Né le 26 novembre 1897 à Jishui (Jiangxi) ; mort le 3 décembre 1979 dans l’Ontario (Canada). L’un des fondateurs et des premiers dirigeants du P.C.C., Zhang est honni par l’historiographie officielle pour s’être opposé à Mao Tse-tung en 1935, avant de faire défection en 1938.

Longtemps le vilain par excellence du mouvement communiste, Zhang Guotao fut-il ce « seigneur de la guerre » qui n’hésita pas à mettre dans la balance des troupes plus nombreuses et plus fraîches que les rescapés de la Longue Marche afin de défier l’autorité et les choix du président Mao ? Cet ambitieux dépité qui finit par déserter, autant dire trahir ? Ou bien, comme le suggère la volumineuse autobiographie rédigée sur le tard, un révolutionnaire précoce, désintéressé et clairvoyant, poussé hors du mouvement par la découverte de la vraie nature du totalitarisme, découverte aidée et hâtée par les persécutions infligées par l’apprenti despote (Mao Tse-tung) auquel il faisait ombrage ? Ni l’un ni l’autre, bien sûr : l’histoire officielle ment de manière plus effrontée que l’apologie tardive, mais celle-ci ne convainc pas toujours. Zhang Guotao est loin d’avoir été en chaque circonstance aussi lucide qu’il le prétend après coup, ses intentions n’ont pas toujours été aussi pures, etc. : bref, il embellit son propre rôle, au moins autant que Trotsky le sien dans Ma Vie. Mais précisément — et bien que sa stature ne soit en rien (ni comme penseur ni comme homme d’action) comparable à celle de Léon Trotsky — Zhang Guotao occupe par rapport à l’historiographie maoïste dominante une place analogue à celle de l’auteur de Ma Vie et de La révolution russe par rapport à L’Histoire du P.C.b.
Comme la plupart des dirigeants du P.C.C., Zhang Guotao est un intellectuel nationaliste, issu du milieu privilégié des notables ruraux. Il n’a pas vingt ans lorsque sa famille l’envoie étudier à Beida (l’Université de Pékin), où il reste quatre ans, ce qui lui permet de faire très jeune la connaissance de Li Dazhao (李大釗), dont il suit les cours, et de Chen Duxiu (陳獨秀). Dans leur sillage, ce « patriote fanatique » (selon ses propres termes) devient un militant anti-traditionaliste, puis un pionnier du communisme chinois. Dès septembre 1920, Zhang forme avec Li Dazhao le groupe (xiaozu) de Pékin d’un mouvement non encore officiellement fondé. L’année suivante, il préside, en l’absence de Chen Duxiu, le congrès de fondation du P.C.C. Élu au premier C.C. de trois membres, Zhang est réélu au second (1922), mais non au troisième (1923) en raison de son hostilité à l’entrée des communistes dans le G.M.D., imposée par le représentant du Komintern (voir Maring). Dès le IVe congrès (janvier 1925), Zhang retrouve sa place au C.C. ; et il devient membre du B.P., aussitôt que celui-ci est créé (au Ve congrès, à Wuhan, en mai 1927). A peu près en permanence à la direction du Parti de la fondation à la défaite de 1927, Zhang Guotao exerce en outre d’importantes responsabilités à la tête du mouvement ouvrier (par exemple lors de la grève des cheminots du Jing-Han en février 1923 (voir Yang Defu (楊德甫)) ou après l’émeute du 30 mai 1925 à Shanghai (voir Liu Hua (劉華))). A ce titre ou à un autre, Zhang effectue de nombreuses missions et participe à de nombreux congrès. Il passe deux mois en Union soviétique dès la fin de 1921 (l’année même de la fondation du P.C.C.), rencontre Lénine en janvier 1922, revient à Moscou au printemps 1923. En général, il réside à Pékin (y compris cinq mois en prison de mai à octobre 1924), mais demeure souvent à Shanghai ou à Canton, où il se rend à trois reprises durant la première moitié de l’année 1926 : pour le second congrès du G.M.D. en janvier, après le coup du 20 mars (voir Borodine) et à nouveau en juin à la veille du départ de la Beifa. Sitôt Hankou conquise par l’armée révolutionnaire sudiste, Zhang vient s’installer à Wuhan (de septembre 1926 à juillet 1927), qu’il ne quitte — exception faite d’une mission volontaire à Zhengzhou — que pour se rendre à Nanchang à la veille de l’insurrection du 1er août 1927 (voir He Long (賀龍), Ye Ting (葉挺), Lominadzé). Les importantes responsabilités confiées très tôt à celui qui fut le benjamin du 1er C.C. expliquent en partie ces déplacements incessants. En partie seulement, car Zhang Guotao donne parfois l’impression de ne pas tenir en place, de préférer papillonner d’un congrès à l’autre plutôt que d’accomplir sur place un travail prolongé.
A trente ans, Zhang Guotao fait déjà figure de vétéran, lorsque après le fiasco de Nanchang, il est exclu du C.C. par la nouvelle direction du Parti (voir Qu Qiubai (瞿秋白)) et tenu à l’écart des décisions importantes. Commencée à Shanghai d’octobre 1927 à mai 1928, sa semi-retraite se prolonge à Moscou jusqu’en janvier 1931, car il accepte l’invitation de l’I.C. (qu’un Chen Duxiu refuse) à se rendre au VIe congrès du P.C.C. (Moscou, juin 1928). Il n’est autorisé à quitter l’Union soviétique — après y avoir goûté de la prison et au prix d’une autocritique humiliante — que lorsque, Zhou Enlai (周恩來) ayant critiqué trop mollement Li Lisan (李立三), puis Cai Hesen (蔡和森) s’étant dérobé, l’I.C. finit par miser sur Zhang pour aller combattre le lilisanisme en Chine même. Quand il parvient enfin à Shanghai, le travail est déjà fait : le 4e plénum du VIe C.C. vient tout juste de condamner Li Lisan, ainsi, pour faire bonne mesure, que ses adversaires, de façon à faire place nette pour les valets de l’I.C. formés et imposés par Mif. Après une nouvelle — et ultime — mission (volontaire) à Tientsin (février 1931), Zhang Guotao finit, à l’instar de Mao et d’un nombre croissant de dirigeants, par s’enraciner dans une base rurale. Mais c’est, à la différence de Mao, sur ordre du C.C. qu’il rejoint au début d’avril 1931 une base à la fondation de laquelle il n’a en rien contribué : la base d’Eyuwan, située sur les confins des trois provinces du Hubei, du Henan et de l’Anhui. Il se contente donc de gérer une part — appréciable (Eyuwan est la base la plus importante après celle du Jiangxi, que dirigent Mao et Zhu De (朱德)) — de l’unique capital qui reste au Parti et il ne croit guère à l’avenir du mouvement soviétique. Il souligne dans ses mémoires le particularisme des paysans du Hubei, qui se conduisent au Hunan comme en terre conquise, et la difficulté d’expliquer à des villageois illettrés ce qu’est un parti communiste ou a fortiori un soviet. Aux yeux de militants communistes d’Eyuwan, Suwei’ai (le mot chinois pour « soviet ») est le fils du marin Su Zhaozheng (蔌兆症), ancien président de la Commune de Canton (voir Zhang Tailei (張太雷)) : Suwei’ai a succédé à son père, comme jadis le fils de l’Empereur à l’Empereur défunt. Ce n’est cependant pas le scepticisme de Zhang Guotao, mais la nécessité qui le contraint à évacuer la base d’Eyuwan seize mois après en avoir hérité : proche de Wuhan, du Yangzi et de la grande voie ferrée nord-sud, cette base menaçait trop de zones vitales pour que Chiang Kai-shek ne mît pas tout en œuvre pour la détruire. Quelques mois après l’évacuation d’Eyuwan en août 1932, Zhang reconstitue avec Xu Xiangqian (徐向前) un soviet dans le nord-ouest du Sichuan. Tous deux (le chef militaire et le chef civil) réussissent tant bien que mal à maintenir cette base jusqu’au début de l’année 1935. Ils éprouvent moins de peine à accroître les effectifs de leur armée parmi une paysannerie misérable et exploitée.
C’est cette armée, imposante (elle compte environ 45.000 hommes, surtout des Sichuanais) et fraîche par rapport aux dix mille sudistes rescapés de la Longue Marche, qui fait sa jonction avec Mao et Zhu De en juin 1935 à Maogong, dans l’ouest du Sichuan. Il ne faut pas chercher plus loin la source du conflit entre Mao Tse-tung et Zhang Guotao : Mao, fort de son prestige ancien d’initiateur de la révolution agraire (le tenant du titre, Peng Pai (澎湃), était mort depuis six ans) et de sa consécration récente (la conférence de Zunyi venait, en janvier 1935, de l’élire président du Conseil militaire) a dû redouter et dénigrer le chef d’une armée plus puissante que la sienne, de surcroît l’un des co-fondateurs et chefs historiques du P.C.C. De son côté, Zhang ne s’est pas privé de critiquer la légalité (à vrai dire fort contestable) de la réunion historique de Zunyi. Officiellement les deux rivaux se sont disputés sur la route à suivre ; ils se sont effectivement séparés au bout de deux mois, à Mao’ergai, dans le nord-ouest du Sichuan, Mao poursuivant la Longue Marche en direction du nord et Zhang continuant vers l’ouest une retraite beaucoup moins longue. Selon Zhang, c’est Mao qui a pris l’initiative de la rupture : en entraînant unilatéralement et secrètement ses troupes vers le nord, Mao l’aurait contraint à désavouer le C.C. maoïste et a en former un nouveau. L’historiographie officielle ne retient, bien sûr, que ce dernier crime (la constitution d’un C.C. dissident) et accuse en outre Zhang d’avoir fait prisonnier Zhu De pour l’obliger à le suivre vers l’ouest. Mais là, dans le Xikang, parmi les Tibétains hostiles, Zhang ne réussit pas, en huit mois d’installation précaire (novembre 1935 à juillet 1936), à établir une base viable. Il aventure ensuite et dilapide ses forces dans le lointain Nord-Ouest : la cavalerie musulmane de Ma Pufang anéantit le gros de ses troupes aux confins du Gansu et du Xinjiang. Zhang a beau ne pas être présent lors du désastre, c’est en vaincu qu’il rejoint, avant que l’année 1936 s’achève, la base du Shanbei (Nord-Shenxi), où son rival a eu, depuis la fin de la Longue Marche, tout le temps d’asseoir son pouvoir et de restaurer ses forces.
Simple épilogue, les seize mois qui séparent l’arrivée de Zhang Guotao à Bao’an le 2 décembre 1936 (dix jours avant l’incident de Xi’an : voir Zhou Enlai (周恩來)) de sa défection, décidée de longue date et finalement accomplie le 4 avril 1938. Tout en lui confiant à l’occasion des postes honorifiques, comme la présidence du gouvernement de la Région-frontière Shenganning en septembre 1937, la direction Mao-Zhang Wentian (張聞天) manigance des campagnes contre « l’élément anti-Parti, le seigneur de la guerre, le bandit Zhang Guotao ». Lorsqu’il abandonne sans retour la galère stalino-maoïste, Zhang est âgé de quarante et un ans. Il survivra quarante et une autres années à son rôle historique : dans son pays jusqu’à ce que ses anciens compagnons s’en emparent, à Hong Kong ensuite, à Toronto enfin de 1968 à sa mort, survenue en 1979.

ŒUVRE : L’essentiel est l’autobiographie, publiée d’abord en série dans le Mingbao yuekan (édition mensuelle du Mingbao (Les Lumières), quotidien de Hong Kong), no. 7-8 (juillet-août 1966), 23-28 (novembre 1967-avril 1968) sous le titre « Wode huiyi » (Mes souvenirs), puis en quatre volumes sous le même titre (Hong Kong : Mingbao yuekan chubanshe, 1971 sq.) et en deux volumes en anglais : The Rise of the Chinese Communist Party, vol. 1 (1921-1927) ; vol. 2 (1928-1938), Lawrence (Kansas, U.S.A.) : The University Press of Kansas, 1971-2. — Zhang a écrit de nombreux articles dans la presse radicale ou communiste entre 1919 et 1927. Les deux rapports du 9 octobre et du 8 novembre 1927 sur l’insurrection de Nanchang ont été traduits en anglais par Martin Wilbur (CQ, no. 18, 1964, pp. 31-34 et 44-52). Sa « Lettre ouverte à mes concitoyens », publiée le 20 mai 1938, quelques semaines après sa défection, est traduite en anglais en appendice de son autobiographie (The Rise of the Chinese Communist Party, vol. 2, p. 581-589).

SOURCES : Outre KC et BH, voir : Smedley (1956 et traduction française 1972). — Snow (1957). — Wilbur in CQ no. 18, avril-juin 1964. — Zhang Guotao (1971) et Chang Kuo-t’ao (1971-2). — MacColl in Journal of Asian Studies, XXVII-1 (1967). — Hsüeh Chiln-tu (1971). — Chang et Halliday [2005], (2006), à son habitude très hostile à Mao et favorable à celui qu’ils nomment affectueusement Kuo-tao (Guotao).— Roux (2009).— Saich (1996).— Short [1999] (2005).

Lucien Bianco

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