Né en 1885 dans le xian de Banyu (Guangdong) ; mort le 21 septembre 1920 aux portes de Canton. Révolutionnaire nationaliste de l’entourage de Sun Yat-sen, premier introducteur (et adaptateur) du marxisme en Chine.

Né dans une famille de fonctionnaires lettrés apparentée à celle de Wang Jingwei (汪精衛), Zhu Zhixin put faire de solides études secondaires qui le conduisirent au Japon en 1904. Patriote aussi ardent qu’étudiant studieux (en économie, droit), il ne tarde pas à s’y rapprocher des petits cercles anti-mandchous. Lorsque Sun Yat-sen (孫逸仙)] regroupe à Tokyo les ennemis de la dynastie dans une Ligue jurée (Tongmenghui), Zhu Zhixin adhère tout naturellement à l’ancêtre des partis révolutionnaires du XXe siècle. Malgré son prestige, Sun ne parvient à rassembler qu’une fraction — la plus radicale — des exilés opposés aux Mandchous, sans pouvoir s’imposer aux plus modérés, que Liang Qichao continue d’inspirer. Entre l’un et l’autre groupe, la polémique va faire rage pendant deux années (1905-1907).
Zhu Zhixin est de ceux qui défendent avec le plus de fougue, et non sans talent, le programme de Sun dans les colonnes du Minbao (Le Journal du Peuple, c’est-à-dire du Tongmenghui, voué par son fondateur à l’illustration de ses « trois principes »). Contraints par leurs adversaires de préciser le socialisme un peu vague de Sun Yat-sen, les champions du Minbao puisent arguments, exemples et vocabulaire dans la tradition européenne, qui leur est connue par les traductions japonaises et, pour beaucoup d’entre eux, par l’enseignement ou l’influence de Kawakami Hajime, l’un des fondateurs du socialisme japonais. C’est ainsi qu’une brillante pléiade de théoriciens nationalistes introduit le socialisme européen dans la politique chinoise alors que les principaux bénéficiaires de la greffe — les futurs militants communistes — ne sont pas encore nés, intellectuellement, politiquement et, pour certains, physiquement. Il est vrai qu’il faudra attendre l’explosion du 4 mai (voir Chen Duxiu (陳獨秀), Li Dazhao (李大釗)) pour que la première exploration des Zhu Zhixin, des Liao Zhongkai (廖仲愷), Hu Hanmin, etc., trouve une audience plus avide et plus large.
Pourvu d’une solide formation d’économiste, Zhu Zhixin est plus à l’aise que ses coéquipiers dans le défrichage du maquis socialiste, surtout lorsque celui-ci se veut « scientifique » et met l’histoire à la discrétion des forces socio-économiques. C’est ainsi qu’il a pu fréquenter Lassalle et, surtout, Ma’erke (Marx). De cette fréquentation, Zhu retire une admiration sans ambages pour le dernier. Il le fait figurer en bonne place dans ses « Biographies sommaires de social-révolutionnaires allemands » (« Deyi zhi shehui gemingjia xiaozhuan »), l’article maintenant célèbre (nos 2 et 3 du Minbao, 26 novembre 1905, 5 avril 1906) dans lequel il donne la première traduction connue d’un texte marxien en chinois (le programme en dix points de la deuxième section du Manifeste communiste).
Contre les partisans de Liang Qichao (alarmés par le programme agraire du Tongmenghui), il souligne la nécessité du lien entre le mouvement politique et l’évolution sociale (mue par le progrès économique) : c’est là une idée qu’il a empruntée à Marx, mais qu’il détourne de son objectif. En effet, l’évolution socio-économique chinoise lui semble trop peu avancée — l’écart entre « riches » et « pauvres » trop peu ouvert — pour que le nécessaire remède politique (la révolution) ait besoin d’être radical ou violent. En d’autres termes, le socialisme « à la chinoise » que propose Zhu Zhixin est plus destiné à prévenir l’instauration du capitalisme (« destructeur et spoliateur ») qu’à guérir ses effets. En cela, Zhu Zhixin rejoint le consensus révolutionnaire (Sun Yat-sen) aussi bien que constitutionnaliste (Liang Qichao) ou même conservateur (Kang Youwei) : le mal capitaliste n’a pas encore atteint la vieille Chine ; il faut l’empêcher d’y mordre, à tout prix. Chez Sun Yat-sen, à qui Marx n’est pas inconnu, cette raison paraît suffisante pour rejeter une idéologie (le marxisme) sommairement assimilée à un modernisme anticapitaliste. Contrairement à la plupart des disciples de Sun, Zhu Zhixin ne suit pas cet exemple : il exprime la même idée à l’aide du schéma qu’il emprunte et qu’il déforme par la même occasion.
Ce qui frappe dans ce premier échange, c’est l’ingénuité de l’emprunteur : Marx n’est convoqué qu’à dessein d’obtenir un bon mouvement (égalitariste) de conservateurs qui ne veulent entendre parler que de « libertés » ! Et pour bloquer l’histoire. Il est vrai qu’en ces premières années du XXe siècle, le capitalisme chinois dort encore au berceau (même si à Shanghai, à Canton, l’enfant promet...). Il n’empêche : quelques années plus tard, au seul bruit de la révolution anti-mandchoue, Lénine le décrète adulte, le dote d’une bourgeoisie et, déjà, de contradictions. On le voit bien : dès qu’il s’agit d’importer ou d’exporter un modèle révolutionnaire, la fée qui regarde l’enfant le fait autant que ses parents... Ce que Zhu Zhixin regarde, ce n’est pas la révolution chinoise — pour lui, révolutionnaire anti-mandchou de la première heure, compagnon de Sun Yat-sen, elle est une donnée immédiate et plus naturellement portée au nationalisme qu’à la lutte des classes — mais le modèle importé. C’est ainsi qu’il ne se contente pas d’être le premier introducteur de Marx au pays de Confucius : il est aussi (faut-il dire : par cela même ?) son premier adaptateur. La « sinisation » a commencé dès la première rencontre (en 1905-1906) : pourvue d’une longue tradition égalitaire et d’un État qui s’en est inspiré à plusieurs reprises, la Chine, explique Zhu, tend au socialisme par son héritage même. Attribuer à une tradition nationale oubliée ou détournée la formule qu’on emprunte à d’autres : voilà bien le catéchisme de l’emprunt culturel, qu’il soit slavophile en Russie ou, pour la Chine d’avant Zhu Zhixin, modernisateur et confucéen à la fois... Mais Zhu ne se borne pas à trouver dans l’héritage chinois ce qu’il est allé chercher dans Marx (et d’autres) via ses lectures japonaises : il l’y trouve en conformité avec la tradition qui l’inspire, la situation qui motive son enquête et le projet qui le guide. La Chine est agraire et ne peut qu’être unie : la classe révolutionnaire par excellence, le prolétariat élu, c’est donc la paysannerie.
Au fil des années, le marxisme de Zhu Zhixin a dérivé lentement vers ce populisme qui rappelle fortement celui des socialistes-révolutionnaires russes. L’évolution est consommée en 1919-1920, à l’époque du 4 mai. Comme Chernov, l’organisateur des paysans du gouvernement de Tambov, Zhu ne se départit ni de la thématique ni du lexique marxistes, mais il incline l’une et l’autre dans un sens « traditionnel ». S’il admet l’existence et l’accentuation des luttes de classes (plus volontiers qu’il ne le faisait en 1905-1906), « son » prolétariat englobe — il le dit nettement — la majorité immense, souffrante et misérable de la population. Cette évidence qui frappe un Zhu Zhixin comme elle frappe au même moment un Li Dazhao et, plus tard, un Peng Pai (澎湃) ou un Mao Tse-tung (毛澤東), la génération du 4 mai — celle du premier communisme —, toute obsédée de progrès économique et de modernisme socioculturel, s’en détache, à commencer par Mao qui, au dire d’un condisciple (Siao Yu), consacre ses lectures du moment au développement du capitalisme dans le monde... Parce qu’il est demeuré pour son premier interprète chinois une inspiration aussi distante que constante, le marxisme n’a pas aveuglé Zhu Zhixin comme le plus brillant des symboles de la modernité. Peu auront échappé à l’aveuglement : de Li Dazhao le communiste exhortant la jeunesse à se rendre dans les villages à Liang Shuming (梁漱溟), le théoricien conservateur et anti-occidentaliste de la reconstruction rurale, ces lucides marginaux sont moins quelque avant-garde maoïste que le reste rare et dispersé (sur tout l’échiquier politique) d’une lente sédimentation populisante, naguère universelle (ou presque) et soudain engloutie sous le maelström moderniste du 4 mai.
Ces idées qui isolent Zhu Zhixin tant parmi l’intelligentsia révolutionnaire qu’en regard du modèle emprunté (et notre original a plus d’un tour dans son sac : l’impérialisme léninien et la présence étrangère sur le sol chinois sont respectivement sinisé et nationalisée sous forme de « stade suprême du militarisme » !), Zhu ne les confie plus au Minbao, lequel n’existe plus à l’époque du 4 mai, mais à Jianshe (Reconstruction), mensuel théorique édité à Shanghai à partir d’août 1919 par les anciens collaborateurs du Minbao (Hu Hanmin, Liao Zhongkai, et Zhu lui-même, qui dirige la publication) auxquels s’est joint Dai Jitao. Soulevée par l’enthousiasme général, la phalange théoricienne renaît de ses cendres et entreprend de redorer le blason du sunyatsénisme. Elle en redécouvre un marxisme qu’elle n’avait pas su découvrir tout à fait la première fois (hormis Zhu Zhixin), qu’elle avait même rejeté — pour cause d’inadéquation — au profit de l’anarchisme. L’équipe marxisante de Jianshe pense en symbiose avec le xiaozu (« petit groupe ») communiste de Shanghai (voir Chen Duxiu (陳獨秀), Shen Xuanlu (沈玄廬)). Il n’est pas rare que ses membres se montrent plus orthodoxes et plus fins exégètes que les (futurs) fondateurs du P.C.C., même s’ils ne tardent pas à diverger en suivant des voies vite abandonnées par les communistes bon teint : par populisme, comme nous l’avons vu de Zhu Zhixin, par nationalisme aussi, comme c’est le cas de Hu Hanmin et de Dai Jitao. Mais quelles que soient leur excellence et leurs singularités, les vieux champions ne font plus figure de pionniers : c’est la gauche intellectuelle tout entière qui se tourne vers le marxisme. Zhu Zhixin a fait époque — et cavalier seul — en traduisant quelques pages du Manifeste communiste en 1905-1906 ; Chen Wangdao (陳望道) répond à un besoin collectif en en donnant la première traduction intégrale en 1920. La révolution du 4 mai achève ce que la pré révolution des exilés avait (à peine) ébauché, quinze ans plus tôt.
Pour Zhu Zhixin, ces quinze années ont été celles d’un révolutionnaire souvent déçu, parfois traqué, blessé même au printemps 1911, à la veille de la réussite du Double Dix. Banni par le gouvernement de Tokyo en même temps que tous les membres de la Ligue jurée, il est rentré au Guangdong en 1907 : pour se jeter dans l’aventure terroriste qui ponctue de complots éventés ou avortés les derniers jours de la dynastie — en 1908, 1909 et avril 1911 (à ne citer que les tentatives anti-mandchoues auxquelles Zhu est mêlé de près). L’exil à Tokyo avait favorisé le recours à l’« objectif » (l’analyse des évolutions économiques et sociales), l’admiration pour le réformisme social-démocrate ; l’explosion de subjectivité révolutionnaire dans la mère-patrie va de pair avec un véritable engouement pour l’anarchisme, dont la vogue l’emporte nettement sur celle du socialisme après 1907. Quoiqu’il n’y succombe pas aussi totalement qu’un Wang Jingwei, Zhu Zhixin n’est pas indemne des effets de cette mode : moins rigoureuse et (car ?) moins moderniste que celle du marxisme, la sociologie de la révolution libertaire (voir Ou Shengbai (歐勝白)) n’a pu que favoriser son penchant populisant. La victoire des révolutionnaires (en octobre-novembre 1911 au Guangdong), bientôt suivie par l’échec de la « seconde révolution » (anti-Yuan Shikai) en 1913, lui impose un nouvel exil à Tokyo. Mais Sun Yat-sen ne lui laisse pas le temps de rouvrir ses livres. Il est envoyé au Guangdong afin de soutenir la dissidence locale, ce qu’il fait, de 1914 à 1916, en mobilisant les paysans et en s’appuyant au besoin sur des brigands du cru. Révolution agraire ? Guérilla rurale ? La vocation « pré maoïste » de Zhu Zhixin éclaterait ici encore... si la mobilisation paysanne et l’alliance des rebelles avec les brigands n’étaient aussi vénérables que la Chine agraire et « traditionnelle » à laquelle Zhu doit son inspiration. Il retrouve Sun Yat-sen à Canton en 1917, le suit à Shanghai en 1918 puis, le 4 mai aidant, se donne une nouvelle fois le temps de penser la révolution (dans les colonnes de Jianshe). Mais ce n’est pas le théoricien populisant de la révolution nationaliste qui meurt en septembre 1920 : c’est le révolutionnaire professionnel, rappelé une nouvelle fois au Guangdong et fauché en pleine action aux portes de Canton lorsque des troupes loyales à Sun Yat-sen investissent la ville et permettent aux Nationalistes d’y rétablir — pour un temps — leur autorité...

ŒUVRE : Deux éditions des œuvres : Zhu Zhixin ji (Œuvres de Zhu Zhixin), Shanghai, 1921 ; Zhu Zhixin xuanji (Œuvres choisies), 4 vols., Taibei, 1958. — L’introduction, l’adaptation et l’adoption populisante du marxisme sont ponctuées par deux séries d’articles : pour l’époque du Minbao : « Deyi zhi shehui gemingjia xiaozhuan » (Biographies sommaires de social-révolutionnaires allemands), Minbao, no. 2, 26 novembre 1905 et no. 3, 5 avril 1906 ; « Lun shehui geming dang yu zhengzhi geming bingxing » (Pourquoi la révolution sociale doit être menée de pair avec la révolution politique), ibid., no. 5, 26 juin 1906. — Pour l’époque de Jianshe : « Guojia zhuyi fasheng ji qi biantai » (L’essor du nationalisme et ses transformations), Jianshe, no. 1, août 1919 ; « Yingguo yu Posi zhi xin xieyue » (La nouvelle alliance anglo-perse), ibid. ; « Ta shan zhi shi » (La pierre de l’autre montagne), ibid., no. 2, septembre 1919.

SOURCES : Outre BH, voir : Bernai in Wright (1968) et Bernai (1976). — Chow Tse-tung (1960). — Dirlik (1978). — Friedman (1974). — Hana (1972). — Li Yu-ning (1971). — Perrie (1976). — D.C. Price (1974). — Scalapino et Schiffrin in JAS, vol. 18, no. 3, mai 1959. — Scalapino et Yu (1961).

Yves Chevrier

Version imprimable de cet article Version imprimable