Né le 4 mai 1883 à Canton ; mort le 10 novembre 1944 au Japon. Dirigeant nationaliste et principal rival de Chiang Kai-shek au sein du G.M.D. ; chef de la gauche nationaliste au cours des années 1920, premier ministre du régime de Nankin (1932-1935) puis du gouvernement pro-japonais établi à Nankin pendant la guerre sino-japonaise.

Il est bien malaisé de réconcilier la fin assez misérable du Quisling chinois avec les flamboyants débuts du révolutionnaire anti-mandchou et la maturité progressiste du principal artisan (après Sun Yat-sen (孫逸仙)) de l’entente nationaliste avec le P.C.C. A l’inverse des Hu Hanmin et des Dai Jitao qui, très vite, avaient mis le langage et les thèmes du marxisme au service d’un nationalisme ultraconservateur, Wang Jingwei, qui n’avait guère flirté avec l’« isme » de Marx, n’avait pas non plus succombé à l’attraction réactionnaire d’un nationalisme également exacerbé. Son évolution est donc bien contradictoire, mais elle n’a rien de paradoxal : l’histoire européenne connaît de ces désastres obscurs, chus de cieux aussi limpides que ceux du patriotisme à vocation sociale de Wang Jingwei. Mais dans le cas d’espèce, la rivalité constamment malheureuse avec Chiang Kai-shek et la pusillanimité de Wang, l’ambitieux frustré, sont un fil conducteur aussi solide que l’explication politique. Si Quisling est un symbole, Laval un caractère, Wang Jingwei aura mérité le destin du premier pour s’être trop complu aux faiblesses du second.
Issu d’une famille de la basse gentry du Zhejiang installée dans la province de Canton, Wang reçoit une formation classique (dispensée par son père, employé au secrétariat particulier d’un fonctionnaire impérial) sans connaître l’aisance ni les privilèges attachés à la possession du savoir. La coutume l’incitait à faire de cette possession l’instrument d’une carrière officielle et la fortune de sa famille : le jeune Wang y trouve au contraire la source d’un nationalisme ardent qui devient un véritable engagement politique lorsque, étudiant boursier au Japon, il adhère à la Ligue jurée de Sun Yat-sen (1905). Sa fougue et son talent font très vite de Wang Jingwei l’un des principaux lieutenants de Sun. En 1910, le brillant orateur se double d’un héros national qui a tenté d’assassiner le Prince régent. Une attitude fière devant ses juges en même temps qu’une prudente concession de la dynastie aux révolutionnaires lui sauvent la vie.
Ce coup d’éclat lui vaut un prestige sans égal et la promesse d’une brillante carrière lorsque la dynastie est renversée. Mais les hommes de Sun Yat-sen ne jouent qu’un rôle modeste dans le déclenchement de la révolution républicaine en 1911 et Yuan Shikai a tôt fait de les écarter en 1912-1913. Après l’échec de la République, Wang se tient à distance des joutes politiques dont il rejette le caractère superficiel et la stérilité, comme nombre de révolutionnaires désillusionnés (voir Chen Duxiu (陳獨秀)). Sa nature romantique l’incite au repli et l’incline vers l’anarchisme, mis à la mode par Li Shizeng (李石曾) et Wu Zhihui (吳稚輝). Partisan d’un libéralisme anarchisant bien plus que du véritable anarchisme — avec lequel ses positions sur la famille et sur la patrie sont en nette contradiction — il préside en 1921, à Canton, dans la fièvre de l’après-quatre mai, une Société pour l’éducation que fréquente également Ou Shengbai (歐勝白). S’il ne participe guère au renouveau nationaliste suscité par la fondation du G.M.D. en 1920 et par les activités du groupe shanghaïen (Hu Hanmin, Dai Jitao, Zhu Zhixin (朱執信) et Liao Zhongkai (廖仲愷)), il n’en redevient pas moins homme de parti dès que Sun Yat-sen s’installe de façon moins précaire à Canton et y développe son organisation grâce à l’aide soviétique que lui vaut le premier Front uni (voir Joffe, Maring).
Partisan déterminé, avec Liao Zhongkai, des « trois grandes politiques » (alliance avec l’Union soviétique ; entente avec le P.C.C. ; soutien au mouvement populaire) qui prennent le relais des « trois principes du peuple », Wang fait bientôt figure d’inspirateur et de dirigeant de la gauche nationaliste à mesure que la droite (hostile au P.C.C.) se regroupe à l’instigation de Dai Jitao et Hu Hanmin notamment. Aux yeux des conseillers soviétiques du gouvernement nationaliste de Canton (voir Borodine), il passe pour le politicien le plus favorable au Front après Liao Zhongkai. En 1925, la mort de Sun Yat-sen et l’assassinat de Liao font de lui l’héritier présomptif de Sun avec la bénédiction de Moscou : Chiang Kai-shek n’a pas encore son envergure et Hu Hanmin (son principal rival à droite) a été compromis dans le meurtre de Liao. Mais par le coup de force du 20 mars 1926 (voir Borodine), Chiang secoue la tutelle moscovite, abaisse le P.C.C. et écarte son rival. Wang a perdu la première manche d’une longue partie qu’il ne pourra gagner, après bien des semi-revanches et des compromis inégaux, qu’en trahissant son pays.
Politicien sans troupes ayant mordu la poussière, Wang est abandonné par Moscou, qui mise incontinent sur le maître de l’Armée nationaliste, présenté comme l’homme du « centre » et l’arbitre des factions. Mais tandis que Wang se retire en France, les victoires de l’Expédition du Nord, en portant la coalition G.M.D.-P.C.C. sur les rives du Yangzi, ravivent les tensions et lui redonnent une seconde chance à l’automne 1926. A Moscou, le 7e plénum du C.E.I.C. montre une certaine défiance à l’égard du Généralissime et conseille au P.C.C. de se rapprocher des nombreux adversaires de Chiang, civils et militaires confondus, assimilés pour la circonstance à l’aile gauche du G.M.D. (novembre 1926). Sur le terrain, Borodine, qui n’a guère pardonné la couleuvre du 20 mars, s’emploie à orchestrer cette coalition anti-Chiang. Un gouvernement de facto rassemblant la gauche (nationaliste et communiste) est mis sur pied à Wuhan au début de l’année 1927. Wang en prendra la tête après son retour de France (via Moscou) et la rupture du 12 avril 1927 avec Chiang Kai-shek. Arrivé le 1er avril à Shanghai, il n’est pas parvenu à renverser la décision de rompre d’ores et déjà prise par Chiang et ses alliés malgré l’attitude conciliante du P.C.C. et, notamment, le manifeste que Chen Duxiu cosigne avec Wang le 5 avril. Ce même jour, Wang s’embarque secrètement pour Wuhan. Après la trahison attendue du « Napoléon de Ningbo », Wang Jingwei semble jouer à fond la carte de l’alliance avec Moscou. Aussi bien la rupture de Chiang avec le P.C.C. n’entraîne-t-elle pas sa soumission à Wuhan : le vainqueur de Shanghai se pose en maître et n’attend de Wuhan qu’une reddition. Mais si la situation militaire et ses propres ambitions jettent Wang dans les bras de Moscou, tout oppose son réformisme modéré et son patriotisme sourcilleux au rôle révolutionnaire que voudrait lui faire jouer l’I.C., notamment dans le domaine agraire. D’autant que les politiciens nationalistes doivent compter avec le conservatisme de leurs généraux, seigneurs de la guerre ralliés ou achetés pour la plupart, qui sont moins des subordonnés loyaux que des partenaires encombrants et ombrageux.
L’explosion de la bombe agraire est constamment retardée à la fin de l’hiver et au début du printemps par les subtiles manœuvres de Borodine, la soumission des dirigeants du P.C.C. et les entorses substantielles consenties par le Ve congrès du P.C.C. (avril 1927) au principe de la confiscation des grands domaines. La rhétorique flamboyante (œuvre de Roy en particulier) qui masque ces concessions communistes ne semble guère effrayer Wang jusqu’au jour (5 juin 1927) où Roy, précisément, convaincu du bon vouloir révolutionnaire de la gauche nationaliste, montre à Wang un télégramme incendiaire reçu de Staline le 1er. Pressés par l’opposition trotskyste à Moscou, menacés de débordement par la vague paysanne et les radicaux du P.C.C. en Chine, les hommes du Kremlin apportent le soutien de l’I.C. à la révolution agraire, exigent des sanctions contre les militaires qui répriment cette révolution et la mise à l’écart des politiciens « timorés » qui n’ont pas su se mettre à sa tête. Loin d’être galvanisé par cet appel aux armes, Wang découvre avec stupeur le rôle que Moscou veut lui faire jouer. Craignant d’y perdre le pouvoir et surtout effrayé de se couper de l’Armée, il chasse Communistes et sovetniki (les conseillers soviétiques) de Wuhan au terme d’une longue crise (15-16 juillet 1927). Cette mesure met fin au Front uni que le 12 avril n’avait pas rompu, selon la vulgate kominternienne, mais seulement élagué pour la sociologie (en retranchant la grande bourgeoisie, « représentée » par Chiang) et déplacé dans la géographie (des côtes vers le moyen Yangzi).
L’épuration estivale du G.M.D. de gauche prélude aux négociations des dissidents wuhanais avec le G.M.D. de Nankin (septembre-décembre 1927). Affaibli à Canton, sa principale base militaire, par le soulèvement communiste du 11 décembre, Wang perd la partie et repart pour la France (le 17). Lui-même et ses partisans seront tenus à l’écart du gouvernement proclamé à Nankin le 10 octobre 1928 après la victoire de l’Expédition du Nord. Mais le G.M.D. réunifié n’est qu’une coalition mal assurée d’ambitions rivales et Wang a tôt fait, de concert avec Chen Gongbo (陳公博), d’animer une clique plus hostile à Chiang que vraiment libérale, bien qu’elle se réclame de l’héritage social de Sun Yat-sen et ne soit pas dépourvue d’influence syndicale (voir Zhang Kechang (張克昌)) : l’Association pour la réorganisation du G.M.D. (Gaizupai). En 1930, les « réorganisateurs » n’hésitent pas à faire sécession en liaison avec de puissants seigneurs de la guerre nordistes ralliés de la veille (Feng Yuxiang et Yan Xishan). Un gouvernement est installé à Pékin et seule la défection de Zhang Xueliang, maître de la Mandchourie, donne la victoire à Chiang au terme d’une guerre civile fort brève mais plus meurtrière et dévastatrice que les conflits de la période antérieure. Profitant de la récurrence du mal militariste, Wang revient à la charge dès l’année suivante, mais à partir du Sud cette fois, en alliance avec les cliques du Guangxi et du Guangdong. La nécessité de rétablir l’unité du parti et de la nation face à l’agression japonaise (en Mandchourie à l’automne 1931, à Shanghai en janvier 1932) met fin à l’entreprise. Mais les rebelles sont en situation de force et Chiang doit temporiser. Il fait de Wang son second en le nommant président du Yuan exécutif en janvier 1932. Désormais « pacifié », Wang conduit les affaires gouvernementales (et la diplomatie en tant que ministre des Affaires étrangères à partir de 1933) jusqu’à la tentative d’assassinat dont il est victime à la fin de l’année 1935.
La collaboration avec son rival a tôt fait de décevoir Wang Jingwei. Ses préférences politiques l’isolent dans un parti voué de plus en plus ouvertement à l’autoritarisme, au conservatisme social, à la réaction culturelle et au culte du chef. Bien que chef du gouvernement, il se heurte aux parents et aux familiers de Chiang, postés dans l’État et dans le parti comme autant d’obstacles et de chausse-trapes. Enfin, organisateur de l’intendance tandis que Chiang guerroie contre les bases communistes du Jiangxi, négociateur d’accords de plus en plus mal compris avec le Japon, il partage l’impopularité grandissante du Généralissime. Mais il ne sait guère profiter de la retraite forcée occasionnée par l’attentat de 1935. Le tribun des années 1910, l’homme de gauche des années 1920 est devenu un homme de marchandages et de combinaisons. Il sait organiser des cliques et de contre-cliques, il ne sait pas capter la puissante vague du mécontentement patriotique. Parti se faire soigner en Europe, il ne rentre qu’au lendemain de l’incident de Xi’an (décembre 1936 ; voir Zhou Enlai (周恩來)) : pour assister à la résurrection politique de son éternel rival et vainqueur. Une fois encore, il accepte d’être le second de Chiang lorsque un congrès extraordinaire du G.M.D. (replié à Wuhan devant l’avance japonaise) fait du Généralissime le zongcai (traductions historiques : Duce, Führer, Caudillo...) de la Chine envahie (mars 1938).
Le désastre sépare plus vite et plus sûrement les deux hommes que tous leurs conflits antérieurs. Au cours des années précédentes, Wang Jingwei n’avait pas approuvé sans réserve les orientations du régime qu’il servait, mais il n’avait pas su ou pas voulu formuler une politique indépendante. La question sociale et le problème communiste n’avaient pu le tirer de son mutisme : l’invasion japonaise lui donne enfin l’occasion de s’opposer en concevant une politique opposée à celle de Chiang. Alors que le Généralissime prend le parti de résister jusqu’au bout en se réfugiant à Chungking, sur le haut Yangzi, Wang propose une entente avec le Japon, seul moyen de mettre fin à une guerre qui, à ses yeux, ne peut que faire le lit du communisme (décembre 1938). L’état-major nationaliste compte plus d’un partisan de la capitulation. Les « pacifistes » peuvent se réclamer des avances japonaises et d’une tradition pan-asiatique assez vivace, à laquelle Sun Yat-sen lui-même avait sacrifié. Quelles que soient les raisons ou les manipulations qui abusent Wang, la rupture est consommée à la fin de l’année 1938. Il se rend à Hanoi, lance un « mouvement pour la paix », prend langue avec le gouvernement japonais et s’engage irréversiblement sur la voie de la collaboration. Dénoncé par Chungking comme traître national, il prend la tête d’un « gouvernement national » installé par l’occupant japonais à Nankin en mars 1940. Ultime et dérisoire revanche sur l’ancien maître des lieux, désormais assiégé à Chungking, conviction profonde ou compromis désespéré, le pacifisme collaborateur de Wang Jingwei a terni l’image du G.M.D. par son allégeance théorique au nationalisme (dont il s’est constamment réclamé) autant que par son anticommunisme. Aussi le G.M.D. résistant s’est-il défendu comme un beau diable de l’avoir inspiré.
Le gouvernement de Nankin ne survit guère à son fondateur. Miné par les séquelles de l’attentat de novembre 1935, Wang s’éteint au Japon en 1944, laissant à Chen Gongbo et Zhou Fohai (周佛海), eux aussi attiré par le mirage de la « coprospérité asiatique », le soin de diriger le « mouvement pour la paix » jusqu’à la capitulation japonaise.

ŒUVRE : Wang Jingwei a laissé une œuvre abondante, riche en essais politiques, recueils de discours, et relevée par quelques collections de poèmes. Citons, pour chacune des principales périodes : The Chínese National Révolution, Essays and Documents (ouvrage écrit en collaboration et traduit), Pékin, 1931 et notamment « Wuhan fengong zhi jingguo » (Histoire de l’expulsion des communistes de Wuhan), 5 novembre 1927. — Xin shenghuo yu minzu fuxing (Vie nouvelle et restauration nationale), Nankin, 1936. — Wo duiyu zhongri guanxi zhi genben guannian ji qianjin mubiao (Mes vues sur l’origine et l’avenir de la collaboration sino-japonaise), Shanghai, 1939. — Poèmes et « tseu » choisis de Wang Chingwei, traduits et annotés par Hsü Sung-nien, Pékin : Imprimerie de La Politique de Pékin, 1932.

SOURCES : Outre BH, voir : Boyle (1972). — Bunker (1972). — Ch’en, J. in Bulletin of the School of Oriental and Afrícan Studies, XXV, 1962. — North et Eudin (1963) et les témoignages de Zhang Guotao (Chang Kuo-t’ao, I, 1971) et Tang Leang-li (1930). — Sur le gouvernement de Wuhan et la rupture du Front uni en juillet 1927, voir plus particulièrement Wilbur (1983), Jiang Yongjing (1963) et North et Eudin (1963). — Sur l’attitude de la gauche nationaliste à l’égard du communisme dans les années 1920, voir les biographies de Liao Zhongkai et Gan Naiguang.

Yves Chevrier

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