DESOILLE Henri

Par Jean-Paul Richez

Né le 11 décembre 1900, mort en 1990 ; médecin ; résistant, déporté à Mauthausen, participe à la création de la médecine du travail au coté d’Ambroise Croizat

Fils du Général de division E. Desoille, Henri Dessoille est issu d’une famille parisienne aisée. Comme son frère ainé, Robert Desoille, ingénieur à Électricité - Gaz de France membre du Groupement national des cadres (GNC) CGT, il fut marqué par une éducation catholique. Tous deux se familiarisèrent avec les idées marxistes au contact de groupes de résistants communistes. À l’issue de ses études de médecine à la faculté de médecine de Paris il soutint sa thèse, consacrée aux troubles nerveux dus aux asphyxies aigües, notamment oxycarbonées, en 1932. Il s’intéressa aux questions de médecine du travail à l’occasion de son internat dans le service du Pr M. Laignel-Lavastine. Il suitvit alors, en 1933, les cours du Pr Maurice Duvoir, directeur de l’Institut d’hygiène industrielle et de médecine du travail de la faculté de médecine de Paris qui venait d’ouvrir un nouvel enseignement en hygiène industrielle dispensé par la faculté et figure parmi les douze premiers diplômés d’hygiène industrielle et de médecine du travail délivrés en 1934.

Bénéficiant d’un intérêt renouvelé pour les conditions sanitaires du travail dans le contexte du Front populaire et des mobilisations ouvrières de 1936, il se rapprocha du Dr Guy Hausser. Ce dernier venait de créer, en 1937, un Institut d’étude et de prévention des maladies professionnelle, situé 6 rue de la rue des Douanes à Paris (Xe arr.) (actuelle rue Léon Jouhaux) comprenant un dispensaire de consultations, un laboratoire et une bibliothèque. L’Institut subventionné par la CGT travaillait en liaison avec sa toute nouvelle commission des maladies professionnelles. Henri Desoille collabora régulièrement aux Archives des maladies professionnelles fondées par Guy Hausser qui en assura l’animation en tant que secrétaire général. À la déclaration de la guerre, en 1939, Henri Desoille fut mobilisé en Lorraine puis reprit, après l’armistice, ses fonctions à Paris dans l’équipe du Pr Victor Balthazard, titulaire de la chaire de médecine légale. Lorsque la société des hygiénistes du travail et de l’industrie se mua en Association nationale de médecine du travail, ANMT, le 31 octobre 1940, Henri Desoille en devint le président. Il fut également nommé à la section hygiène industrielle et de médecine du travail du secrétariat d’État à la Famille et à la Santé, le 25 août 1941.

Henri Desoille apporta son concours au Médecin français, créé en mars 1941 par des médecins communistes (Raymond Leibovici, Jean-Claude Bauer, Maurice Ténine). Cette feuille clandestine publia un article daté du 10 novembre 1941 qui présentait un véritable cahier des charges de ce que devait être la médecine du travail à l’avenir. Tous les points concernant l’instauration d’une médecine industrielle différente y étaient abordés. Au cours des années 1941-42, la répression policière affecta durement le petit groupe de médecins résistants : Jean-Claude Bauer puis Maurice Ténine furent fusillés. Puis c’est Guy Hausser qui fut arrêté le 23 mars 1942 par les policiers français puis remis au Allemands et déporté Auschwitz où il mourut, vraisemblablement, en 1942. Membre du réseau Johnny (Forces françaises combattantes, BCRA), Henri Desoille fut arrêté le 29 avril 1942 par les Allemands. D’abord détenu à Fresnes, où il fut maintenu au secret pendant plusieurs mois, il fut transféré à Romainville puis déporté à Mauthausen-Gusen (Autriche) où il arriva le 9 décembre 1943, après un transit à Neue-Bremm. Déporté « Nuit et brouillard » (matricule 40 390), il fut affecté au « revier » (Krankenrevier quartier des malades des camps de concentration allemands) du camp annexe de Gusen I, dirigé par le médecin SS Helmut Vetter, puis à celui de Gusen II. Il fut libéré le 5 mai 1945 par l’armée américaine alors qu’il venait de rejoindre le camp principal, le 28 avril. Il revint particulièrement éprouvé en mai 1945 : le rôle du médecin en camp de détenus, sous la surveillance d’un médecin allemand, ne permit que rarement d’éviter aux malades d’être envoyés à la mort (chambre à gaz, exécution). Il confia alors à l’un de ses proches : « comme médecin, j’ai relativement peu souffert matériellement ; nous sommes des témoins impuissants mais nous serons plus tard des témoins de l’accusation (cité par Christian Bernadac). »

Peu de temps après son retour en France, Henri Desoille fut nommé vice-président du Comité médical de la résistance et participa à la création de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes, dont il assura la présidence en 1962. Fidèle à la promesse tenue en 1945 lors de la libération du camp de Mauthausen, il transmit son témoignage au procès de Nuremberg en 1946-1947. Son regard de médecin orienté vers l’expertise judiciaire et la médecine du travail marqua alors l’assistance : « j’ai vu de mes propres yeux (pratiquer) : des injections intraveineuses ou intracardiaques de phénol pour achever les mourants de la "Bahnhof" [gare] de Gusen ; la noyade par immersion de la tête dans un tonneau ; le tri pour la chambre à gaz, 3 secondes par déporté ; le diagnostic de tuberculose signant l’exécution (...) ». Il continua par la suite de témoigner des traitements infligés aux victimes et apporta son soutien aux rescapés des camps. Il milita également avec le Pr Charles Richet, déporté à Buchenwald, pour que les crimes des médecins nazis ne puissent plus être commis au nom de la connaissance scientifique. En 1947, il figurait parmi les membres de la commission des crimes de guerre de l’Amicale des anciens de Mauthausen (Bulletin de l’amicale des anciens n° 8-9, mai-septembre). La même année en septembre, à Paris, tous deux firent adopter au premier congrès de l’Association médicale mondiale, le vœu qu’en tout pays, chaque médecin prononce le serment de refuser son concours à toute autorité lui demandant d’agir au mépris de l’homme. Tous deux contribuèrent à remanier le serment d’Hippocrate dans l’esprit du Code de Nuremberg fixant les critères auxquels doivent satisfaire les expérimentations pratiquées sur l’homme (***).

En dépit des épreuves, Henri Desoille avait repris ses activités dès août 1945 et accéda, le 6 novembre 1945 au poste de médecin-inspecteur général de la Médecine du travail. Il fut également nommé président de la section d’hygiène industrielle du Conseil supérieur d’hygiène au ministère de la Santé et membre du Conseil supérieur de la Médecine du travail et de la main d’œuvre au ministère du Travail. Il procéda au renouvellement du personnel de l’inspection médicale du travail et rétablit la représentation ouvrière au sein de la Commission d’hygiène industrielle du ministère. Il fut aussi nommé conseiller technique médical du ministre du Travail et apporta son concours à Ambroise Croizat, d’abord ministre du Travail en novembre 1945, puis ministre du Travail et de la Sécurité sociale jusqu’en mai 1947, et prépara la réorganisation de la médecine du travail. Dans cette période « il contribue très activement à l’élaboration d’un texte s’appliquant à toutes les entreprises, prévoyant l’intervention des salariés dans le choix du médecin, précisant le rôle de ce denier dans la prévention. Il contribue à refonder l’exercice de la médecine du travail en l’ouvrant à la grande majorité des travailleurs [...]. Il ne suffit pas de dépister la maladie, il faut en rechercher les causes ; il faut déterminer les causes d’accident, qui sont rarement liées au seul hasard, sans se limiter aux facteurs humains. Il convient d’adapter le travail à la physiologie humaine, ce qui exige de la part du médecin la connaissance des conditions de travail » (Archives des maladies professionnelles 1990, 51, n° 6, 395 397). » Il comptait ainsi parmi les principaux artisans de la loi du 11 octobre – et du décret du 26 novembre 1946 – relatifs à la médecine du travail. Avec le Dr Hector Descombs, phtisiologue, médecin du travail, et conseiller technique au ministère Croizat, et en accord avec Pierre Laroque, directeur général de la Sécurité sociale, il obtint que la coordination de la médecine du travail soit maintenue au sein du ministère. Ils échouèrent cependant à ce que « les services médicaux du travail soient intégrés dans le Système de sécurité sociale » conformément à la proposition présentée à l’Assemblée nationale par le député communiste Arthur Ramette, rapporteur de la loi au titre de la Commission des finances et du contrôle budgétaire. L’Union des industries métallurgiques et minière estimait en effet que la gestion de la médecine du travail devait rester uniquement patronale. Le conflit qui s’amorça fut provisoirement réglé avec la mise en place des Comités d’entreprises. Les comités se voyaient reconnaitre le droit de participer à la nomination ainsi qu’à la révocation du médecin du travail. De même, le Comité permanent de la médecine du travail (CPMT) qui siégea au ministère s’ouvrit également aux délégations syndicales et patronales dont le rôle était de définir la doctrine de la médecine du travail et qui fut amené à définir les postes soumis à une surveillance médicale spéciale. En son sein, Henri Desoille, de jouer un rôle d’arbitrage. Avec le départ d’Ambroise Croizat, en mai 1947, la situation évolua et Henri Desoille démissionna du comité, n’admettant pas que l’inspection médicale ne puisse pas jouer son rôle central de liaison.

Henri Desoille se consacra alors à ses taches d’enseignement. En 1946, la chaire de médecine légale et de médecine du travail, dont le Pr Maurice Duvoir était le titulaire depuis 1941, fut dédoublée et l’intitulé de l’ancienne chaire de médecine légale fut étendu à la médecine du travail). Le Pr Henri Desoille assura alors l’enseignement de la médecine du travail à la faculté de médecine de Paris jusque dans les années 1970. En 25 ans, il forma 5 000 médecins français et étrangers. Il contribua également à la publication des quatre rééditions du Précis de médecine du travail, véritable bible de tout étudiant en formation de spécialité en médecine du travail. En 1955, sa candidature à l’Académie de médecine fut refusée, en dépit de ses titres scientifiques et des nombreuses contributions savantes publiées depuis 1928.

Henri Desoille fut également actif dans le mouvement syndical. Outre sa participation à l’Union nationale des ingénieurs et techniciens (UNITEC), il apporta son concours aux activités de la CGT (Congrès confédéraux, rapports sur les questions de santé au travail). Il fut président du comité national de la FNDIRP en 1962.
Il est titulaire de la légion d’honneur à titre militaire, élevé au grade d’officier. 

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article185914, notice DESOILLE Henri par Jean-Paul Richez, version mise en ligne le 10 octobre 2016, dernière modification le 4 décembre 2017.

Par Jean-Paul Richez

ŒUVRE : « L’assassinat systématique des prisonniers malades par les médecins nazis », La Presse médicale, mai-octobre 1945. — « En marge de la psychologie du bagne : le bagne nazi », Archives de médecine sociale, octobre 1946. — avec M. Lafitte, « Psychologie criminelle des hitlériens », Annales de médecine légale, juin-juillet 1947. — « La Médecine du Travail. Extraits de la leçon inaugurale de Mr le Pr. Desoille », Le Médecin Français, 10 avril 1949, IXe année, n°7. — « Paris nouveau Hiroshima : NON ! », Fraternité, organe bimensuel du mouvement national contre le racisme, n°14 (118), janvier 1950. — « A propos des armes nouvelles », Bulletin de l’amicale de Mauthausen, n°23, octobre 1951. — « Les effets de la fatigue sur la santé des travailleurs », Revue des comités d’entreprise, n° 112, 1958.

SOURCES : Arch. Nat. AJ 40 557. — Bulletin de l’amicale des anciens de Mauthausen. — Christian Bernadac, Les médecins de l’impossible, Paris, Michel Lafon, 1996. — Cavigneaux A. Truffert L., Assouly M., « Henri Desoille : 11 décembre 1900 - 4 mars 1990 », Arch. mal. prof., 1900, 11, n°6, 395 - 397. — David Fargues ; Rôle du « Médecin Français » dans la genèse de la Médecine du Travail française, Thèse de médecine, Université Paris-Ouest, 2005.

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