nouvelle classe d’entrepreneurs privés bénéficiant du relâchement des contrôles étatiques à la campagne.
Cette évolution est, en dernière analyse, moins surprenante que celle d’un Wan Li, technocrate naguère habitué au volontarisme de la planification urbaine devenu l’avocat d’une plus grande autonomie de la société civile, qui, tout en réaffirmant le « rôle dirigeant du Parti communiste », soutient les revendications des paysans pour plus de « démocratie », se refuse au dirigisme dans l’émergence des nouvelles formes du développement rural et se fie « à la sagesse paysanne pour leur élaboration » (discours rapporté dans le Quotidien du Peuple du 23 décembre 1982). Figure de rhétorique ou conversion véritable du bureaucrate qu’il fut ? Cette interrogation se pose en fait, par-delà l’histoire personnelle de Wan Li, pour toute cette nouvelle élite dirigeante s’employant à réformer le système économique de la Chine alors même qu’elle a été formée et qu’elle s’est distinguée dans la construction d’un socialisme que Staline n’aurait pas renié.

SOURCES : Issues and Studies, no. 9, septembre 1977. — RMRB, 17 mars 1978, 2 mars 1980 et 23 décembre 1982 et sur la « révolution silencieuse » dans les campagnes chinoises, Aubert in Projet, 16, septembre-octobre 1982.

Claude Aubert

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