Né en 1909 dans le xian de Yiwu, au Zhejiang. Célèbre historien et essayiste, auteur de la pièce Hai Rui démis de ses fonctions, dont la critique marque le début de la Révolution culturelle ; mort en 1969 des sévices qu’il a subis en prison, aujourd’hui réhabilité.

Après de brillantes études d’histoire à l’Université Qinghua, Wu Han est nommé assistant, puis maître de conférence et enfin professeur associé à la faculté d’histoire de cette même université. En 1937, il devient professeur à l’Université du Yunnan, à Kunming, puis professeur à l’Université unie du Sud-Ouest, dans cette même ville. A partir de 1941, il se signale comme l’un des responsables de la Ligue démocratique chinoise et un opposant au gouvernement nationaliste. En 1945, il apporte son soutien au « mouvement du 1er décembre », une grève déclenchée par les étudiants de Kunming afin de protester contre le massacre de quatre des leurs. Durant l’été 1946, quand les universités chinoises se réinstallent en Chine du Nord, Wu Han reprend ses fonctions à Qinghua. En 1949, il y est nommé directeur du collège des lettres (wenxue yuan) et directeur de la faculté d’histoire. Cette année-là, Wu Han confirme sa vocation de dirigeant d’organisation « courroies de transmission » du P.C.C. en prenant part au 1er comité national de la C.P.C.P.C. en tant que vice-président de la Ligue démocratique. Il est aussi — et entre autres — membre du comité administratif de l’Association d’amitié sino-soviétique. Il assume également la charge de vice-maire de la ville de Pékin et de président de la Société d’études historiques de Pékin (Beijing lishi xuehui). En juin 1954, il est élu député de Pékin à l’A.N.P. et membre du comité municipal pour la discussion du projet de constitution. Parallèlement, il s’est lié, pour le meilleur et pour le pire, au groupe d’intellectuels qui gravitent autour de Peng Zhen (彭真), le maire de Pékin, et qui fera un moment figure des cercles Petöfi de Hongrie.
Spécialiste incontesté de l’histoire de la dynastie des Ming, Wu Han se distingue de l’historiographie traditionnelle chinoise par la place qu’il accorde à l’évolution politique, économique et sociale dans ses travaux sur le système des examens, l’organisation de la bureaucratie mandarinale, la collecte des impôts ou le système de la conscription. C’est aussi un remarquable essayiste, qui excelle dans un genre profondément chinois : l’allégorie historique et la satire politique dissimulée derrière l’allusion historique. Avant 1949, ce libéral proche de Feng Youlan (馮友蘭) et de Hu Shi (il a été leur élève) applique son talent à une critique souvent mordante du G.M.D. Mais dès 1949, il exprime des réserves sur le culte dont Mao Tse-tung commence à s’entourer : dans un article, il raconte qu’après la guerre, il a été choqué de découvrir que les gens vivant en zone communiste criaient : « Dix mille ans au Président Mao », de la même manière que les Nationalistes criaient : « Dix mille ans à Chiang Kai-shek » et qu’autrefois, on criait « Dix mille ans » à l’empereur (Zhongguo qingnian (La Jeunesse chinoise), vol. VIII, no. 18, 1949). Durant la même période, il écrit un essai sur un moine qui, après avoir contribué au renversement des Yuan, se retira de la vie publique, et dit de lui : « Voilà quelqu’un qui n’a pas fait la révolution juste pour s’élever à de hautes charges, vraiment un grand homme ! » (Cité in Zhonggong wenhua da geming..., op. cit., vol. 4, p. 267). Cette audace sacrilège — qui montre que déjà à l’époque il a de puissants protecteurs — ne l’empêche pourtant pas de prendre part, pendant l’été 1957, au mouvement anti-droitier (fanyou), notamment en critiquant ses deux collègues à la Ligue démocratique, les ministres Luo Longji et Zhang Bojun, ni, en 1959, de donner son adhésion au Parti. A partir de 1958, la catastrophe économique du Grand Bond en avant, les excès de la collectivisation et la politique de répression à l’égard des intellectuels le conduisent à s’engager encore plus aux côtés des bureaucrates pragmatistes (Peng Zhen (彭真) et Liu Shaoqi (劉少奇)) contre Mao et la faction maoïste. De septembre 1961 jusqu’en juillet 1962, il tient avec Deng Tuo (鄧拓) et Liao Mosha (廖沫沙) la colonne Chronique du village des Trois dans le bimensuel Qianxian (Le Front). La vigueur des attaques des trois écrivains contre le « verbiage grandiloquent » de Mao donne le ton à une fronde intellectuelle qui laisse un moment présager un renouvellement des Cent Fleurs.
Mais c’est par le biais de son œuvre exaltant l’esprit de Hai Rui — un fonctionnaire de la dynastie des Ming qui, en bon confucéen, n’hésite pas à faire des remontrances à l’empereur, tout en lui restant loyal — que Wu Han adresse à Mao Tse-tung (毛澤東) ses critiques les plus sévères. Suivant une méthode qui a déjà fait ses preuves pendant les Cent Fleurs, c’est Mao lui-même qui, en avril-mai 1959, encourage le recours à ce personnage symbolique dans la discussion sur les défauts du Grand Bond en avant. Mais, qu’il ait été commandité ou non par Zhou Enlai (周恩來) — R. MacFarquhar explique par l’intervention de Zhou l’intérêt (pour Hai Rui) et le risque (pour lui-même) que Wu Han prend alors —, l’article qu’il fait paraître en juin sous le titre « Hai Rui admoneste l’empereur » va beaucoup plus loin et exprime à mots à peine couverts ce que tout le monde pense alors :
« Aujourd’hui, la charge en travail et en impôts qui pèse sur le peuple est de plusieurs fois plus lourde que celle des jours ordinaires (...) Vous avez dépensé des sommes folles et de plus en plus élevées pour les arts fétichistes (...) Cela fait longtemps que vous êtes un sujet de mécontentement pour le pays (...) Vous êtes tellement obnubilé par la recherche de la Voie que vous vous êtes laissé envoûter, et vous êtes tellement attaché à des méthodes dictatoriales que vous êtes devenu dogmatique et partial. » (RMRB, 16 juin 1959).
En septembre 1959, après le plénum de Lushan (voir Peng Dehuai (彭德懷)), encouragé par Hu Qiaomu, Wu Han récidive dans les colonnes du même journal. Cette fois, le symbole est d’autant plus approprié que Peng Dehuai, qui s’était laissé aller à dénoncer le désastre économique du Grand Bond en avant, vient d’être suspendu de ses fonctions, comme Hai Rui quatre siècles auparavant. Renouant avec un procédé traditionnel de la critique politique, Wu Han se met alors à la rédaction de la pièce Hai Rui démis de ses fonctions, un opéra de Pékin, qui est prête au début de 1961. La pièce, qui est passée par sept ébauches successives et a été soumise à tous les amis politiques de Wu Han, est une véritable machine infernale. Au crime de lèse-majesté déjà commis dans les articles de 1959, Wu Han ajoute deux autres outrages : un plaidoyer enflammé en faveur de Peng Dehuai/Hai Rui et un appel à la décollectivisation/restitution des terres abusivement accaparées par des mandarins corrompus. Montrée pour la première fois en février 1961, la pièce remporte un vif succès. Elle est bientôt retirée de l’affiche, après quelques représentations seulement. Il faudra attendre 1979 pour qu’elle soit à nouveau montrée avec l’imprimatur officiel. Bien qu’interdite de scène, la pièce n’est pas encore à l’index, au contraire, puisqu’en novembre 1961 elle paraît en livret séparé. Indice que Mao est alors pratiquement écarté du pouvoir, Wu Han, dans l’introduction qu’il rédige pour l’occasion, déclare sans détour qu’il a commencé à écrire la pièce au lendemain du plénum de Lushan, et il fait remarquer que le combat de Hai Rui pour la justice a été soutenu par un groupe d’intellectuels et de fonctionnaires honnêtes, c’est-à-dire en clair, par ses collaborateurs de la municipalité de Pékin. La presse elle aussi est de la partie. Ainsi peut-on lire dans Beijing wenyi (Littérature et art de Pékin) de mars 1961 : « (Wu Han) se sert de l’ancien pour ironiser sur le présent, il a recours à la recherche historique pour mettre le passé au service du présent. » Wu Han devra payer de sa vie cette témérité.
En septembre 1962, lors du 10e plénum du VIIIe C.C., Mao essaie une première fois de faire critiquer la pièce. Sans succès, car Peng Zhen est là pour veiller à ce que la directive présidentielle ne soit pas appliquée. En 1964, Jiang Qing (江青) elle-même refait une tentative infructueuse. Enfin, au début de 1965 s’organise la riposte maoïste. Mise sur pied à Shanghai, elle aboutit à la publication le 10 novembre 1965 de l’article signé de Yao Wenyuan (姚文元) : « Critique de la nouvelle pièce à caractère historique Hai Rui démis de ses fonctions ». Selon des déclarations faites par Mao et Jiang Qing pendant la Révolution culturelle, la rédaction de l’article, qui en tout a duré huit mois, a été réalisée dans le plus grand secret. Il y a eu sept versions dont trois ont été revues par Mao en personne. C’est Zhang Chunqiao (張春橋) qui a assuré les liaisons entre Shanghai et Pékin. Pour éviter que la conspiration ne s’ébruitât, celui-ci prétendait discuter de la réforme de la musique chaque fois qu’il rencontrait Jiang Qing. Dans cet article, Wu Han se voit reprocher d’avoir voulu « embellir » un représentant des classes exploiteuses et d’avoir présenté Hai Rui comme un « sauveur des opprimés », alors qu’il ne cherchait qu’à résoudre une contradiction interne à la classe des propriétaires fonciers pour mieux en perpétuer la domination. La conclusion est sans appel : en montrant Hai Rui comme un exemple édifiant, Wu Han ne veut rien de moins que replonger la Chine dans les affres de « l’ancienne société ». La presse aux ordres de la faction maoïste organise un immense battage autour de l’article. Pour désamorcer l’affaire, Peng Zhen commence par appliquer une méthode d’exorcisme commune à tous les totalitarismes : il fait rédiger par Deng Tuo une critique de son ami Wu Han. Elle paraît le 29 novembre, tandis que le lendemain, le Renmin ribao publie pour la première fois l’article de Yao Wenyuan. Mais Mao tient sa proie. Le 21 décembre, il intervient personnellement : « La question cruciale dans Hai Rui démis de ses fonctions, dit-il, est celle de la destitution. L’empereur Jiajing a démis Hai Rui de ses fonctions, et en 1959, nous avons fait la même chose avec Peng Dehuai. Peng Dehuai, c’est aussi Hai Rui. » (Mao Tse-tung Unrehearsed, op. cit., p. 237). Désormais, la Révolution culturelle est en marche. Le 30 décembre, Wu Han est contraint de faire son autocritique, mais il se garde bien de rien dire concernant Peng Dehuai. Pendant plus de quatre mois, Peng Zhen essaie comme lui de maintenir la discussion sur un terrain purement académique et de limiter la critique aux « écrivains du 4 mai » et à Wu Han. Mais déjà les « radicaux » préparent la seconde phase de leur offensive. Le 8 mai 1966 paraît l’article de Gao Ju : « Ouvrons le feu sur la ligne noire anti-Parti et anti-socialiste », puis le 10 mai, l’article de Yao Wenyuan : « Critique du Village des Trois », qui relancent la campagne à travers tout le pays. Mao peut dès lors en toute quiétude émettre sa « Circulaire du 16 mai ». Plusieurs milliers d’intellectuels qui, très imprudemment, avaient pris position dans le débat, se voient dans la situation du « serpent attiré hors de son trou ». Arrêtés et persécutés, nombreux sont ceux qui y laisseront la vie, par exemple les historiens Jian Bozan et Li Pingxin, l’acteur Zhou Xinfang, etc. Wu Han, lui, sera traîné de meeting de « lutte-critique » en meeting de « lutte-critique » et soumis à toutes sortes de sévices. En octobre 1969, laissé sans soins médicaux, il finira par succomber aux mauvais traitements. Sa femme, sa fille et son frère mourront aussi des suites de persécutions. Wu Han ne sera réhabilité qu’à la fin de l’année 1978, en même temps que Peng Dehuai.

ŒUVRE : Touqiang ji (Javelots), Pékin, 1959, recueil d’articles rédigés entre 1943 et 1948. — « Hai Rui ma Huangdi » (Hai Rui admoneste l’empereur), Renmin ribao, 16 juin 1959. — « Lun Hai Rui » (A propos de Hai Rui), Renmin ribao, 17 septembre 1959. — Xuexi ji (Études) et Chuntianji (Printemps), Pékin, 1961. — Hai Rui ba guan (Hai Rui démis de ses fonctions), Beijing wenyi, janvier 1961, et également, Pékin, 1961. — « Zai tan lishi ju » (Reparlons du théâtre à caractère historique), Wenhuibao, 3 mai 1961. — Pour une défense du théâtre fantastique (gui xi), voir : Zhongguo qingnian, 1er août 1961. — Pour une prise de position de Wu Han contre la « morale de classe », voir Guangmng ribao, 19 août 1963. — L’autocritique de Wu Han se trouve in RMRB, 30 décembre 1965. — Signalons aussi : Hai Rui de gushi (L’histoire de Hai Rui), Pékin, 1963. — Dengxiaji (Sous la lampe), Pékin, 1960. — On trouvera une liste des ouvrages didactiques de Wu Han in WWCC. Citons seulement : Shiren yu shishi (Personnages et réalité historiques) ; Zhu Yuanzhang zhuan (Biographie de Zhu Yuanzhang). — Pour une version anglaise de l’œuvre à laquelle Wu Han doit la célébrité, voir : Hai Jui Dismissed from Office, traduction, C.C. Huang, introduction, D.W.Y. Kwok, Honolulu, 1972.

SOURCES : Outre WWCC, voir : Wu Han zhuan (Biographie de Wu Han), édité par Li Youning, Hong Kong, 1970. — Wu Han yu « Hai Rui ba guan » shijian (Wu Han et l’affaire de Hai Rui démis de ses fonctions), édité par Ding Wang, Hong Kong, 1969. — Zhonggong wenhua da geming ziliao huiben (Matériaux sur la Grande révolution culturelle en Chine communiste), édité par Ding Wang, Hong Kong, 1969. — Voir également : Merle Goldman. — (1981) Lin Manshu et al. (1976). — Mac Farquhar (1983). — Moody (1977). — Schram (1974). — Sur la réhabilitation, voir : « Zhendong quan guo de da yuan’an » (Une injustice qui a ébranlé tout le pays), Guangming ribao, 29 décembre 1978 ; « Retour de La destitution de Hai Rui », Beijing Information, no. 9, 5 mars 1979 ; la critique de la critique de Yao Wenyuan sur la Chronique du village des Trois, in Hongqi, 2 février 1979 ; Guanchajia, no. 15, janvier 1979, no. 29, mars 1980 ; pour une dénonciation de l’article de Yao Wenyuan contre la pièce de Wu Han, voir Guangming ribao, 15 novembre 1978. — Pour les critiques de Wu Han contre les « droitiers » voir RMRB, 11 juin 1957. — La meilleure biographie de Wu Han pour la période antérieure à 1949 est Tang Yan, « Wu Han de zhixue yu congzheng » (Les études et l’engagement politique de Wu Han), Nanbeiji (Nord-Sud), no. 108,16 mai 1979.

Wotjtek Zafanolli

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