Né à Shanghai en 1904 ; mort en 1939. Président du syndicat ouvrier de la Compagnie française des tramways et d’éclairage électrique de la Concession française de Shanghai.

Fils d’un maraîcher du quartier de Lujiawan, Xu Amei a été l’élève, pendant quelques années, d’une école traditionnelle : formation dont il gardera une aptitude particulière à captiver ses auditoires par des anecdotes tirées du Roman des trois royaumes ou du Roman des bords de l’eau. En 1919 il entre en apprentissage comme tourneur spécialisé dans le traitement à froid à l’arsenal de Jiangwan. En 1923, il est embauché comme mécanicien par la Compagnie française des tramways. Cette compagnie, en pleine expansion, vient d’exproprier son père, qui devient marchand de quatre saisons. En compensation, un emploi a été offert au fils aîné de la famille Xu.
Celui-ci, au cours des cinq années suivantes, s’engage dans le militantisme ouvrier. Le 4 octobre 1928, il est élu à la direction du syndicat ouvrier de la Compagnie. Le syndicat vient d’être reconstitué après des mois de confusion. La réunion se tient dans les bureaux du G.M.D. de Shanghai et marque une étape importante dans la mobilisation du mouvement ouvrier au service de la faction de Chiang Kai-shek. Le 27 novembre 1927, Xu Amei avait déjà fait partie du comité chargé d’accueillir Chiang à son retour du Japon. Il était l’un des animateurs du « zonggong » (Syndicat général de Shanghai) alors engagé dans une lutte sévère contre le « gongtong » (Syndicat unifié de Shanghai), lequel faisait régner la terreur (blanche) parmi les ouvriers pour le compte d’une faction hostile à Chiang, la « clique du Guangxi ». Il est vrai que les circonstances permettent à Xu Amei de concilier l’allégeance à Chiang Kai-shek et le militantisme : contraint de rechercher l’appui du monde du travail afin de consolider son pouvoir et désireux aussi de capter l’héritage anti-impérialiste légué par Sun Yat-sen, Chiang tolère l’activité syndicale de ses partisans.
Aussi n’est-il pas surprenant de voir le G.M.D. apporter son soutien à la grève qui éclate en décembre 1928 à la Compagnie française des tramways (l’automne 1928 coïncide avec une notable poussée de grèves dans les postes (voir Lu Jingshi (陸京士), Zhang Kechang (張克昌)). Xu Amei fait ses premières armes comme responsable : il préside le comité de grève mis en place sous le strict et vigilant contrôle des « instructeurs politiques » du G.M.D. venus « assister » le syndicat (sans pouvoir prévenir totalement l’infiltration par les militants du P.C.C. : voir Ji Pinkun (奚炳根)). Il participe à une rencontre avec le directeur de la Compagnie, Monsieur Monseran, et entre en contact avec Du Yuesheng (voir Zhu Xuefan (朱學範)), qui est l’intermédiaire entre les grévistes et les autorités françaises. Les hésitations des dirigeants syndicaux dans la dernière semaine de la grève et la déception ouvrière devant le médiocre compromis réalisé soulignent par contraste le radicalisme de Xu qui, un an plus tard, en décembre 1929, prend la direction du Syndicat reconstitué une troisième fois. Cette situation n’a rien d’exceptionnel.
Nombre de syndicalistes incontestables figurent parmi les animateurs des syndicats officiels tenus pour « jaunes » par les Communistes. C’est le cas, par exemple, aux Syndicats des postiers, des Presses commerciales, de la B.A.T... La situation de Xu est cependant plus originale car, tout en évoluant dans ce milieu, il est lui-même communiste.
Au moment où il prend la présidence d’un syndicat que le Bureau des affaires sociales enregistrera officiellement en juin 1931, il appartient au P.C.C. depuis près de trois ans. C’est à la fin de février 1927 qu’il en est devenu membre, juste avant de prendre part, comme piquet de grève, à l’insurrection victorieuse de mars. En avril, il échappe à la répression anticommuniste qui fait suite au coup de force du 12. Un an plus tard, en mai 1927, c’est à lui que Li Fuchun (李富春), responsable du P.C.C. pour la Concession française et le quartier chinois de Nanshi (Fa-Nan), demande de reconstituer la cellule du Parti à la Cie française des tramways. L’« activisme » de Xu Amei (dans le cadre du conflit zonggong-gongtong) s’explique mieux ainsi. Mais c’est un activisme fort lucide, qui l’incline à la modération (en regard des ambitions insurrectionnelles de Li Lisan (李立三)), et au respect du cadre officiel.
Devenu secrétaire de la cellule de la Cie des tramways, Xu s’aperçoit en effet qu’il est incapable de mettre sur pied un syndicat « rouge ». Il crée avec trois autres ouvriers une « fraternité » (dixionghui) à la fois liée à la Bande Verte de Du Yuesheng et très proche des travailleurs des ateliers. Grâce à l’influence qu’il exerce sur la « base », il concentre peu à peu le mécontentement sur le patronat français en ménageant les autorités du Guomindang. Cette attitude l’oppose directement à la ligne insurrectionnelle de Li Lisan (李立三), qui tente de passer à l’action au printemps 1930. En mai, profitant d’une grève à la Cie anglaise des autobus, le « comité d’action » mis en place par Li tente d’organiser une grève générale des transports publics à Shanghai. Le rôle dévolu à Xu Amei est d’étendre le mouvement aux transports français. Une grève perlée y est déclenchée mais Xu, sensible aux réticences ouvrières, arrête le mouvement dès le 21. Les débrayages revendicatifs, les pétitions, les communiqués dans la presse chinoise, l’utilisation des conflits internes au Guomindang, lui semblent préférables. Il est exclu du P.C.C. alors même que, le 9 juin, éclate enfin la grève qu’il a longuement conduite à maturité et qui sera l’action la plus réussie à Shanghai pendant la Décennie de Nankin.
Le 13 août, cette longue action se termine en effet par un succès appréciable : augmentation des salaires de 10 % environ ; paiement des jours de grève ; amélioration des conditions de travail. Veillant soigneusement à ne pas faire dévier la grève sur le terrain politique, Xu Amei a joué un rôle décisif durant le mouvement : le Syndicat fait savoir par voie de presse qu’il annule toute manifestation le 1er août 1930 afin de bien marquer qu’il n’approuve pas les consignes insurrectionnelles données aux ouvriers par le P.C.C. (voir Li Lisan). Cette attitude lui vaut d’être attaqué par les Communistes organisés clandestinement à la Compagnie française des tramways. Le 5 juillet à 17 heures, au lendemain d’une assemblée générale des grévistes fort houleuse, le Syndicat général de Shanghai — organisation « rouge » clandestine (voir Luo Zhanglong (羅章龍)) — publie un tract qui le traite de « chien jaune bradeur de la grève ». Le même mois, Hongqi (Le Drapeau rouge) précise : « Le syndicat de la Compagnie française des tramways, syndicat jaune, a complètement vendu les intérêts des ouvriers et n’est qu’un outil du G.M.D. pour tromper les masses ouvrières ». Un livre édité en 1930 à Shanghai par le lilisaniste Bai Kesen surenchérit : « Un dirigeant droitier qui naguère avait suivi la ligne du Syndicat général pan-chinois (N.B. : alors dirigé par le P.C.C.) a capitulé et soutenu la banqueroute du syndicat jaune. » La formation communiste de Xu Yamei n’éclaire pas seulement la vigueur de ces attaques, d’autant plus violentes qu’elles condamnent un transfuge. Elle explique aussi l’adresse remarquable qu’il met à concilier négociation et action de masse (aptitude qui fait entièrement défaut aux dirigeants syndicaux proches du G.M.D. : voir Chen Peide (陳培德)).
Xu Amei fait appel au G.M.D., auquel il demande « de bien vouloir envoyer au syndicat un responsable qui le dirige en vue de préserver le mouvement ouvrier et de le maintenir vraiment en rapport avec l’intérêt public ». Mais il prend soin de tenir cet « instructeur » (un certain Xu Yefu) à l’écart du petit noyau qui dirige effectivement la grève. De même, il n’hésite pas à traiter directement avec Du Yuesheng. Mais lorsque l’assemblée générale du 4 juillet — évoquée plus haut — repousse le compromis proposé par Du, Xu prend la tête des plus radicaux. Le 21 juillet, il dirige une manifestation de grévistes devant le « club des traminots » où se réunissent contremaîtres et machinistes hostiles à la grève. L’intervention brutale de la police française, aidée de tirailleurs annamites, fait un mort et vingt blessés. Vingt manifestants sont arrêtés, l’émotion de la population chinoise devant cette « agression impérialiste » est à son comble. Habilement tendu par Xu, ce climat contribue à la victoire des grévistes.
Parvenu au sommet de la popularité, Xu Amei croit pouvoir rééditer l’exploit de 1930 en 1931. Les revendications qu’il présente à la Compagnie portent sur la journée de 8 heures — qui était de règle à la Compagnie des tramways de la ville chinoise. Le 28 août, après un débrayage de 700 mécaniciens de l’atelier de réparations, la Compagnie accepte le principe des 8 heures et des négociations s’engagent. Mais une provocation met un terme brutal au processus : le 4 septembre, un employé de la Compagnie posant un compteur électrique est précipité au bas de son échelle par une jeune Chinoise qui l’avait pris pour un rôdeur. Une bagarre s’ensuit, d’autres employés étant venus en renfort ainsi que des voisins. L’intervention de la police s’accompagne de matraquage et d’arrestations d’employés municipaux et d’électriciens de la Compagnie française : les deux syndicats concernés lancent un ordre de grève. Tout se serait sans doute réglé, Du Yuesheng proposant sa médiation, si les autorités françaises n’avaient durci leur attitude : la loi martiale est proclamée, les sièges des deux syndicats sont fermés par la police. Menacé d’arrestation, Xu Amei se réfugie dans la Concession internationale où il est arrêté : on n’échappe pas aisément à la surveillance de Du Yuesheng et de ses amis... Une perquisition effectuée au domicile de Xu permet de saisir de nombreux tracts communistes, dont Harold Isaacs dira bientôt qu’ils ont été placés là par les soins de Du Yuesheng. Le 7 septembre, le piège s’est refermé : Xu Amei est jugé comme agitateur communiste et condamné, le 20 octobre 1931, à dix ans de travaux forcés et à douze ans de privation de ses droits civiques. Cette peine, par suite d’une loi d’amnistie, est ramenée à six ans et six mois de travaux forcés. Durant le procès, les policiers ont pu faire état d’une correspondance trouvée chez les époux Ruegg (alias Noulens), responsables du bureau de la IIIe Internationale pour le Pacifique, arrêtés peu de temps auparavant à Shanghai : il y était question d’envoyer Xu Amei aux États-Unis afin qu’il y poursuive ses études...
Détenu, Xu Amei conserve toute sa popularité : entre le 7 et le 15 juillet 1932, les mécaniciens des ateliers de la Compagnie française font grève pour obtenir la réintégration d’ouvriers congédiés et l’attestation écrite de la direction de la Compagnie que Xu Amei n’est pas un « bandit rouge ». Aussi n’est-il pas étonnant de le retrouver, un an après sa libération (survenue en avril 1937), au pinacle du mouvement syndical : il est secrétaire général de la Fédération des ouvriers des services de communication, de l’électricité et des eaux que préside Zhang Kechang (張克昌), ancien responsable G.M.D. du Syndicat des postiers.
Cette fédération est dominée par des hommes proches de Wang Jingwei (汪精衛) qui « collaborent » avec les Japonais après 1938. Elle mène des actions de grève dans la Concession internationale et, le 30 décembre 1939, arrache une indemnité de vie chère notamment à la Compagnie française de tramways. Deux jours auparavant, Xu Amei a été fusillé à la demande des autorités pour « activités communistes », selon la version de la police française. Écrivant à Shanghai en 1951, Miao Yu donne une version un peu différente : craignant les efforts de la police secrète de Wang Jingwei, les Communistes auraient demandé à Xu Amei de passer dans la clandestinité ; mais plus rapides, les tueurs l’auraient abattu dans la banlieue de Shanghai. D’après le témoignage de Zhang Qi, Xu Amei, coupé de l’évolution politique du P.C.C. par son emprisonnement, aurait mal compris la nouvelle stratégie d’union « pour le salut national » avec le G.M.D. Il aurait préféré poursuivre la lutte par tous les moyens contre le patronat français.
Qui fut donc Xu Amei ? Assurément un militant ouvrier exceptionnel dès lors que le monde du travail shanghaïen était contrôlé par des gangsters, des racketteurs, ou des cadres nationalistes extérieurs au milieu ouvrier. Un militant communiste aussi, qui cherchait, à prolonger la vague ouvrière de 1925-1927 dans une situation devenue défavorable. Cette volonté l’a rapproché plutôt de la « fraction du travail réel » (voir He Mengxiong (何夢雄) et Luo Zhanglong (羅章龍)) que du « putschisme » insurrectionnel et irréaliste incarné par Li Lisan. Mais au-delà d’une convergence assez vague dans l’anti-lilisanisme, aucun lien ne semble avoir existé entre ces deux courants ouvriers. La lutte de Xu relève plutôt, comme l’estime Li Xin, l’un de ses historiens actuels, d’une sorte d’« anarcho-syndicalisme » (gongtuan zhuyi) marqué par une conscience de classe exacerbée en même temps que par une certaine indifférence aux perspectives politiques à plus long terme du mouvement ouvrier. Cette attitude semble être une constante du mouvement ouvrier shanghaïen.

SOURCES : Outre Bai Kesen (1930). — Hammond (1978). — Isaacs in China Forum (1932 et 29 mai 1933). — Miao Yu in Liu Zhangzheng et al. (1951), voir : China Weekly Review, 28 juin 1930, 19 et 26 juillet 1930, 9 août et 4 septembre 1930. — China Yearbook, 1931. — Douzheng (La Lutte), 3 novembre 1932. — Journal de Shanghai, 20 iuin-14 août 1930 : 5-7, 12 septembre 1931 (avec la photographie de Xu Amei en détenu) ; 21 octobre 1931 ; 8-16 juillet 1932. — North China Herald, 5 août 1930. — Shanghai nianjian (Annuaire de Shanghai), 1936. — Shen Bao (L’Aurore), 27 novembre 1927, 19, 28 et 29 décembre 1928, et les documents d’archives suivants : Concession française de Shanghai, service de police, service politique : Bulletin mensuel, janvier 1940, annexe I : situation à Shanghai du premier au 31 janvier 1940. — Archives du Quai d’Orsay : Archives propres de la Concession française. Dossier grèves (non classé). — Shanghai Zonggonglian : Huangse gou Xu Amei gongkai chumai Fa dian bagong xun. Shanghai Zonggonglian haozhao quan Hu gongyou shengyuan (Avis : Le chien jaune Xu Amei vend la grève de la Compagnie française d’électricité. La Fédération générale du travail de Shanghai appelle tous les ouvriers de Shanghai à apporter leur appui moral) (tract conservé à Taibei, cité in Hammond, op. cit., p. 204). — Interviews (mai 1984). Pékin : Li Xin, directeur adjoint de l’institut d’Histoire de la Chine moderne de l’Académie des Sciences sociales, et Qu Qiwu, son assistant pour les questions du mouvement ouvrier. Shanghai : Shen Yixin (Académie des Sciences sociales), spécialiste de l’histoire du mouvement ouvrier shanghaïen, et Jiang Beinan, son assistant, auteur d’une biographie encore inédite de Xu Amei. Zhang Qi, militant clandestin du P.C.C. à Shanghai à partir de 1937, chargé notamment des contacts avec Xu Amei pendant la dernière année de sa vie.

Alain Roux

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