CASSOU Jean, Raphaël, Léopold

Par Nicole Racine

Né le 9 juillet 1897 à Deusto, près de Bilbao (Espagne), mort le 18 janvier 1986 à Paris ; écrivain, critique d’art ;résistant ; conservateur en chef du Musée national d’art moderne (1946-1965) ; professeur à l’école pratique des hautes études ; rédacteur en chef d’Europe (1936-1939, 1946-1949) ; résistant de la Haute-Garonne, commissaire de la République pour la région de Toulouse (1944), président du comité national des écrivains (1946-1947).

Par sa lignée paternelle, Jean Cassou était béarnais ; son grand-père avait émigré au Mexique où il s’était établi ; son père Léopold rentra en France pour y poursuivre ses études secondaires et préparer l’École Centrale ; jeune ingénieur affecté aux chantiers navals de Cadix, il épousa une Andalouse, Milagros Ibañez Pacheco, puis fut nommé à Bilbao, ville près de laquelle naquit Jean Cassou. L’enfant retourna en France dès l’âge de 4 mois, passa son enfance à Saint-Quentin (Aisne) où son père occupa un poste d’ingénieur dans une distillerie d’alcool à Rocourt. Dès son plus jeune âge, l’enfant parla espagnol avec sa mère qui l’initia à la culture classique espagnole. En 1910, après l’échec du projet de construction d’une usine de traitement du cyanure dont il devait être le directeur, Léopold Cassou démissionna de ses fonctions et la famille quitta Saint-Quentin pour Paris. La famille Cassou connut alors une situation financière très précaire, en raison notamment de la grave maladie du père qui dut être interné. La mort de Léopold Cassou en 1913 fut durement ressentie par son fils, âgé alors de 16 ans. La nécessité de gagner sa vie et celle de sa famille l’obligea à vivre d’expédients et de petits métiers ; ainsi il entra au Mercure de France pour des travaux de secrétariat et donna des cours du soir au lycée Charlemagne. Après son baccalauréat en 1917, il s’inscrivit à la Sorbonne pour préparer une licence d’espagnol. Avec un petit groupe d’amis, Georges Pillement, André Wurmser* qui épousa sa sœur aînée Louise, il fonda une revue Le Scarabée (1917) à laquelle succéda en 1918 Les Lettres parisiennes. En 1919, il fut un des derniers secrétaires de Pierre Louÿs. Passionné de littérature et d’art, il découvrit l’art moderne, fréquenta les milieux artistiques ; son premier article « Cubisme et poésie » parut dans La Vie des Lettres (octobre 1920). En janvier 1921, on lui confia la chronique des « Lettres espagnoles » au Mercure. Jean Cassou devint à vingt-six ans, après concours, rédacteur au ministère de l’Instruction publique. Il écrivait, multipliait les contacts, tentait de se faire une place dans le monde des lettres parisien et se définissait comme « anarchiste d’esprit ».
L’Espagne dont il aimait la littérature et les poètes, en particulier Machado parmi les contemporains, lui causa son « premier choc » politique, son premier contact avec l’histoire. L’exil aux Canaries, en 1924, édicté par le dictateur Primo de Rivera, de l’écrivain Miguel de Unamuno le poussa à prendre parti publiquement. [Il s’était en effet choisi Unamuno comme père spirituel et correspondait avec lui.] L’article qu’il publia dans Le Mercure de France (après avoir demandé à Valéry Larbaud de cautionner une pétition en faveur de l’écrivain) lança la campagne de protestation des milieux intellectuels français. Dès les débuts de l’exil français de Unamuno, il devint un des familiers de l’écrivain, dont il traduisit, au jour le jour, L’Agonie du Christianisme. En 1925, il rencontra Ida Jankélévitch, premier prix de piano au Conservatoire, qui l’introduisit dans les milieux musicaux, en particulier celui du « groupe des Six ». Edmond Jaloux décida de patronner sa carrière littéraire et fit paraître son premier roman, Eloge de la folie (1925) chez Émile-Paul, bientôt suivi des Harmonies viennoises (1926). Cassou collaborait à de nombreuses revues littéraires, La Revue européenne, La Revue de Paris, La Nouvelle Revue française, La Revue de Genève, La Revue hebdomadaire. Il fréquentait le salon de Natalie Clifford-Barney, de Baladine, dernière amie de Rilke, se lia d’amitié avec les artistes de Montparnasse, Survage, Sima, Chagall. En octobre 1927, et pendant dix années consécutives on lui confia une chronique bimensuelle de poésie aux Nouvelles Littéraires (qui seront réunies dans Pour la Poésie en 1935). En 1932 parut son essai Grandeur et infamie de Tolstoï où il posait le problème des rapports conflictuels entre l’écrivain et la société.
Jean Cassou soutint dès sa naissance la République espagnole. Le hasard voulut qu’il se trouvât à Madrid avec Pedro Salinas, lors de la journée du 14 avril 1931 qui marqua la chute de la royauté. Il travailla à faire connaître la littérature espagnole, traduisant et commentant les auteurs qui ont fait la gloire de l’Espagne, notamment Cervantès, mais aussi ses contemporains, presque toujours des amis, tels Macado, R. Gómez de la Serna, les poètes Salinas et Guillén qu’il avait connus au temps où ils étaient lecteurs à la Sorbonne. On lui doit un Panorama de la littérature espagnole (1929), une vie de Philippe II, et un Cervantès (paru en 1936 dans la collection « Socialisme et Culture », aux Éditions sociales internationales). Il s’intéressa particulièrement à l’art espagnol et écrivit notamment sur El Greco et Picasso.
Dès les lendemains de l’avènement de Hitler, Jean Cassou sentit la nécessité de prendre parti contre le nazisme. Il écrivit un texte de protestation contre le racisme hitlérien pour le numéro quatre des Feuilles rouges de l’AEAR (fin mai 1933). En août 1933, il répondit à une enquête contre le fascisme de la revue Avant-Poste, lancée par Pierre Morhange*. Au lendemain du 6 février 1934, il s’engagea activement dans le mouvement antifasciste et adhéra au CVIA. « J’ai été un de ces "intellectuels", comme on disait alors, qui ont pris conscience des menaces qui venaient de s’épaissir brusquement sur le monde - raconta-t-il à J. Rousselot. J’ai présidé le premier meeting d’intellectuels antifascistes qui ait eu lieu en France tout de suite après le 6 et le 12 février. J’ai été ensuite un militant du Front populaire... ». L’apparition du fascisme le conduisit à une réflexion sur le rôle de l’intellectuel, sur les libertés menacées par le fascisme, le caractère révolutionnaire de la culture. Il écrivit sur ces thèmes de nombreux articles dans Vendredi, Commune, Monde.
Après l’invasion de l’Ethiopie par Mussolini, Jean Cassou se retrouva au premier rang de la lutte antifasciste. Au lendemain de la parution du Manifeste « Pour la défense de l’Occident », rédigé par le maurrassien Henri Massis, signé par la droite et l’extrême droite intellectuelle (octobre 1935) et du contre-manifeste de gauche paru dans L’Œuvre qu’il signa avec toute l’intelligentsia antifasciste, Jean Cassou donna à la revue de l’AEAR, Commune, son article « Nous autres négroïdes », virulente attaque de l’idéologie de la droite nationaliste ou fascisante. Il participa à toutes les manifestations qui préparèrent l’avènement du Front populaire, expérience dont il vécut les espoirs et les déceptions. Il publia en 1936, Les Massacres de Paris, son roman le plus délibérément social qui traitait de la Commune de Paris (paru sous le titre « Faubourg Antoine » dans Vendredi). Il consacra un ouvrage à Quarante-Huit pour le centenaire de la révolution, soulignant la modernité intellectuelle, sociale et politique de cette période. Citons aussi son roman Légion (1939) qui peut se lire comme une parabole du fascisme.
En avril 1936, son compagnonnage de route le fit choisir, sur proposition d’Aragon à Romain Rolland* et à Jean-Richard Bloch*, pour succéder à Jean Guéhenno* comme rédacteur en chef de la revue Europe, à la suite de la démission de ce dernier. Il dirigea la revue de mai 1936 à septembre 1939. Il y donna une chronique mensuelle, « La vie du mois ». Évoquant les tâches de la revue, il écrivait - exprimant bien cet « antifascisme culturel » si caractéristique des années trente : « Reconstituer ce qui est ainsi nôtre et qu’on avait cherché à nous faire oublier, à cause de toutes les virtualités de changement, de tous les appels, de toutes les chances qui gisent cachées dans ce sol fécond, ce sera toujours une des tâches d’Europe. Et, par fidélité à son titre, découvrir les mêmes chances dans les domaines étrangers, en particulier chez ces peuples que leurs maîtres actuels ont privé, tout justement, de leurs traditions authentiques, et dont la culture n’est plus qu’un souvenir exilé, pourchassé, proscrit. Mais aussi chez ces peuples où, au contraire, un monde est en train de naître, qui de la vie humaine et de l’expression humaine fait un seul et même acte, sans contradiction aucune et pleinement harmonieux » (Europe, 15 mai 1936).
Inspecteur des Monuments historiques depuis 1932, il fut nommé le 24 juin 1936 au cabinet de Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts pour s’occuper des questions artistiques. Il joua un rôle important auprès de Georges Huisman, directeur des Beaux-Arts, l’encourageant dans la définition d’une politique de commandes et d’acquisitions. Il fut le principal initiateur de la mesure du 1,5 pour cent, à l’origine du 1 pour cent actuel, attribution d’un pourcentage minimum du devis des constructions publiques à des travaux de décoration artistique (Pascal Ory, La Belle Illusion : culture et politique sous le signe du Front populaire 1935-1938, Plon, 1994, p. 276). En 1938, il fut nommé conservateur adjoint du Musée du Luxembourg, devenu Musée national d’Art moderne.
Comme hispanisant, comme antifasciste, il s’engagea passionnément pour la défense de la République espagnole. Au printemps 1936, avec André Malraux* et l’auteur dramatique H.-R. Lenormand, il fut chargé d’apporter le salut des intellectuels français du Front populaire aux intellectuels espagnols et prononça un discours en espagnol au banquet du Front populaire, le 22 mai 1936 (Commune, juillet 1936). Il retourna fin juillet en Espagne quelques semaines après le coup d’État de Franco et rentra à Paris porteur de messages de ses amis espagnols, en particulier du président de la République, Manuel Azaña, pressant le gouvernement français d’aider la République espagnole. Convaincu que le sort de l’Espagne se jouait en Espagne, il suivit avec angoisse, auprès de Jean Zay, les débats qui déchirèrent le gouvernement de Léon Blum* sur l’intervention. Il collabora en octobre-novembre 1936 à un numéro de L’Homme réel de Pierre Ganivet, « Tempête sur l’Espagne », en donnant une étude sur la « Réalité espagnole ». En décembre 1936, il signa la « déclaration des intellectuels républicains » au sujet des événements d’Espagne (Commune, décembre 1936) protestant contre la façon unilatérale dont était appliqué l’accord de non-intervention. Il vécut avec désespoir l’abandon de la République espagnole par les démocraties occidentales. Sympathisant du communisme et d’un parti qui se proclamait l’héritier des traditions révolutionnaires nationales auxquelles il était lui-même attaché, Jean Cassou se retrouva à ses côtés dans la lutte contre la non-intervention en Espagne et dans son opposition aux accords de Munich. Cependant il ne se fit jamais le thuriféraire du régime soviétique et s’il donna à Russie d’aujourd’hui son témoignage de sympathie pour le 20e anniversaire de la Révolution d’Octobre, il défendit dans Europe l’ouvrage de Georges Friedmann*, De la Sainte Russie à l’URSS, violemment attaqué par les communistes. Il rompit tout lien avec le PCF après le pacte germano-soviétique du 22 août 1939 et suspendit, en accord avec Romain Rolland*, la parution de la revue Europe.
Durant la drôle de guerre, il participa à l’évacuation des œuvres d’art des Musées nationaux mises en sécurité dans des châteaux de province. Rappelé sous les drapeaux en février 1940 comme canonnier de 2e classe, il fut réclamé par les Musées et remis en affectation spéciale par décision du 20 mars. Le 30 mai, il fut envoyé au château de Compiègne pour assurer la protection des collections ; il organisa le dernier départ des œuvres d’art de Paris avant l’armistice qu’il apprit à Valençay. Démobilisé, il reprit sur ordre de Jacques Jaujard ses fonctions de conservateur à Paris. Nommé conservateur en chef du Musée d’Art moderne du Luxembourg, le 26 septembre, à l’instigation de Louis Hautecœur, l’ancien conservateur en chef nommé directeur des Beaux-Arts, il fut immédiatement relevé de ses fonctions par le gouvernement de Vichy (27 septembre 1940), en raison de son passé d’homme de gauche et mis à la retraite.
Dès l’été 1940, dans le Paris accablé par la défaite, Jean Cassou se réunit avec quelques amis, désireux de s’opposer au régime et à l’idéologie de Vichy, Marcel Abraham*, ancien directeur du cabinet de Jean Zay, Claude Aveline, Jean Aubier, Agnès Humbert, Simone Martin-Chauffier, Jean et Colette Duval. Ainsi naquit le groupe « Les Français libres de France » qui rédigea des tracts ronéotés contre Vichy. Ce petit groupe s’intégra au groupe du Musée de l’homme (Boris Vildé, Anatole Lewitsky). À la demande de Vildé, Cassou et ses amis prirent en charge, dès son numéro deux, le journal clandestin Résistance, lancé par Vildé (n° 1, décembre 1940) que bientôt, Jean Paulhan et sa femme, Jean Blanzat aidèrent à imprimer. Cassou entra en contact avec Pierre Brossolette* qui se joignit au groupe. Après le démantèlement du réseau du Musée de l’homme et les premières arrestations, Jean Cassou rejoignit la zone non occupée. Il y rencontra Boris Vildé parti établir des liaisons. En avril 1941, Cassou s’installa avec sa famille à Toulouse où il retrouva son beau-frère Vladimir Jankélévitch, d’anciens amis du Front populaire comme Camille Soula, Georges Friedmann, Clara Malraux, Léo Hamon*. Il fréquentait la librairie de Silvio Trentin, devenue un foyer de résistance. À l’été 1941, il entra dans le groupe de résistance de Pierre Bertaux, professeur d’allemand à la Faculté qui avait mis sur pied, en liaison avec Londres, un réseau de parachutages d’armes dans la zone sud. Après l’entrée en guerre de l’URSS, Léo Hamon lui fit rencontrer Georges Maranne*, délégué du PC en zone sud, désireux de nouer des contacts avec la Résistance toulousaine. Le 12 décembre 1941, il fut arrêté, avec tous les membres du réseau Bertaux, mis au secret à la prison de Toulouse. Durant son emprisonnement, il rima « de tête » les trente-trois sonnets composés au secret, qui parurent, en 1944, aux Éditions de Minuit clandestines, sous le pseudonyme de Jean Noir, avec une préface de François La Colère (Aragon). En février 1942, après trois mois de détention, Jean Cassou fut mis en liberté provisoire en attendant d’être jugé, avec deux de ses camarades, Francesco Nitti et Marcel Vanhove. Il organisa avec Camille Soula, Gilbert Zaksas et André Hauriou une manifestation contre la conférence du professeur Grimm au Capitole de Toulouse. Fin juillet 1942, sommés de comparaître devant le tribunal militaire permanent, Cassou, Nitti et Vanhove, décidèrent de se présenter pour ne pas compromettre leurs camarades, dont Bertaux, toujours emprisonnés. Tous furent jugés et condamnés, le 30 juillet à un an de prison pour atteinte à la sécurité de l’État et collusion avec des puissances étrangères. Emprisonné à Lodève, puis au camp de Mauzac (Dordogne) où il purgea l’essentiel de sa peine, il fut renvoyé, le 12 mai 1943, le jour où expirait sa peine, par ordre de la Sûreté du territoire, au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn) d’où il sortit, le 14 juin, grâce aux injonctions de la Résistance auprès du directeur de la Sûreté, Georges Hilaire.
Jean Cassou plongea alors totalement dans la clandestinité. Il fut chargé par le Comité directeur des Mouvements unis de Résistance (MUR) de missions d’inspection dans le Sud-Ouest. Le 14 avril 1944, il fut proposé par le Comité d’action en France (COMIDAC) d’Alger pour les fonctions de commissaire de la République à Toulouse. Le 22 avril, Émile Laffon, responsable de la désignation des commissaires régionaux se prononça en faveur de sa nomination (Charles-Louis Foulon, Le Pouvoir en province à la Libération : les commissaires de la République 1943-1946, Colin, 1975). Nommé commissaire de la République pour la région de Toulouse, avec la mission de faire l’unification de la Résistance et de préparer l’administration de l’après Libération, il visita à intervalles réguliers les maquis, rencontra Michel Debré pour lui soumettre la liste des préfets, présida à l’unification des forces militaires de la Résistance de la région R4, mit en place les Comités de Libération (CDL). Dans la nuit de la libération de Toulouse (19-20 août 1944), après avoir présidé une ultime réunion avec les responsables civils et militaires, il fut arrêté par une patrouille allemande, assommé à coups de crosse et laissé pour mort. Hospitalisé avec une fracture du crâne, il fut remplacé par Pierre Bertaux qui assuma à sa place les fonctions de commissaire de la République. Le 16 septembre, le général de Gaulle, lors de son voyage à Toulouse, lui décerna la croix de la Libération sur son lit d’hôpital.
En janvier 1945, après son rétablissement, J. Cassou, plutôt que de continuer dans l’administration préfectorale, préféra retrouver les musées. Il devint conservateur en chef du Musée national d’Art moderne, dont il fit, avenue du Président Wilson, un véritable Musée de l’art moderne, réparant ainsi l’injustice commise par les pouvoirs publics à l’égard des grandes révolutions esthétiques accomplies en France à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.
Jean Cassou a expliqué dans La Mémoire courte (1953) que la Résistance avait été pour lui une révolte « morale » devenue action politique. Il fut de ceux qui voulurent prolonger le grand espoir de transformation né dans la clandestinité. Il reprit sa place de « compagnon de route » d’un PCF qui avait, à ses yeux, retrouvé sa légitimité nationale. À la demande d’Aragon, il assuma à nouveau la rédaction en chef de la revue Europe, accepta de présider des organismes issus de la Résistance dans lesquels les communistes étaient influents, le Comité national des écrivains (CNE) de février 1946 à mai 1947, l’Union nationale des intellectuels (UNI) de mai 1947 à 1949. Avec d’autres responsables du CNE, il fut mis en cause par Jean Paulhan sur l’épuration (voir De la paille et du grain, 1948). Il milita également aux Combattants de la paix.
Cependant dès l’été 1946, il eut à cœur de s’expliquer sur ses rapports avec le communisme dont il avait été un sympathisant jusqu’au Pacte germano-soviétique. En 1947, il publia avec d’anciens résistants, anciens compagnons de route, Claude Aveline*, Georges Friedmann, André Chamson, Louis Martin-Chauffier, Vercors, L’Heure du choix, qui laissait percer des réserves, à l’égard de l’URSS, « exemple » et non « modèle ». Dans sa contribution, (« Le sacrifice de la France »), il exprima sa vision de l’histoire nationale, alternance de phases de réaction et de révolution.
À partir de 1946-47, avec les prémisses de la guerre froide, les rapports des compagnons de route à l’égard de l’URSS et du PC devinrent de plus en plus difficiles. Par fidélité à l’esprit de la Résistance, il accepta encore, en mars 1949, de donner au procès Kravchenko un « témoignage de moralité » en faveur de Claude Morgan, directeur des Lettres françaises et d’André Wurmser, rédacteur à L’Humanité. Mais ce fut une des dernières fois qu’il s’engagea publiquement aux côtés des communistes (après son retour de Yougoslavie, il accepta une ultime fois de présider, le 28 octobre, un meeting, salle Pleyel, en faveur d’Aragon). Sous divers prétextes, il prit du champ : en 1949, il quitta la direction de la revue Europe et cessa d’assister aux réunions du Comité directeur. Il demeura quelques mois encore aux Combattants de la Paix, convaincu des dangers que l’impérialisme américain faisait peser sur la paix. La campagne antitiste, après l’« excommunication » de Tito en juin 1948 le poussa à braver l’interdiction majeure. Alerté par son ami, Marko Ristic, poète surréaliste devenu ambassadeur de la République fédérale yougoslave, il effectua en août 1949, en famille, un voyage privé en Yougoslavie. Convaincu d’avoir été témoin d’une expérience originale du socialisme, il défendit à son retour la cause titiste. La condamnation et l’exécution de Rajk en Hongrie renforça sa décision de rompre de façon éclatante avec le communisme stalinien. Il choisit la revue Esprit pour exprimer publiquement sa rupture (« La révolution et la vérité », décembre 1949). Son article ainsi que celui de Vercors furent publiés sous le titre général donné par Emmanuel Mounier : « Il ne faut pas tromper le peuple ». Cassou y écrivait : « En vain le Kominform s’efforce-t-il de présenter la Yougoslavie comme un État fasciste, identique à celui de Franco ou de Tsaldaris et qui provoque à la guerre. En vain certains faits sont-ils proclamés, pareils à des articles de foi ne souffrant aucune appréciation critique : c’est parce que la Yougoslavie, déclare-t-on, aurait donné son aide à Tsaldaris que l’URSS aurait liquidé Markos et les partisans grecs ». S’adressant à ses camarades communistes, il poursuivait ainsi : « Seulement je me demande si la lutte que nous devons poursuivre pour l’indépendance matérielle et morale de notre pays et pour la démocratie exige la stricte et absolue soumission du prolétariat et des esprits libres de chez nous aux injonctions du Kominform et si les méthodes de pensée que notre nation a appliquées jusqu’à présent, et qui ont fait son prestige, si les principes de nos révolutions et de notre culture, si enfin et surtout notre idée que les actes d’un peuple doivent être mus, avant toute chose, par sa conviction, sa conviction profonde et raisonnée, par sa conscience, si tout cela doit être chose périmée et à quoi nous devions à jamais renoncer ». Et il terminait en dénonçant le communisme comme une Église imposant des dogmes et prohibant le libre examen. La presse communiste attaqua violemment Jean Cassou qui fut pris à partie et caricaturé dans L’Humanité, France Nouvelle, La Nouvelle critique. Dans un pamphlet paru aux Éditions de la Nouvelle Critique, Réponse à Jean Cassou, André Wurmser écrivait : « Tu es passé, automatiquement, dans le camp américain, car il y a place aux côtés du Parti communiste, pour beaucoup de consciences, mais il n’y a qu’un anticommunisme, qu’un antisoviétisme... ». Le 31 janvier 1950, Cassou fut convoqué devant une commission des Combattants de la paix et de la liberté et mis en accusation pour sa défense de Tito, notamment par Charles Tillon*. Le lendemain même, Cassou envoya à Yves Farge* sa démission.
Après l’affaire Tito, le procès Rajk en Hongrie, Jean Cassou, ainsi que trois autres collaborateurs de L’Heure du choix, Claude Aveline, Louis Martin-Chauffier, Vercors, décidèrent de faire de nouveau le point devant l’évolution de la situation en URSS et dans les démocraties populaires. Ce fut La Voie libre qui ne put paraître qu’en 1951. Le texte de Jean Cassou, « La conscience humaine » consommait sa rupture définitive avec le communisme stalinien devenu « Église ». Il dénonçait, à propos de la campagne contre Tito, la remise en marche de la vieille machine de l’Inquisition et de l’Index ; il mettait en cause le postulat de la division du monde en deux camps, la nécessité d’adhérer à un de ces blocs et refusait de se sentir engagé dans le totalitarisme soviétique. Il dénonçait les habitudes de soumission et le renoncement à la libre réflexion. En mars 1950, René Arcos, André Chamson, Georges Friedmann, Louis Martin-Chauffier démissionnèrent de la revue Europe après la publication d’un article approuvant le pamphlet d’André Wurmser. En avril 1950, Cassou envoya à Louis Aragon* sa démission de l’UNI. En septembre, Cassou adressa un message aux écrivains yougoslaves réunis à Dubrovnik.
À partir des années 1950, Jean Cassou prit quelque distance avec la politique. Il est alors au faîte de sa carrière professionnelle, multipliant les voyages et les expositions (rappelons l’inauguration de l’Exposition « Les Sources du XXe siècle », au Palais de Tokyo, le 4 novembre 1960). Se définissant toujours comme un homme de gauche, il appuya les tentatives de renouvellement de la gauche, se mobilisa contre l’antisémitisme renaissant, contre le racisme, pour la paix en Algérie. Il adhéra en 1955 au Comité d’action contre la poursuite de la guerre en Algérie.
Au lendemain du 13 mai 1958, il protesta contre le coup de force en Algérie (France Observateur, 15 mai 1958). Il collabora au 14 Juillet (n° 3, juin 1959), dénonça la torture en Algérie. À l’automne 1960, il signa la pétition de la FEN pour une paix négociée en Algérie ; le 14 novembre 1961, il écrivit personnellement au général de Gaulle pour protester contre l’usage de la torture en Algérie. Il resta un opposant décidé à de Gaulle ; membre du Comité Jean Vilar, il appela à une candidature unique de la gauche à l’élection présidentielle de 1965 et se prononça en faveur de François Mitterrand entre les deux tours de l’élection de décembre 1965 (« Contre le bonapartisme », Le Monde, 18 décembre 1965). Il prit parti pour le mouvement de Mai 1968 dont les aspirations libertaires le touchèrent. Il préfaça un recueil d’affiches de Mai 68, préparé par un collectif d’artistes. Il s’indigna de la grâce accordée par Georges Pompidou à Paul Touvier, ancien responsable de la Milice. En 1974, il démissionna du Comité de patronage du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix (MRAP) en désaccord avec ses positions sur le Moyen-Orient et son silence sur l’antisémitisme en URSS.
En 1965, il quitta le Musée national d’Art moderne qu’il avait contribué à créer ; nommé directeur d’étude à la sixième section de l’École pratique des hautes études, il y enseigna la sociologie de l’art jusqu’à sa retraite en juillet 1970. En 1973, il prit publiquement position contre le projet de construction du Centre Georges Pompidou (Le Monde, 20 septembre 1973). Après la publication du décret détachant le Musée national d’art moderne de la Réunion des Musées nationaux, il exprima une nouvelle fois son désaccord (« L’art et la marche du temps », Le Figaro, 12 février 1976).
À Jean Rousselot qui l’interrogeait sur les thèmes essentiels de son œuvre, Jean Cassou répondait : « Cette constante, donc, c’est l’horreur des dogmes, l’horreur de ce que mon maître Unamuno appelait l’« idéocratie ». Est-ce là une forme de mon irréligiosité, de mon impiété fondamentale ? C’est en tout cas une forme de ma haine des églises, des sectes, des partis qui font appel aux plus basses et ténébreuses prétentions du moi individuel et du moi collectif pour imposer leur volonté de puissance, de puissance matérielle, en persuadant leurs esclaves abêtis qu’ils servent une idée, un idéal, une doctrine sacrée, un sublime système. Voyez-vous, on parle sans cesse de la mission des intellectuels. Je crois que leur mission, leur devoir, avant tout, c’est un devoir de démystification ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article18913, notice CASSOU Jean, Raphaël, Léopold par Nicole Racine, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 11 mars 2018.

Par Nicole Racine

ŒUVRE : Nous ne donnons pas ici l’essentiel de l’œuvre littéraire de Jean Cassou non plus que ses écrits relatifs à l’histoire de l’art, mais un certain nombre d’écrits caractéristiques de ses positions morales, politiques et sociales :
Panorama de la littérature espagnole contemporaine. Paris, Kra, 1929, 197 p. ; édition augmentée, 1931, 217 p. — Les Massacres de Paris, Gallimard, 1935, 323 p. — J. Cassou, P. Ganivet, F. Delaisi, Tempête sur l’Espagne. Paris, L’Homme réel, oct.-nov. 1936. — La Querelle du réalisme, ESI, 1936, 205 p. — Cervantes, ESI, 1936, 245 p. — Légion, Gallimard, 1939, 208 p. — Quarante-huit, Gallimard, 1939, 254 p. — Sous le pseudonyme de Jean Noir, XXXIII Sonnets composés au secret, présentés par François La Colère (Aragon), Éditions de Minuit clandestines, 1944, 81 p. — Cl. Aveline, J. Cassou, A. Chamson, G. Friedmann, L. Martin-Chauffier, L’Heure du choix, les Éditions de Minuit, 1947, 177 p. — Le Quarante-huitard, PUF, 1948, 52 p. — Situation de l’art moderne, Éditions de Minuit, 1950, 200 p. — Cl. Aveline, J. Cassou, L. Martin-Chauffier, J. Bruller, La Voie libre, Flammarion, 1951, 187 p. — Préface à Vers une renaissance du socialisme. Témoignages sur la Yougoslavie, Gizard, 1951, 173 p. — La Mémoire courte, Éditions de Minuit, 1953, 131 p. — L’Œuvre lyrique de J. Cassou (jusqu’en 1971) a paru à Saint-Gall en Suisse, Erkes, 1971, 2 vol., 461 p. (texte français, traduction allemande en regard). — Une Vie pour la liberté, Paris, Robert Laffont, 1981, 328 p.

SOURCES : 1801-1927, Talvart et Place, Bibliographie des auteurs modernes de langue française, Paris, « aux Horizons de France », t. 2. — A. Wurmser, Réponse à Jean Cassou, pamphlet, éd. de la Nouvelle Critique, 1950, 32 p. — Dictionnaire biographique contemporain, Pharos, 1954. — Nouveau Dictionnaire national des contemporains, Éditions du Nouveau Dict. nat. des contemporains, 1964, 3e éd. — J. Cassou, J. Rousselot, Entretiens avec Jean Cassou, Alb. Michel, 1965, 237 p. — P. Georgel, Jean Cassou, Seghers, 1967, 189 p., Poètes d’auj. 165. — Entretiens avec Jean Cassou, avril, mai, juin 1978. — Pascal Ory, La Belle Illusion : culture et politique sous le signe du Front populaire 1935-1938, Paris, Plon, 1994. — Jean Cassou (1897-1986). Un musée imaginé. Exposition organisée par la Bibliothèque nationale de France, 17 mars-18 juin 1995. Livre-catalogue sous la direction de Florence de Lussy, Bibliothèque nationale de France/Centre Georges Pompidou, Paris, 1995. — Nicole Racine, Un homme libre en politique,

ICONOGRAPHIE : Nouveau dictionnaire national des contemporains, op. cit. — Georgel P., Jean Cassou, op. cit. — Filmographie : « Jean Cassou », réalisé par I. Romero, entretiens par Nicole Racine, 1980, Archives de l’Institut national de l’Audiovisuel (INA). Diffusé sur TF1 le 15 juillet 1982 (« Mémoire Jean Cassou »).

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