Né en août 1895 à Wuchang (Hubei) ; exécuté le 29 avril 1931 à Nankin. Communiste du Hubei, théoricien précoce des techniques d’agitation dans les campagnes, responsable des Jeunesses communistes avant 1927, puis membre du C.C. du P.C.C., opposant à Li Lisan.

Yun Daiying
Comme beaucoup des communistes de la première génération, Yun Daiying est un intellectuel nationaliste issu de la gentry rurale. Pourvu d’un bon diplôme (gagné à l’Université Zhonghua de Wuchang), enseignant (à l’école secondaire rattachée à l’Université), patriote avec le 4 mai (il adhère à la Société Jeune Chine, Shaonian Zhongguo xuehui, illustrée par un Li Dazhao (李大釗)), il se convertit au marxisme à partir de 1920. Les péripéties de cette conversion sont elles aussi représentatives de l’itinéraire des intellectuels du 4 mai. S’il traduit la Lutte des classes de Kautsky dès 1919, Yun n’en continue pas moins de professer un anarchisme militant qui l’éloigne jusqu’en 1921-1922 des formules proprement communistes pour la révolution (prolétarienne) et la conception du pouvoir (dictatorial).
La Société du Bien public (Shehui fulihui, dénommée aussi Société de la Vie commune : Gongcun she) qu’il anime en compagnie d’une pléiade d’étudiants appelés à s’illustrer dans le mouvement communiste (Lin Yunan (林育南), Lin Yuying (林毓英), Lin Biao (林彪), Li Qiushi (李求實), Xiao Chunü (蕭楚女) et Chen Tanqiu (陳潭秋)) gère une librairie coopérative et une petite usine textile (dont les « ouvriers » à mi-temps sont des étudiants révolutionnaires) suivant les principes anarchistes. Deux écoles du soir destinées aux authentiques « travailleurs » sont ouvertes en 1921 : l’une s’adresse aux ouvriers de Wuhan, l’autre aux paysans d’un xian voisin. Cette orientation populiste (voir Li Dazhao (李大釗)) n’est pas propre aux anarchistes de Wuhan : on la retrouve chez d’autres, tels Deng Zhongxia (鄧中夏), Luo Zhanglong (羅章龍) et Zhang Guotao (張囯燾), qui animent à Pékin une Association pour l’éducation des masses (Pingmin jiaoyuhui) avant d’adhérer au communisme. Mais elle est certainement mieux implantée dans le groupe de Yun Daiying et y résiste mieux à la concurrence des formules d’organisation communiste. Aussi, dans l’espoir d’éclairer la paysannerie, Yun Daiying et ses émules sillonnent-ils les campagnes du Sichuan voisin pendant tout l’été 1921 alors même qu’à Shanghai les représentants des divers noyaux communistes, venus des quatre coins de la province chinoise (et du Hubei notamment avec Dong Biwu (董必武) et Chen Tanqiu), donnent naissance au P.C.C.
Toutefois, Yun Daiying se rapproche des communistes de Wuhan cette même année 1921. Insensiblement mais au prix de tensions puis de la disparition des organisations anarchisantes, le modèle bolchevique l’emporte tant dans la stratégie (désormais axée sur les seuls ouvriers) que dans l’organisation : une nouvelle association est fondée puis fondue en 1922 dans la branche wuhanaise du P.C.C. à laquelle Yun a d’ailleurs adhéré dès 1921.
Malgré cette adhésion qui transforme en cadre ou en syndicaliste plus d’un intellectuel de l’éclectique 4 mai, Yun Daiying parvient à préserver son identité en se faisant propagandiste au service du Parti et, accessoirement mais significativement, de la « question paysanne » : dans le Sichuan tout d’abord, à Wuhan pour un temps très bref, puis à Shanghai. Il y devient professeur à Shangda (voir Qu Qiubai (瞿秋白)), adhère au GMD en vertu du Front uni conclu par Maring, et prend part au mouvement du 30 mai (voir Liu Hua (劉華)). Membre de la direction des Jeunesses socialistes (la future L.J.C.), il dirige la rédaction de Zhongguo qingnian (La Jeunesse chinoise) à la suite de Deng Zhongxia (鄧中夏). En 1925, il publie un recueil destiné aux cours du soir organisés par le P.C.C. pour la population ouvrière de Shanghai. Mais conformément à sa vocation première, c’est surtout dans le domaine du « travail » parmi les paysans qu’il innove et, pour tout dire, fait œuvre de pionnier.
Mû par le Komintern, Chen Duxiu (陳獨秀) avait entamé une réflexion sur la « question paysanne » (nongmin wenti) dès 1923. Mais il s’agissait surtout d’appliquer les catégories marxistes à une analyse du monde des campagnes et d’en tirer des enseignements sur la contribution des couches de la société rurale au Front uni (ce en quoi d’ailleurs Chen précède Mao Tse-tung (毛澤東) de trois ans). L’approche de Yun Daiying est plus pragmatique en raison de son passé et de la situation qu’il occupe au milieu des années 1920. Le Corps des Jeunesses socialistes (qui sont en fait des étudiants) est en prise directe sur la société rurale (alors que les militants s’en détournent délibérément pour les quartiers ouvriers) : issus des campagnes (comme la plupart des adeptes du communisme jeunes ou moins jeunes, stagiaires ou confirmés), leurs membres y retournent à l’occasion des vacances. Ils y bénéficient d’un grand prestige auprès des paysans ainsi que d’un (relatif) privilège d’immunité auprès des autorités locales. Le problème consiste à utiliser ces avantages afin de transmettre le message révolutionnaire à des paysans indifférents ou récalcitrants. Alors que Peng Pai (澎湃), qui a vécu et résolu ces difficultés au Guangdong dès 1922, ne fera part de son expérience qu’en 1926 (malgré une brève lettre publiée en 1924 dans Xiangdao), Yun Daiying livre la sienne dès 1924 dans deux articles de Zhongguo qingnian qui sont comme l’A.B.C. du communisme rural. Deng Zhongxia avait donné une première indication en janvier 1924 (dans les mêmes colonnes) : devant les paysans, ne parlez ni de communisme, ni de révolution, ils ne vous comprendraient pas ! Yun va plus loin en donnant toute sa portée anthropo-sociologique à ce précepte : ne vous en prenez ni aux bodhisattvas (les « saints » du bouddhisme), ni au bandage des pieds, mais aidez les paysans à résoudre leurs problèmes, alors ils vous écouteront. Suit une série de conseils destinés à préparer l’intervention des étudiants au cours des grandes vacances de l’été 1924 : apprenez aux paysans à lire et à écrire ce qu’ils veulent, enseignez leur le maniement des armes, parlez comme eux, efforcez-vous de rallier les maîtres d’école, évitez les « grands mots » (révolution, etc.).
Les étudiants écrivirent au journal leur approbation (la méthode donnait de bons résultats) et leurs suggestions (se vêtir, se nourrir comme les paysans, travailler avec eux, respecter les coutumes et, s’agissant du travail militant, respecter la séquence : enquête (sur la situation locale) ; conversations individuelles ; discours...) L’initiateur de ce vaste mouvement de réflexion n’a pas laissé un grand nom dans l’histoire du mouvement paysan. Il est instructeur à l’institut des cadres du mouvement paysan de Canton lorsque Mao y dirige la sixième promotion (mai-octobre 1926). Et c’est tout. Ses efforts, en effet, se sont dirigés vers une autre sphère d’application des méthodes de propagande : installé à Canton en 1926 (il entre alors au Comité exécutif centrale (C.E.C.) du G.M.D. en même temps que Li Dazhao et Wu Yuzhang (吳玉章)), il devient instructeur politique à l’Académie militaire de Huangpu (Whampoa : voir Blücher) puis (après le passage à l’institut des cadres du mouvement paysan) dirige, au lieu et place de son supérieur en titre (voir Deng Yanda (鄧演達)), la branche wuhanaise de l’Académie lorsque le gouvernement de la gauche nationaliste (voir Wang Jingwei) et du P.C.C. s’installe à Wuhan. Élu au C.C. par le Ve congrès du P.C.C. (avril-mai 1927), il mobilise les cadets contre les généraux rebelles qui minent le Front et s’en prennent à la révolution agraire.
Après la rupture de juillet 1927, Yun refait surface à Nanchang lors du soulèvement du 1er août (voir Ye Ting (葉挺) et He Long (賀龍)) puis lors de la Commune de Canton, dont il assure le secrétariat général aux côtés de Zhang Tailei (décembre 1927). L’année suivante, alors que le VIe congrès du Parti réuni à Moscou tire la leçon de l’échec en faisant de Li Lisan (李立三) le maître de facto du P.C.C. et le réélit in absentia au C.C., Yun dirige le Département de la propagande à Shanghai. Les intuitions paysannes de 1920-1921 et 1924, qui semblent bien éteintes, ne l’attirent pas dans les « bases rouges » au moment où la stratégie rurale s’affirme pleinement : son A.B.C. du communisme rural en restera au B-A-ba...
Mais s’il donne l’impression d’être quelque peu balloté par les événements, Yun Daiying n’en fait pas moins preuve d’une grande intransigeance contre la politique de centralisation décrétée par Li Lisan (李立三) à son retour. Suivant une méthode dont il est coutumier, Li affecte son adversaire à un poste dangereux : nommé secrétaire de l’un des sept comités urbains de Shanghai (Hudong ou Zhabei), Yun Daiying est arrêté au printemps 1930. Son identité ne sera révélée que par une trahison ultérieure, œuvre de Gu Shunzhang (顧順章) plutôt que de Li Lisan lui-même (qui s’en est pourtant accusé au cours de l’autocritique qu’il prononce devant le VIIIe congrès du P.C.C. en 1956). Le régime nationaliste s était contenté d’incarcérer un agitateur qu’il croyait obscur ; il s’empresse d’exécuter, en même temps que He Mengxiong (何夢雄), l’un des principaux dirigeants du P.C.C. (29 avril 1931).

ŒUVRE : Nombreux articles in Xin qingnian (La Jeunesse) et Zhongguo qingnian (La Jeunesse chinoise), parmi lesquels on relèvera la série consacrée à l’agitation rurale : « Nongcun yundong » (Le mouvement rural), Zhongguo qingnian, no. 29, 3 mai 1924. — « Yubei shujia de xiangcun yundong » (Préparation du mouvement rural pour les vacances d’été), ibid., no. 32, 24 mai 1924. — Parmi les essais : Zhongguo minzu geming yundong shi (Histoire du mouvement national-révolutionnaire chinois), Shanghai, 1926 (?).

SOURCES : Outre BH et KC, voir : Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), I (1971) et II (1972). — Chow Tse-tung 1960. — Meisner (1967). — Thornton (1969). - Wang Fan-hsi (Fanxi) (1980). — Zhongguo gongchandang lieshizhuan (Vies des martyrs du P.C.C.) (1951) ainsi que Berkley (1978) sur la mise au point et la mise en pratique dans les Jeunesse socialistes de l’A.B.C. (ou du B-A-ba) de la stratégie rurale en 1924.

Yves Chevrier

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