Né en 1901 (ou 1905) dans le Zhejiang, mort en 1996. Principal responsable syndical du G.M.D. à l’époque de la Décennie de Nankin (1927-1937), rallié au P.C.C. depuis 1948.

Fils d’un modeste boutiquier de Shanghai et très vite orphelin, Zhu Xuefan dut à son frère aîné de faire des études secondaires à la Saint Francis Academy de Shanghai, où il apprit l’anglais. Il réussit ensuite au concours d’entrée dans les postes chinoises. Petit employé, il s’élève peu à peu dans la hiérarchie en suivant des cours du soir au collège juridique de Shanghai de 1923 à 1926. C’est vers cette dernière date que sa vocation — et son destin — semblent prendre forme : avec Lu Jingshi (陸京士), fidèle ami qui sera son lieutenant jusqu’à la fin de la guerre sino-japonaise, et l’appui de militants du G.M.D., il fonde le Syndicat des postiers de Shanghai autour duquel se constitue en mars 1927 le Syndicat général pan-chinois des postiers. Il en est le secrétaire général. Mais il entre surtout à la société secrète de la Bande verte (Qing Bang), dont le « patron », Du Yuesheng, ne tarde pas à le remarquer.
Devenu vers 1925-1927 le maître incontesté des bas-fonds de Shanghai, celui-ci contrôle tous les trafics, de la prostitution à la drogue en passant par le kidnapping contre rançon. L’assassinat politique est aussi l’une de ses « spécialités ». Le 12 avril 1927 — lorsque Chiang Kai-shek décide de se défaire des communistes, qui lui ont livré Shanghai —, c’est au domicile de Du que le trop confiant Wang Shouhua (voir He Songling (何松齡)), l’un des principaux responsables locaux du P.C.C., est assassiné, tandis que 2 000 hommes de main du même Du Yuesheng désarment et massacrent les piquets de grève communistes pour le compte de Chiang. Notable respecté dans la Concession française (où il représente les contribuables chinois au Conseil municipal), très influent au sein de la police des deux Concessions (française et internationale), délégué à la répression anticommuniste, médiateur redouté lors de nombreuses grèves et renseigné sur tout, Du Yuesheng place ses hommes à la tête des syndicats autorisés par le G.M.D. à partir de 1927 et fait disparaître les syndicalistes indépendants. L’emprise qu’il exerce directement sur la pègre et sur les sociétés secrètes n’a d’égale que l’influence occulte qu’il exerce sur le monde du travail.
Arrêté après le 12 avril 1927 alors que la « terreur blanche » frappait la quasi-totalité des syndicalistes, Zhu Xuefan est relâché grâce à l’intervention de son puissant mentor. En 1928, il reprend la tête du Syndicat des postiers « réorganisé », c’est-à-dire amputé des éléments communistes et pro-communistes. A partir de 1929, il préside à la longue et difficile « réorganisation » du Syndicat général (zonggonghui) de Shanghai. Cette structure fédérative, fondée en décembre 1931, n’est reconnue par les organisations du Guomindang à Shanghai (le dangbu) que le 2 octobre 1933 et tient son congrès officiel le 28 avril 1934 seulement. Une lutte obscure, dont elle est un des enjeux, y oppose, ainsi que dans tous les syndicats officiels, le Bureau des affaires sociales, tenu depuis la fin 1931 par la « clique du C.C. », au « dangbu », qui a des velléités d’indépendance à l’égard du gouvernement de Nankin. Zhu Xuefan, président du Syndicat général, et membre du dangbu, combat dès cette époque, en divers lieux, les hommes liges de Chiang Kai-shek : ainsi en septembre 1934, à la Compagnie chinoise des tramways et de l’électricité de Shanghai-Sud (Nanshi). Rivalités personnelles ? Besoin de préserver un contrôle sur les syndicats qui confine au racket ? C’est le cas, sans nul doute, pour son allié d’alors, Lu Jingshi (陸京士). Mais ne peut-on partager l’appréciation du consul anglais de Shanghai qui, dans une dépêche du 12 août 1946, voit dans ces désaccords avec le régime de Nankin apparus « dès avant 1936 » la preuve que, malgré les apparences, Zhu Xuefan avait toujours gardé « des idées de gauche » (« his feelings apparently were however always leftist ») ? Il est vrai que les apparences sont peu favorables à une telle interprétation... Quand, en avril 1936, Ilona Suess est envoyé à Shanghai par le Bureau d’information contre l’opium de la Société des Nations, c’est Zhu Xuefan qui, après avoir surveillé son courrier, lui ménage une rencontre avec Du Yuesheng. Pour l’observateur de la Société des Nations, Zhu Xuefan est « le type même » du syndicaliste marron « homme de confiance des pires racketteurs du monde du travail ».
A partir de 1935, lorsqu’il fonde l’Association chinoise du travail, Zhu devient le porte-parole attitré du régime en matières sociales. Chen Lifu et la clique du C.C. tolèrent ces activités qui ont l’avantage d’ouvrir à la Chine les portes des conférences internationales sur le travail, chose faite à Genève en 1936 et 1938, lors de réunions de l’Organisation internationale du travail (O.I.T.). En 1938, l’Association, repliée à Wuhan, se dote d’un bureau de 31 membres (présidé par Zhu) où figurent quelques Communistes en vertu de l’accord de Front uni signé en 1937 entre le G.M.D. et le P.C.C. Puis, repliée à Chungking pendant le conflit sino-japonais (1937-1945), l’Association végète. Les 300 000 adhérents dont elle se fait gloire en 1943, lors d’une conférence nationale du travail, ne doivent pas faire illusion : structure bureaucratique plaquée sur un mouvement ouvrier étroitement surveillé avant 1937, elle n’est plus qu’un cadre vide, privé par l’occupation japonaise de ses bastions de la côte est, qui sont monopolisés par les syndicats collaborateurs de l’obédience Wang Jingwei (voir Fan Yifeng (范一峰) et Zhang Dehui (張德惠)).
Au reste, Zhu séjourne beaucoup à l’étranger, surtout en Amérique, dont il aime et imite les manières. Ce qui le rapproche plus des dirigeants syndicaux américains, avec lesquels il entretient d’excellentes relations (de même qu’avec les militants américanisés du Y.M.C.A., assez nombreux dans les rouages du G.M.D. et notamment dans les Bureaux des affaires sociales) que des postiers et des ouvriers chinois. Après quelque temps passé à étudier le droit du travail à Harvard, il gère les fonds d’aide à la Chine collectés par les syndicats américains. En 1941, il est élu membre du bureau de l’O.I.T. à New York.
Cependant, ce cadre modèle du G.M.D., membre du Yuan législatif à Chungking, accentue ses distances avec le régime de Chiang Kai-shek. Peu avant la guerre sino-japonaise, Zhu avait d’ailleurs fondé son propre groupe de pression, la société Yi She, mi-société secrète, mi-club maçonnique américain, dans laquelle il réunissait des postiers, des syndicalistes et des petits commerçants : tout en écumant les mêmes eaux sociologiques que Sun Yat-sen (孫逸仙), il se donnait par-là les moyens d’une action plus indépendante. Faut-il dater ses nouvelles hésitations idéologiques des contacts avec le Communiste clandestin Pan Hannian lors de l’agression japonaise à Shanghai en 1937, au sein du Comité pour l’effort de guerre, organisme de l’Association de Shanghai pour le salut national ? Zhu a-t-il renoncé à son anticommunisme, jusqu’alors sans nuances, lorsqu’il préside un meeting de 100 000 ouvriers à Wuhan le 1er mai 1938 aux côtés de Wang Ming (王明), afin d’exalter la résistance patriotique ? Il semble que cette communion, d’ailleurs facilitée par l’évolution notable de la rhétorique communiste et même, en 1938, de la politique du P.C.C. à Wuhan (voir Wang Ming (王明)), soit à cette date encore et pour une bonne part, un simple rapprochement tactique. En 1940, Zhu Xuefan contribue à former (à Ningbo) des agents du G.M.D. qui sont envoyés à Shanghai afin de lutter contre les Japonais et contre les collaborateurs mais qui, suivant Nym Wales, et ce en rapport étroit avec les sociétés secrètes de Du Yuesheng et les services policiers du général Dai Li, n’hésitent pas à livrer des clandestins communistes aux Japonais. Reste qu’à la fin de la guerre, lorsqu’il rentre à Chungking, Zhu Xuefan constate que « son » Association chinoise du travail (où Deng Fa (鄧發), il est vrai, a introduit d’assez nombreux militants communistes...), est persécutée par la police politique. Lorsqu’il se réinstalle à Shanghai, Zhu se refuse à faire une déclaration publique d’anticommunisme et de loyalisme au régime. Inquiet pour sa vie (il est bien placé pour .connaître les méthodes du régime), il fuit à Hong Kong, lieu de rassemblement des « dissidents » du régime nationaliste. On le retrouve bientôt en Europe : il semble avoir choisi son camp dès septembre-octobre 1945 lorsqu’il participe aux côtés de Deng Fa au congrès de fondation de la Fédération syndicale mondiale (F.S.M.) à Paris. En août 1946, il est délégué au congrès de Moscou. Enfin, en août 1948, il représente l’Association chinoise du travail au congrès de Harbin, qui proclame la renaissance du Syndicat général pan-chinois (dont c’est le VIe congrès). Il y présente un rapport « sur le mouvement des travailleurs dans les zones occupées par le Guomindang », dans lequel il dénonce Chiang Kai-shek, son ancien lieutenant Lu Jingshi et de nombreux autres syndicalistes nationalistes.
La spectaculaire défection de Zhu Xuefan illustre bien la décomposition du camp nationaliste au moment de l’ultime affrontement avec le P.C.C. Zhu prend part à la fondation du Comité révolutionnaire du G.M.D. (l’un des petits partis d’opposition démocratique au régime de Nankin que les communistes feront semblant d’associer au pouvoir après 1949, animé, entre autres, par la veuve de Sun Yat-sen, Song Qingling (宋慶齡)). Après la victoire communiste, une tranquille carrière des honneurs récompense son ralliement : il est vice-président du Syndicat général chinois jusqu’au VIIIe congrès, ministre des Postes et Télécommunications, député à l’A.N.P. Il s’est ensuite installé dans le rôle assez effacé de vétéran du mouvement ouvrier, dont on l’a fait sortir au lendemain de la chute des Quatre (voir Jiang Qing (江青)), afin de symboliser la continuité du régime et du mouvement. C’est à lui qu’est revenu le discours inaugural du IXe congrès des syndicats chinois en octobre 1978. A cette occasion, il en a retrouvé la vice-présidence. Il est également vice-président du Comité révolutionnaire du G.M.D. et vice-président du comité permanent de l’A.N.P. à laquelle il siège depuis mars 1978.

ŒUVRE : Rapport au VIe congrès du travail, août 1948 (cf. sources, Zhongguo lici..., p. 374-393). — Chu Hsoh-fang (sic) : « China’s Labor Problems of Todayv » (rapport à la vingtième conférence internationale du travail édité par le B.I.T.), Genève, avril 1936.

SOURCES : Outre BH, voir : Epstein (1949). — Suess (1944). — Wales (1945). — Zhongguo lici quanguo laodong dahui wenxian (Textes de la série des congrès panchinois du travail) (1957), et les documents d’archives suivants : FO 371/53.679, FO 371/63.353, FO 371/69.592. — Shanghaishi laogong nianjian (Annuaire du travail de Shanghai, 1936), p. 0-16 et Zhu Bangxing et al. (1939), p. 233 et 332-335.

Alain Roux

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